‹ La double méprise par l'auteur du Théâtre de Clara GazulChapitre 3 sur 3 · S4 LA DOUBLE · texte numérisé non relu

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part du manteau. Impraddnoe énorme qa'eUe n'aurait pas commue «ans ce moment dlkësitation qu'diie Toulait faire oublier.

Ils étaient si près l'un de l'autre que la joue de Julie pouvait sentir la chaleur de l'haleine de Darcy. Les cahots de la voiture les rappro* chaient même quelquefois davantage.

— « Ce manteau qui nous enveloppe tous les deux , » dit Darcy , « me rappelle nos charades d'autrefois. Vous souvenez-vous d'avoir été ma Virginie , lorsque nous nous affublâmes tous deux du mantelet de votre grand'mère? n

— Oui, et de la mercuriale qu'elle me fit à cette occasion. »

— tt Ah ! » s'écria Darcy , « quel heureux temps que celui-là ! combien de fois je me suis rappelé avec tristesse et bonheur nos divines soirées de la rue de Bellechasse ! Vous rappelezvous les belles ailes de vautour qu'on vous avait attachées aux épaules avec des rubans roses, et le bec de papier doré que je vous avais fabriqué avec tant d'art? »

— u Oui , » répondit Julie , « vous étiez

Iteméthée et moi le vautour. Mais quelle mémoire TOUS avez ! Gomment ayez-yous pu vous souvenir de toutes ces folies? car il y a si longtemps que nous ne nous sommes vus ! »

— tt Est-ce un compliment que vous me demandez ? » dit Darcy en souriant , et s'avançant de manière à la regarder en face. Puis , d'un ton plus sérieux : <i En vérité , » poursuivit-il , « il n*est pas extraordinaire que j'aie conservé le souvenir des plus heureux momens de ma vie »

— 4c Quel talent vous aviez pour les charades!...» dit Julie, qui craignait que la conversation ne prit un tour trop sentimental.

— u Voulez-vous que je vous donne une autre preuve de ma mémoire ? » interrompit Darcy .

«Vous rappelez-vous notre traité d'alliance chez madame Lamhert ? Nous nous étions promis de dire du mal de l'univers entier , mais de nous soutenir l'un l'autre envers et contretous. .. Mais notre traité a eu le sort de la plupart des traités: il est resté sans exécution. »

« Qu'en savez-vous? »

— u Mais , j'imagine que vous n'avez pas ea occasion de me défendre : car, une fois éloigné de Paris, quel oisif s'est occupé de moi ? »

— « De vous défendre. •• non... mais de parler de vous à vos amis... »

— « Oh! mes amis ! n s'écria Darcy avec un sourire mêlé de tristesse , <( je n'en avais guère à cette époque , que vous connussiez, du moins. Les jeunes gens que voyait madame votre mère me haïssaient , je ne sais pourquoi : et , quant aux femmes, elles pensaient peu à monsieur l'attaché du ministère des affaires étrangères. »

— « C'est que vous ne vous occupiez pas d'elles.»

— u Gelaestvrai. Jamais je n'ai su faire l'aimahle auprès des personnes que je n'aimais pas.»

Si l'obscurité avait permis de distinguer la figure de Julie, Darcy aurait aperçu qu'une vive rougeur s'était répandue sur ses traits en entendant cette dernière phrase , à laquelle elle avait donné un sens auquel peut-être Darcy ne songeait pas.

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Quoi qa*il en soit , laissant là des souvenirs qu'ils se rappelaient trop bien Fun et l'autre , Julie voulut le remettre un peu sur ses voyages , espérant que, parce moyen, elle serait dispensée de parler. Le procédé réussit presque toujours avec les voyageurs , surtout avec ceux qui ont visité quelque pays lointain.

— tt Quel beau voyage que le vôtre, n ditelle , «c et combien je regrette de ne pouvoir jamais en faire un semblable ! »

Mais Darcy n'était plus en humeur conteuse.

— K Quel est ce jeune homme à moustaches , »

demanda-t-il brusquement , u qui vous parlait tout-à-Fheure ? »

Cette fois, Julie rougit encore davantage.

— u C'est un ami de mon mari, » réponditelle , « un officier de son régiment... On dit, n poursuivit-elle, sans vouloir abandonner son thème oriental , « que les personnes qui ont vu ce beau ciel bleu de l'Orient , ne peuvent pluf vivre ailleurs. »

— « Il m'a déplu horriblement , je ne saif pourquoi, •• Je parle de l'ami de votre mari,

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non da ciel bien.... Qaant à ce ciel bleu , madame , Dieu TOUS en préserve ! On finit par le prendre tellement en guignon, à force de le voir toujours le même , qu'on admirerait comme le plus beau de tous les spectacles un sale brouillard de Paris, ftien n'agace plus les nerfs , croyez-moi , que ce beau ciel bleu , qui était bleu hier , et qui sera bleu demain. Si vous saviez avec quelle impatience , avec quel désappointement toujours renouvelé , on attend , on espère un nuage ! n

— « Et cependant vous êtes resté bien longtemps sous ce ciel bleu. »

— u Mais , madame , il n'était assez difficile de faire autrement. Si j'avais pu ne suivre que mon inclination,, je serais revenu bien vite dans les environs de la rue de Bellechasse , après avoir satisfait le petit moment de curiosité que doivent nécessairement exciter les étrangetés de l'Orient, n

— « Je crois que bien des voyageurs en diraient autant, s'ils étaient aussifrancsque vous... Gomment passe-t-on son temps à Gonstantinople et dans les autres villes de l'Orient? n

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— «Là comme partout, il 7 a plusieurs manières de tuer le temps. Les attachés anglais boiront , les français jouent à Técartë , les allemands fument; et quelques gens d'esprit , pour varier leurs plaisirs , se font tirer des coups de fiisil en grimpant sur les toits pour lorgner les femmes du pays, n

— a C'est probablement cette dernière occupation que vous préfériez. »

— « Point. Moi j'étudiais le turc et le grec , ce qui me couvrait de ridicule. Quand j'avais terminé les dépêches de l'ambassade , je dessinais , je galoppais dans l'hippodrome , et puis j'allais au bord de la mer voir s'il ne venait pas quelque figure humaine de France ou d'ailleurs, n

— « Ce devait être un grand plaisir pour vous de voir un Français à une aussi grande distance de la France? »

— - 4( Oui ; mais pour un homme intelligent combien nous venait-il de marchands d'huiles ou de cachemires 7 ou , ce qui est bien pis , de jeones poètes , qui du plus loin qu'ils voyaient

un secrétaire de Fambassade , loi criaient :

Menez-nous voir les ruines, menez-moi a Sainte-^ Sophie , conduisez-moi aux montagnes , à la mer d'azur. Je veux voir les lieux où soupirait Hëro ! Puis , quand ils ont attrapé un coup de soleil, ils s'enferment dans leur chambre, et ne veulent plus rien voir que les derniers numéros du Constitutionnel, »

— • « Vous voyez tout en mal , suivant votre vieille habitude. Vous n'êtes pas corrigé, savezvous , car vous êtes toujours aussi moqueur. »

— u Dites-moi , madame , s'il n'est pas bien permis à un damné , qui frit dans sa poêle , de s'égayer un peu aux dépens de ses camarades de friture? D'honneur ! vous ne savez pas combien la vie que nous menons là-bas est misérable. Nous autres secrétaires d'ambassade , nous ressemblons aux hirondelles qui ne se posentjamais. Pour nous , point de ces relations intimes qui font le bonheur de la vie... ce me semble, n (Il prononça ces derniers mots avec un accent singulier et en se rapprochant de Julie.) « Depuis six ans , je n'ai trouvé personne avec qui je pusse échanger mes pensées intimes. »

— «( Vous n'aviez donc pas d'amis là-bas? »

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— « Je viens de voas dire qu'il est impossible d*eii avoir en pays étranger. J'en avais laissé deux en France. L'un est mort; l'autre est maintenant en Amérique , d'où il ne reviendra que dans quelques années , si la fièvre jaune ne le retient pas. »

— « Ainsi, vous êtes seul?... »

— « Seul. »

— u Et la société des femmes... quelle est-elle dans l'Orient? Est-ce qu'elle ne vous ofifre pas quelques ressources? »

— « Oh ! pour cela , c'est le pire de tout.

Quant aux femmes turques , il n'y faut pas songer. Des Grecques et des Arméniennes , ce qu'on peut dire de mieux à leur louange , c'est qu'elles sont fort jolies. Pour les femmes des consuls et des ambassadeurs , dispensez-moi de vous en parler. C'est une question diplomatique, et si j'en disais ce que j'en pense , je pourrais me faire du tort aux affaires étrangères. »

— tt Vous ne paraissez pas aimer beaucoup

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votre carrière. Autrefois tous désiries avec tant d'ardear entrer dans la diplomatie ! »

— u Je ne connaissais pas encore le métier.

Maintenant je voudrais être inspectenr des boues de Paris. »

— « Ah Dieu ! comment pouves*vous dire cela ? Paris ! le séjour le plus maussade de la terre. »

— « Ne blasphémez pas. Je voudiiais entendre votre palinodie à Naples , après deux ans de séjour en Italie. »

— tt Voir Naples , c'est ce que je désire le plus au monde ! » répondit-elle en soupirant. ••• , <c pourvu que mes amis fussent avec moi. »

— «( Oh I à cette condition , je ferais le four du monde. Voyager avec ses amis I mais c'est comme si l'on restait dans son salon tandis que le monde passerait devant nos fenêtres comme un panorama qui se déroulerait. »

— « Eh bien! si c'est trop demander Je vou-

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drais voyager avec un..,, avec deux amis seulement. »

— u Pour moi , je ne suis pas si ambitieux ; je n'en voudrais qu'un seul , ou qu'une seule , » ajouta-t-il en souriant. « Mais c'est un bonheur qui ne m'est jamais arrivé... En vérité, j'ai toujours joué de malheur. Je n'ai jamais désiré bien vivement que deux choses , et j'ai n'ai pu les obtenir. »

— « Qu'était-ce donc ? »

— « Oh! rien de bien extravagant. Par exemple , j'ai désiré passionnément pouvoir walser avec quelqu'un... J'ai fait des études approfondies sur la walse. Je me suis exercé , pendant des mois entiers, seul, avec une chaise, pour surmonter l'étourdissement qui ne manquait jamais d'arriver , et quand je suis parvenu à n'avoir plus de vertiges... n

— « Et avec qui désiriez-vous v^alser ? >»

— « Si je vous disais que c'était avec vous?... Et quand j'étais devenu , à force de peines , un walseur consommé , votre grand'mère , qui

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venait de prendre un confesseur janséniste , défendit la walse par un ordre du jour que j'ai encore sur le cœur. »

— u Et votre second souhait ?... » demanda Julie fort troublée.

— u Mon second souhait ! je vous l'abandonne. J'aurais voulu , c'était par trop ambitieux de ma part , j'aurais voulu être aimé.... mais aimé..... C'est avant la v^alse que je souhaitais ainsi , et je ne suis pas l'ordre chronologique.... J'aurais voulu, dis-je, être aimé par une femme qui m'aurait préféré à un bal, — le plus dangereux de tous les rivaux ; — par une femme que j'aurais pu venir voir avec des bottes crottées , au moment où elle se disposerait à monter en voiture pour aller au bal. Elle aurait été en grande toilette , et elle m'aurait dit : Régions. Mais c'était de la folie. On ne doit demander que des choses possibles. »

— u Que vous êtes méchant ! Toujours vos remarques ironiques! Bien ne trouve grâce devant vous. Vous êtes toigours à dire du mal des femmes. »

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— « Moi ! Dieu m'en prësenre ! C'est de moi plutôt que je médis. Est-ce dire du mal des femmes que de soutenir qu'elles préfèrent une soirée agréable. •• à un tète-à-téte avec moi ? »

— « Allez , vous êtes bien injuste. »

— «A propos de toilette et de bal , quel dommage que nous ne soyons plus en carnaval ! j'ai rapporté un costume de femme grecque qui est cbarmant , et qui vous irait à ravir. »

— u Vous m'en ferez un dessin pour mon album. »

— « Très volontiers. Vous verrez quels progrès j'ai faits depuis le temps où je crayonnais des bons hommes sur la table à thé de madame votre mère. — A propos , j'ai un compliment à vous faire; on m'a dit ce matin au ministère que M. de Gbavemy allait être nommé gentilhomme de la chambre. Gela m'a fait grand plaisir.

Julie tressaillit involontairement.

Darcy poursuivi sans s'apercevoir de ce mouvement :

— u Permettez-moi de vous demander votre protection dès à présent. Mais , au fond , je ne suis pas trop content de votre nouvelle dignité. Je crains que vous ne soyez obligée d'aller habiter Saint-Gloud pendant l'été , et alors j'aurai moins souvent l'honneur de vous voir. »

— « Jamais je n'irai à Saint-Gloud! » dit Julie d'une voix fort émue.

— u Oh ! tant mieux , car Paris , voyez-vous, c'est le paradis dont il ne faut jamais sortir, que pour aller de temps en temps diner à la campagne chez madame Lambert , à condition de revenir le soir. Que vous êtes heureuse , madame , de vivre à Paris ! Moi qui n'y suis peut-être que pour peu de temps , vous n'avei pas d'idée combien je me trouve heureux dans le petit appartement que ma tante m'a donné.

Et vous , vous demeurez , m'a-t-on dit , dans le faubourg Saint -Honoré. On m'a indiqué votre hôtel. Vous devez avoir un jardin magnifique si la manie de bâtir n'a pas changé déjà vos allées en boutiques. »

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— u Non , mou jardin est encore intact , Dieu merci ! »

— u Queljoor receyez-vous , madame? n

— u Je suis chez moi à peu près tons les soirs. Je serai charmée que vous veuillez hien me venir voir quelquefois. »

— «( Vous voyez, madame , que je fais comme si notre ancienne alliance subsistait encore. Je m'invite moi-même sans cérémonie et sajis présentation officielle. Vous me pardonnez, n'est-ce pas ?... Je ne connais plus que vous à Paris , et madame Lambert. Tout le monde m'a oublié , mais vos deux mabons sont les seules que j'aie regrettées dans mon exil. Votre salon surtout doit être charmant. Vous qui choisissez si bien vos connaissances!.... Vous rappelez-vous les projets que vous feisiez autrefois pour le temps où vous tiendriez maison. Un salon inaccessible aux ennuyeux , de la musique quelquefois , toujours de la conversation , et bien tard : point de gens à prétentions, un petit nombre de personnes se connaissant parfaitement , qui par conséquent ne cherchent point à mentir , ni à faire de l'effet. ..

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Deux oa trois femmes spirituelles avec cela ( et il est impossible que yos amies ne le soient pas )... et votre maison est la plus agréable, de Paris. Oui , vous êtes la plus heureuse femme de Paris, et vous rendez heureux tous ceux qui vous approchent. »

Pendant que Darcy parlait, Julie pensait que ce bonheur qu'il décrivait avec tant de chaleur , elle aurait pu l'obtenir si elle eût été mariée à nn autre homme... à Darcy, par exemple. Au lieu de ce salon imaginaire, si élégant et si agréable, elle pensait aux ennuyeux que Chavemy lui avait attirés... au lieu de ces conversations si gaies, elle se rappelait les scènes conjugales comme celle qui Tavait conduite à P... Elle se voyait enfin malheureusement à jamais, attachée pour la vie à la destinée d'un homme qu'elle haïssait et qu'elle méprisait, tandis que celui qu'elle trouvait le plus aimable du monde , celui qu'elle aurait voulu charger du soin d'assurer son bonheur, devait demeurer toujours un étranger pour elle. Il était de son devoir de l'éviter , de s'en séparer.... et il était si près d elle que les manches de sa robe étaient froissées par le revers de son habit l

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Darcy continua quelque temps à peindre les plaisirs de la vie de Paris avec toute l'éloquence que lui donnait une longue privation. 5ulie cependant sentait ses larmes couler le long de ses joues ; elle tremblait que Darcy ne s'en aperçût, et la contrainte qu'elle s'imposait ajoutait encore à la force de son émotion. Elle étouffait ; elle n'osait faire un mouvement. Enfin un sanglot lui échappa , et tout fut perdu. Elle tomba la tête dans ses mains , à moitié suffoquée par les larmes et la honte.

Darcy , qui ne pensait à rien moins , fut bien étonné. Pendant un instant la surprise le rendit muet ; mais les sanglots redoublant , il se crut obligé de parler et de demander la cause de ces larmes si soudaines.

— « Qu'avez-vous , madame? Au nom de Dieu, madame... répondez-moi? Que vous arrive- t-il?... » Et comme la pauvre Julie , à toutes ses questions , serrait avec plus de force son mouchoir sur ses yeux, il lui prit la main , et écartant doucement le mouchoir : u Je vous en conjure , madame , » dit-il d'un ton de voix altéré qui pénétra Julie jusqu'au fond du cœur , «c je vous en conjure , qu'avei-vous ? Vous

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aurais-je offensée inyolontairement ?... Vous me désespérez par votre silence. »

— ((Ah ! » s'écria Jalie ne pouvant plus se contenir , u je suis bien malheureuse ! » et elle sanglota plus fort .

— u Malheureuse ? comment ?. . • pourquoi?... Qui peut vous rendre malheureuse ? répondezmoi ! » En parlant ainsi il lui serrait les mains , et sa tête touchait presque celle de Julie qui pleurait toujours au lieu de répondre à ses questions. Darcy ne savait que penser ; mais il était touché de ses larmes , touché de sa position , et il commençait à entrevoir, dans un avenir qui ne s'était pas encore présenté à son imagination , que Julie pourrait bien un jour être à lui..

Gomme elle s'obstinait à ne pas répondre, Darcy , craignant qu'elle ne se trouvât mal , baissa une des glaces de la vpiture , détacha les rubans du chapeau de Julie , écarta son manteau et son châle. Les hommes sont gauches à rendre oes soins. Il voulait faire arrêter la voiture auprès d'un village , et il appelait déjà le cocher, lorsque Julie , lui saisissant le bras , le supplia de ne pas faire arrêter , et l'assura qu'elle allait

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beaoQOUp mieux. Le cocher n'ayait rien entendu , et continuait à diriger ses chevaux vers Paris.

— « Maïs , je vous en supplie , ma chère madame de Chaverny , » dit Darcy en reprenant une main qu'il avait ahandonnëe un instant , «je vous en conjure, dites-moi, qu'avez-vous? Je crains, et je ne puis comprendre comment l'ai été assez malheureux pour vous faire de la peine.»

— u Ah ! ce n'est pas vous ! » s'écria Julie. Et elle lui serra un peu la main.

— (( Eh bien ! dites-moi , qui peut vous faire ainsi pleurer? parlez-moi avec confiance. Ne sommes-nous pas d'anciens amis ? )> ajouta-t-il en souriant , et serrant à son tour la main de Julie.

— « Vous me parliez du bonheur dont vous me croyez entourée... et ce bonheur est si loin de moi!... »

— « Gomment ! N'avez-vous pas tous les élémens de bonheur?... Vous êtes jeune , riche ,

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jolie... Votre mari tient un rang distingué dans la société... »

— <( Je le déteste ! » s'écria Julie hors d'ellemême , « je le méprise ! )> Et elle laissa tomber sa tête sur l'épaule de Darcy en sanglotant plus fort que jamais.

— (c Oh ! oh ! » pensa Darcy , « ceci devient fort grave. » Et profitant avec adresse de tous les cahots de la voiture , il attirait la malheureuse Julie encore plus près de lui.

— u Pourquoi , » lui disait-il de la voix la plus douce et la plus tendre du monde , » pourquoi vous affliger ainsi? Faut-il qu'un être que vous méprisez ait tant d'influence sur votre vie? Pourquoi lui permettez-vous d'empoisonner lui seul votre bonheur ? Mais est-ce donc à lui que vous devez demander votre bonheur?... » et il lui baisa le bout des doigts , mais comme elle retira aussitôt sa main avec terreur , il craignit d'avoir été trop loin... Il poursuivit, et , déterminé à voir la fin de l'aventure , il dit en soupirant d'une façon assez hypocrite:

— « Que j'ai été trompé ! Lorsque j'ai appris

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votre mariage , j'ai cru que M. de C^iaverny TOUS plaisait réellement. »

—• u Ah! monsieur Darcy, tous ne m'avez jamais connue ! » Le ton de sa voix disait clairement : «c Je vous ai toujours aimé , et vous n'avez pas voulu vous en apercevoir. » La pauvre femme croyait en ce moment , de la meilleure foi du monde, qu'elle avait toujours aimé Darcy pendant les six années qui venaient de s'écouler , avec autant d'amour qu'elle en sentait pour lui dans ce moment.

— <( Et vous , » s'écria Darcy en s'animant , «vous , Julie , m'avez-vous jamais connu? Avezvous jamais su quels étaient mes sentimens ? Ah ! si vous m'aviez connu , Julie , nous serions sans doute heureux maintenant l'un et l'autre. »

— « Que je suis malheureuse ! » répéta Julie avec un redoublement de larmes.

— u Mais quand même vous m'auriez compris, Julie,» continua Darcy avec cette expression de mélancolie ironique qui lui était habituelle , « qu'en serait-il résulté ? J'étais sans fortune; la vôtre était considérable; votre mère

m'eût repousse avec mépris. — J'étais condamtié d'avance. — Vous - même , oui , vous , Julie , avant qu'une fatale expérience ne vous eût montré où est le véritable bonheur , vous auriez sans doute ri de ma présomption , et une voiture bien vernie , avec une couronne de comte sur les panneaux , aurait été alors le plus sûr moyen de vous plaire. »

— « Oh ciel ! et vous aussi ! Personne n'aura donc pitié de moi? »

— u Pardonnez-moi , chère Julie ! pardonnez-moi , je vous en supplie. Oubliez ces reproches ; non , je n'ai pas le droit de vous en faire , moi. — Je suis plus coupable que vous».. Je n'ai pas su vous apprécier. Je vous ai crue faible comme les femmes du monde où vous viviez ; j'ai douté de votre courage , chère Julie , et j'en suis cruellement pvni ! ...» £t il baisait avec feu ses mains qu'elle ne retirait plus. Alors Darcy passant un bras derrière elle l'attira tout-à-fait sur son sein , mais Julie le repoussa avec une vive expression de terreur , et s'éloigna de lui autant que la largeur de la voiture pouvait le lui permettre.

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Sur quoi, Darcy, avec son sourire diabolique, et d'une voix dont la douceur même rendait l'expression plus poignante : « Vous êtes en toilette, madame. •• Pardonnez-moi, j'oubliais Totre belle robe. »

Julie poussa un cri étouffé. Darcy la serra dans ses bras avec transport , et chercha à arrêter ses larmes par des baisers. Elle essaya encore de se débarrasser de son étreinte , mais cet effort fut le dernier qu'elle tenta.

Darcy n*ëtait pas amoureux. Il avait profite d*nne bonne fortune qui semblait se jeter à sa tête , et qui méritait bien qu'on ne la laissât pas échapper. Il était d'ailleurs, comme tous les hommes , beaucoup plus éloquent pour demander que pour remercier. Cependant il était poli, et la politesse tient lieu souvent de sentimens plus respectables. Il débitait donc à Julie des

phrases tendres , qu'il composait saos trop de peine , et qa'il accompagnait de nombreux baisemens de main qui lai épargnaient autant de paroles. Il voyait sans regrets que la voiture était déjà aux barrières , et que dans peu de minutes il allait se séparer de sa conquête. Le silence de madame de Ghavemy , au milieu de ses protestations , Taccablement dans lequel elle paraissaitplongée rendaientdifficile, ennuyeuse même , si j'ose le dire , la position de son nouvel amant.

Elle était immobile , dans un coin de la voiture , serrant machinalement son schall contre son sein. Elle ne pleurait plus , ses yeux étaient fixes , et lorsque Darcy lui prenait la main pour la baiser , cette main , dès qu'elle était abandonnée, retombait sur ses genoux comme morte. Elle ne parlait pas , entendait à peine ; mais une foule de pensées déchirantes se présentaient à la fois à son esprit , et si elle voulait en exprimer une , une autre à Finstant venait lui fermer la bouche.

Gomment rendre le chaos de ces pensées , ou plutôt de ces images qui se succédaient avec autant de rapidité que les battemens de son

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cœur ? Elle croyait entendre à ses oreilles des mots sans liaison et sans suite , mais tous ayec un sens terrible. Le matin elle avait accusé son mari , il était vil à ses yeux ; maintenant elle était cent fois plus méprisable. Il lui semblait que sa honte était publique. — La maîtresse du duc de H*** la repousserait à son tour. — Madame Lambert , tous ses amis ne voulaient plus la voir. — Et Darcy? •— L'aimait41? — Il la connaissait à peine. — Il l'avait oubliée. — Il ne l'avait pasreconnue tout de suite. — Peut-être l'avait-il trouvée bien changée. — Il était froid pour elle : c'était là le coup de grâce. S'être donnée à un homme qui ne la connaissait pas , qui nre lui avait pas montré de l'amour... mais de la politesse seulement. — Il était impossible qu'il l'aimât. — Elle-même, l'aimait-elle ?-— Non, puisqu'elle s'était mariée lorsqu*â peine il venait de partir.

Quand la voiture entra dans Paris , les horloges sonnaient une heure. C'était à quatre heures qu'elle avait vu Darcy pour la première fois. — Oui fVu; — elle ne pouvait dire revu. . . Elle avait oublié ses traits , sa voix ; c'était un étranger pour elle. . . Neuf heures après , elle était devenue sa maîtresse!... Neuf heures

avaient suffi pour cette singulière fascination... avaient suffi pour qu'elle fût déshonorée à ses propres yeux , aux yeux de Darcy lui même; car , que pourait-il penser d'une femme ausri facile? Comment ne pas la mépriser?

Parfois la douceur de la Yoix de Darcy , les paroles tendres qu'il lui adressait , la ranimaient un peu. Alors elle s'efforçait de croire qu'il sentait réellement l'amour dont il parlait. Elle ne s'était pas rendue si facilement. — Leur amour durait depuis long-temps, lorsque Darcy l'avait quittée. — Darcy savait bien qu'elle ne s'était mariée que par suite du dépit que son départ lui avait fait éprouver. — Les torts étaient du côté de Darcy. — Pourtsmt , il l'avait toujours aimée pendant sa longue absence. — Et , à son retour, il avait été heureux de la retrouver aussi constante que lui. — La franchise de son aveu , — sa facilité même devaient plaire à Darcy , qui détestait la dissimulation . — Mais bientôt l'absurdité de ses raisonnemens lui apparaissait tout-à-GOup. — Les idées consolantes s'évanouissaient , et elle restait en proie à la honte et ao désespoir.

Un moment elle voulut exprimer ce qu'elle

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sentait. Elle venaitde se représenter qu'elle était proscrite par le monde , abandonnée par sa famille. Après avoir si grièrement offensé son mari , sa fierté ne loi permettait pas de le revoir jamais. « Je sois aimée de Daroy , » se lUt-dle ; u je ne puis aimer que lui . — Sans lui je ne puis être heureuse. — Je serai heureuse partout avec lui : allons ensemble dans quelque lieu où jamais je ne puisse voir une figurequi méfiasse rougir. Qu'il m'emmène avec lui à Constantinople.»

Darcy était a cent lieues de deviner ce qui se passait dans le cœur de Julie. Il venait de remarquer qu'ib entraient dans la rue habitée par madame de Ghavemy , et remettait ses gants glacés avec beaucoup de sang-froid.

— « A propos , )» dit-il , u il faut que je sois présenté ofiiciellemaiit à M. de Ghavemy... Je suppose que nous serons bientôt bons amis. — Présenté par madame Lambert , je serai sur un bon pied dans votre maison. En attendant , puisqu'il esta la campagne , je puis vous voir. »

La parole expira sur les lèvres de Julie. Chaque mot de Darcy était un coup de poignard.

Gomment parler de fuite , d'enlèvement à cet

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homme si calme, si froid, qai Dépensait qu'à arranger sa liaison pourVétë de la manière la pins commode ? Elle brisa avec rage la chaîne d'or qn'elle portait à son cou , et tordit les chaînons entre ses doigts. La voiture s'arrêta à la porte de la maison qu'elle occupait. Darcy fut fort empressé à arranger son schall sur ses épaules, à remettre son chapeau convenablement , enfin à réparer toutes les traces de désordre qui auraient pu la trahir. Lorsque la portière s'ouvrit , il lui présenta la main de l'air le plus respectueux, mais Julie s'élança à terre sans vouloir s'appuyer sur lui. — u Je vous demanderai la permission , mi^dame , » dit-il en s'inclinant profondément , u de venir savoir de vos nouvelles. »

— « Adieu ! >» dit Julie d'une voix étouSée.

Darcy remonta dans son coupé , et se fit ramener chez lui eu si£Qant de l'air d'un homme très satisfait de sa journée.

Aussitôt qu'il se retrouva dans son appartement de garçon, Darcy passa une robe de chambre turque , mit des pantoufles , et ayant chargé de tabac de Latakië une longue pipe dont le tuyan était de merisier de Bosnie orné d'ambre blanc , il se mit en devoir de la savourer , en se renversant dans une grande bergère garnie de maroquin et dûment rembourrée. Aux per-

sonnes qni s'étonneraient de le voir dans cette vulgaire occupation , au moment où peut-être il aurait dû rêver plus poétiquement , je répondrai qu'une bonne pipe est utile , si non nécessaire , à la rêverie , et que le véritable moyen de bien jouir d'un bonheur , c'est de l'associer à un autre bonheur. Un de mes amis , homme fort sensuel , n'ouvrait jamais une lettre de sa maîtresse avant d'avoir été sa cravate , attisé le feu si l'on était en hiver , et s'êfre couché sur un canapé commode.

— « En vérité 1 » se ditDarcy, «j'aurais été un grand sot si j'avais suivi le conseil de sir Jo^ Tyrrel , et si j'avais acheté une esclave grecque pour l'amener à Paris. Parbleu! c'eût été, conune disait mon ami Haleb-Ëffendi , c'eût été porter des figues à Damas. Dieu merci ! la civilisation a marché grand train pendant mon absence, et il ne parait pas que la rigidité soit portée à l'excès... Ce pauvre Ghaverny!... Ah! ah! Si pourtant j'avais été assez riche il y a quelques années, j'aurais épousé Julie , et ce serait peutêtre Ghaverny qui l'aurait reconduite ce soir. Si je me marie jamais , je ferai visiter souvent la voiture de ma femme , pour qu'elle n'ait pas besoin de chevaliers errans qui la tirent des

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fossés. .Voyons! recordons-noas. A tout prendre, c'est une très jolie femme , elle a de l'esprit , et si je n'étais pas nussi vieux que je le suis , il ne tiendrait qu'à moi de croire que c'est à mon prodigieux mérite !... Ah ! mon prodigieux mérite ! .. . Hélas ! hélas ! dans un mois peut-être, mon mérite sera au niveau de celui de ce monsieur à moustache... Morbleu! j'aurais bien voulu que cette petite Nastasia , que j'ai tant aimée , sût lire et écrire , et pût parler des choses aveo les honnêtes gens , car je crois que c'est la seule femme qui m'ait aimé... Pauvre enfant ! . . . » Sa pipe s'éteignit , et il s'epdormit bientôt.

Ed rentrant dans son appartement , madame de Ghayemy rassembla toutes ses forces pour dire d*un air naturel à sa femme de chambre qu elle n'avait pas besoin d'elle , et qu'elle la laissât seule. Aussitôt que cette fille fut sortie , elle se jeta sur son lit, car une position commode est aussi nécessaire dans la douleur que dans la joie , et là elle se mit à pleurer plus

amèrement maintenant qu'elle se trouvait seule, que lorsque la présence de Darcy Tobligeait à se contraindre.

La nuit a certainement une influence très grande sur les peines morales comme sur les douleurs physiques. Elle donne à tout une teinte lugubre , et les images qui , le jour , seraient indijQTérentes ou même riantes nous inquiètent et nous tourmentent la nuit , comme des spectres qui n'ont de puissance que pendant les ténèbres. Il semble que , pendant la nuit , la pensée redouble d'activité, et que la raison perd son empire. Une espèce de fantasmagorie intérieure nous trouble et nous effraie , sans que nous ayons la force d'écarter la cause de nos terreurs , ou d'en examiner froidement la réalité.

Qu'on se représente la pauvre Julie étendue sur son lit à demi habillée, se tournant et se retournant sans cesse; tantôt dévorée d'une chaleur brûlante, tantôt glacée par un frisson pénétrant, tressaillant au moindre craquement de la boiserie et entendant distinctement les battemens de son cœur. Elle ne conservait de sa position qu'une angoisse vague dontellecherchait en vain

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la Qnuse* Pais tout d'un coup le souvenir de cette fintale smrëe passait dans son esprit aussi rapide qu'un éclair, et ayeo lui se réveillait une douleur vive et aiguë comme celle que produirait un fer rouge dans une blessure cicatrisée.

Tantôt elle regardait salampe, observantavec une attention stupide toutes les vacillations de la flamme , jusqu'à ce que les larmes qui s'amassaient dans ses yeux , elle ne savait pourquoi, rempêchassentdevoirlalumière, u Pourquoi ces larmes? » se disait-elle, n Ah ! je suis déshonorée, n

Tantôt elle comptait les glands des rideaux de son lit , mais elle n'en pouvait jamais retenir le nombre, h Quelle est donc cette folie? » pensait-elle. « Folie? — Oui , car il y a une heure , je me suis donnée comme une fille à un homme que je ne connais pas. »

Puis elle suivait d'un œil hébété l'aiguille de sa pendule avec l'anxiété d'un condamné qui voit approcher l'heure de son supplice. Tout à coup la pendule sonnait : « Il y a trois heures. . » disait-elle tressaillant en sursaut , «j'étais avec lui , et je suis déshonorée ! »

Elle passa toute la nuit dans cette agitation fébrile. Quand le jour parut, elle ouvrit la fenêtre , et Fair frais et pipuant du matin loi apporta quelque soulagement. Penchée sur la balustrade de sa fenêtre qui donnait sur le jardin , elle respirait l'air froid avec une espèce de volupté. Le désordre de ses idées se dissipa peu à peu. Aux vagues tourmens , au délire qui l'agitaient , succéda un désespoir concentré qui était un repos en comparaison.

Il fallait prendre un parti. Elle s'occupa de chercher alors ce qu'elle avait à faire. Elle ne s'arrêta pas un moment à l'idée de revoir Darcy. Gela lui paraissait impossible ; elle serait morte de honte en l'apercevant. Elle devait quitter Paris, où dans deux jours tout le monde la montrerait au doigt. Sa mère était à Nice , elle irait la rejoindre , lui avouerait tout ; puis après s'être épanchée dans son sein elle n'avait plus qu'une chose à faire , c'était de chercher quelque endroit désert en Italie , inconnu aux voyageurs, où elle irait vivre seule, et mourir bientôt.

Cette résolution une fois prise , elle se trouva tranquille. Elle s'assit devant une petite table

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en face de la fenêtre , et , la tète dans ses mains, elle pleura , mais cette fois sans amertnme. La fatigneet rabattement remportèrent enfin, et elle 8*endormit ou plutôt elle cessa de penser pendant une heure à peu près.

Elle se réveilla avec le frisson de la fièvre. Le temps avait changé , le ciel était gris , et une ploie fine et glacée annonçait du froid et de l'humidité pourtout lerestedu jour. Julie sonna sa femme de chambre. « Ma mère est malade, n lui dit-elle, « il faut que je parte sur-le-champ pour Nice. Faites une malle, je veux partir dans une heure. »

— u Mais, madame, qu'avez- vous? n'êtes vous pas malade?.. Madame ne s'est pas couchée ! » s'écria la femme.de chambre , surprise et alarmée du changement qu'elle observa sur les traits de sa maîtresse.

— « Je veux partir, » dit Julie d'un ton d'impatience, « il faut absolument que je porte.

Préparez- moi une malle. »

Dans notre civilisation moderne , il ne suffit pas d'un simple acte de la volonté pour aller

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d'un lieu à on autre. Il faut im passeport, ii faut faire des paquets , emporter des oartons , s'occuper de cent préparatifs ennuyeux qd sufibraient pour 6ter l'envie de voyager. Mais l'impatience de Julie abrégea beaucoup toutes ces lenteurs nécessaires. Elle allait et venait de chambre en chambre , aidait elle-même À faire les malles , entassant sans ordre des bonnets et des robes accoutumés A être traités avec plw d'égards. Quelquefois pourtant les mouvemens qu'elle se donnait contribuaient plutôt à retarder ses domestiques qu'a les hàtor.

— u Madame a sans doute prévenu monsieur?»

demanda la femme de chambre d'an air timide.

Julie , sans lui répondre , prit du papier et écrivit : « Ma mère est malade à Nice. Je vais auprès d'elle. » Elle plia le papier en quatre, mais elle ne put se résoudre à y mettre une adresse.

Au milieu des préparatifs de départ , un domestique entra : <( M. de Ghâteaufort, n dit-41, u demande si Madame est visible; il y a aussi

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un autre inonsieiir qui est Tenu en même temps , que je ne connais pas ; mais voici sa carte. »

Elle lut : « Ë. Dabct, secréiaire d'ambassade.n

Elle put à peine retenir un cri. u Je n'y suis pour personne , » s'ëcria-t-elle ^ u dites que je suis malade. Ne dites pas que je vais partir. » Elle ne pouvait s'expliquer comment Châteaufort et Darcy venaient la voir en même temps , et dans son trouble , elle ne douta pas que Darcy n'eût déjà choisi Ghàteaufort pour son confident. Bien n'était plus simple cependant que leur présence simultanée. Amenés par le même motif, ils s'étaient rencontrés a la porte, et après avoir échangé un salut très froid , ils s'étaient tout bas donnés au diable l'un Tautre de grand cœur.

Sur la réponse du domestique , ils descendirent ensemble l'escalier , se saluèrent de nouveau encore plus froidement , et s'éloignèrent chacun dans une direction opposée.

Ghàteaufort avait remarqué l'attention particulière que madame de Ghavemy avait montrée pour Darcy , et dès ce moment il l'avait pris en

haine. De son côté , Darcy , qui se piquait d*étre physionomiste , n'avait pn observer l'air d'embarras et de contrariété de Châteaufort, sans en conclure qu'il aimait Julie ; et comme , en sa qualité de diplomate , il était porté à supposer le mal à priori, il avait conclu fort légèrement que Julie n'était pas cruelle pour Ghàteaufort.

— « Cette étrange coquette , n se disait-ii à lui même en sortant de sa maison , u n'aura pas voulu nous recevoir ensemble , de peur d'une scène d'explication comme celle du Mitanikrape... Mais j'ai été bien sot de ne pas trouver quelque prétexte pour rester et laisser partir ce fiât à moustaches. Assurément, si j'avais attendu seulement qu'il eût le dos tourné , j'aurais été admis , car j'ai sur lui l'incontestable avantage de la nouveauté. »

Tout en faisant ces réflexions , il s'était arrêté , puis il s'était retourné , puis il rentra dans l'hôtel de madame de Ghavemy. Ghâteaufort, qui s'était aussi retourné plusieurs fois pour l'observer, revint sur ses pas, et s'établit en croisière à quelque distance pour le surveiller.

Darcy dit au domestique , surpris de le revoir,

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qu'il avait oublié de lui donner un mot pour sa maîtresse , qu'il s'agissait d'une affaire pressée, et d'une commission dont une dame l'avait chargé pour madame de Chaverny. Se souvenant que Julie entendait l'anglais , il écrivit sur sa carte au crayon : Begs leave to ask when he can show to madame de Chaverny hi$ turhish album» Il remit la carte au domestique , et dit qu'il attendrait la réponse.

Cette réponse tarda long-temps. Enfin , le domestique revint fort troublé : u Madame, » ditil , « s'est trouvée mal tout-à-l'heure , et elle est trop souffrante maintenant pour pouvoir vous répondre. » — Tout cela avait duré un quart d'heure. Darcy ne croyait guère à l'évanouissement ; mais il était bien évident qu'on ne voulait pas le voir. Il prit son parti philosophiquement, et se rappelant qu'il avait des visites à faire dans le quartier , il sortit sans se mettre autrement en peine de ce refus.

Depuis long-temps Châteaufort l'attendait dans une anxiété furieuse. £nle voyant passer , il nedouta pas qu'il ne fût son rival heureux, et il se promit bien de saisir aux cheveux la première occasion de se venger de l'infidèle et de son

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complice. Le commandant Perrin, qu'il rencontra fort à propos , reçut sa confidence , et le consola du mieux qu'il put , non sans lui remontrer le peu d'apparence de ses soupçons.

Julie s'était bien rëellement ëvanouie en recevant la seconde carte de Darcy. Son évanonissement fat suivi d'un crachement de sang qui l'affaiblit beaucoup. Sa femme de chambre avait envoyé chercher son médecin ; mais Julie refusa obstinément de le voir. Vers quatre heures les chevaux de poste étaient arrivés ,

les malles attachées : toat était prêt pour le départ. Julie monta en voiture, toussant horriblement , et dans un état à faire pitié. Pendant la soirée , et toute la nuit , elle ne parla qu*au valet de chambre assis sur le siège de la calèche, et seulement pour qu'il dit aux postillons de se hâter. Elle toussait toujours , et paraissait beaucoup souffrir de la poitrine ; mais elle ne fit pas entendre une plainte. Le matin , elle était si faible qu'elle s'évanouit lorsqu'on ouvrit la portière. On la descendit dans une mauvaise auberge où on la coucha. Un médecin de village fut appelé; il la trouva avec une fièvre violente, et lui défendit de continuer son voyage. Pourtant, elle voulait toujours partir. Dans la soirée, le délire vint , et tous les symptômes augmentèrent de gravité. Elle parlait continuellement , et avec une volubilité si grande , qu'il était très difficile de la comprendre. Dans ses phrases incohérentes , les noms de Darcy , de Châteaufort et de madame Lambert revenaient souvent. La femme de chambre écrivit â M. de Ghavemy pour lui annoncer la maladie de sa femme ; mais elle était â près de quarante lieues de Paris ; Chaverny chassait chez le duo de H*** , et la maladie faisait tant de progrès qu'il était douteux (ju'il pût arriver à temps.

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Le valet de chambre cependant avait été à cheval à la ville voisine , et en avait amené un médecin. Gelai-ci blâma les prescriptions de son confirère , déclara qu'on l'appelait bien tard, et que la maladie était grave.

Le délire cessa au lever du jour , et Julie s*endormitalors profondément. Lorsqu'elle s'éveilla deux ou trois heures après , elle parut avoir de la peine à se rappeler par quelle suite d'accidens elle se trouvait couchée dans une sale chambre d'auberge. Pourtant la mémoire lui revint bientôt ; elle dit qu'elle se sentait mieux , et parla même de repartir le lendemain. Puis après avoir paru méditer long-temps , en tenant sa main sur sonfront,elle demanda de l'encre et du papier et voulut écrire. Sa femme de chambre la vit commencer, des lettres qu'elle déchirait toujours après avoir écrit les premiers mots. £n même temps elle recommandait qu'on brûlât les fragmens de papier. La femme de chambre remarqua sur plusieurs morceaux ce mot :

u Monsieur y » ce qui lui parut extraordinaire, dit-elle , car elle croyait que Madame écrivait à sa mère , ou à son mari. Sur un autre fragment elle lut : u F'ous devez bien me mépriser, . . »

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Pendant près d'une demi-henre, elle essaya inutilement d*écrire cette lettre qui paraissait la préoccuper vivement. Enfin Tépuisenient de ses forces ne lui permit pas de continuer. Elle repoussa le pupitre qu'on avait placé sur son lit , et dit d*un air égaré à sa femme de chambre : « Écrivez vous-même à M. Darcy. n

— <c Que faut-il écrire , madame? » demanda la femme de chambre , persuadée que le délire allait recommencer.

— u Écrivez-lui : qu'il ne me connaît pas. . . que je ne le connais pas!.. » et elle retomba accablée sur son oreiller.

Ce furent les dernières paroles suivies qu'elle prononça. Le délire la reprit et ne la quitta plus. Elle mourut le lendemain sans grandes souffrances apparentes.

Chavemy arriva trois jours après son enterrement. Sa douleur sembla véritable , et tous les habitans du village pleurèrent en le voyant debout dans le oimetière , contemplant la terre fraîchement remuée qui couvrait le cercueil de sa femme. Il voulait d'abord la faire exhumer et la transporter à Paris , mais le maire s'y étant opposé , et le notaire lui ayant parlé de

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formalités sans fin , il se contenta de commander nne pierre de liais , et de donner des ordres pour Tërection d'un tombeau simple mais convenable*

Ghàteaufort fut très-iensible à cette mort si soudaine. Il refusa plusieurs invitations de bal, et pendapt quelque temps on ne le vit jamais que vêtu de noir.

Dans le monde , on fit plusieurs récits de la mort de madame de Ghavemy. Suivant les uns, elle avait eu un rêve ou , si Ton veut , un pressentiment qui lui annonçait que sa mère était malade. Elle en avait été tellement frappée qu'elle s'était mise en route pour Nice sur-lechamp , malgré un gros rhume , qu'elle avait gagné en revenant de chez madame Lambert ;

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et ce rhume était devenu une fluxion de poitrine.

D'autres , plus clairroyans , assuraient d'un air mystérieux que madame de Ghavemy , ne pouvant se dissimuler l'amour qu'elle ressentait pour M. de Chateaufort, avait voulu chercher auprès de sa mère la force d'y résister. Le rhume et la fluxion de poitrine étaient la conséquence de la précipitation de son départ. Sur ce point on était d'accord.

Darcy ne j^arlait jamais d'elle. Trois ou quatre mois après sa mort , il fit xm mariage avantageux. Lorsqu'il annonça son mariage à madame Lambert , elle lui dit en le félicitant : <( En vérité votre femme est charmante , et il n'y a que ma pauvre Julie qui aurait pu vous convenir mieux. Quel dommage que vous fussiez trop pauvre pour elle quand elle s'est mariée ! »

Daroy sourit de ce sourire ironique qui lui était habituel 9 mais il ne répondit rien.

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