‹ La double méprise par l'auteur du Théâtre de Clara GazulChapitre 2 sur 3 · AO LA DOUBLE · texte numérisé non relu

AO LA DOUBLE

Paris , excepté celles. •. » Il s'arrêta et se mit à friser sa moustache d*an air goguenard en regardant sa femme , qui rougit aussitôt jusqu'aux épaules.

— tt Excepté celles de mademoiselle D*** , »

interrompit Ghàteaufort en citant une antre danseuse.

— tt Non , » répondit Chavemy du ton tragique de Hamlet : — u mais regarde ma femme.

Julie devint pourpre d'indignation. Elle lança à son mari un regard rapide comme Téclair , mais où se peignait le mépris et la fureur» Puis , s*efforçant de se contraindre , elle se tourna brusquement vers Ghàteaufort : «t II faut , » dit-elle d'une voix légèrement tremhlante , « il faut que nous étudiions le duo de Maometto.

Il doit être parfaitement dans votre voix. »

Ghavemy n'était pas aisément démonté.

u Ghàteaufort, » poursuivit-il, « savez-vous que j'ai voulu faire mouler autrefois les jambes dont je parle ; mais on n'a jamais voulu le permettre. »

Ghàteaufort , qui éprouvait une joie très vive

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de cette impertinente révélation , n'eut pas Fair d*aToir entendu, et parla de Maometto arec madame de Ghavemy.

— u La personne dont je parle , » continua l'impitoyable mari , « se scandalisait ordinairement quand on lui rendait justice sur cet article, mais au fond elle n'en était pas fâchée. Savez- Yous qu'elle se fait prendre mesure par son marchand de bas... — Ma femme, ne tous fâchez i^9i9^,,. êa marchande y veux-je dire. £t lorsque j'ai été â Bruxelles , j'ai emporté trois pages de son écriture contenant les instructions les plus détaillées pour des emplettes de bas. »

Mais il avait beau parler, Julie était déterminée à ne rien entendre. Elle causait avec Ghàteaufort , et lui parlait avec une affectation de gaieté , et son sourire gracieux cherchait à lui persuader qu'elle n'écoutait que lui. Ghàteaufort , de son côté , paraissait tout entier au Maometto ; mais il ne perdait rien des impertinences de Ghaverny.

Après le diner on fit de la musique , et madame de Ghaverny chanta au piano avec Ghàteaufort. Ghaverny disparut au moment où le

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piano s'ouvrit. Plusieurs visites survinrent, mais n'empéclièrent pas Ghâteaufort de parler bas très souvent à Julie. En sortant , il déclara à Perrin qu'il n'avait pas perdu sa soirée , et que ses affaires avançaient.

Perrin trouvait tout simple qu'un mari parlât des jambes de sa femme ; aussi , quand il fut seul dans la rue avec Ghâteaufort, il lui dit d'un ton pénétré : — « Gomment vous sentez-vous le cœur de troubler un si bon ménage? il aime tant sa petite femme ! »

Depuis un mois Chavemy était fort préoccupé de l'idée de devenir gentilhomme de la chambre.

On s'étonnera peut-être qu'un homme gros , paresseux, aimant ses aises, fut accessible à une pensée d'ambition : mais il ne manquait pas de bonnes raisons pour justifier la sienne.

<c D'abord , » disait-il à ses amis , « je dépense beaucoup d'argent en loges, que je donne à des femmes. Quand j'aurai un emploi à la cour , j'aurai , sans qu'il m'en coûte un sou , autant de loges que je voudrai. Et l'on sait tout ce que l'on obtient avec des loges ! £n outre , j'aime beaucoup la chasse ; les chasses royales seront à moi. Enfin maintenant que je n'ai plus d'uniforme, je ne sais comment m'habiller pour aller aux bals de Madame , je n'aime pas les habits de marquis : un habit de gentilhomme de la chambre m'ira très-bien. » En conséquence il sollicitait. Il avait voulu que sa femme spllicitât aussi ; mais elle s'y était refusée obstinément, bien qu'elle eût plusieurs amies très puissantes. Ayant rendu quelques petits services au duc de H*** , qui était alors fort bien en cour , il attendait beaucoup de son crédit. Son ami Châteaufort , qui avait aussi de trèsbelles connaissances, le servait avec un zèle et un dévouement tels que vous en rencontrerez peut-être, si vous êtes le mari d'une jolie femme.

Une circonstance avança beaucoup les afifaires deGiavemy, bien qu'elle pût avoir pour lui des conséquences assez funestes. Madame de

Oiavemy s'était procaré, non sans quelque peine , une logfe à l'Opéra un certain jour de première représentation. Cette loge était à six places. Son mari , par extraordinaire , et après de yires remontrances avait consenti à l'accompagner. Or Julie voulait offrir une place à Châteaufort; et sentant qu'elle ne pouvait aller seule avec lui à l'Opéra , elle avait obligé son mari à venir à cette représentation.

Aussitôt après le premier acte, Chaverny sortit , laissant sa femme en téte-à-téte avec son ami. Tous les deux gardèrent d'abord le silence d'un air un peu embarrassé ; Julie , parce qu'elle était embarrassée elle-même depuis quelque temps quand elle se trouvait seule avec Ghâteaufort ; celui-ci , parce qu'il avait ses projets, et qu'il avait trouvé bienséant de paraître ému. Jetant à la dérobée un coup-d'œil sur la salle, il vit avec plaisir plusieurs lorgnettes de connaissance dirigées sur sa loge. Il éprouvait une vive satisfaction à penser que plusieurs de ses amis enviaient son bonheur, et peut-être le supposaient beaucoup plus grand qu'il n'était en réalité.

Julie, après avoir senti sa cassolette et son

bouquet à plusieurs reprises , parla de la chaleur, du spectacle, des toilettes. Ghâteaofort écoutait avec distraction , soupirait , s'agitait sur sa chaise , regardait Julie et soupirait encore. Julie commençait à s'inquiéter. Tout d'un coup il s'écria :

— il Combien je regrette le temps de la chevalerie ! n

— « Le temps de la chevalerie! pourquoi donc? » demanda Julie. « Sans doute parce que le costume du moyen-âge vous irait bien ? n

— <( Vous me croyez bien fat ! » dit-il d'un ton d'amertume et de tristesse. — u Non, je regrette ce temps-là... , parce qu'un homme qui se sentait du cœur... pouvait aspirera... à bien des choses... £n définitive, il ne s'agissait que de pourfendre un géant pour plaire à une dame. • . Tenez , vous voyez ce grand colosse au balcon. Je voudrais que vous m'ordonnassiez d'aller lui demander sa moustache. •• pour me donner ensuite la permission de vous dire trois petits mots sans vous fâcher, n

— « Quelle folie ! n s'écria Julie rougissant

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jusqu'au blanc des yeux , car elle devinait déjà ces trois petits mots. — « Mais voyez donc madame de Sainte-Hermine. Décolletée à son âge et en toilette de bal ! »

— u Je ne vois qu'une cbose , c'est que vous ne voulez pas m'entendre, et il y a long-temps que je m'en aperçois... Vous le voulez , je me tais ; mais. . . » ajouta-t-il très bas et en soupirant, u TOUS m'avez compris.... »

— u Non en vérité , » dit sèchement Julie.

tt Mais où donc est allé mon mari? »

. Une visite survint fort à propos pour la tirer d'embarras. Giâteaufort n'ouvrit pas la bouche : il était pâle et paraissait profondément affecté. Lorsque le visiteur sortit, il fit quelques remarques indifférentes sur le spectacle. Il y avait de longs intervalles de silence entre eux.

Le second acte allait commencer , quand la porte de la loge s'ouvrit , et Chavemy parut , introduisant une dame très jolie et très parée, coiffée de magnifiques plumes roses. Il était suivi du duc de H***.

— tt Ma chère amie, » dit-il à sa femme, uj'ai trouvé monsieur le duc et Madame, dans une horrible loge de côté d'où Ton ne peut voir les décorations. Ils ont eu la bonté d'accepter une place dans la nôtre. » Julie s'inclina froidement ; le duc de H*** lui déplaisait. Le duc et la dame se confondaient en excuses et craignaient de la déranger. Il se fit un mouvement et un combat de générosité pour se placer. Pendant le désordre qui s'ensuivit , Ghàteaufort se pencha à l'oreille de Julie , et lui dit très bas et très vite : « Pour l'amour de Dieu, ne vous placez pas sur le devant de la loge ! » Julie fut fort étonnée et resta à sa place. Tous étant assis, elle se tourna vers Ghàteaufort et lui demanda d'un regard un peu sévère l'explication de celte énigme. Il était assis, le cou raide, les lèvres pincées , et toute son attitude annonçait qu'il était prodigieusement contrarié. En y réfléchissant Julie interpréta assez mal la recommandation de Ghàteaufort. Elle pensa qu'il voulait lui parler bas pendant la représentation et continuer ses étranges discours , ce qui lui était impossible si elle restait sur le devant. Lorsqu'elle reporta ses regards vers la salle, elle remarqua que plusieurs dames dirigeaient leurs lorgnettes vers sa loge ; mais il en est toujours ainsi à l'appa-

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rition d'une fi^re nouTelle. — On chuchotait, on souiait, mais qu'y avait-il d'extraordinaire? On est si petite Tille à l'Opéra.

La dame inconnue se pencha vers le boaquet de Jnlie , et lui dit avec un sourire charmant : tt Vous avez là un superbe bouquet , Madame ! Je suis sûre qu'il a dû coûter bien cher dans cette saison. Au moins dix francs? mais on tous l'a donné? c'est un cadeau sans doute? Les dames n'achètent jamais leurs bouquets. »

Julie ouvrait de grands yeux et ne savait avec quelle provinciale elle se trouvait. — « Duc, » dit la dame d'un air languissant , u allez me chercher un bouquet. » Qiavemy se précipita vers la porte , le duc voulait l'arrêter , la dame aussi ; elle n'avait plus envie du bouquet. — Jnlie échangea un coup d'œil avec Ghâteaufort. Il voulait dire : Je vous remercie , mais il est trop tard. — Pourtant elle n'avait pas encore deviné juste.

Pendant toute la représentation la dame inconnue parla musique à tort et à travers. Elle questionnait Julie sur le prix de sa robe , de ses bijoux y de ses chevaux. Jamais Julie n'avait vu

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des manières semblables. Elle conclut cpie l'inconnue devait être une parente du duc , arrivée récemment de la Basse-Bretagne. Lorsque Ghaverny revint avec un énorme bouquet , bien plus beau que celui de sa femme , ce fut une admiration et des remerciemens , et des excuses à n'en pas finir.

— u Monsieur de Ghaverny , je ne suis pas ingrate , » dit la dame aux plumes roses après une longue tirade , «c pour vous le prouver , faites-moi penser à vous promettre quelque chose, comme dit Potier. Vrai , je vous broderai une l^ourse quand j'aurai fini celle que j'ai promise au duc. n

Enfin l'opéra finit a la grande satisfaction de Julie , qui se sentait mal à l'aise à côté de sa singulière voisine. Le duc lui o£fritlebras , Ghaverny prit celui de l'autre dame. Ghàteaufort , l'air sombre et mécontent, marchait derrière Julie , saluant d'un air contraint les personnes de sa connaissance qu'il rencontrait sur l'escalier.

Quelques dames passèrent auprès d'eux. Julie les connaissait de vue. Un jeune homme leur

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parla bas , et en ricanant ; elles regardèrent aussitôt aTec un air de très vive curiosité Ghavemy et sa femme , et l'une d'elles s*ëcria : u Est-il possible ! »

La voiture du duc parut ; il salua madame de Ghaverny en lui renouvelant avec chaleur tous ses remerciemens pour sa complaisance. Ghaverny voulant reconduire la dame inconnue jusqu'à la voiture du duc , Julie et Ghâteaufort restèrent seuls un instant.

— i( Quelle est donc cette dame? » demanda Julie.

— u Je ne dois pas vous le dire... car cela est bien extraordinaire ! »

— u Gomment? »

— tt Au reste , toutes les personnes qui vous connaissent sauront bien à quoi s'en tenir. . . Mais Ghaverny !... Je ne l'aurais pas cru. »

— u Mais enfin qu'est-ce donc ? Parlez , au nom du ciel ! Quelle est donc cette dame? »

Ghaverny revenait. Ghâteaufort répondit

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firoidement : — «c La maîtresse du duc de H*"*"" , madame Mélanie R***. »

— u Bon Dieu ! » s'écria Julie en regardant Ghàteaufort d'un air stupéfait , cela est impossible ! »

Ghàteaufort haussa les épaules , et en la conduisant à sa voiture , il ajouta : « C'est ce que disaient ces dames que nous avons rencontrées sur l'escalier. Pour l'autre , c'est une personne comme il faut dans son genre. Quarante mille francs par an ne seraient rien. Il faut des soins , des égards..» »

•— u Chère amie , )> dit Chavemy d'un ton joyeux 9 <c vous n'avez pas besoin de moi pour vous reconduire. Bonne nuit. Je vais souper chez le duc. )>

Julie ne répondit rien.

— tt Châteaufort , >» poursuivit Chavemy , voulez-vous venir avec moi chez le duc? Vous êtes invité. On vient de me le dire. On vous a remarqué. Vous avez plu , bon sujet ! )>

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Ghâteaufort remercia froidement. Il salua madame de Ghavemy qai mordait son mouchoir ayec rage lorsque sa voiture partit.

— u Ah çà , mon cher , » dit GhaTerny , u au moins tous me mènerez dans votre cabriolet jusqu'à la porte de cette infisuite. »

^- u Volontiers , » répondit gaiement Châteaufort ; u mais à propos , savez-vous que votre femme a compris à la fin à côté de qui elle était ? »

— tt Impossible. »

— « Soyez-en sûr , et ce n'était pas bien de votre part. »

— <c Bah ! elle a très bon ton ; et puis on ne la connaît pas encore beaucoup. Le duc la mène partout. »

Madame de Chavemy passa une nuit fort agitée. La conduite de son mari à TOpëra mettait le comble à tous ses torts , et lui semblait devoir exiger une séparation immédiate. Elle aurait le lendemain une explication avec lui , et lui signifierait son intention de ne plus vivre sous le même toit avec un homme qui l'avait compromise d'une manière aussi cruelle. Pour-

tant cette explication Tefifrayait. Jamais elle n'avait eu une conversation sérieuse avec son mari. Jusqu'alors elle n'avait exprimé son mécontentement que par des bouderies auxquelles Chaverny n'avait fait aucune attention ; car , laissant à sa femme une entière liberté , il ne se serait jamais avisé de croire qu'elle lui refuserait riûdulgence dont au besoin il était disposé à user envers elle.

Elle craignait surtout de pleurer au milieu de cette explication , et que Ghavemy n'attribuât ses larmes à un amour blessé. C'est alors qu'elle regrettait vivement l'absence de sa mère qui aurait pu lui donner un bon conseil , ou se charger de prononcer la sentence de séparation. Toutes ces réflexions la jetèrent dans une grande incertitude, et quand elle s'endormit elle avait pris la résolution de consulter une dame de ses amies qui l'avait connue fort jeune, et de s'en remettre à sa prudence pour la conduite a tenir à l'égard de Ghavemy.

Tout en se livrant à son indignation elle n'avait pu s'empêcher de faire involontairement un parallèle entre son mari et Ghàteaufort.

L'énorme inconvenance du premier faisait res-

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sortir la délicatesse da second , et elle reconnaissait avec un certain plaisir, qu'elle se reprochait toutefois , que Tamant était plus soucieux de sa réputation que le mari. Cette comparaison morale Tentrainait malgré elle à constater Félégance des manières de Châteaufort et la tournure médiocrement distinguée de Chaverny. Elle voyait son mari avec son ventre un peu proéminent faisant lourdement Tempressé auprès de la maîtresse du duc de H*** , tandis que Châteaufort , encore plus respectueux que de coutume , semblait chercher à retenir autour d'elle la considération que son mari pouvait lui faire perdre. Enfin comme nos pensées nous entraînent malgré nous , elle se représenta plus d'une fois qu'elle pouvait bien devenir veuve ', et qu'alors jeune, riche, rien ne s'opposerait à ce qu'elle couronnât légitimement l'amour constant du jeune chef d'escadron. Un essai malheureux ne concluait rien contre le mariage , et si ratta.chement de Châteaufort était véritable.. • mais alors elle chassait ces pensées dont elle rougissait , et se promettait de mettre plus de réserve que jamais dans ses relations avec lui.

Elle se réveilla avec un grand mal de tête ,

dd l(A B01JBI.I

et plus éloignée que jamais d'une explication, décisive. Elle ne youlat pas descendre ponr d^emier de penr de rencontrer son mari , se fit apporter da thé dans sa chambre , et demanda sa Yoitare pour aller chez madame Lambert , cette amie qu'elle voulait consulter. Cette dame était alors à sa campagne , à P.

En déjeunant elle ouvrit un journal. Le premier article qui tomba sous ses yeux était ainsi conçu : « M. Darcy, premier secrétaire de « l'ambassade de France à Gonstantinople ,^e8t « arrivé avant-hier à Paris chargé de dépè- «c ches. Ce jeune diplomate a eu immédiatement « après son arrivée une longue conférence « avec S. Exe. M. le ministre des affaires « étrangères. »

— « Darcy à Paris I » s'écrîa-t-elle. « J'aurai du plaisir à le revoir. Est-il changé? Est-il devenu bien roide ? — u Ce jeune diplomate / » Darcy , jeune diplomate ! Et elle ne put s'empêcher de rire toute seule de ce mot : « Jeune diplomate, »

Ce Darcy venait autrefois fort assidûment aux soirées de madame de Lussan ; il était alors at-

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taché an ministère des affaires étrangères. Il avait quitté Paris quelque temps avant son mariage , et depuis elle ne Tavait pas revu. Seulement elle savait qu'il avait beaucoup voyagé.

Elle tenait encoi'e le journal à la main lorsque son mari entra. Il paraissait d'une humeur charmante. A son aspect elle se leva pour sortir; mais comme il aurait fallu passer tout près de lui pour entrer dans son cabinet de toilette , elle demeura debout à la même place , mais tellement émue que sa main , appuyée sur sa petite table à thé , faisait distinctement trembler le cabaret de porcelaine.

— <c Ma chère amie , » dit Chavemy, « je viens vous dire adieu pour quelques jours. Je vais chasser chez le duc de H***. Je vous dirai qu'il est enchanté de votre politesse d'hier soir. — Mon affaire marche bien ; et il m'a promis de me recommander au roi de la manière la plus pressante. »

Julie pâlissait et rougissait tour a tour en l'écoutant.

— « M. le duc de H*** vous doit cela... i>

^•^ l'A DOUBLE MÉPRISE.

dit-elle d'une voix tremblante, u II ne peut faire moins pour quelqu'un qui compromet sa femme de la manière la plus scandaleuse avec les maitresses de son protecteur. ?»

Puis faisant un eflfort désespéré , elle traversa la chambre d'un pas majestueux , et entra dans son cabinet de toilette dont elle ferma la porte avec force.

Chavemy resta un instant la tête basse et l'air confus.

— « D'où diable sait-elle cela? » pensa-t-il. « Qu'importe , après tout? ce qui est fait est fait ! » — Et comme ce n'était pas son habitude de s'arrêter long -temps sur une idée désagréable, il fit une pirouette, prit un morceau de sucre dans le sucrier , et cria la bouche pleine à la femme de chambre qui entrait : u Dites à ma femme que je resterai quatre à cinq jours chez le duc de H*** , et que je lui enverrai du gibier. »

Il sortit ne pensant plus qu'aux faisans et aux daims qu'il allait tuer.

Jdie partit pour P... avec un redoublement de colère contre son mari ; mais cette fois c'était pour un motif assez frivole. Il avait pris pour aller au château du duc de H'*''''* la calèche neuve , laissant à sa femme une autre voiture qui 9 au dire du cocher , avait' besoin de réparations.

Pendant la route madame de Ghavemy s'apprêtait à raconter son aventure à madame Lambert. Malgré son chagrin, elle n'était pas insensible à la satisfaction que donne à tout narrateur une histoire bien contée , et elle se préparait à son récit en cherchant des exordes , et commençant tantôt d'une manière, tantôt d'une autre. Il en résulta qu'elle vit les énormités de son mari sous toutes leurs faces , et que son ressentiment s'en augmenta en proportion .

Il y a , comme chacun sait , quatre lieues de Paris à P..., et quelque long que fût le réquisitoire de madame de Ghavemy , on conçoit qu'il est impossible , même à la haine la plus envenimée, de retourner la même idée pendant quatre lieues de suite. Aux sentimens violons que les torts de son mari lui inspiraient venaient se joindre des souvenirs doux et mélancoliques , par cette étrange faculté de la pensée ' humaine qui associe souvent une image riante à une sensation pénible.

L'air pur et vif, le beau soleil , les figures insouciantes des passans contribuaient aussi à la tirer de ses réflexions haineuses. Elle se rappela les scènes de son enfance et les jours où

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elle allait se promener à la campagne avec des jeunes personnes de son âge. Elle revoyait ses compagnes de couvent ; elle assistait à leurs jeux , à leurs repas. Elle s'expliquait des confidences mystérieuses qu'elle avait surprises aux grandes , et ne pouvait s'empêcher de sourire en songeant à cent petits traits qui trahissent de si bonne heure l'instinct de la coquetterie chez les femmes.

Puis elle se représentait son entrée dans le monde. Elle dansait de nouveau aux bals les plus brillans qu'elle avait vus dans l'année qui suivit sa sortie du couvent. Les autres bals, elle les avait oubliés; on se blase si vite. Mais ces bals lui rappelèrent son mari. — u Folle que j'étais ! » se dit-elle. « Gomment ne me suis-je pas aperçue à la première vue que je serais malheureuse avec lui? » Tous les disparates , toutes les platitudes de fiancé que le pauvre Chaverny lui débitait avec tant d'aplomb un mois avant son mariage , tout cela se trouvait noté , enregistré soigneusement dans sa mémoire. En même temps , elle ne pouvait s'empêcher de penser aux nombreux admirateur, que son mariage avait réduits au désespoir , et qui ne s'en étaient pas moins mariés eux-mê-

mes ou consolés aatrement peu de mois après.

— u Aurais-je été heureuse avec un autre que lui?» se demanda-t-elle. u A... est décidément un sot ; mais il n'est pas offensif , et Amélie le gouverne à son gré. Il y a toujours moyen de vivre avec un mari qui obéit. — B... a des maitresses , et sa femme a la bonté de s'en affliger. Pauvre esprit ! D'ailleurs il est rempli^d'égards pour elle , et... je n'en demanderais pas davantage. — Le jeune comte de G..., qui toujours lit des pamphlets , et qui se donne tant de peine pour devenir un jour un bon député , peut-être fera- 1 -il un bon mari. Oui , mais tous ces genslà sont ennuyeux, laids , sots... n Gomme elle passait ainsi en revue tous les jeunes gens qu'elle avait connus étant demoiselle , le nom de Darcy se présenta à son esprit pour la seconde fois.

Darcy était autrefois , dans la société de madame de Lussan, un être sans conséquence, c'est-à-dire que l'on savait... les mères savaient

— que sa fortune ne lui permettait pas de songer à leurs filles. Sa figure, quoique distinguée, n'était pas assez belle pour leur faire tourner la tête* D'ailleurs il avait la réputation d'un galant homme. Un peu misanthrope et caustique, il se plaisait beaucoup , seul au milieu d'un

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œrcle de demoiselles , a se moquer des ridicales et des prétentions des autres jeunes gens. Lorsqu'il parlait bas à une demoiselle , les mères ne s'alarmaient pas , car leurs filles riaient toat haut , et les mères de celles qui avaient de belles dents disaient même que M. Darcy était fort aimable.

Une conformité de goûts et une crainte réciproque de leur talent de médire avaient rapproché Julie et Darcy. Ils avaient fait , après quelques escarmouches , un traité de paix , une alliance offensive et défensive; ils se ménageaient mutuellement et ils étaient toujours unis pour faire les honneurs de leurs connaissances.

Un soir on avait prié Julie de chanter je ne sais quel morceau. Elle avait une belle voix, et elle le savait. Elle s'approcha du piano, et regarda les femmes d'un air un peu fier avant de chanter , et comme si elle voulait les défier. Or , ce soir-là , quelque indisposition ou une fatalité malheureuse la privait de presque tous ses moyens. La première note qui sortit de ce gosier ordinairement si mélodieux se trouva décidément fausse. Julie se troubla, chanta tout de travers , manqua tous les traits ; bref le

fiasco fut écktant. La pauvre Julie quitta le piano tout effarée , près de fondre en larmes , et en retournant à sa place elle ne put s'empêcher de remarquer la joie maligne que cachaient mal ses compagnes en voyant humilier son orgueil. Les hommes mêmes semblaient comprimer avec peine un sourire moqueur. Elle baissa les yeux de honte et de colère , et fut quelque temps sans oser les lever. La première figure amie qu'elle aperçut lorsqu'elle releva la tête , fut celle de Darcy. Il était pâle et ses yeux roulaient des larmes ; il paraissait plus touché de sa mésaventure qu'elle ne l'était elle-même. — <c II m'aime ! » pensa-t^lle. « Il m'aime véritablement. » La nuit elle ne dormit guère , et la figure triste de Darcy était toujours devant ses yeux. Pendant deux jours die ne songea qu'à lui et à la passion secrète qu'il devait nour* rir pour elle. Le roman avançait déjà lorsque madame de Lussan trouva chez elle une carte de M. Darcy avec ces trois lettres P. P. C. — u Où va donc M. Darcy ? » demanda Julie à un jeune homme qu'elle connaissait. — « Où il va ? » Ne le savez-vous pas? A Gonstantinople. U part cette nuit en courrier. »

— « Il ne m'aime donc pas ! >> pensa-t-elle.

Hait jours après Darcy était oablië. De son côté Darcy , qui était alors assez romanesque , fat hait mois sans oublier Julie. Pour excuser celleci , et expliquer la prodigieuse différence de constance , il faut réfléchir que Darcy vivait au milieu des barbares , tandis que Julie était, à Paris entourée d'hommages et de plaisirs.

Quoi qu'il en soit , six ou sept ans après leur séparation , Julie , dans sa voiture , sur la route de P..., se rappelait l'expression mélancolique de Darcy le jour où elle chanta si mal ; même, s'il faut l'avouer, elle pensa à l'amour probable qu'il avait alors pour elle. Tout cela l'occupa assez vivement pendant une demi-lieue. Ensuite M. Darcy fut oublié pour la troisième fois.

Julie ne fat pas peu contraiiëe lorsqu'en en*-

trant à P elle vit dans la cour de madame

Lambert une Toiture dont on dételait les chevaux , ce qui annonçait une visite qui devait se prolonger. Impossible par conséquent d'entamer la discussion de ses griefs contre M. de Chavemy.

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Madame Lambert , lorsque Jalie entra dans le salon , était avec une dame que Julie avait rencontrée dans le monde , mais qu'elle connaissait à peine de nom. Elle eut peine à cacher l'expression de mécontentement qu'elle éprouvait d'avoir fait inutilement le voyage <îe P...

— « Eh ! bonjour donc , chère belle , » s'écria madame Lambert en l'embrassant, u que je suis contente de voir que vous ne m'avez pas oubliée f Vous ne pouviez venir plus à propos , car j'attends aujourd'hui je ne sais combien de gens qui vous aiment à la folie. »

Julie répondit d'un air un peu contraint qu'elle avait cru trouver madame Lambert toutp seule.

— « Ils vont être ravis de vous voir , » reprit madame Lambert. Ma maison est si triste depuis le mariage de ma fille , que je suis trop heureuse quand mes amis veulent bien s'y donner rendez-vous. Mais , chère belle ,. qu'avez-vous fiait de vos belles couleurs ? Je vous trouve bien pale aujourd'hui, n

Julie inventa un petit mtsnsonge ; la longueur de la route... , la poussière... le soleil...

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— « «Tai prëciséineiil aujourd'hui à dhier un deTOS adorateurs, à qui je y ai» faire une agréa* ble surprise ; M. de Ghâteaufort , et probablement son fidèle Achate , le ocHnmandaot Perrin.

— «c J'ai eu le plaisir de recevoir dernièrement le commandant Perrin, i> dit Julie en rougissant un peu , car elle pensait à Ghâteaufort.

— « J'ai aussi M. de Saint-Léger.^ Il faut absolument qu'il organise ici une soirée de proverbes pour le mois prochain ; et vous y jouerez un rôle , mon ange : tous étiez notre premier siyet pour les proverbes , il y a deux ans. »

— a Mon Dieu, Madame, il y a si long^temps que je n'ai joué de proverbes, que je ne pourrais plus retrouver mon assurance d'autrefois. Je serais obligée d'avoir recours au u J'entends quelqu'un^ »

— «( Ah! Julie, mon enfant, devinez qui nous attendons encore. Mais celui-là, ma chère, il faut de la mémoire pour se rappeler son nom.»

Le nom de Darcy se présenta sur-le-champ à

Julie. « Il m'obsède , envërité , pensa-t-elle. — u Delà mémoire , Madame ?.. J'en ai beaucoup.»

— u Mais je dis une mémoire de six ou sept ans... Vous souvenez-vous d'un de vos attentifs lorsque tous étiez petite fille , et que vous portiez les cheveux en bandeau? »

— « En vérité je ne devine pas. >»

— « Quelle horreur! ma chère... Oublier ainsi un homme charmant , qui , ou je me trompe fort , vous plaisait tellement autrefois, que votre mère s'en alarmait presque. Allons , ma belle , puisque vous oubliez ainsi vos adorateurs, il faut bien tous rappeler leurs noms : c'est M. Darcy que vous allez voir. »

— « M. Darcy? n

— « Oui ; il est enfin revenu de Gonstantinople depuis quelques jours seulement. U est venu me voir avant-hier, etje l'ai invité. Savez- Tous, ingrate que vous êtes, qu'il m'a demandé de vos nouvelles avec un empressement tout-àfait significatif? »

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— «c M. Darcy ?••• n dit Julie en hésitant, et avec une distraction afifectée , u M. Darcy ? . . . N'est-ce pas un grand jeune homme blond. . .

qui est secrétaire d'ambassade ? »

— u Oh! ma chère, tous ne le reconnaîtrez pas; il est bien changé ; il est pâle , ou plutôt couleur olive ; les yeux enfoncés : il a perdu beaucoup de chereux à cause de la chaleur, à ce qu'il dit. Dans deux ou trois ans , si cela continue , il sera chaure par devant. Pourtant , il n'a pas trente ans encore. »

Ici 9 la dame qui écoutait ce récit de la mésaventure de Darcy, conseilla fortement l'usage du kalydor , dont elle s'était bien trouvée après une maladie qui lui avait fait perdre beaucoup de cheveux. Elle passait ses doigts , en parlant , dans des boucles nombreuses d'un beau diâtain cendré.

— K Est-ce que M. Darcy est resté tout ce temps à Gonstantinople?» demanda madame de Ghayemy.

— « Pas tout -à -fait, car il a beaucoup voyagé : il a été en Russie , puis il a parcouru

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toute la Grèce. Vous ne savez pas son bonheur? Son oncle est mort, et loi a laissé ane fortune indépendante. Il a été aussi en Asie Mineure, dans la... Gomment dit-il ?... laGaramanie. Il est ravissant , ma chère , il a des histoires charmantes qui vous enchanteront. Hier , il m'en a conté de si jolies que je lui disais toujours : Mais gardez-les donc pour demain , vous les direz à mes dames , au lieu de les perdre avec une vieille maman comme moi. »

— « Vous a-t-il conté son histoire de la femme turque qu'il a sauvée ? » demanda madame Dumanoir , cette dame qui conseillait le kalydor.

— « La femme turque qu'il a sauvée ? Il a sauvé une femme turque? Il ne m'en a pas dit un mot. »

— u Comment ! mais c'est une action admi- 'rable , un véritable roman. »

— « Oh ! contez - nous cela , je vous en prie. » /

-^ tt Non , non ; demandez-le à lui-même.

MÉPAISE. 83

Moi , je ne sais l'histoire que de ma sœur, dont le mari , comme vous savez , a été consul à Smyme. Mais elle la tenait d'un Anglais qui avait été témoin de toute l'aventure. C'est merveilleux. »

— u Contez -nous cette histoire. Madame.

Comment voulez-vous que nous puissions attendre jusqu'au diner? Iln'yia rien de si désespérant que d'entendre parler d'une hij^oire qu'on ne sait pas.

— u Eh bien ! je vais vous la gâter ; mais enfin la voici telle qu'on me l'a contée : — M. Darcf était en Turquie à examiner je ne sais quelles ruines sur le bord de ia mer, quand il vit venir à lui une procession fort lugubre. C'étaient des eunuques noirs qui portaient un sac , et ce sac on le voyait remuer comme s'il y avait eu quelque chose de vivant dedans... »

— «Ah mon Dieu ! n s'écria madame Lambert qui avait lu le Giaour , « c'était une femme qu'on allait jeter à la mer ! n

— tt Précisément , » poursuivit madame Du-

84 LA DOVBLB

manoir , un peu piquée de se voir enlever ainsi le trait le plus dramatique de son conte.

(c M. Darcy regarde le sac , il entend un gémissement sourd , et devine aussitôt Thorrible vérité. Il demande aux eunuques ce qu'ils vont faire : pour toute réponse , les eunuques tirent leurs poignards. M. Darcy était heureusement fort bien armé. Il met en fuite les esclaves, et tire enfin de ce vilain sac une femme d'une beauté ravissante à demi évanouie , et la ramène dans la ville t)ù il la conduit dans une maison sûre. i>

— (c Pauvre femme ! » dit Julie qui commençait à s'intéresser à l'histoire.

— « Vous la croyez sauvée? pas du tout.

Le mari jaloux , car c'était un mari , ameuta toute la populace , qui se porta à la maison de M. Darcy avec des torches , voulant le brûler vif. Je ne sais pas trop bien la fin de l'affaire ; tout ce que je sais , c'est qu'il a soutenu un siège et qu'il a fini par mettre la femme en sûreté ; il parait même, » ajouta madame Dumanoir, changeant tout à coup son ton de voix et en prenant un fort dévot , « il parait que M. Darcy a pris soin qu'on la convertit , et qu'elle a été baptisée. »

MtPBISB. 85

— u Et M; Darcy Fa-t-il épousée? » demanda Jalie en souriant.

— « Pour cela , je lie puis vous le dire. Mais la femme turque... elle avait un singulier nom ; elle s'appelait Ëminé... elle avait une passion violente pour M. Darcy. Ma sœur me disait qu'elle l'appelait toujours Sàtir, . . Sàtir. . . , cela veut dire mon sauveur en turc ou en grec. Ëulalie m'a dit que c'était une des plus belles personnes qu'on pût voir. »

— u Nous lui ferons la guerre sur sa Turque, » s'écria madame Lambert, «n'est-ce pas. Mesdames? il faut le tourmenter un peu.«. Au reste , ce trait de Darcy ne me surprend pas du tout : c'est un des hommes les plus généreux que je connaisse , et je sais des actions de lui qui me font venir les larmes aux yeux toutes les fois que je les raconte. — Son oncle est mort laissant une fille naturelle qu'il n'avait jamais reconnue : comme il n'a pas fait de testament , elle n'avait aucun droit à sa succession. Darcy, qui était l'unique héritier, a voulu qu'elle y eût une part, et probablement cette part a été beaucoup plus forte que son oncle ne l'aurait» faite lui-même, n

86 LA DOUBU

-^ « Était-^Ue jolie cette fille ns^arelle?»

demanda madame de Ghaveray d'un air asses méchant , car elle commençait à sentir le besoin de dire du mal de ce M. Darcy , qu'elle ne pouvait chasser de son esprit.

— « Ah ! ma chère , comment ponvez-vous supposer?.*. Mais d'ailleurs Darcy était encore à Gonstantinople lorsque son oncle est mort , et vraisemblablement il n'a jamais vu cette créature. »

L'arrivée de Châteaufort , du commandant Perrin et de quelques autres personnes , mit fin à cette conversation. Châteaufort s'assit auprès de madame de Ghaverny , et profitant d'an moment où l'on parlait très haut :

— tt Vous paraissez triste , Madame , n lui dit-il , « je serais bien malheureux si ce que je vous ai dit hier en était la cause. »

Madame de Ghavemy ne l'avait pas entendu, ou plutôt n'avait pas voulu l'entendre. Ghâteau* fort éprouva donc la mortification de rëp^er sa phrase, et la morttfiqation plus grande encore d'une réponse un peu sèche , après laquelle

■ÉPRISB. 87

JaBe se mêla aussitôt à la conversation générale, et changeant de place, elle s'éloigna de son malheureux admirateur.

Sans se décourager , Ghâteaufort faisait inutilement beaucoup d'esprit. Madame de Gha- ▼emy, à qui seulement il désirait plaire, l'écoutait arec distraction : elle pensait à l'arrivée prochaine de M. Darcy, tout en se demandant pourquoi elle s'occupait tant d'un homme qu'elle devait avoir oublié , et qui probablement l'avait aussi oubliée depuis long-temps.

Enfin , le bruit d'une voiture se fit entendre ; la porte du salon s'ouvrit, u Eh ! le voilà ! » s'écria madame Lambert. Julie n'osa pas tourner la tête, mais pâlit extrêmement. Elle éprouva une vive et subite sensation de froid , et elle eut besoin de rassembler toutes ses forces pour se remettre et empêcher Ghâteaufort de remarquer le changement de ses traits.

Darcy baisa la main de madame Lambert , et lui parla debout quelque temps ; puis il s'assit auprès d'elle. Alors il se fit un grand silence : madame Lambert paraissait attendre et ménager une reconnaissance. Ghâteaufort et les

hommes, à Texception da bon commandant Perrin , observaient Darcy ayec nne curiosité lin peu jalouse. Nouveau venu, et arrivant de Constantinople , il avait de grands avantages sur eux., et c'était un motif suffisant pour qu'îk se doïinassent cet air de raideur compassée que Ton prend d'ordinaire avec les étrangers. Darcy, qui n'avait fait attention à personne, rompit le silence le premier. Il parla de la route , de la poussière, peu importe ; sa voix était douce et musicale. Madame de Ghavemy se hasarda à le regarder : elle le vit de profil. Il lui parut maigri et son expression avait changé... En somme elle le trouva bien.

— <t Mon cher Darcy, » dit madame Lambert , (( regardez bien autour de vous , et voyes si vous ne trouverez pas ici une de vos anciennes connaissances, n Darcy tourna la tête, et aperçut Julie qui avait été cachée jusqu'alors sous son chapeau. Il se leva précipitamment avec une exclamation de surprise , s'avança vers elle en étendant la main , puis s'arrêtanttout a coup et comme se repentant de son excès de faiiûliarite, il salua Julie très profondément, et lui exprima en termes convenables tout le plaisir qu'il avait à la revoir. Julie balbutia quelques

MÉPBISB. 89

mots de politesse , et rongit beaucoup en voyant que Darcy se tenait toujours debout devant elle et la regardait fixement.

Sa prince d'esprit lui revint bientôt , et elle le regarda à son tour avec ce regard à la fois distrait et observateur que les gens du monde prennent quand ils veulent. C'était un grand jeune bomme pâle et dont les traits exprimaient le calme , mais un calme qui semblait provenir moins d'un état habituel de l'ame que de l'empire qu'elle était parvenue à prendre sur l'expression delà physionomie. Des rides déjà marquées sillonnaient son front. Ses yeux étaient enfoncés , les coins de sa bouche abaissés , et ses tempes commençaient déjà à se dégarnir de cheveux. Cependant il n'avait pas plus de trente ans. Darcy était très simplement habillé , mais avec cette élégance qui indique en même temps les habitudes de la bonne société et l'indififérence sur un sujet qui occupe les méditations de tant déjeunes gens. Julie fit toutes ces observations avec plaisir. Elle remarqua encore qu'il avait au front une cicatrice assez longue qu'il cachait mal avec une mèche de cheveux , e| qui paraissait avoir été faite par un coup de sabre.

90 LA DODBU MÉPRISE.

Julie était assise à côté de madame Lamb^t.

n y avait ane chaise entre elle et Châteaufort; mais aussitôt que Darcy s'était levé , Châteaufort avait mis sa main sur le dossier de la chaise , Tavait placée sur un seul pied , et la tenait en équilibre. Il était évident qu'il prétendait la garder comme le chien du jardinier gardait le cofifre d'avoine. Madame Lambert eut pitié de Darcy, qui se tenait toujours debout devant madame de Chaverny. Elle fit une place à côté d'elle sur le canapé où elle était assise , et l'offrit à Darcy, qui se trouva de la sorte auprès de Julie. U s'empressa de profiter de cette position avantageuse , en conmiençant avec elle une conversation suivie.

Pourtant il eut à subir de madame Lambert et^ de quelques autres personnes un interrogatoire en règle sur ses voyages ; mais il s'en tira assez laconiquement, et il saisissait toutes les occasions de reprendre son espèce d'aparté avec madame de Chaverny. — u Prenez le bras de madame de Chaverny, » dit madame Lambert à Darcy, au moment où la cloche du château annonçait le diner. Châteaufort se mordit les lèvres ; mais il trouva moyen de se placer à table assez près de Julie pour bien l'observer.

Après le diner, la soirée étant belle , et le temps chaud , on se réanit dans le jardin , autoar d'une table rustique , pour prendre le café.

Ghàteaufort avait remarqué , arec un dépit croissant , les attentions de Darcy pour madame de Ghavemy. A mesure qu'il observait l'intérêt qu'elle paraissait prendre à la conversation du

nouveau venu , il devenait moins aimable laimême, et la jalousie qu'il ressentait n'avait d*autre efifet que de lui ôter tous ses moyens de plaire. Il se promenait sur la terrasse où l'on était assis, ne pouvant rester en place , suivant l'ordinaire des gens inquiets , regardant souvent de gros nuages noirs qui se formaient à l'horizon , et qui annonçaient un orage , plus souvent encore son rival qui causait à voix basse avec Julie. Tantôt il la voyait sourire , tantôt elle devenait sérieuse , tantôt elle baissait les yeux timidement ; enfin il voyait que Darcy ne pouvait pas lui dire un mot qui ne produisît un effet marqué ; et ce qui le chagrinait surtout , c'est que les expressions variées que prenaient les traits de Julie , semblaient n'être que l'image et comme la réflexion de la physionomie mobile de Darcy. Enfin , ne pouvant plus tenir à cette espèce de supplice , il s'approcha d'elle , et se penchant sur le dos de sa chabe , au moment où Darcy donnait à quelqu'un des rensmgnemens sur la barbe du sultan Mahmoud : — «Madame , » dit-il d'un ton amer, «M, Darcy parait être un homme bien aimable ! i>

« Oh ! oui , » répondit madame de Gha**

yeniy avec une expression d'enthousiasme qu'elle ne put réprimer.

— « Il y parait , » continua Chàteaufort , « car il TOUS fait oublier vos anciens amis. »

— u Mes anciens amis ? y* dit Julie d'un accent un peu sévère , « je ne sais ce que tous roulez dire , » et elle lui tourna le dos. Puis prenant un coin du mouchoir, que madame Lambert tenait à la main : — u Que la broderie de ce mouchoir est de bon goût! » dit-elle , « c'est un ouvrage merveilleux. »

— « Trouvez- vous , ma chère ? c'est un cadeau de M. Darcy, qui m'a rapporté je ne sais combien de mouchoirs brodés de Gonstantinople.

— A propos , Darcy , est-ce votre Turque qui vous les a brodés ? »

— « Oui , cette belle sultane à qui vous avez sauvé la vie ; qui vous appelait... Oh! nous savons tout... qui vous appelait... son... son sauveur enfin. Vous devez savoir comment cela se dit en turc. »

Darcy se frappa le front en riant : u Est-il, possible , » s'écria-t-il , « que la renommée de ma mésaventure soit déjà parvenue à Pans !.. »

— tt Mais il n'y a pas de mésaventure là dedans ; il n'y en a peut-être que pour le Marnamouchi qui a perdu sa favorite. »

— « Hélas ! répondit Darcy , je vois bien que vous ne savez que la moitié de l'histoire , car c'est une aventure aussi triste pour moi que celle des moulins à vent pour Don Quichotte.

Faut-il qu'après avoir tant donné à rire aux Francs , je sois encore victime à Paris de la seule tentative que j'aie faite pour renouveler la chevalerie errante ! »

— tt Gomment? mais nous ne savons rien.

Contez-nous toute l'histoire ! » s'écrièrent toutes les dames à la fois. »

— « Je devrais , » dit Darcy , u vous laisser sur le récit que vous connaissez peut-être déjà, et me dispenser de la suite , dont les souvenirs n'ont rien de bien agréable pour moi , mais un de mes amis.... Je vous demande la permission de vous le présenter , madame Lambert , — sir

HÉPftisi. 97

John Tyrrel. • . • Un de mes amis , acteur aussi danà cette scène tragi-comique , ya bientôt venir à Paris ; il pourrait bien se donner le matin plaisir d^ me prêter , dans son récit , un rôle encore plus ridicule que celui que j'ai joué. Voici le fait :

« Cette malheureuse femme , une fois installée dans le consulat de France... »

— «c Oh ! mais commencez parle commencement , » s'écria madame Lambert.

— u Mais TOUS le savez déjà. »

— « Nous ne savons rien , et nous voulons que vous nous contiez toute l'histoire d'un bout a l'autre. »

— « £h bien ! vous saurez , Mesdames , que j'étais à Larnaca en 18... Un jour je sortis de la ville pour dessiner. Avec moi était un jeune Anglais très aimable, bon garçon, bon vivant, nommé sir John Tyrrel; un de ces hommes précieux en voyage, parce qu'ils pensent au 4iner, qu'ils n'oublient pas les provisions et qu'ils sont toujours de bonne humeur. D'ail-

leurs il voyageait sans bat , et ne savait ni la géologie ni la botaniqae , sciences bien f&cheu^ ses dans on compagnon de voyage.

M Je m'étais assis à l'ombre d'une masure à deux cents pas environ de la mer qui , dans cet endroit, est dominée pardes rochers à pic. J'étais fort occupé à dessiner ce qui restait d'un sarcophage antique, tandis que sir John, couché sur Therbe , se moquait de mon goût pour les arts , en fumant de délicieux tabac de Latakié. A côté de nous , un domestique turc , que nous avions pris à notre service , nous faisait du café. C'était le meilleur faiseur de café et le plus poltron de tous les Turcs que j'ai connus.

« Tout d'un coup , sir John s'écria avec joie : « Voici des gens qui descendent de la montagne u avec de la neige ; nous allons leur en acheter u et faire du sorbet avec des oranges. »

u Je levai les yeux , et je vis venir à nous un âne sur lequel était chargé en travers un gros paquet ; deux esclaves le soutenaient de chaque côté. En avant , un ânier conduisait l'âne , et derrière , un Turc vénérable à barbe blanche fermait la marche, monté sur un asset bon'chè'-

MÉPftISE. 99

¥al. Toute cette procession s'avançait lentement et avec beaucoup de gravité.

u Notre Turc , tout en soufflant son feu , jeta un coup d'œil de côte sur la charge de l'àiie , et nous dit avec un sourire singulier: u Ce n'est « pas de la neige. » Puis il s'occupa de notre café , avec son flegme habituel.

— « Qu'est-ce donc? » demanda TyrreL Estce quelque chose à manger ? )>

— u Pour les poissons, » répondit le Turc.

u En ce moment l^homme à cheval partit au galop , et , se dirigeant vers la mer , il passa auprès de nous, non sans nous jeter un de ces coups d'œil méprisans que les Musulmans adressent volontiers aux chrétiens. li poussa son cheval jusqu'aux rochers à pic dont je vous ai parlé , et l'arrêta court à l'endroit le plus escarpé. U regardait la mer , et paraissait chercher le meil- . leur endroit pour se précipiter.

u Nous examinâmes alors avec plus d'attention le paquet que portait l'âne , et nous fûmes frappés de la forme étrange du sac. Toutes les

histoires de femmes noyées par des maris jaloux nous revinrent aussitôt à la mémoire. Nous nous communiquâmes nos réflexions.

— tt Demande à ces coquins , » dit sir John a notre Turc , u si ce n'est pas une femme qu'ils « portent ainsi, n

u Le Turc ouvrit de grands yeux effarés , mais non la houche. Il était évident qu'il trouvait notre question par trop inconvenante.

u En ce moment le sac étant près de nous , nous le vîmes distinctement remuer , et nous entendîmes même une espèce de gémissement ou de grognement qui en sortait.

<( Tyrrel , quoique gastronome , est fort chevaleresque. Il se]eva comme un furieux , courut à l'ànier , et lui demanda en Anglais , tant il était tf ouhlé par la colère , ce qu'il conduisait ainsi et ce qu'il prétendait faire de son sac. L'ànier n'avait garde de répondre^ mais le sac s'agita violemment : des cris de femme se firent entendre ; sur quoi les deux esclaves se mirent à donner sur le sac de grands coups des courroies dont ils se servaient pour faire marcher l'âne.

Tf irel était poussé à bout. D*un vigoureux et scientifique coup de poiug il jeta Tànier à terre, saisit un esclave à la gorge ; sur quoi le sac poussé violemment dans la lutte tomba lourdement sur llierbe.

u J'étais accouru. L'autre esclave se mettait en devoir de ramasser des pierres , Fânier se relevait. Malgré mon aversion pour me mêler des afiaires des autres , il m'était impossible de ne pas venir au secours de mon compagnon.

M'étant saisi d'un piquet qui me servait à tenir mon parasol quand je dessinais , je le brandissais en menaçant les esclaves et Fânier de l'air le plus martial' qu'il m'était possible. Tout allait bien, quand ce diable de Turc à cheval , ayant fiqi de contempler la mer , et s'étant retourné au bruit que nous faisions , partit comme une flèche et fut sur nous avant que nous y eussions pensé : il avait à la main une espèce de vilain coutelas... »

— u Un ataghan ? » dit Châteaufort qui aimait la couleur locale.

— « Un ataghan , » reprit Darcy avec un sourire d'approbatioiT. u II passa auprès de moi,

102 LA BOOBLE

et me doona sar la tête un coup de cet ataghan qui me fit Toir mille étoiles. Je ripostai pourtant en lui assenant un bon coup de piquet sur les reins , et je fis ensuite le moulinet de mon mieux , frappant ânier , esclaves , cbeyal et Turc , devenu moi-même dix fois pi os furieux que mon ami sir John Tyrrel. L'affaire aurait sans doute tourné mal pour nous. Notre interprète observait la neutralité , et nous ne pouvions nous défendre long-temps avec un bâton contre trois bommes d'infanterie , un de cavalerie et un atagban. Heureusemmit sir John se souvint d'une paire de pistolets que nous avions apportée. Il s'en saisit , m'en jeta un , et prit l'autre qu'il dirigea aussitôt contre le cavalier qui nous donnait tant d'affaires. La vue de ces armes , et le léger claquement du chien du pistolet lorsque nous bandâmes la détente , produisit un effet magique sur nos ennemis. Ils prirent honteusement la fuite , nous laissant maîtres du champ de bataille , du sac et même de l'âne. Malgré toute notre colère nous n'avions pas fait feu , et ce fut un bonheur , car on ne tue pas impunément un bon musulman , et il en coûte cher pour le rosser.

« Lorsque je me fus un peu essuyé , notre

■iritiss. 103

premier soin fut , oomme tous le penses bien , d'aller au sac et de Fouvrir. Nous y trouyânies une assez jolie femme , un peu grasse , avec de beaax cheveux noirs , et n'ayant pour tous vêtemens qu'une chemise de laine bleue , un peu moins transparente que l'écharpe de madame de Chaverny.

« Elle sauta lestement du sac, et sans paraître fort embarrassée y elle nous adressa un discours très pathétique sans doute , mais dont nous ne comprîmes pas un mot , à la suite de quoi elle me baisa la main. C'est la seule fois , Mesdames , qu'une dame m'ait fait cet honneur.

« Le sang-froid nous était revenu cependant.

Nous voyions notre interprète s'arracher la barbe comme un homme désespéré. Moi , je m'accommodais la tête de mon mieux avec mon mouchoir. Tyrrel disait : u Que diable faire de «1 cette femme ? Si nous restons ici , le mari va u revenir en force , et nous assommera ; si nous (( retournons à Larnaca avec elle , dans ce bel «< équipage , la canaille nous lapidera infailliu blement. >» Tyrrel , embarrassé de toutes ces réflexions, et ayant recouvré tout son sang^froid britannique , s'écria ; « Quelle diable d'idée

104 LA DOUBLC

« avez- VOUS eue d'aller dessiner aujourd'hui! » Son exclamation me fit rire , et la femme qui n*y avait rien compris se mit à rire aussi.

tt II fallut pourtant prendre un parti. Je pensai que ce que nous avions de mieux à faire , c'était de nous mettre tous sous la protection du vice-consul de France ; mais le plus difficile était de rentrer à Larnaca. Le jour tombait , et ce fut une circonstance heureuse pour nous.

Notre Turc nous fit prendre un grand détour, et nous arrivâmes , grâce à la nuit et à cette précaution , sans encombre à la maison do consul , qui est hors de la ville. J'ai oublié de vous dire que nous avions composé à la femme un costume presque décent avec le sac et le turban de notre interprète.

(c Le consul nous reçut fort mal ; nous dit que nous étions des fous ; qu'il fallait respecter les usages des pays où l'on voyage ; qu'il ne fallait pas mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce. Enfin , il nous tança d'importance , et il avait raison , car nous en avions fait assez pour occasioner une violente émeute , et faire massacrer tous les Francs de l'ile de Chypre.

MÉPRISE. lOS

(c Sa femme fut plus humaine ; elle avait lu beaucoup de romans , et trouva notre conduite très généreuse. Dans le fait , nous nous étions conduits en héros de roman. Cette excellente dame était fort dévote ; elle pensa qu'elle convertirait facilement Finfidèle que nous lui avions amenée; que cette conversion serait mentionnée au Moniteur , et que son mari serait nommé consul-général. Tout ce plan se fit en un instant dans sa tête. Elle embrassa la femme turque , lui donna une robe, fit honte à M. le vice-consul de sa cruauté , et l'envoya chez le pacha pour arranger Tafiaire.

« Le pacha était fort en colère. Le mari jaloux était un personnage , et jetait feu et flammes. C'était une horreur , disait-il , que des chiens de chrétiens empêchassent un homme comme lui de jeter son esclave à la mer. Le vice-consul était fort en peine ; il parla beaucoup du roi son maître , encore plus d'une frégate de 60 canons , qui venait de paraître dans les eaux de Lamaca. Mais l'argument qui produisit le plus d'effet , ce fut la proposition qu'il fit en notre nom de payer l'esclave à juste prix.

« Hélas ! si vous saviez ce que c'est que le

juste prix d'an Tare ! Il fallat payer le mari , payer le pacha , payer Fânier à qui Tyrrel avait cassé deox dents, payer pour le scandale, payer pour tout. Combien de fois Tyrrel s'écria douloureusement : u Poarquoi «diable aller dessiner sur le bord de la mer ! »

— « Quelle aventure , mon pauvre Darcy ! »

s'écria madame Lambert ; » c'est donc là que vous avez reçu cette terrible balafre? De grâce , levez donc vos cheveux. Mais c'est un miracle qu'il ne vous ait pas fendu la tète ! »

Julie , pendant tout ce récit , n'avait pas détourné les yeux du front du narrateur ; elle demanda enfin d'une voix timide : « Que devint la femme?»

— « C'est là justement la partie de l'histoire que je n'aime pas trop à raconter. La suite est si triste pour moi , qu'à l'heure où je vous parle , on se inoque encore de notre équipée chevaleresque à Tyrrel et à moi. »

— « Était-elle jolie, cette femme? » demanda madame de Chavemy, en rougissant on peu.

HÉFRiSS. 107

— tt Gomment se nommait-elle ? » demanda madame Lambert.

— u Elle se nommait Ëmineh. — Jolie ? . • . • Oui , elle était assez jolie , mais trop grasse et toute barbouillée de fard, suivant Tusage de son pays. Il £iut beaucoup d'babitude pour apprécier les cbarmes d'une beauté turque. — Ëmineb fut donc installée dans la maison du Tice-consui. Elle était Mingrélienne , et dit à madame G***, la femme du vice-consul , qu'elle était fille de prince. Dans ce pays, tout coquin qui commande à dix autres coquins est un prince. On la traita donc en princesse : elle dînait à table , mangeait comme quatre ; puis ;' quand on lui parlait de religion , elle s'endormait régulièrement. Gela dura quelque temps.

Enfin on prit jour pour le baptême. Madame Q*** se nomma sa marraine, voulut que je fusse parrain avec elle. ' Bonbons , cadeaux et tout ce qui s'ensuit ! . . . Il était écrit que cette malheureuse Emineh me ruinerait. Madame G*** disait qu'Emineh m'aimait bien mieux que Tyrrel , parce qu'en me présentant du café elle en laissait toujours tomber sur mes habits. Je me préparais à ce baptême avec une componction vraiment évangélique , lorsque , la veille

de la cérémonie, la belle Ëmineh disparut.

Faut-il vous dire tout? Le vice-consul avait pour cuisinier un Mingrélien , grand coquin certainement, mais admirable pour le pilau.

Ce Mingrélien avait plu à Ëmineb , qui avait sans doute du patriotisme à sa manière. Il Fenleva , et en même temps une somme assez forte à M. G*** , qui ne put jamais le retrouver. Ainsi le consul en fut pour son argent , sa femme pour le trousseau qu'elle avait donné à Ëmineh , moi pour mes gants , mes bonbons , outre les coups que j'avais reçus« Le pire , c'est qu'on me rendit en quelque sorte responsable de l'aventure.

On prétendit que c'était moi qui avais délivré cette vilaine femme , que je voudrais savoir au fond de la mer, et qui avais attiré tant de malheurs sur mes amis. Tyrrel sut se tirer d'affaire; il passa pour victime , tandis que lui seul était cause de toute la bagarre , et moi je restai avec une réputation de Don Quichotte et la balafre que vous voyez , qui nuit beaucoup, à mes succès. »

L'histoire contée , t)n rentra dans le salon. Darcy causa encore quelque temps avec mar dame de Ghavemy , puis il fut obligé de- la quitter pour se voir présenter un jeune homme

HÉPftISI. 109

fort savant en économie politique , qui étudiait pour être député , et qui désirait avoir des renseignemens statistiques sur Fempire ottoman.

Jolie , depuis que Darey Tayait quittée, regardait souvent la pendule. Elle écoutait Ch&ieaufort aveo distraction, et ses yeux cherchaient involontairement Darcy qui causait à l'autre extrémité du salon. Quelquefois il la regardait tout en parlant à son amateur de statistique, et elle ne pouvait supporter son regard pénétrant quoique calme. Elle sentait qu'il avait

in LA DOUBLB

dëjà pris un empire extraordinaire sar elle , et elle ne pensait pas à s'y soustraire.

Enfin elle demanda sa voiture , et soit à dessein , soit par préoccupation , elle la demanda en regardant Darcy d'un regard qui voulait dire : « Vous avez perdu une demi-heure que nous aurions pu passer ensemble. » La voiture était prête. Darcy causait toujours , mais il paraissait fatigué et ennuyé du questionneur qui ne le lâchait pas. Julie se leva lentement , serra la main de madame Lambert , puis elle se dirigea vers la porte du salon , surprise et presque piquée de voir Darcy demeurer toujours à la même place. Chàteaufort était auprès d'elle ; il lui offrit son bras qu'elle prit machinalement sans s'apercevoir de sa présence. Elle traversa le vestibule , accompagnée de madame Lambert et de quelques personnes qui la reconduisirent jusqu'à sa voiture. Darcy était resté dans le salon. Quand elle fut assise dans sa calèche , Chàteaufort lui demanda en souriant si elle n'aurait pas peur tonte seule la nuit par les chemins , ajoutant qu'il allait la suivre de près dans son tilbury aussitôt que le commandant Perrin aurait fini sa partie de billard. Julie , qui était toute rêveuse, fdt rappelée à elle-

HiPHisi. 115

même par le son de sa voix , mais elle n'arait Hen compris. Elle fit ce qu'aurait fait toute autre femme en pareille circonstance : elle sourit. Puis, d'un signe de tête, elle dit adieu aux personnes réunies sur le perron , et ses cfaeyaux l'entraînèrent rapidement.

Mais précisément au moment où la Toiture s'ébranlait , elle arait tu Darcy sortir du salon, pâle, l'air triste, et les yeux fixés sur elle comme s'il lui demandait un adieu distinct.

Elle partit , emportant le regret de n'avoir pu lui faire un signe de tête pour lui seul , et elle pensa même qu'il en serait piqué. Déjà elle avait oublié qu'il avait laissé à un autre le soin de la conduire à sa voiture ; maintenant les torts étaient de son côté , et elle se les reprochait comme un grand crime. Les sentimens qu'elle avait éprouvés pour Darcy quelques années auparavant , en le quittant après cette soirée où elle avait chanté faux , étaient bien moins vi£i que ceux qu'elle emportait cette fois. C'est que non seulement les années avaient donné de la force à ses impressions , mais encore elles s'augmentaient de toute la colère accumulée contre son mari. Peut-être même l'espèce d'entrainement qu'elle avait ressenti pour Cfaàteaufortqui,

116 LA BOUBIB HiPEISB.

d'ailleurs 9 dans ce laoment , était oomplètemeiit oublié , serrait-il à lui faire excuser à aes propres yeux le sentiment èien plus ¥if qu'dle éprouvait pour Darcy.

Quant i lui , ses pensées étaient d'une nature plus calme. Il arait rencontré ayec plaisir une jolie femme qui lui rappelait des souTenin heureux , et dont la connaissance lui serait probablement agréable pour rhiver qu'il aUait passer à Pans. Mais une fois qu*eUe n'était plus devant ses yeux , il ne lui restait tout au plus que le souvenir de quelcpies heures écoulées gaiement , souvenir dont la douceur était encore altérée par la perspective de se coucher tard et de £Bâre quatre lieues pour retrouver son lit. Laissons-le , tout entier à ses idées prosaïques , s'envdopper soigneusement dans son manteau , s'établir commodément et ^n Inais dans son coupé de louage , égarant ses pensées du salon de madame Lambert à Constantinc^ple, de Goustantinople à Corfou , et de Goifou i un demi-sommeil.

Cher lecteur, nous suivrons , s'il vousplait, madame de Chaverny.

Lorsque madame de Ghaverny quitta le château de madame Lambert, la nuit était horriblement noire , l'atmosphère lourde et étouffante : de temps en temps des éclairs, illuminant le paysage , faisaient apercevoir les silhouettes noires des arbres sur un fond d'un orangé livide. L'obscurité semblait redoubler après chaque éclailr , et le cocher ne voyait pas

la tête de ses chevaux. Un orage violent éclata bientôt. La ploie qui tombait d'abord en gouttes larges et rares , se changea promptement en un vrai déluge. De tous côtés le ciel était en feu, et Tartillerie céleste commençait à devenir assourdissante. Les chevaux effrayés soufflaient fortement et se cabraient souvent au lieu d'avancer, mais le cocher avait parfaitement diné : son épais carrick , et surtout le vin qu'il avait bu , l'empêchaient de craindre l'eau et les mauvais chemins. Il fouettait énergiquement les pauvres bêtes , aussi intrépide que César dans la tempête, lorsqu'il disait à son pilote : Ta portes César et sa fortune !

Madame de Chavemy, n'ayant pas peur du tonnerre, ne s'occupait guère de l'orage. EUese répétait tout ce que Darcy lui avait dit , et se repentait de ne lui avoir pas dit bien des choses qu'elle avait à lui dire ; lorsqu'elle fut tout à coup interrompue dans ses méditations par un choc violent que reçut sa voiture : en même temps les glaces volèrent en éclats , un craquement de mauvais augure se fit entendre, et la calèche fut précipitée dans un fossé. JnKe en fut quitte pour la peur. Mais la pluie ne cessait pas ; une roue était brisée ; les lantornei

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s'étaient éteintes , et on ne voyait pas aux environs une seule maison pour se mettre à Vabri* Le cocher jurait , le valet de pied injuriait le cocher , et pestait contre sa maladresse. Julie restait dans sa voiture , demandant comment on pourrait revenir à P. ou ce qu'il fallait faire ; mais» à chaque question qu'elle faisait , elle recevait cette réponse désespérante : « C*est impossible ! »

Cependant on entendit de loin le bruit sourd d'une voiture qui s'approchait. Les gens de madame de Ghaverny lui crièrent de s'arrêter , et son cocher reconnut , à sa grande satisfaction, nn de ses collègues avec I^uel il avait jeté les fondemens d'une tendre amitié dans l'office de madame Lambert. *

La voiture s'arrêta , et à peine le nom de madame de Ghaverny fut-il prononcé , qu'un jeune homme , qui se trouvait dans le coupé , ouvrit lui-même la portière, et s'écriant : « Estelle blessée ? » s'élança d'un bond auprès de la calèche de Julie. EUe avait reconnu Darcy, elle l'attendait.

Leurs mains se rencontrèrent dans l'obscu-

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rite , et Darcy cmt sentir que madame de Ghavemy pressait doucement la sienne ; mais c'était probablement un effet de la peur. Après les premières questions , Darcy offrit naturellement sa voiture. Julie ne répondit pas d'abord , car elle était fort indécise sur le parti qu'elle devait prendre. D'un côté elle pensait aux trois pu quatre lieues qu'elle aurait à faire en tète-à-tête avec un jeune homme, si elle voulait aller à Paris ; d'un autre côté , si elle revenait au château pour y demander l'hospitalité a madame Lambert, elle frémissait à l'idée de raconter le romanesque accident de la voiture versée et des secours qu'elle aurait reçus de Darcy. Reparaître au salon au milieu de la partie de whist, sauvée par Darcy comme la femme turque , subir ensuite toutes les questions impertinentes et les complimens de condoléance.... on ne pourrait y songer. Mais trois longues lieues jusqu'à Paris !.. Pendant qu'elle flottait ainsi dans l'incertitude , et qu'elle balbutiait assez maladroitement quelques phrases banales sur l'embarras quelle allait causer; Darcy , qui semblait lire au fond de son cœur, lui dit froidement : — « Prenez ma voiture , madame , je resterai dans la vôtre jusqu'à ce qu'il passe quelqu'un pour Paris. » Julie crai-

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gnant d'avoir montre trop de pruderie , se hâta d'accepter la première offre, mais non la seconde. Et comme sa résolation fat toute soudaine, elle n'eut pas le temps de résoudre l'importante question de savoir si l'on irait à

P ou à Paris. Elle était déjà dans le coupé

de Darcf , enveloppée de son manteau qu'il s'empressa de lui donner , et les chevaux trottaient lestement vers Paris , avant qu'elle eût pensé à dire où elle voulait aller. Son domestique choisit pour elle , en donnant au cocher le nom de la rue de sa maîtresse.

La conversation commença embarrassée de part et d'autre. Le son de voix de Darcy était bref, et paraissait annoncer un peu d'humeur. Julie s'imagina que son irrésolution l'avait choqué , et qu'il la prenait pour une prude ridicule. Elle était déjà tellement sous l'influence de cet homme qu'elle s'adressait intérieurement de vifs reproches , et qu'elle ne songea plus qu'à lui ôter l'humeur qu'il montrait.

L'habit de Darcy était mouillé ; elle s'en aperçut , et se] ^débarrassant aussitôt du manteau, elle exigea qu'il s'en couvrit. De là un combat de générosité , d'où il résulta que le différend ayant été tranché par la moitié , chacun eut sa

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