‹ La double mépriseChapitre 57 sur 61 · DE LA NOBLE ÉPOUSE D'ASAN-AGA · texte numérisé non relu

DE LA NOBLE ÉPOUSE D'ASAN-AGA

Qu'y a-t-il de blanc sur ces collines verdoyantes? Sont-ce des neiges? sont-ce des cygnes? Des neiges? elles seraient fondues. Des cygnes ? ils se seraient envolés. Ce ne sont point des neiges, ce ne sont point des cygnes : ce sont les tentes de l'aga Asan-Aga. Il se lamente de ses blessures cruelles. Pour le soigner, sont venues et sa mère

1. On sait que le célèbre abbé Fortis a traduit en vers italiens cette belle ballade. Venantaprèslui, je n'ai pas laprctention d'avoir fait aussi bien; mais seulement j'ai fait autrement. Ma traduction est littérale, et c'est là son seul mérite.

La scène est en Bosnie, et les personnages sont musulmans, comme le prouvent les mots d'aga, de cadi, etc.

et sa sœur; sa femme chérie, retenue par la timidité, n'est point lupr Js de lui*.

Quand la douleur s'est apaisée, il fait dire à sa fidèle épouse :

-—Ne me regarde pas dans ma maison blanche, ni dans ma maison, ni devant mes parents.

La dame, entendant ces paroles, se renferme dans son appartement toute triste et accablée. Voilà que des pas de chevaux retentissent près de sa maison, et la pauvre fsmme d'Asan-Aga, croyant que son mari s'approche, court à son balcon pour se précipiter. Mais ses deux filles ont suivi ses pas :

— Arrête, mère chérie! ce n'est point notre père Asan-Aga, c'est notre oncle Pintorovich-Bey.

L'infortunée s'arrête; elle serre dans ses bras son frère chéri.

1. Il nous est difficile de comprendre comment la timidité empêche une bonne épouse de soigner un mari malade. La femme d'Asan-Aga est musulmane, et, suivant ses idées de décence, elle ne doit jamais se présenter devant son mari sans être appelée. Il paraît cependant que cette pudeur est outrée, car Asan-Aga s'en irrite. Les deux vers illyriques sont remarquablement concis, et par cela même un peu obscurs :

Oblaziga mater i sestriza;

A gliubovia od stida ne mogla.

Vinrent la mère et la sœur,

Mais la bien-aimée par honte na put.

— Ah! mon frère, grande honte! il me répudie, moi qui iui ai donné cinq enfants!

Le bey garde un morne silence; il tire d'une bourse de soie rouge un écrit qui lui rend sa liberté ^ Maintenant elle pourra reprendre la couronne de mariée, aussitôt qu'elle aura revu la demeure de sa mère.

La dame a lu cet écrit ; elle baise le front de ses deux fils et la bouche vermeille de ses deux filles; mais elle ne peut se séparer de son dernier enfant, encore au berceau. Son frère, sans pitié, l'arrache avec peine à son enfant, et, la plaçant sur son cheval, il rentre avec elle dans sa maison blanche. Elle resta peu de temps dans la maison de ses pères. Belle, de haut lignage, elle fut recherchée bientôt par les nobles seigneurs du pays. Entre tous se distinguait le cadi d'Imoski.

La dame implore son frère :

— Ah! mon frère, puissé-je ne te pas survivre! Ne me donne à personne, je t'en conjure*; mon

i. Knigu oprochienïa. Mot à mot, un papier de liberté; c'est l'acte du divorce.

2. Pintorovich-Bey, comme chef de famille, dispose de sa sœur, comme -^ pourrait le faire d'un cheval ou d'un meuble.

Cette ballade, si remarquable par la délicatesse des sentimeatB, eat véritablement traduite. L'abbé Fortis en a

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cœur se briserait en voyant mes enfants orphelins.

Aly-bey ne l'écoute point; il la destine au cadi d'Imoski.

Elle lui fait encore une dernière prière : qu'il envoie au moins une blanche lettre au cadi d'Imoski, et qu'il lui dise :

— La jeune dame te salue, et, par cette lettre, elle te fait cette prière : Quand lu viendras avec les nobles svati, apporte à ta fiancée un long voile qui la couvre tout entière, afin qu'en passant devant la maison de l'aga, elle ne voie pas ses orphelins.

Quand le cadi eut lu cette blanche lettre, il rassembla les nobles svati. Les svati allèrent chercher la mariée, et, de sa maison, ils partirent avec elle tout remplis d'allégresse.

Ils passèrent devant la maison de l'aga; ses deux filles, du haut du balcon, ont reconnu leur mère; ses deux fils sortent à sa rencontre, et appellent ainsi leur mère :

pnblié l'original, accompagné d'une traduction, ou plutôt d'une imitation en vers italiens. Je crois ma version littérale et exacte, ayant été faite sous les yeux d'un Russe qui m'en a donné le mot à mot.

M. Cil. Nodier a publié également une traduction de cette ballade, à la suite de sou charmant poème de Smarra.

— Arrête, mère chérie ! viens goûter avec ncns ! La malheureuse mère crie au stari-svat :

— Au num du ciel ! mon frère st'at*i-svat, fais arrêter les chevaux près de cette maison, que je puisse donner quelque chose à mes orphelins.

Les chevaux s'arrêtèrent près de la maison, et elle donna des cadeaux à ses enfants. A ses deux fils elle donne des souliers brodés d'or; à ses deux filles des robes bigarrées ; et au petit enfant, qui était encore au berceau, elle envoie une chemisette.

Asan-Aga a tout vu, retiré à l'écart : il appelle ses deux fils :

— Venez à mei, mes orphelins; laissez là cette mère sans cœur qui vous a abandonnés !

La pauvre mère pâlit, sa tête frappa la terre, et elle cessa de vivre aussitôt, de douleur de voir ses enfants orphelins»

MILOSCH KOBILICH

Je dois le poème suivant à l'obligeance de feu M. le comte de Sorgo, qui avait trouvé l'original serbe dans un manuscrit de la bibliothèque de l'Arsenal à Paris. Il croyait ce poème écrit par un contemporain de Milosch.

La querelle des filles de Lazare, le duel de ses deux gendres, la trahison de Vuk Brancovich et le dévouement de Milosch y sont racontés avec des détails entièrement conformes à l'histoire.

Le récit commence vers 1389, lorsque Lazare Grebillano- Tich, roi de Servie, se disposait à repousser une formidable invasion d'Amurat !•'.

Qu'elles sont belles les roses rouges dans le blanc palais de Lazare! Nul ne sait quelle est la plus belle, quelle est la plus grande, quelle est la plus rouge.

Ce ne sont point des roses rouges; ce sont les fillettes de Lazare, le seigneur de Servie aux vastes plaines, le héros, le prince d'antique race.

Lazare marie ses fillettes à des seigneurs : Vukassava à Milosch Kobilich ^, Marie à Vuk Brancovich, Mililza au tzar Bajazet *.

Il maria au loin Jeline au noble seigneur George Czernoevich, au jeune voïevode de la Zenta^

Il se passa peii de temps et les trois sœurs ont visité leur mère ; la sultane Militza ne vient point, car le tzar Bajazet le défend.

Les jeunes sœurs se saluent doucement; las! bientôt elles se querellèrent, vantant chacune son époux dans le blanc palais de Lazare. La femme de George Czernoevich, la dame Jeline, a dit :

— Aucune mère n'a enfanté un noble, un brave, un chevalier, comme a fait la mère de George Czernoevich.

La femme de Brancovich a dit :

— Aucune mère n'a enfanté un noble, un brave, un chevalier, comme a fait la mère de Vuk Brancovich. »

Elle riait l'épouse de Milosch, elle riait Vukassava, et elle s'écria :

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