‹ La double surprise; comédie en un acte et en proseChapitre 5 sur 7 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

PHOSPHORE (baisant la main à Hélène).

Chère amie... Laissez-nous Nanine. (Nanine regardant longuement Hélène — signe d'intelligence. Elle sort.) Merci ! ô merci d'être venue ! Si vous saviez avec quelle impatience je vous attendais... J'ai compté les heures et les minutes... Quelque chose me disait que vous ne seriez pas cruelle et que vous viendriez. C'est l'amour qui donne de ces devinations... Voyons, ne vous détournez pas, ne faites pas la farouche et la difficultueuse... Le plus gros est fait puisque vous voilà !

HÉLÈNE (enlevant sa voilette et éclatant de rire). Il n'y a rien de fait, mon bon Phosphore.

PHOSPHORE Madame de Valeroy.

HÉLÈNE (riant toujours).

Moi-même.

PHOSPHORE Oh! C'est trop fort!...

HÉLÈNE Cela vous étonne... On dirait que vous n'êtes pas satisfait... Voyons, ne vous détournez pas pour cacher votre dépit.

PHOSPHORE Du dépit... Vous allez un peu loin.

HÉLÈNE Vous êtes vexé. Voyons, ne faites pas le farouche et le difficultueux.

PHOSPHORE Moquez-vous, comme c'est malin, vous êtes donc venue pour vous payer ma tête.

HÉLÈNE Vous n'êtes pas très poli.

PHOSPHORE Dame !... On prévient les gens.

HÉLÈNE Vous étiez si impatient!

PHOSPHORE Je me demande de quoi vous vous mêlez?...

HÉLÈNE De ce qui me regarde.

PHOSPHORE Vraiment!..

If y

HÉLÈNE

Vraiment!.. Quittez donc cet air d'un renard qu'une poule aurait pris. Ecoutez-moi, je vous parle sérieusement, comme à un ami. Madame Helerin m'a tout dit. Vous savez quelles intimes nous sommes. Elle m'a avoué que vous lui faisiez une cour pressante, ça je le savais, ça crève les yeux depuis un mois. Elle s'est mal défendue, elle avait comme toutes les honnêtes femmes la peur d'être remarquée, partant compromise. Vous en avez naturellement profité. Ah! ce n'est pas une coquette I Elle m'a dit votre déclaration d'hier au soir, le baiser surpris dans la fièvre du bal et ce rendez-vous. Peut-être serait-elle venue. Je vous l'ai déjà dit. Madame Helerin est une honnête femme; cependant, malgré elle vous l'avez troublée. Elle a un mari, des enfants qui l'aiment et qu'elle adore. Je suis venue pour vous demander de la laisser, de ne plus penser à elle.

Et si j'aimais Madame Helerin?

HÉLÈNE Vous ne l'aimez pas.

PHOSPHORE Qu'en savez-vous? Je vous jure.

HÉLÈNE

Ne jurez pas, je ne saurais quand même pas si c'est vrai.

PHOSPHORE Mais qui vous a donné une si mauvaise opinion de moi?

HÉLÈNE Votre réputation... Tenez, je ne demande qu'à vous croire, je m'adresse à votre cœur, laissez Madame Helerin, c'est la plus grande preuve d'affection que vous puissiez lui donner.

PHOSPHORE Savez-vous que vous êtes très habile.

HÉLÈNE On me l'a déjà dit.

PHOSPHORE J'aime cependant beaucoup Madame Helerin.

HÉLÈNE Oh! vous savez, c'est aimer peu que de pouvoir dire combien l'on aime.

PHOSPHORE Vous dites cela.

HÉLÈNE Non, c'est Pétrarque.

Vous avez lu Pétrarque... Vous êtes une femme délicieuse.

HÉLÈNE Oui, on m'a dit cela aussi... Parlons sérieuse-

ment, voulez-vous me promettre de ne plus revoir Madame Helerin.

PHOSPHORE Madame Helerin peut se vanter d'avoir en vous une amie dévouée.

HÉLÈNE Vous ne répondez pas à ma question.

PHOSPHORE Laissez-moi réfléchir.

HÉLÈNE Pourquoi?... Cette aventure ne peut vous mener à rien, il y va de la tranquillité, du bonheur d'une femme. Vous avez tant d'occasions, ne vous attachez pas à poursuivre celle-ci.

PHOSPHORE Vous plaidez si bien que j'ai presque envie de vous obéir.

HÉLÈNE Pourquoi presque.

PHOSPHORE Dame, comprenez-moi, Madame Helerin.

HÉLÈNE Vous en trouverez une autre aussi jolie, voyons entre nous, vous ne devez pas être en peine.

PHOSPHORE Oh! vous savez?

HÉLÈNE

Je vois, vous êtes modeste.

PHOSPHORE Non pas, je suis discret, ce n'est pas la même chose.

HÉLÈNE Vous êtes fat, mon petit Phosphore.

PHOSPHORE Et si c'était vous?...

HÉLÈNE

Vous n'allez pas me faire une déclaration?

PHOSPHORE Et pourquoi pas?

HÉLÈNE (riant).

Le coup de foudre alors ?

PHOSPHORE Appelez ça comme vous voudrez, d'un nom ridicule, mais ne riez pas... Je vous le jure. Oh! Je me sens tout gauche et comme un écolier timide de sa première escapade. Je vous jure que je suis sincère.

HÉLÈNE

C'est donc la première fois ?

PHOSPHORE Cela vous étonne? Vous me voyez tout ému... Est-ce ma faute aussi ? C'est la première fois que

nous causons à cœur ouvert, loin du monde banal où nous agitons nos vies. 11 m'a semblé découvrir votre âme toute de bonté ardente et passionnée. Autrefois, vous me paraissiez une poupée délicieusement jolie, mais coquette au point de faire la nique au nez même de Don Juan.

HÉLÈNE

Et vous n'êtes pas Don Juan !

PHOSPHORE C est vrai. Mais c'est une justice, qu'inconsciemment ainsi, vous venez de me rendre. Vous n'y songiez guère, n'est-ce pas? Non, non... quoique vous puissiez croire, je n'ai pas galvaudé mon cœur. Dites-vous bien que l'apparence de l'amour n'est que l'apparence d'un consentement, et je n'ai pas consenti à tant de folies.

HÉLÈNE

C'est un raisonnement bien spécieux.

PHOSPHORE

Non pas. Comprenez-moi bien, je suis un sentimental. Je ne veux pas vous faire croire à de la fidélité, oîj il n'y a eu que de la vanité, de la crainte ou de la dissimulation. Peut-être, du reste, ne peut-on aimer vraiment que l'amour et ai-je tort de chercher, comme je l'ai fait, avec espoir, la compagne idéale, l'âme sœur, l'élue.

HÉLÈNE

Et si vous aviez passé à son côté sans l'apercevoir.

PHOSPHORE Je vous ai aimée tout de suite.

HÉLÈNE

Voyez-vous cela?

C'est que vous n'êtes pas non plus comme toutes les autres femmes. Vous êtes belle, bonne, et spirituelle autant qu'on peut l'être. Vous n'êtes pas une de ces perfides, de ces artificieuses, de ces dépravées... vous êtes une honnête femme, avec, j'en jurerais — oh, je vous parle avec modestie et sans fatuité — une âme vierge et un corps tout neuf.

HÉLÈNE Soyons sérieux, voulez-vous?

PHOSPHORE Mais je le suis et terriblement, je vous assure.

HÉLÈNE Je n'en crois rien.

PHOSPHORE Vous me jugez mal, vous ne me croyezpas sincère.

HÉLÈNE Mais si, pour l'instant.

PHOSPHORE C'est mal, très mal ; cependant, sous votre clair regard, je ne trouve rien à vous répondre, malgré, je le dis bien tristement, toute mon expérience de la vie.

HÉLÈNE Le renard qu'une poule aurait pris.

PHOSPHORE Ne vous moquez pas, je vous aime! Ne croyez pas que je vous mens par désœuvrement, pour le plaisir ou par vanité. J'ose à peine vous parler de constance, de bonheur, cependant, si vous pouviez lire dans mon âme, si je pouvais autrement que par de vaines paroles, vous dire ce que je sens.

HELENE

A quoi bon?

PHOSPHORE Je ne vous ai pas convaincue. Il vous faut de grandes preuves. Ecoutez, peut-être ne douterez-vous plus.

HÉLÈNE Je ne veux plus rien entendre.

PHOSPHORE Vous partez?

HÉLÈNE Cela vaut mieux ainsi, n'est-ce pas?...

PHOSPHORE Oui, il y a des paroles qu'une femme comme vous ne doit pas entendre. Partez, vous avez raison, il est clair que vous ne m'aimerez jamais. Cela vaut mieux. Votre place n'est pas ici, ma maison n'est pas digne de vous. Je vous dis cela

franchement... parce que je vous aime. {Hélène est peu à peu remontée, elle a la main sur le bouton de la porte) Adieu... il ne vous restera de cette visite, que le souvenir d'un peu de temps perdu.

HÉLÈNE {redescendant).

Vous exagérez.

PHOSPHORE J'exagère, mais alors? Non, non, allez-vous en. Je ne veux pas raisonner vos paroles. Vous êtes une coquette et vous répétez peut-être une leçon apprise... Oh! dites-moi bien que vous ne vous souciez pas de moi, je vous suis complètement indifférent.

HÉLÈNE Quel homme vous faites!...

PHOSPHORE Mais je ne sais plus que penser, moi ! Il y a de la joie et du bonheur en mon âme, et quelque chose me dit de ne pas y croire... Ah! je ne sais plus!

On sonne. Un grand temps. Ils restent interdits tous les deux face à face. On frappe.

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