La double méprise par l'auteur du Théâtre de Clara Gazul
Juui de GhaTerny était mariée depuis six ans environ , et depuis à peu près cinq ans et six mois , elle avait reconnu qu'il lui était non seulement impossible d'aimer son mari , mais
encore qa*il lui était bien difficile d'avoir quelque estime pour lui.
Ce mari n*ëtait point un fripon ; ce n'était pas une bête , encore moins un sot. £n interrogeant ses souvenirs , elle aurait pu se rappeler qu'elle l'avait trouvé aimable autrefois; mais maintenant il l'ennuyait. Tout en lui était repoussant à ses yeux. Sa manière de manger, de prendre du café , de parler , lui donnait des crispations nerveuses. Ils ne se voyaient et ne se parlaient guère qu'à table ; mais ils dînaient ensemble plusieurs fois par semaine , et c'en était assez pour entretenir l'espèce de haine de Julie.
Pour Ghaverny , c'était un assez bel homme , un peu trop gros pour son âge , au teint frais , sanguin , et qui , par caractère , ne se donnait pas de ces inquiétudes vagues qui tourmentent souvent les gens à imagination. Il croyait pieusement que sa femme avait pour lui une « amitié douce, » (il était trop philosophe poursia croire aimé comme au premier jour de son mariage), et cette persuasion ne lui causait ni plaisir ni peine ; il se serait également bien accommodé du contraire. Il avait servi plusieurs an-
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nées dans un régiment de cavalerie ; mais, ayant hérité d'ane fortune considérable , il s'était dégoûté de la vie de garnison , avait donné sa démission et s'était marié. Expliquer le mariage de deux personnes qui n'avaient pas une idée commune peut paraître assez difficile. D'une part, de grands parens et de ces officieux qui , comme Phrosine, « marieraient la république de Venise avec le Grand-Turc , » s'étaient donné beaucoup de mouvement pour régler les affaires d'intérêt. D'un autre côté , Chavemy appartenait à une bonne famille ; il n'était point trop gras alors ; il avait de la gaieté , et était dans toute l'acception du mot ce qu'on appelle un bon enfant. Julie le voyait avec plaisir venir chez sa mère , parce qu'il la faisait rire en lui contant des histoires de son régiment d'un comique qui n'était pas toujours de bon goût.
Elle le trouvait aimable parce qu'il dansait avec elle dans tous les bals et qu'il ne manquait jamais de bonnes raisons pour persuader à la mère de Julie de rester tard au bal , d'aller au spectacle ou au bois de. Boulogne. Enfin Julie le croyait un héros , parce qu'il s'était battu en duel honorablement deux ou trois fois. Mais ce qui acheva le triomphe de Chavemy , ce fut la description d'une certaine voiture qu'il devait
faire construire sur un plan à lui , et dans laquelle il conduirait lui-même Julie, lorsqu'elle aurait consenti à unir son sort au sien.
Au bout de quelques mois de mariage toutes les belles qualités de Ghaverny araient perdu beaucoup de leur mérite. Il ne dansait plus arec sa femme , — cela va sans dire. Ses histoires ga^es , il les avait toutes contées trois on quatre fois. Il disait que les bals maintenant se prolongeaient trop tard. Il bâillait an spectacle , et trouvait une contrainte insupportable Fnsage de s'habiller le soir. Son défaut capital était la paresse ; s*il avait cherché à plaire , peut-être aurait-il pu réussir ; mais la moindre gêne lui paraissait un supplice ; il avait cela de commun avec presque tous les gens gros. Le monde l'ennuyait parce qu'on n'y est bien reçu qu'à proportion des efforts que l'on y fait pour plaire. La grosse joie lui paraissait bien préférable à tous les amusemens plus délicats ; car , pour se distinguer parmi les personnes de son goût , il n'avait d'autre peine à se donner qu'à crier plus fort que les autres , ce qui ne lui était pas difficile avec des poumons aussi vigoureux que les siens. En outre il se piquait de boire plus de Champagne qu'un homme ordinaire ,
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et faisait parfaitement sauter à son cheval une barrière de quatre pieds. Il jouissait en conséquence d'une estime légitimement acquise parmi ces êtres difficiles à définir que Ton appelle les « jeunes gens » dont nos boulevards abondent vers huit heures du soir. Parties de chasse , parties de campagne , courses , diners de garçon , soupers de garçon , étaient recherchés par lui avec empressement. Vingt Ibis par jour il disait qu'il était le plus heureux des hommes, et toutes les fois que Julie l'entendait , elle levait les yeux au ciel , et sa petite bouche prenait une indicible expression de dédain.
Belle , jeune et mariée à un homme qui lui déplaisait , on conçoit qu'elle devait être entourée d'hommages fortintérressés. Mais, outre la protection de sa mère , femme fort prudente, son orgueil , c'était son défaut capital , l'avait défendue jusqu'alors contre les séductions du monde. D'ailleurs le désappointement qui avait suivi son mariage , en lui donnant une espèce d'expérience, l'avait rendue difficile à s'enthousiasmer. Elle était fière de se voir plaindre dans la société , et citer comme un modèle de résignation. Elle se trouvait même beureuse , car elle n'aimait personne , et son mari la lais-
sait entièrement maîtresse de ses actions* Sa coquetterie (et il faut l'avouer , elle aimait un peu à prouver que son mari ne connaissait pas le trésor qu'il possédait) , sa coquetterie était toute d'instinct comme celle d'un enfant. Elle s'alliait fort bien avec une certaine réserve dédaigneuse qui n'était pas de la pruderie. Enfin elle savait être aimable avec tout le monde, mais avec tout le monde également. La médisance ne pouvait trouver le plus petit reproche à lui faire.
Les deux ëponx avaient dinë ches madame de Lussan , la mère de Julie , qui allait partir pour Nice. Ghaverny , qui s'ennuyait mortellement chez sa belle-mère, avait été obligé d'y passer la soirée malgré toute son envie d'aller rejoindre ses amis sur le boulevard. Après avoir diné , il s'était établi sur un canapé commode , et avait passé deux heures sans dire un
mot. La raison était simple ; il dormait , décemment , d'ailleurs , assis , la tête penchée de côté et comme écoutant avec intérêt la conversation ; il se réveillait même de temps en temps , et plaçait son mot.
Ensuite il avait fallu s'asseoir à une table de whist , jeu qu'il détestait parce qu'il exige une certaine application. Tout cela l'avait mené assez tard. Onze heures et demie venaient de sonner. Chaverny n'avait pas d'engagement pour la soirée; il ne savait absolument que faire. Pendant qu'il était dans cette perplexité on annonça sa voiture. S'il rentrait chez lui , il devait ramener sa femme. La perspective d'un tête-àtête de vingt minutes avait de quoi l'effrayer. Mais il n'avait pas de cigares dans sa poche , et il mourait d'envie d'entamer une boîte qu'il avait reçue du Havre au moment même où il sortait pour aller diner. Il se résigna.
Gomme il enveloppait sa femme dans son châle , il ne put s'empêcher de sourire en se voyant dans une glace remplir ainsi les fonctions d'un mari de huit jours. Il considéra aussi sa femme qu'il avait à peine regardée. Elle lui parut plus jolie ce soir-là que de coutume ;
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aassi fat-il quelque temps à ajuster ce châle sur ses épaules. Julie était aussi contrariée que lui du tête-à-tête conjugal qui se préparait. Sa bouche faisait une petite moue boudeuse , et ses sourcils arqués se rapprochaient involontairement. Tout cela donnait à sa physionomie une expression si agréable qu'un mari même n'y pouvait rester insensible. Leurs yeux se rencontrèrent dans la glace pendant l'opération dont je viens de parler. L'un et l'autre fut embarrassé. Pour se tirer d'affaire , Ghaverny baisa en souriant la main de sa femme qu'elle levait pour arranger son châle. — « Comme ils s'aiment ! » dit tout bas madame de Lussan , qui ne remarqua ni le froid dédain de la femme ni l'air d'insouciance du mari.
Assis tous les deux dans leur voiture et se touchant presque , ils furent d'abord quelque temps sans parler. Ghaverny sentait bien qu'il était convenable de dire quelque chose , mais il ne lui venait rien à l'esprit. Julie de son côté gar49it un silence désespérant. Il bâilla trois ou quatre fois , si bien qu'il en fut honteux luimême , et que la dernière fois il se crut obligé d'en demander pardon à sa femme. — u La soirée a été longue, » observa-t-il pour s'excuser.
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Julie ne rit dans cette phrase que Tintention de critiquer les soirées de sa mère et de lui dire quelque chose de désagréable. Depuis longtemps elle avait pris l'habitude d'éviter toute explication avec son m^ri ; elle continua donc de garder le silence.
Ghavemy, qui ce soir-là se sentait en humeur causeuse , p(»irsuivit au bout de deux minutes : — « J'ai bien diné aujourd'hui ; mais je suis bien aise de vous dire que le Champagne de votre mère est trop sucré. »
— tt Gomment? » demanda Julie en tournant la tète de son côté avec beaucoup de nonchalance et feignant de n'avoir rien entendu.
— u Je disais que le Champagne de votre mère est trop sucré. J'ai oublié de le lui dire. G'est une chose étonnante ; mais on s'imagine qu'il est facile de choisir du Champagne. Eh bien ! il n'y a rien de plus difficile. Il y a vingt qualités de Champagne qui sont mauvaisesi, et il n'y en a qu'une qui soit bonne.
— u Ah ! » et Julie , après avoir accordé cette interjectioa à la politesse , tourna la tète
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et regarda par la portière de son côté. Ghavemy * se renversa eo arrière et posa les pieds sur le coussin du devant de la calèche , fort mortifié que sa femme se montrât aussi insensible à toutes les peines qu'il se donnait pour engager la conversation.
Cependant, après avoir bâillé encore deux ou trois fois , il continua en se rapprochant de Julie : — « Vous avez là une robe qui vous va a ravir , Julie. Où Favez-vous achetée ? »
— Il veut sans doute en acheter une semblable à une de ses maîtresses , pensa Julie. — « Chez Burty, » répondit-elle en souriant légèrement.
— « Pourquoi riez- vous? )ii demanda Ghavemy se rapprochant davantage et ôtant se^ pieds du coussin de devant. £n même temps il prit une manche de sa robe et se mit à la manier, un peu à la manière de Tartufe.
— u Je ris » dit Julie, « de ce que vous remarquez ma toilette. Prenez garde , vous chiffonnez mes manches. » Et elle retira sa manche de la main de Chaverny.
— « Je VOUS assure que je fais une grande attention à votre toilette , et que j'admire singulièrement votre goût. Non , d'honneur , j'en
parlais l'autre jour à une femme qui
s'habille toujours mal... bien qu'elle dépense horriblement pour sa toilette... Elle ruinerait... Je lui disais... Je vous citais... » — Julie jouissait de son embarras , et ne cherchait pas à le faire cesser en l'interrompant.
— tt Vos chevaux sont bien mauvais. Ils ne marchent pas! Il faudra que je vous les change, » dit Chavemy tout-à-fait déconcerté.
Pendant le reste de la route la conversation ne prit pas plus de vivacité ; de part et d'autre on n'alla pas plus loin que la réplique.
Les deux époux arrivèrent enfin à leur hôtel , et se séparèrent en se souhaitant une bonne nuit.
Julie commençait à se déshabiller , et sa femme de chambre venait de sortir , je ne sais pour quel motif, lorsque la porte de sa chambre à coucher s'ouvrit assez brusquement , et Chavemy entra. Julie se couvrit les épaules précipitamment avec un mouchoir. — « Pardon » ,
dit-il ; « je Tondrais bien pour m'endormir le dernier volume de Scott. •• N'est-ce pas Quentin Durward?n
— «c II doit être chez vous » , répondit Julie, K il n'y a pas de livres ici. »
Ghaverny contemplait sa femme dans ce demi-désordre si favorable à la beauté. Il la trouvait piquante, pour me servir d'une de ses expressions que je déteste. C'est vraiment une fort belle femme ! pensait-il , et il restait immobile devant elle , sans dire un mot et son bougeoir à la main. Julie, debout aussi, en face de lui , chiffonnait son bonnet et semblait attendre avec impatience qu'il la laissât seule.
— <t Vous êtes charmante ce soir , le diable m'emporte ! » s'écria enfin Ghaverny en s'avançant d'un pas et posant son bougeoir. «Gomme j'aime les femmes avec les cheveux en désordre! » £t en parlant il saisit d'une main les longues tresses de cheveux qui couvraient les épaules de Julie , et lui passa presque tendrement un bras autour de la taille.
— t( Ah dieu ! vous sentez le tabac à faire
horreur! » s'écria Julie en se détournant. « Laissez mes cheyeux , vous allez les imprégner de cette odeur-là , et je ne pourrai plus m'en débarrasser. 1i
— « Bah! TOUS dites cela à tout hasard et parce que vous savez que je fume quelquefois. Ne faites donc pas tant la difficile , ma petite femme. » Et elle ne put se débarrasser de ses bras assez vite pour éviter un baiser qu'il lui donna sur l'épaule.
Heureusement pour Julie , sa femme de chambre rentra ; car il n'y a rien de plus odieux et de plus dégoûtant pour une femme que ces caresses qu'il est presque aussi ridicule de refuser que d'accepter.
— tt Marie » , dit madame de Chavemy , tt le corsage de ma robe bleue est beaucoup trop long. J'ai vu aujourd'hui madame de Begy qui a toujours un goût parfait , son corsage était certainement de deux bons doigts plus court.
Tenez , faites un i^mpli avec des épingles , tout de suite, pour voir l'effet que cela fera. »
Ici s'établit entre la femme de chambre et la
maîtresse un dialogue des plus intéressans sur les dimensions précises que doit avoir un corsage. Julie savait bien que Ghavemy ne haïssait rien tant que d'entendre parler de modes , et qu'elle allait le mettre en fuite. Aussi après cinq minutes d'allées et venues, Ghavemy, voyant que Julie était tout occupée de son corsage , bâilla d'une manière effrayante , reprit son bougeoir et sortit cette fois pour ne plus revenir.
Le commandant Perrin était assis devant one petite table, et lisait avec attention. Sa redingote parfaitement brossée, son bonnet de police, et surtout la raideur inflexible de sa poitrine , annonçaient un vieux militaire. Tout était propre dans sa chambre , mais de la plus grande simplicité. Un encrier et deux plumes toutes taillées étaient sur sa table à côté d'un cahier
de papier à lettres dont on n'avait pas usé une feuille depuis un an au moins. Si le commandant Perrin n'é crivait pas , en revanche il lisait beaucoup. Il lisait alors les u Lettres Persanes , » en fumant sa pipe d'écume de mer , et ces deux occupations attachaient tellement toute son attention , qu'il ne s'aperçut pas d'abord de l'entrée dans sa chambre du commandant de Ghâteaufort. C'était un jeune officier de son régiment , d'une figure charmante , fort aimable , un peu fat , très protégé du ministre de la guerre ; en un mot l'opposé du commandant Perrin sous presque tous les rapports.
Cependant ils étaient amis , je ne sais pourquoi , et se voyaient tous les jours.
Châteaufort frappa sur l'épaule du commandant Perrin. Celui-ci tourna la tête sans quitter sa pipe. Sa première expression fut de joie , en voyant son ami ; la seconde de regret , le digne homme ! parce qu'il allait quitter son livre : la troisième indiquait qu'il avait pris son parti et qu'il allait faire de son mieux les honneurs de ton appartement. Il fouillait à sa poche pour chercher une clef qui ouvrait une armoire où était renfermée une précieuse boite de cigares que le commandant ne fumait pas lui-même ,
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et qu'il donnait un à un à son ami ; mais Ghàteaofort , qui Favait vu déjà cent fois faire le même geste , s'écria : u Kestez donc, papa Perrin , gardez vos cigares. J'en ai sur moi, » Puis tirant d'un élégant étui de paille du Mexique un cigare couleur de cannelle , bien effilé des deux bouts , il l'alluma et s'étendit sur un petit canapé dont le commandant Perrin ne se servait jamais , la tête sur un oreiller , les pieds sur le dossier opposé. Ghàteaufort commença par s'envelopper d'un nuage de fumée, pendant que , les yeux fermés , il paraissait méditer profondément sur ce qu'il avait à dire. Sa figure était rayonnante de joie , et il paraissait renfermer avec peine dans sa poitrine le secret d'un bonbeur qu'il brûlait d'envie de laisser deviner. Le commandant Perrin , ayant placé sa chaise en face du canapé , fuma quelque temps sans rien dire ; puis comme Ghàteaufort ne se pressait pas de parler , il lui dit : u Gomment se porte Ourika ? »
Il s'agissait d'une jument noire que Ghàteaufort avait un peu surmenée et qui était menacée de devenir poussive. — «c Fort bien, » dit Ghàteaufort qui n'avait pas écouté la question. — u Perrin ! » s'écria-t-il en étendant vers lui
la jambe qui reposait sur le dossier du canapé , « savez-vous que vous êtes bien heureux de m'aToir pour ami ?....»
Le vieux commandant cherchait en lui-même quels avantages lui avait procurés la connaissance de Ghàteaufort« et il ne trouvait guère que le don de quelques livres de Kanaster et quelques jours d'arrêts forcés qu'il avait subis pour s'être mêlé d'un duel où Ghâteaufort avait le premier rôle. Son ami lui donnait , il est vrai , de nombreuses marques de confiance.
C'était toujours à lui qu'il s'adressait pour se faire remplacer quand il était de garde, ou quand il avait besoin d'un second.
Ghâteaufort ne le laissa pas long-temps à ses recherches H lui tendit une petite Jettre écrite sur du papier anglais satiné d'une jolie écriture en pieds de mouches. Le commandant Perrin fit une grimace qui chez lui équivalait à un sourire. Il avait vu souvent de ces lettres satinées et couvertes de pieds de mouches , adressées à son ami.
— tt Tenez, « dit celui-ci , « Lisez. G'est à moi que vous devez cela. » Perrin lut ce qui suit :
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« Vous seiiex bien aimable, eher Monsieur , « de Tenir diner avec nons. M. de Cbavemy « serait allé vous en prier , mais il a été obligé « de se rendre à une partie de chasse. Je ne « connais pas l'adresse de M. le commandant u Perrin , et je ne puis lui écrire pour le prier tt de vous accompagner. Vous m'avez donné « beaucoup d'envie de le connaître , et je vous « aurai une double obligation si vous l'amenez.
u Julie de Ghavehnt. »
« P. S. J'ai bien des remercimens à vous « faire pour la musique que vous avez pris la « peine de copier vous-même. Elle est ravis- <c santé , et il faut toujours admirer votre goût, u Vous ne venez plus à nos jeudis , vous savez « pourtant tout le plaisir que nous avons à « vous voir. »
— u Une jolie écriture , mais bien fine ! »
dit Perrin en finissant , « mais diable ! son dîner me scie le dos ; car il faudra se mettre en bas de soie , et pas de fumerie après le diner ! n
— u Beau malheur , vraiment I préférer la plus jolie femme de Paris à une pipe!.... Ce
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que j*admire , c'est votre ingratitude. Vous ne me remerciez pas du bonheur que vous me devez. »
— « Vous remercier ! Mais ce n'est pas à vous que j'ai l'obligation de ce diner.... si obligation y a. )>
— « A qui donc ? )>
— « A Chaverny , qui a été capitaine chez nous. Il aura dit à sa femme : Invite Perrin , c'est un bon diable. Comment voulez -vous qu'une jolie femme que je n'ai vue qu'une fois, pense à inviter une vieille culotte de peau comme moi ? «
Ghâteaufort sourit en se regardant dans la glace très étroite qui décorait la chambre du commandant.
— Vous n'avez pas de perspicacité aujourd'hui, papa Perrin. Relisez-moi ce billet et vous y trouverez peut-être quelque chose que vous n'y avez pas vu.»
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Le commandant tourna , retourna le billet et ne yit rien.
— u Gomment ! vieux dragon ! » s'écria Chàteaufort, » vous ne voyez pas qu'elle vous invite afin de me faire plaisir, seulement pour me prouver qu'elle fait cas de mes amis... qu'elle veut me donner la preuve... de....? »
— « De quoi ? » interrompit Perrin.
— « De.... vous savez bien de quoi. »
— « Qu^elle vous aime?» demanda le commandant d'un air de doute.
Ghâteaufort siffla sans répondre.
— u Elle est donc amoureuse de vous. >»
Ghâteaufort sifflait toujours.
— u Elle vous l'a dit? n
— « Mais.... cela se voit , ce me semble. »
— u Gomment ? dans cette lettre ? n
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— « San» doute. »»
Ce fut le tour de Perrin à siffler. Son sifflet fut aussi significatif que le fameux u LilUburelloi^ de mon oncle Tobie.
— <( Gomment ! » s'écria Ghâteaufort , arrachant la lettre des mains de Perrin , u vous ne voyez pas tout ce qu'il a de... tendre...
Oui, de tendre là-dedans ? Qu'avez-vous à dire à ceci : u Cher Monsieur ? n Notez bien que dans un autre billet elle m^ëcrivait uMonsieur.n tout court. « Je vous aurai une double obligation , tu cela est positif. Et voyez-vous, il y a un mot effacé après , c'est mille; elle voulait mettre mille amitiés y mais elle n'a pas osé ; mille cornplimens, ce n'était pas assez. •• Elle n'a pas fini son billet. •• Oh ! mon ancien , voulez-vous par hasard qu'une femme bien née comme madame de Ghavemy aille se jeter à la tête de votre serviteur, comme ferait une petite grisette...? Je vous dis moi que sa lettre est charmante , et qu'il faut être aveugle pour ne pas y voir de la passion*. .. Et les reproches de la fin, parce que je manque à un seul jeudi , qu'en dites-vous?»
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— « Pauvre petite femme , s'écria Perrin , ne t'amourache pas de celui-là : tu t'en repentirais bien vite ! »
Ghâtçaufort ne fit pas attention à la prosopopée de son ami , mais prenant un ton de Toix bas et insinuant : « Savez-vous , mon cher » , dit-il , « que vous pourriez me rendre un grand service ? »
— « Gomment ? «
— u n faut que vous m'aidiez dans cette affaire. Je sais que son mari est très mal pour elle — c'est un animal qui la rend malheureuse.... vous l'avez connu, vous, Perrin, dites bien à sa femme que c'est un brutal , un homme qui a la réputation la plus mauvaise.... »
— « Oh !... »
— c( Un libertin.... vous le savez. Il avait des maîtresses lorsqu'il était au régiment ; et quelles maîtresses ! Dites tout cela à sa femme.»
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— <( Oh ! comment dire cela ? Entre l'arbre etrécorce.... »
— « Mon Dieu ! il y a manière de tout dire ! . . . Surtout dites du bien de moi. »
— <c Pour celac'est plus facile. Pourtant....»
— « Pas si facile , écoutez ; car , si je vous laissais dire , vous feriez tel éloge de n^oi qui n'arrangerait pas mes affaires.... Dites-lui que, depuis quelque temps, tous remarquez que je suis triste , que je ne parle plus , que je ne mange plus....n
— tt Pour le coup ! » s'écria Perrin avec un gros rire , qui faisait faire à sa pipe les raouvemens les plus ridicules, «jamais je ne pourrai dire cela en face à madame de Ghaverny. Hier soir encore , il a presque fallu vous emporter après le diner que les camarades nous ont donné.»
— u Soit , mais il est inutile de lui conter cela. Il est bon qu'elle sache que je suis amoureux d'elle; et ces faiseurs de romans ont per-
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snadé aux femmes qu'un homme qui boit et mange ne peut être amoureux. »
— u Quant à moi , je ne connais rien qui me fasse perdre le boire ou le manger. »
— Eh bien ! mon cher Perrin , « dit Châteaufort , en mettant son chapeau et arrangeant les boucles de ses cheveux , voilà qui est convenu ; jeudi prochain je viens vous prendre ; souliers et bas de soie , tenue de rigueur ! Surtout n'oubliez pas de dire des ho rreurs du mari , et beaucoup de bien de moi. »
Il sortit en agitant sa badine avec beaucoup de grâce , laissant le commandant Perrin fort préoccupé de l'invitation qu'il venait de recevoir , et encore plus perplexe en songeant aux bas de soie et à la tenue de rigueur.
Plusieurs personnes invitées à dîner chez madame de Ghaverny s*ëtant excusées , le dîner se trouva quelque peu triste. Châteaufort était à côté de Julie , fort empressé à la servir , galant et aimable à son ordinaire. Pour Ghaverny, qui avait fait une longue promenade à cheval le matin , il avait un appétit prodigieux. Il mangeait donc et buvait de manière à en don-
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ner envie aux plus malades. Le commandant Perrin lai tenait compagnie , lui versant souvent à boire , et riant à casser les verres tontes les fois que la grosse gaieté de son hôte lai en fournissait l'occasion. Chavemy , se retrouvant avec des militaires , avait repris aussitôt sa bonne humeur et ses manières du régiment ; d'ailleurs il n'avait jamais été des plus délicats dans le choix de ses plaisanteries. Sa femme prenait un air froidement dédaigneux à chaque saillie incongrue : alors elle se tournait du côté de Ghàteaufort , et commençait un aparté avec lui , pour n'avoir pas l'air d'entendre une conversation qui lui déplaisait souverainement.
Voici un échantillon de l'urbanité de ce modèle des époux. Vers la fin du diner , la conversation étant tombée sur l'Opéra , on discutait le mérite relatif de plusieurs danseuses, et entre autres on vantait beaucoup mademoiselle***.
Sur quoi , Ghàteaufort renchérit beaucoup , louant surtout sa grâce , sa tournure et son air décent.
Perrin , que Ghàteaufort avait mené à l'Opéra quelques jours auparavant , et qui n'y était allé
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que cette seule fois , se sonrenait fort bien de mademoiselle ***.
— tt Est-ce » , dit-il , « cette petite en rose , qui saute comme un cabri ?. • . qui a des jambes dont vous parliez tant, Chàteaufort? n
— u Ah ! vous parliez de ses jambes n , s'écria Chayerny. u Mais, savez-vous que si vous en parlez trop , vous vous brouillerez* avec votre général le duc de J*** ? Prenez garde à vous , mon camarade ! »
— u Mais je ne le suppose pas tellement jaloux qu'il défende de les regarder au travers d'une lorgnette. »
— « Au contraire , car il en est aussi fier que s'il les avait faites. Qu'en dites-vous , commandant Perrin ? »
— u Je ne me connais guère qu'en jambes de chevaux , » répondit modestement le vieux soldat.
— u Elles sont en vérité admirables , » reprit Ghavemy , « et il n'y en a pas de plus belles à
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