LA QUERELLE DE LEPA
ET DE TCHERNYEGORi
Malédiction sur Ostoïcz! malédiction sur Nicolo Ziani, Nicolo Ziani au mauvais œil! Puissent leurs femmes être infidèles, leurs enfants difformes!
1. Il est évident que cette intéressante ballade ne nous est point parvenue dans son intégrité. On suppose que le morceau que nous traduisons faisait autrefois partie d'un poème sur la vie des deux pirates Lepa et Tchernyegor, dont un seul épisode s'est conservé.
La première stanee contient des imprécations contre ceux qui ont causé la mort des deux héros. A en juger d'après leurs noms, un de ceux que le poète semble accuser d6 trahison était Morlaque, et l'autre Dalmate ou Italien.
La seconde stanee est d'une autre mesure que la première et je ne sais si c'est avec raison que le vieillard de qui je
Puissent-ils périr comme des lâches qu'ils sont! Ils ont causé la mort de deux braves chefs
Que celui qui sait lire et écrire, que celui qui aime à rester assis, s'occupe à vendre des étoffes à la ville. Que celui qui a du cœur mette un sabre à son côté, et qu'il vienne à la guerre. Là les jeunes gagneront des richesses...
0 Lepa! ô Tchernyegor! le vent s'élève, vous pouvez déployer toutes vos voiles. La sainte Vierge et saint Eusèbe veillent sur vos légers vaisseaux ; ils sont comme deux aigles qui descendent de la montagne noire pour ravir des agneaux dans la plaine.
Lepa est un brave guerrier, et Tchernyegor est
la tiens la mêlait au reste de la ballade. D'ailleurs, les sentiments qu'elle exprime sont ceux de presque tous les Morlaques. — Le récit de la querelle des deux amis ne commence réellement qu'à la stance quatrième.
aussi un brave soldat. Ils prennent beaucoup d'objets précieux aux riches fainéants des villes; mais ils sont généreux pour les joueurs de guzla, comme les braves doivent l'être ; ils font l'aumône aux pauvres*.
C'est pourquoi ils ont gagné le cœur des plus belles femmes. Lepa a épousé la belle Yevekhimia; Tchernyegor a épousé la blonde Nastasia; et, quand ils revenaient de la mer, ils appelaient d'habiles joueurs de guzla et se divertissaient en buvant du vin et de l'eau-de-vie.
Quand ils eurent pris une riche barque, ils la tirèrent à terre, et ils virent une belle robe de brocart^ Celui à qui elle appartenait dut être bien triste de perdre cette riche étoffe; mais cette robe pensa causer un grand malheur, car Lepa l'a convoitée et Tchernyegor aussi.
1. L'auteur montre ici avec naïveté le motif de son admiration pour ces deux brigands.
2. Venise fabriquait autrefois, comme on sait, une grande quantité d'étoffes de brocart d'or et d'argent pour le Levant.
f — J'ai abordé cette barque le premier, dit Lepa; je veux avoir cette robe pour ma femme Yevekhimia. » « — Mais, dit Tchernyegor, prends le reste, je veux parer de cette robe ma femme Nastasia. » Alors ils ont commencé à se tirailler la robe, au risque de la déchirer.
Le front de Tchernyegor a pâli de colère. « A moi, mes jeunes guerriers! aidez-moi à prendre cette robe! » Et il a tiré son pistolet; mais il a manqué Lepa, et il a tué son page*. Aussitôt les sabres sortirent de leurs fourreaux : c'était une chose horrible à voir et à raconter.
Enfin, un vieux joueur de guzla s'est élancé : € Arrêtez! a-t-il crié : tuerez-vous vos frères pour une robe de brocart? » Alors il a pris la robe et l'a
1. Les chefs ont toujours auprès d'eux un page qui porte leur pipe et prépare leur café en temps de paix, et qui charge leurs armes à la guerre. Voilà les principales fonctions d'un page raorlaque.
déchirée en morceaux*. Lepa remit le pfemier son sabre au fourreau, et Tcliernyegor ensuite; mais il regardait Lepa de travers, parce qu'il avait un mort de plus*.
Ils ne se sont point serré la main, comme ils avaient coutume; ils se sont séparés pleins de colère et pensant à la vengeance. Lepa s'en est allé dans la montagne ; Tchernyegor a suivi le rivage. Lepa se disait à lui-même : « Il a tué mon page chéri qui m'allumait ma pipe : il en portera la peine.
» Je veux aller dans sa maison prendre sa femme qu'il aime tant; je la vendrai aux Turcs pour qu'il
1. On peut voir par ce trait de quelle considération jouissent les vieillards et les poètes.
2. Quand une famille a perdu un de ses membres par un assassinat, elle tâche de tuer quelqu'un de la famille ennemie. Ce mort trouve des vengeurs, et il n'est pas rare que dans Vespace d'une année une vingtaine de personnes périssent ainsi pour une querelle qui leur est étrangère. La paix ne peut se faire décemment que lorsque cuaque famille compte autant de morts l'une que l'autre. £b réconcilier quand on a un mort de plus, c'est s'avouer vaincu.
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ne la revoie jamais. » Alors il a pris douze hommes avec lui, et il s'en est allé à la maison de Tchernyegor. Je dirai tout à l'heure pourquoi il ne trouva pas Tchernyegor à la maison.
Quand il fut arrivé à la maison de Tchernyegor, il vit la belle Nastasiaqui faisait cuire un agneau'. — <i Bonjour, Seigneur, dit-elle, veux-tu boire un verre d'eau-de-vie ?» — « Je ne viens pas pour boire de l'eau-de-vie ; je viens pour t'emmener avec moi : tu seras esclave, et tu ne seras jamais rachetée. »
XHI
Il a pris la blonde Nastasia, et, malgré ses cris, il l'a emportée dans sa barque et est allé la vendre à une caravelle à l'ancre près du rivage. Je cesserai de chanter Lepa, et je chanterai Tchernyegor. Il était furieux d'avoir un mort de plus. « Malédiction sur ma maini j'ai manqué mon perfide ennemi!
1. Mot à mot, le mouton fumé assaisonBé avec des choux : O'est ce que les IHyrieus noniHieat paçterma.
» Mais, puisque je ne puis le tuer, je veux enlever sa femme chérie et la vendre à cette caravelle à l'ancre près du rivage : quand il reviendra dans sa maison et qu'il ne verra plus Yevekhimia, il mourra certainement de douleur. » Alors il a mis son fusil sur son épaule et s'en est venu à la maison de la belle Yevekhimia.
€ — Lève-toi, Yevekhimia, lève-toi, femme de Lepa : il faut que tu me suives à ce vaisseau làbas. » « — Comment! Seigneur, dit-elle, trahiraistu ton frère? » Sans avoir pitié d'elle, il l'a prise par ses cheveux noirs, et, l'ayant chargée sur ses épaules, il l'a menée dans sa barque, puis à bord de la caravelie.