‹ La double maîtresse; roman. Orné de bois gravésChapitre 4 sur 19 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

en mesure de servir son mari auprès de beaucoup de gens qui surent à leurs dépens ce qu'il en coûta à leur complaisance d'avoir profité de la sienne. Parfaitement heureuse, elle fit beaucoup d'heureux. Mais le désir passe avec qui l'a fait naître. Sa brusquerie se prend aux apparences qui se gâtent les premières. Tout charnel, il se conforme à la chair; il en dépend et, comme il en a subi la vigoureuse chaleur, il se mesure à la durée de son éclat.

Celui de Julie fut splendide et succulent. Elle éblouit, charma et ne retint pas. Elle eut des liaisons et pas de ces liens qui nouent l'une à l'autre deux destinées et font que l'amour se prolonge entre deux amants malgré le déclin des corps qu'ils unissent et l'usure des visages dont ils se regardent. M. le maréchal de Bonfort, qui l'avait eue des premiers, l'appelait assez plaisamment les Mille et une Nuits. Elle souriait et passait outre, toujours belle, voluptueuse et fraîche.

Pourtant le temps vint où le sourire délicieux qui avait animé ce charmant visage n'y trouva plus l'aide de la jeunesse et où la belle Julie fut la toujours belle Julie avant de devenir l'encore belle M""' de Portebize. Elle le restait d'une beauté plus mûrie et comme alourdie, ce soir où, le dernier, elle parut parmi ceux qui allaient si vite l'oublier.

On soupait chez le maréchal de Bonfort quand, au milieu du second service, le gros Portebize s'affaissa brusquement sur sa chaise et donna de la tête contre son assiette. On le releva, le nez barbouillé de sauce et la face écarlate. On s'empressa, mais tous les soins furent vains. La veine ouverte par la lancette du chirurgien resta sèche. Il était mort, si bien que, quand on l'eut emporté, M. de Bonfort, en se mettant au jeu, ne laissa pas de dire qu'après tout c'était encore là ce que le drôle avait jamais fait de mieux que de finir en bonne compagnie une vie que la plus mauvaise occupait d'ordinaire, et qu'il en fallait louer Dieu.

Ce trépas eut pour suites que M"'" de Portebize demeura pauvre avec son fils déjà grandelet. Son miroir consulté ne lui permit pas de doute sur l'opportunité de faire retraite. 11 lui indiquait discrètement que son visage, qui l'avait si bien servie, ne tarderait pas à la desservir. Aussi prit-elle le franc

parti de disparaître d'un monde où elle avait paru avec un éclat qu'elle n'était plus en mesure de soutenir. Sa dot depuis longtemps dispersée, il ne restait guère à la veuve et à son fils que la terre de Bas-le-Pré, qui lui venait de ses parents et continuait à porter récolte de ses maigres arpents. Elle s'y retira donc complètement, laissant François à Paris, au collège de Navarre, où M. de Bonfort le maintint de ses deniers. Le vieux maréchal prit soin du jeune homme qui ne revit sa mère qu'au moment de partir pour le service du roi et durant la semaine qu'il vint passer à Bas-le-Pré, avant de rejoindre son régiment où il retrouva MM. de Créange et d'Oriocourt, qu'il avait connus à l'Académie. Tous trois tenaient leurs brevets du maréchal et se ressemblaient singulièrement. ^

C'est en ce manoir de Bas-le-Pré que François de Portebize revoyait sa mère en pensée et, tout en causant de choses et d'autres sur le mail où il se promenait avec MM. d'Oriocourt et de Créange, il retrouvait dans sa mémoire les moindres détails de ce bizarre logis.

On y arrivait par un chemin d'arbres rabougris qui partait de la grand'route et débouchait devant le château. C'était un bâtiment carré avec une tourelle à chaque angle. Une poterne voûtée donnait accès à une cour intérieure gazonnée et coupée d'une croix de sentiers. En face de la poterne, une porte basse ouvrait au dehors sur un potager dont les platesbandes bordées d'un buis clairsemé contenaient des légumes rachitiques et de malingres arbres à fi-uits. Par-dessus les haies de clôture, on apercevait quelques chaumières, groupées en hameau, qui formaient une douzaine de feux.

Une terre de médiocre étendue composait avec elles toute la dépendance du château en grande partie inhabité. M""^ de Portebize y occupait les pièces basses du rez-de-chaussée que surmontaient un étage de chambres et des greniers.

Elle vivait là fort solitaire, vêtue de grosse laine, vaquant aux soins du ménage, un trousseau de clefs à la main. Elle surveillait la cuisine, aimant à manger finement, et la buanderie, ayant gardé le goût du beau linge. Aussi l'armoire et le buffet étaient-ils largement garnis si la garde-robe était moins pourvue. Le plus clair du mince revenu de M™^ de

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