LES BRAVES HEIDUQUES
Dans une caverne, couché sur des cailloux aigtis, esl un brave heiduque, Ghristich Mladin. A côté de lui est sa femme, la belle Catherine, à ses pieds ses deux braves fils. Depuis trois jours ils sont dans cette caverne sans manger, car leurs ennemis gardent tous les passages de la montagne, et, s'ils lèvent la tête, cent fusils se dirigent contre eux. lis ont tellement soif, que leur langue est noire et gonflée, car ils n'ont pour boire qu'un peu d'eau
i . On dit que Hyacinthe Maglanovich a fait cette belle ballade dans le temps où il menait lui-même la vie d'un heiduque, c'est-à-dire, à peu de chose près, la vie d'un foieur de grands chemins.
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croupie dans le creux d'un rocher. Cependant pas un n'a osé faire entendre une plainte^ car ils craignaient de déplaire à Cristich Mladin. Quand trois jours furent écoulés, Catherine s'écria : « Que la sainte Vierge ait pitié de vous, et qu'elle vous venge de vos ennemis ! » Alors elle a poussé un soupir, et elle est morte. Christich Mladin a regardé le cadavre d'un œil sec ; mais ses deux fils essuyaient leurs larmes quand leur père ne les regardait pas. Le quatrième jour est venu, et le soleil a tari l'eau croupie dans le creux du rocher. Alors Christich, l'aîné des fils de Mladin, est devenu fou : il a tiré son hanzar*, et il regardait le cadavre de sa mère avec des yeux comme ceux d'un loup qui voit un agneau. Alexandre, son frère cadet, eut horreur de lui. Il a tiré son hanzar et s'est percé le bras.
1. Les heiduques souffrent la douleur avec encore plus de courage que les Morlaques mêmes. J'ai vu mourir un jeune homme qui, s'étant laissé tomber du haut d'un rocher, avait eu les jambes et les cuisses fracturées en cinq ou six endroits. Pendant trois jours d'agonie, il ne proféra pas une seule plainte; seulement, lorsqu'une vieille femme qui avait, disait-on, des connaissances en chirurgie, voulut soulever ses membres brisés pour y appliquer je ne sais quelle drogue, je vis ses poings se contracter, et ses sourcils épais se rapprocher d'une manière effrayante.
2. Grand couteau qce les Morlaques ont toujours à leur ceinture.
« Bois mon sang, Christich, et ne commets pas un crime *. Quand nous serons tous morts de faim, nous reviendrons sucer le sang de nos ennemis. » Mladin s'est levé, il s'est écrié : « Enfants, debout ! mieux vaut une belle balle quel'agonie de la faim. » Ils sont descendus tous les trois comme des loups enragés. Chacun a tué dix hommes, chacun a reçu dix balles dans la poitrine. Nos lâches ennemis leur ont coupé la tète, et, quand ils la portaient en triomphe, ils osaient à peine la regarder, tant ils craignaient Christich Mladin et ses fils *.
1. Ce mot rappelle celui de l'écuyer breton au combat des Trente : « Bois ton sang, Beaumanoir ! »
"1. Les soldats qui font la guerre aux heiduques sont nommés pandours. Leur réputation n'est guère meilleure que celle des brigands qu'ils poursuivent; car on les accuse de ■détronsser souvent les voyageurs qu'ils sont chargés de protéger. Us sont fort méprisés dans le pays à cause de leur lâcheté. Souvent dix ou dou/e heiduques se sont fait jour au travers d'une centaine de pandours. Il est vrai que la Taim que ces malheureux endurent l'réijuemment est un aiguillon puissant pour exciter leur courage.
Lorsque les pandours ont fait un prisonnier, ils le coni4nisent d'une façon assez singulière. Après lui avoir ôlé ■es armes, ils se contentent découper le cordon qui attache sa culotte, et la lui laissent pendre sur les jarrets, oii sent tjne le pauvre heiduque est obligé de marcher très lenletnent, de peur de tomber sur le nez.
L'AMANTE DE DANNISICH
Eusèbe m'a donné une bague d'or ciselé * ; Wlodimer m'a donné une toque rouge* ornée de
1. Avant de sç marier, les femmes reçoivent des cadeaux de toute main sans que cela tire à conséquence. Souvent une fille a cinq ou six adorateurs, de qui elle tire chaque jour quelque présent, sans être obligée de leur donner rien autre que des espérances. Qnand ce manège a duré ainsi quelque temps, l'amant préféré demande à sa belle la permission de l'enlever, et elle indique toujours l'heure et le lieu de l'enlèvement. Au reste, la réputation d'une fille n'en soufTre pas du tout, et c'est de cette manière que se font la moitié des mariages morlaques.
2. Une toque rouge est pour les femmes uh insigne de virginité. Une fille qui aurait fait un faux pas et qui oserait paraître en public avec sa toque rouge, risquerait de se la
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médailles; mais, Dannisich, je t'aime mieux qu'eux tous.
Eusèbe a les cheveux noirs et bouclés ; Wlodimer a le teint blanc comme une jeune femme des montagnes; mais, Dannisich, jeté trouve plus beau qu'eux tous.
Eusèbe m'a embrassée, et j'ai souri ; Wlodimer m'a embrassée, il avait l'haleine douce comme la violetle ; quand Dannisich m'embrasse *, mon cœur tressaille de plaisir.
voir arracher par un prêtre, et d'avoir ensuite les cheveux coupés par un de ses parents en signe d'infamie.
1. C'est la manière de saluer la plus ordinaire. Quand une jeune fille rencontre un homme qu'elle a vu une fois, elle l'embrasse en l'abordant. Si vous demandez l'hospitalité à la porte d'une maison, la femme ou la fille aînée du propriétaire vient tenir la bride de votre cheval, et vous embrasse aussitôt que vous avez mis pied à terre. Cette réception est très agréable de la part d'une jeune fille, mais d'une femme mariée elle a ses désagréments. Il faut savoir que, sans doute par excès de modestie et par mépris pour le monde, une femme mariée ne se lave presque jamais la figure : aussi toutes sont-elles d'une malpropreté hideuse.
La GUZLA
Eusèbe sait beaucoup ne vieilles chansons ; Wlodimer sait faire résonner la guzla. J'aime les chansons et la guzla, mais les chansons et la guzla de Dannisich.
Eusèbe a chargé son parrain de me demander en mariage ; Wlodimer enverra demain le prêtre à mon père*; mais viens sous ma fenêtre, Dannisich, et je m'enfuirai avec toi.