LE SEIGNEUR MERCURE
Les mécréants sont entrés dans notre pays pom enlever les femmes et les petits enfants. Les petit? enfants, ils les mettent sur leurs selles devant eux. les femmes, ils les portent en croupe, et tiennent un doigt de ces malheureuses entre leurs dents*.
1. Cette manière barbare de conduire des prisonniers est fort usitée, surtout par les Arnautes dans leurs surprises. Au moindre cri de leur victime, ils lui coupent le doigt avec les dents. D'après cette circonstance et d'autres du même genre, je suppose que l'auteur de la ballade fait allusion à une guerre des anciens rois de Bosnie contre les musulmans.
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Le seigneur Mercure a levé sa bannière : autour de lui se sont rangés ses trois neveux et ses treize cousins; tous sont couverts d'armes brillantes, et sur leurs habits ils portent la sainte croix et des amulettes pour se préserver de malheur*.
Quand le seigneur Mercure fut monté sur son cheval, il dit à sa femme Ëuphémie, qui lui tenait la bride : « Prends ce chapelet d'ambre; si tu m'es fidèle, il restera entier; si tu m'es infidèle, le fil cassera et les grains tomberont^. >
Et il est parti, et personne n'avait de ses nou velles, et sa femme craignit qu'il ne fût mort ou
1. Ce sont, en géaéral, des bandes de papier contenant plusieurs passantes de l'Évangile, mêlés avec des caractères bizarres et enveloppés dans une bourse de cuir rouge. Les Morlaques appellent :iapis ces talismans, auxquels ils ont grande confiance.
2. On voit à chaque instant des preuves du mépris que les Illyriens ont pour leurs femmf^s.
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que les Arnautes ne l'eussent emmené prisonnier dans leur pays.
Mais, au bout de trois lunes, Spiridion Pietrovich est revenu.
Ses habits sont déchirés et souillés de sang, et il se frappait la poitrine. Il dit : « Mon cousin est mort; les mécréants nous ont surpris, et ils ont tué ton mari. J'ai vu un Arnaute lui couper la tété : à grand'peine me suis-je sauvé. »
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Alors Euphémie a poussé un grand cri, et elle s'est roulée par terre, déchirant ses habits. « Mais, dit Spiridion, pourquoi tant t'affliger? ne reste-t-il pas au pays des hommes de bien? » Et ce perfide l'a relevée et consolée.
Le chien de Mercure hurlait après son maître, et son cheval hennissait ; mais sa femme Euphémie a séché ses larmes, et la même nuit elle a dormi avec le traître Spiridion. Nous laisserons celte fausse femme pour chanter son mari.
Le roi a dit au seigneur Mercure : « Va dans mon château à Glissa % et dis à la reine qu'elle vienne me trouver dans mon camp. » Et Mercure est parti, et il chevaucha sans s'arrêter trois jours et trois nuits.
Et quand il fut sur les bords du lac de Cettina, il dit à ses écuyers de dresser sa tente, et lui descendit vers le lac pour y boire. Et le lac était couvert d'une grosse vapeur, et l'on entendait des cris confus sortir de ce brouillard.
Et l'eau était agitée et bouillonnait comme le tourbillon de la Jemizza quand elle s'enfonce sous terre. Quand la lune se fut levée, le brouillard s'est dissipé, et voilà qu'une armée de petits nains à cheval ^ galopait sur le lac, comme s'il eût été glacé.
1. Glissa a été souvent la résidence des roi« de Bosnie, qui posséaaient aussi uue grande partie de la Dalmatie. 3* Les liistoires d'armées de fantômes sont fort corn-
A mesure qu'ils touchaient le rivage, homme et cheval grandissaient jusqu'à devenir de la taille des montagnards de Douaré * ; et ils formaient des rangs et s'en allaient en bon ordre, chevauchant par la plaine et sautant de joie.
Et quelquefois ils devenaient gris comme le brouillard, et l'on voyait l'herbe au travers de leurs corps ; et d'autres fois leurs armes étincelaient, et ils semblaient tout de feu. Soudain un guerrier monté sur un coursier noir sortit des rangs.
Et quand il fut devant Mercure, il fit caracoler son cheval et montrait qu'il voulait combattre contre lui. Alors Mercure fit le signe de la croix, et,
munes dans l'Orient. — Tout le monde sait comment une nuit la ville de Pragun fut assiégée par des spectres qu'un certain savant mit en fuite en criant : Vézelé! Vézelél 1. lU sont remarquables par leur haute stature.
piquant son bon cheval, il chargea le fantôme bride abattue et la lance baissée.
Huit fois ils se rencontrèrent au tnîlieu de leur course, et leurs lances ployèrent sur leurs cuirasses comme des feuilles d'iris ; mais à chaque rencontre le cheval de Mercure tombait sur les genoux, car le cheval du fantôme était bien plus fort.
« Mettons pied à terre, dit Mercure, et combattons encore une fois à pied. » Alors le fantôme sauta à bas de son cheval et courut contre le brave Mercure ; mais il fut porté par terre du premier choc malgré sa taille et sa grande force.
« Mercure, Mercure, Mercure, tu m'as vaincu, dit le fantôme. Pour ma rançon, je veux te donner un conseil : ne retourne pas dans ta maison, tu y trouverais la mort. » La lune s'est voilée, et le champion et l'armée ont disparu tout d'un coup.
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€ Bien est fou qui s'attaque au diable, dit Mercure. J'ai vaincu un démou, et ce qui m'en revient, c'est un cheval couronné et une prédiction de mauvais augure. Mais elle ne m'empêchera pas de revoir ma maison et ma chère femme Euphémie. »
Et la nuit, au clair de la lune, il est arrivé au cimetière de Poghosciami *■ ; il vit des prêtres et des pleureuses avec un chiaous ^ auprès d'une fosse nouvelle, et près de la fosse était un homme mort avec son sabre à côté et un voile noir sur sa tête.
Et Mercure arrêta son cheval : « Chiaous, dit-il , qui allez-vous enterrer en ce lieu ? » Et le chiaous répondit : « Le seigneur Mercure, qui est mort
1. Sans doute que la maison du seigneur Mercure était dans ce village.
2. Ce mot est emprunté, je crois, de la langue turque ; il signifie maître des cérémonies.
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aujourd'hui. » Mercure se prit à rire de sa réponse; mais la lune s'est voilée, et tout a disparu.
Quand il arriva dans sa maison, il embrassa sa femme Euphémie. « Euphémie, donne-moi ce chapelet que je t'ai confié avant de partir ; je m'en rapporte plus à ces grains d'ambre qu'aux serments d'une femme. » Euphémie dit : a Je vais te le donner. »
Or, le chapelet magique s'était rompu ; mais Euphémie en avait fait un autre tout semblable et empoisonné. — « Ce n'est pas là mon chapelet, dit Mercure. » — « Comptez bien tous les grains, ditelle; vous savez qu'il y en avait soixante-sept. »
Et Mercure comptait les grains avec ses doigls, qu'il mouillait de temps en temps de sa salive, et le poison subtil se glissait à travers sa peau. Quand il fut arrivé au soixante-sixième grain, il poussa un grand soupir et tomba mort.