‹ La double maîtresse; roman. Orné de bois gravésChapitre 5 sur 19 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Portebize s'employait à faire venir de la ville des aunes de toile et des paniers de provisions, car les fruits du jardin et les volailles de la basse-cour ne lui eussent fourni qu'une chère piteuse.

La redevance des fermiers était chétive. Ils respectaient fort M"'^ de Portebize, car elle mettait grande attention à ne point se laisser duper. Elle examinait avec soin le beurre de la baratte et le grain du boisseau, mais elle ne pouvait faire que les vaches ne fussent avares de lait et la semence pauvre d'épis.

Ces menus soins achevés, elle s'asseyait d'ordinaire près de la fenêtre et filait au rouet. Elle accompagnait son travail monotone de chansons continuelles, car elle demeurait gaie et rieuse ; mais, au lieu de noéls et de complaintes de bonne femme, elle fredonnait des couplets gaillards et des refrains grivois. Sa mémoire était pleine de ceux qui couraient en son beau temps et elle en murmurait sans y penser l'inconsciente gravelure. Ces ponts-neufs contrastaient singulièrement avec son costume de Mère l'Oie, mais personne n'était là pour prendre garde à la disparate. La vieille Jeannette tisonnait l'câtre et le petit Jean, qui était simple, entrait ou sortait, portant quelque vaisselle, avant d'aller passer une souquenille pour dresser la table et servir le repas de sa maîtresse.

Elle mangeait seule, abondamment et longuement. L'embonpoint tendait sa chair encore souple. Elle gardait de sa beauté passée un visage agréable. Elle était grasse, avec les plus belles mains du monde, et quand, à son miroir, avant de se mettre au lit, elle défiisait sa guimpe de lingerie et laissait tomber sa jupe de futaine, de cette dépouille, couleur de cendre et de feuille morte, elle sortait nue et plantureuse, les seins lourds et la croupe rebondie.

François de Portebize se revoyait à Bas-le-Pré, assis en face de sa mère, devant la grande soupière à fleurs à laquelle ils apportaient tous deux un appétit égal. Le sien s'aiguisait au grand air. L'après-midi, il battait le pays sur un vieux courtaud qui le ramenait le soir aux quatre tourelles de Basle-Pré. La nuit, il entendait grincer leurs girouettes. Le vent courait sur les campagnes par larges poussées et s'arrêtait un

instant à taquiner les vieilles ferrures, puis passait outre et continuait sa route aérienne. Cette an'tique demeure, avec sa cour herbue, debout au milieu des champs, lui semblait un triste séjour. L'alentour n'en compensait pas l'intérieur.

Cette piètre seigneurie de Bas-le-Pré était composée de terres revêches et dures, rebelles à la charrue, d'une culture difficile et d'un produit médiocre. Le blé y poussait court; l'herbe rase nourrissait un bétail maigre. Le paysan y était hargneux et hâve. Les bois sans futaie ne donnaient guère que des broussailles et des baliveaux. Les troncs y étaient rugueux, les branches estropiées, les souches cornues et grimaçantes. Des marais embusquaient çà et là leurs eaux ternes qui en rongeaient sournoisement les bords. C'était un mauvais coin de pays, une sorte de sol de rebut qui contrastait avec les terres voisines, vertes, plantureuses, de bon aspect.

Ce Bas-le-Pré enfonçait par des pointes bizarres son terroir anguleux et dur dans la fertilité environnante. Il formait une enclave hostile, ridée de sillons arides, vêtue d'herbe pelée. Ses mares glauques louchaient, ses arbres menaçaient. Il avait, si l'on peut dire, mauvais visage. Il était une manière de déchet dont les seigneurs du lieu durent s'accommoder tant bien que mal. Ils y avaient toujours vécu à l'étroit, retirés et rétifs, connus pour leur acre vouloir et leur méchant caractère, leur aigreur. Mal hospitaliers, de foi scabreuse et d'adresse retorse, assez bien représentés par leur nom même de Mausseuil.

C'était merveille de penser que la belle Julie fût née en ce vilain lieu, de ces vilaines gens et même du pire d'entre eux. Elle était la fille tardive du dernier M. de Mausseuil qui, d'un second mariage d'où elle était issue, l'avait laissée orpheline avec la seule compagnie d'une tante plus qu'à moitié folle, autant par nature que par la rage d'avoir vu sa cadette sortir de Bas-le-Pré et épouser par une fortune extraordinaire le comte de Galandot dont elle mit au monde, en 17 16, un fils du nom de Nicolas, qui se trouva le cousin de Julie et, par suite, devint le grand-oncle de François de Portebize.

Les terres des Galandot étaient vastes et bonnes. Elles entouraient de toutes parts celles des Mausseuil. Les quatre

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