‹ La double mépriseChapitre 30 sur 61 · LA FLAMME DE PERRUSSICH · texte numérisé non relu

LA FLAMME DE PERRUSSICH

PAR HYACINTHE MAGLANOVICH

Pourquoi le bey Janco Marnavich n'est-il jamais dans son pays? Pourquoi voyage-t-il dans les âpres montagnes du Vorgoraz, ne couchant jamais deux nuits sous le même toit? Ses ennemis le poursuivent-ils et ont-ils juré que le prix du sang ne serait jamais reçu?

Non. Le bey Janco est riche et puissant. Personne n'oserait se dire son ennemi, car à sa voix plus de deux cents sabres sortiraient du fourreau.

Mais il cherche les lieux déserts et se plaît dans les cavernes qu'habitent les heiduques, car son cœur est livré à la tristesse depuis que son pobratirae* est mort.

Cyrille Pervan est mort au milieu d'une fête. L*eau-de-vie a coulé à grands flots, et les hommes sont devenus fous. Une dispute s'est élevée entre

1, L'amitié est en grand honneur parmi les Morlaques, et il est encore assez commun que deux hommes s'engagent l'un à l'autre par une espèce de fraternité nouvelle. Il y a dans les rituels illyriques des prières destinées à bénir cette union de deux amis qui jurent de s'aider et de se défendre l'un l'autre toute leur vie. Deux hommes unis par cette cérémonie religieuse s'appellent en illyrique pobratimi, et les femmes posestrime, c'est-à-dire demi-frères, demi-sœurs. Souvent on voit les pobratimi sacrifier leur vie l'un pour l'autre; et, si quelque querelle survenait entre eux, ce serait un scandale aussi grand que si, chez nous, un fils maltraitait son père. Cependant, comme les Morlaques aiment beaucoup les liqueurs fortes, et qu'ils oublient quelquefois dans l'ivresse leurs serments d'amitié, les assistants ont grand soin de s'entremettre entre les pobratimi, afin d'empêcher les querelles, toujours funestes dans un pays où tous les hommes sont armés.

J'ai vu à Knin une jeune fille morlaque mourir de douleur d'avoir perdu son amie, qui avait péri malheureusement en tombant d'une fenêtre.

deux beys de renom, et le bey Janco Marnavich a tiré son pistolet sur son ennemi; mais l'eau-de-vie a fait trembler sa main, et il a tué son pobratime Cyrille Pervan.

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Dans l'église de Perrussich ils s'étaient juré de vivre et de mourir ensemble; mais, deux mois après ce serment juré, l'un des pobratimes est mort par la main de son frère. Le bey Janco depuis ce jour ne boit plus de vin ni d'eau-de-vie ; il ne mange que des racines, et il court çà et là comme un bœuf effrayé du taon.

Enfin , il est revenu dans son pays et il est entré dans l'église de Perrussich : là, pendant tout un jour, il a prié, étendu, les bras en croix sur le pavé, et versant des larmes amères. Mais, quand la nuit est venue, il est retourné dans sa maison, et il semblait plus calme; et il a soupe, servi par sa femme et «es enfants.

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Et quand il se fut couché, il appela sa femme et lui dit : « De la montagne de Pristeg, peux-tu voir l'église de Perrussich? » Et elle regarda par la fenêtre et dit : « La Morpolazza est couverte de brouillard, et je ne puis rien voir de l'autre côté. » Et le Bey Janco dit : « Bien, recouche-toi près de moi. » Et il pria dans son lit pour l'àme de Cyrille Pervan.

Et quand il eut prié, il dit à sa femme : t Ouvre la fenêtre et regarde du côté de Perrussich.» Aussitôt sa femme s'est levée et elle dit : « De l'autre côté de la Morpolazza, au milieu du brouillard, je vois une lumière pâle et tremblotante. » Alors le bey a souri, et il dit : « Bien, recouche-toi. » Et il prit son chapelet et il se remit à prier.

Quand il eut dit son chupelel, il appela sa femme et lui dit : « Prascovie, ouvre encore la fe nêtre et regarde. » Et elle se leva et dit : «: Seigneur, je

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vois au milieu de la rivière une lumière brillante* qui chemine rapidement de ce côté. » Alors elle entendit un grand soupir et quelque chose qui tombait sur le plancher. Le bey Janco était mort.

1. L'idée qu'une flamme bleuâtre voltige autour des tombeaux et annonce la présence de l'âme du mort, est commune à plusieurs peuples, et est généralement reçue en Illyrie.

Le style de cette ballade est touchant par sa simplicité, qualité assez rare dans les poésies illyriques de nos jours.

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