L.\ COMTESSE. — Ccs gens-là sont donc riches
LE CURÉ. — Riches, pour des paysans, oui , madame.
LA COMTESSE. — Et le mari n'est pas du conseil municipal?
LE CURÉ, souillant. — Non.
LA COMTESSE. — Tant pis! — Oh! je suis mon idée, moi. — Voyons, monsieur le curé : quanta notre orgue, — je n'y renonce pas; — mais je vois qu'il faut vous laisser le temps d'y penser. Pour le moment, parlons d'autre chose. Par qui nous ferezvous prêcher? Surtout, n'allez pas nous redonner votre affreux capucin de l'an passé.
LE CURÉ, riant. — Et pourquoi donc, madame?
LA COMTESSE. — Fi ! il cst abominable, à voir, d'abord, et puis à entendre. Je vous demande un peu la belle nécessité qu'il y a de dire les choses qu'il nous a dites ! Dans une église en fête, pleine de fleurs et de jeunes filles parées, le bel effet que cela ferait! Toujours vous parler de la mort! et de la mort ! et de la mort ! Pardi ! nous le savons bien que nous mourrons ! Et puis, entre nous, monsieur le curé, nous n'avons pas la conscience si noire.
LE CURÉ. — Madame...
LA COMTESSE. — Ah ! si VOUS pouviez nous r'avoir ce petit séminariste d'il y a deux ans, qui parlait si bien et qui était si gentil!'
LE CURÉ. — Madame, un séminariste n'a pas pu prêcher dans une église.
LA COMTESSE. — Séminariste, non! vous savez bien qui je veux dire.
LE CURÉ. — Vous voulez sans doute parler du jeune missionnaire qui était en vacances chez moi ?
LA COMTESSE. — Justement ! oui. — Ah! mon-
sieur le curé, qu'il parlait bien ! et quelle jolie figure ! Il avait l'air do faire des m'amours à tout le monde.
LE CURÉ. — Pour celui-là, il n'y a qu'une petite difficulté: c'est que, présentement je le crois en Cochinchine.
LA COMTESSE. — En Cochînchine ! Bon Dieu ! quel fanatisme !
LE CURÉ. — Comment, madame, quel fanatisme?
LA COMTESSE. — Je veux dire : Quel courage ! — Pauvre petit jeune homme !
Dame Marcotte gesticule violemment sur le pas de la porte.
LE CURÉ. — Qu'est-ce encore ?
DAME MARCOTTE. — Vous vojez bien !
La femme Chanteau. petite vieille, pauvrement mais proprement vêtue, s'arrête sur le seuil et y fait révérences sur révérences sans oser avancer.
LE CURÉ. — Qu'est-ce que vous voulez , mère Chanteau? Avez-vous à me parler?
LA COMTESSE. — Je connais cette bonne femmelà. Je lui ai fait porter du bouillon quand elle était malade ; car je ne la crois pas très-heureuse.
LE CURÉ. — Approchez, mère Chanteau.
La mère Chanteau approche en faisant une génuflexion h chaque pas.
LA MÈRE CHANTEAU. — Bien dcs excuses, monsieur le curé. — Bien des pardons, madame.
LA COMTESSE. — Est-CG quG VOUS n'êles pas encorerétablie?
LA MÈRE CHANTEAU. — Oh ! si fait madame. Jevous remercie bien de vos bontés.
LE CURÉ. — Eh bien, voyons, mère Chanteau, qu'y a-t-il ?
LA MÈRE CHANTEAU. — Elle foud 671 lavines. — Ah ! monsieur le curé, ma fille, ma pauvre fille, une enfant que j'ai si bien élevée ; car je peux bien le dire que je n'ai rien épargné , et aussi qu'elle me fait bien de l'honneur. Mais enfin nous sommes si pauvres depuis la mort de mon mari , que je ne pouvais plus la garder chez nous à rien faire. Il a bien fallu la faire travailler. Je l'ai mise en apprentissage chez la Roux, et... [Elle pleure) le fils Roux lui a parlé. Elle est si innocente qu'elle a cru tout ce qu'il lui a dit. — Non pas qu'elle ait rien fait contre l'honneur ! oh ! non! Dès les premiers mots qu'il lui a dits, elle a bien su lui répondre : « Faut d'abord que vous parliez à ma mère. » Il est venu chez nous ; je lui ai dit : « Mon garçon, avant tout, faut le consentement de tes parents. » — Les Roux sont si fiers de ce qu'ils sont riches, qu'ils n'ont seulement pas voulu entendre un mot là -dessus. Ils ont renvoyé ma fille comme une malheureuse. [Ellesanglotte) — Joseph Roux est un honnête homme..» ■Je lui ai dit : « Mon garçon, il ne faut plus y songer ; tu ne dois plus venir ici. » Mais quoi! cette enfant est si aimable ! et elle l'aime comme ses
yeux. — Il est toujours à rùiler autour de la maison. Si peu qu'elle sorte pour aller chercher de l'eau, ou autre chose, ils se rencontrent. Elle ne me dit rien ; mais je vois bien, quand elle rentre, qu'elle a l'ûme à l'envers. Et vous croyez que le cœur ne me saigne pas?
LA COMTESSE. — Pauvre femme !
LA MÈRECHANTEAU. — Ah ! madame, il ne devrait pas y avoir de mères pauvres, puisque les riches sont si méchants!
LE CURÉ. — Est-ce que vous craignez que votre fille ne vous obéisse pas ?
LA MÈRE CHANTEAU. — Elle ? Oh ! Jésus, c'cst Une colombe. Je lui dis : « Il ne faut plus que tu parles à Joseph. » Et je répondrais qu'elle ne lui dit pas un mot. Mais lui voir toujours les yeux rouges, l'entendre soupirer, le jour, la nuit... Et encore ce n'est pas tout. Croyez-vous que nous puissions rester dans le pays après un affront semblable ? Ce n'est pas pour rien qu'une fille a été courtisée par un garçon , surtout par un garçon riche comme Joseph ! Faudra donc quitter ce village ou j'ai un petit bien qui nous aidait à vivre : qu'est-ce que j'en ferai ? Qu'est-ce que je ferai de ma pauvre Lucienne ? elle a trop de cœur pour en prendre jamais son parti.
LA COMTESSE. — Pauvre mère !
LA MÈRE CHANTEAU. — Enfin, monsieuT le curé.
j'étais venue pour vous prier de dire la messe dimanche à notre intention...
LA COMTESSE. — Aye ! Aye !
LA MÈRE CHANTEAU. — Je ne suis pas riche ; mais le peu que je donne, le bon Dieu sait que c'est pour rendre le bonheur à deux familles et la paix à mon enfant. — Une enfant si sage, si douce, si naturelle! Vous le savez, vous, monsieur le curé, qui lui avez fait faire sa première communion, qui l'avez reçue de la Confrérie : c'était bien le modèle de tout le village... Elle l'est encore ! Faudra donc la voir périr de chagrin sous mes yeux !
LE CURÉ. — Gardez votre argent, mère Chanteau.
LA COMTESSE. — Oui, gardez votre argent, ma bonne femme.
LE CURÉ. — La messe n'en sera pas moins dite à votre intention. J'entendrai votre fille à confesse.
LA COMTESSE. — Et moi j'irai la voir.
LA MÈRE CHANTEAU. — Oh ! VOUS êtes bien bonne, madame la comtesse : je n'ai pas oublié vos bontés. Mais je crains bien qu'il n'y ait que la mort qui puisse nous rendre le repos.
LE CURÉ. — Du courage!
LA MÈRE CHANTEAU. — Adieu, mousiour le curé; adieu, madame.
La mère Chanteau se retire, la figure dans son mouchoir. — La comtesse essuie une larme -, puis elle regarde le curé et part d'un éclat de rire.
LA COMTESSE. — Ma foi! monsiourle curé, avouez que vous voilà bien embarrassé ?
LE CURÉ. — Moi? pas du tout, madame la comtesse. Je prierai Dieu; il agira selon sa sagesse.
LA COMTESSE. — Moi, j'avouG que mon choix est fait. Je suis pour la fille ! Ces blanchisseuses ont le cœur dur comme leur fer à repasser. {Elle se lève.)
LE CURÉ. — Vous partez, madame?
LA COMTESSE. — Oui ; je vous laisse à vos méditations. {Elle rit.) Quoi que vous en disiez, vous devez avoir besoin de vous consulter.
LE CURÉ. — Madame...
LA COMTESSE. — Quant à tout ce que je vous ai dit, nous en reparlerons. Je vous laisse sur ces deux mots : — orgue, — prédicateur. — A propos, mon, fils m'a envoyé d'Espagne trois peintures, trois portraits de saintes... Enfin, il paraît que c'est fort beau : je les fais encadrer à votre intention.
LE CURÉ. — Madame, je n'ai que des grâces à vous rendre.
LA COMTESSE. — J'ai bien envie d'y mettre pour condition que vous nous débarrasserez la vue de cette infamie que je vois pendue depuis quatre diman ches au troisième pilier de la nef. Où avez-vous été chercher cela?
LE CURÉ. — Madame, c'est l'auteur, un monsieur du pays, qui en a fait présent à l'église. C'est une sainte Madeleine.
L\ COMTESSE. — C'est hideux.
LE CURÉ. — Cependant, madame, des personnes qui s'y connaissent m'ont dit que ce monsieur avait beaucoup de talent.
LA COMTESSE. — Et moi je vous dis que c'est une abominable croûte. — Enfin, Madeleine ou non, vous aurez vos Espagnoles. — Venez donc dîner avec nous un jour de cette semaine : nous sommes toutes seules.
LE CURÉ. — Madame, mon temps est tellement pris, que je ne sais si je puis vous le promettre.
LA COMTESSE. — Bah ! bah ! vous nous gardez rancune de ce qu'on a un peu sautillé la dernière fois que vous êtes venu. Mais je vous répète que dans ce moment-ci nous sommes seules. — Nous en sommes réduites, pour tout divertissement^ au jeu du petit palet ; ça n'est pas scandalisant ! — Adieu, monsieur le curé.
LE CURÉ. — Madame la comtesse, je suis votre très-humble serviteur. (La comtesse sort.) — Madame Marcotte ! je vais faire ma tournée dans le village. — Donnez-moi mon chapeau et ma canne.
Une place. — Quatre garçons du village, parmi lesquc4s Joseph Roux, jouent à la paume. — En apercevant le curé, ils s'arrêtent et le saluent.
LE CURÉ. — Bonjour, mes enfants ! — [A Joseph.] Ecoute un peu ici, toi, mauvais sujet, j'ai quelque chose à te dire. — Attendez-le, mes enfants, je ne le
garderai pas longtemps. [Joseph et le curé se retirent à l'écart.) C'est donc toi, vaurien, qui t'amuses à en conter aux lilles et qui fais tourner la tète à leurs parents? Tu ne sais donc pas que cette fille est honnête et que bientôt, si tu continues, elle en sera à ne plus trouver un épouseur dans le pays?
JOSEPH. — Pas moi, monsieur le curé! Je sais bien que la fille est honnête, aussi je veux l'épouser.
LE CURÉ. — Mais ton père ne le veut pas, ta mère non plus.
JOSEPH. — Mes parents ne sont pas raisonnables : qu'est-ce que ça lui fait, à mon père, que j'épouse Lucienne, puisqu'elle est honnête, comme vous le dites, et que je l'aime ?
LE CURÉ. — Il a ses raisons, tu le sais bien.
JOSEPH. — Dam !
LE CURÉ. — En attendant, la fille est remarquée ; tu devrais penser à cela, si tu l'aimes. Sa mère pleure. — Qu'est-ce que tu vas faire?
JOSEPH. — Je l'épouserai, monsieur le curé.
LE CURÉ. — Ton père te refusera son consentement.
JOSEPH. — Je m'en passerai : je lui ferai des soumissiojis respectueuses. Léger, le clerc à M. Landry, m'a exphqué tout cela.
LE CURÉ. — Tu crois donc que c'est joli, Joseph, de se marier contre le gré de sa famille? Penses-tu que le bon Dieu bénisse les mariages faits de cette façon ? Tes parents ont toujours été bons pour toi ;
tu devrais penser aussi à cela. Ils ont travaillé toute leur vie pour te bien élever et pour te mettre à ton aise.
JOSEPH. — Mais, monsieur le curé, qu'est-ce que vous voulez que je fasse ?
LE CURÉ. — Il faut obéir à tes parents.
JOSEPH. — Tenez, monsieur le curé, m'est avis que vous feriez mieux de leur parler un peu, à mes parents. Car, enfin, qu'est-ce qu'il veut, mon père? — Lucienne est une bonne fille, bien rangée, bien gentille, il n'y a rien à dire sur son compte ; sa mère est une brave femme aussi, pas vrai, nionsieur le curé ? — Il dit que Lucienne n'est pas assez riche pour moi. Mais quand mon père a épousé ma mère, ils n'avaient le sou ni l'un ni l'autre. Ils ont travaillé; je travaillerai. Cela ne vaut-il pas mieux que d'épouser quelque borgnesse avec des écus, qui mettra le diable à la maison !
LE CURÉ. — Ton père y voit plus loin que toi. S'il s'oppose à ce mariage, c'est pour ton bonheur.
JOSEPH. — Mon bonheur, c'est d'épouser Lucienne. Après tout, si je la recherche, c'est pour en faire mon épouse en mariage légitime, devant le maire et dans l'église. M'est avis que, si je voulais faire du mal avec elle, vous ne me parleriez pas autrement.
LE CURÉ. — Si fait, Joseph, je te parlerais autrement; je te parlerais très -sévèrement, car ce serait un grand crime et un gros péché. Mais ce
n'en est pas moins une grande faute que de contrarier tes parents dans une circonstance aussi grave que le mariage. — Sais-tu qui est venu tantôt à mon presbytère me prier avec larmes de dire une messe pour rendre la raison à son fils ? — C'est ta mère, Joseph. Et sais-tu qui est venu aujourd'hui encore me demander, en pleurant, une mes sepour rendre le repos à sa fille ? — La mère de Lucienne.
JOSEPH. — Ils me feront perdre la tête aussi ! Quand on voit le mal qu'on a pour faire le bien, ça donnerait quasiment envie de faire le mal.
LE CURÉ. — Ne dis pas cela, Joseph ; c'est une mauvaise pensée que lu ne devrais pas avoir. Songe plutôt à rentrer en loi-même.
JOSEPH. — Ça ferait tout de même bien de l'effet ! car Lucienne et sa mère sont estimées, bien sûr. Et si on apprenait qu'une fille si honnête, — si pieuse, — une vierge de la Confrérie, — s'est dérangée de son devoir, — on en parlerait longtemps.
LE CURÉ. — Qu'est-ce que tu dis là, malheureux?
JOSEPH. - Je m'entends.
LE CURÉ. — Oui, l'on en parlerait longtemps. L'on dirait qu'un mauvais sujet sans principes et sans honneur a séduit une pauvre fille qui s'était fiée à lui; qu'il a fait mourir de chagrin son père et sa mère; qu'il a scandalisé sa commune, sa paroisse !
JOSEPH. — Là! là! monsieur le curé. Ma mère est venue tantôt vous prier de dire une messe pour s'opposer à mon mariage, n'est-il pas vrai? Il se
pourrait bien qu'un de ces jours elle vînt vous demander d'en dire une pour r'avoir son fils. Car, si elle apprenait un beau jour que Joseph s'est ensauvé du pays avec sa fiancée, elle prierait bien tous les saints du paradis pour le retrouver, et elle s'estimerait trop heureuse de reprendre Lucienne par-dessus le marché.
LE CURÉ. — Prends garde, Joseph. Je te vois sur le chemin de devenir mauvais fils, mauvais chrétien, suborneur sans foi.
JOSEPH. — Dam ! monsieur le curé, que voulezvous? J'ai tout le monde contre moi : ma mère fait dire des messes pour m'empêcher d'épouser ma fiancée; mon père me menace de sa malédiction ; la mèroChanteau pleure; — vous-même, monsieur le curé, vous, l'homme de Dieu, vous vous unissez à eux pour m'empêcher de faire mon devoir envers une pauvre fille qui n'a d'autre tort que de s'être laissée aimer sur la foi que je lui ai donnée qu'elle serait ma femme. — Eh bien, quand elle m'aimerait un peu trop...
LE CURÉ. — Une dernière fois, Joseph, réfléchis...
JOSEPH. — Monsieur le curé, voulez-vous bénir mon mariage avec Lucienne ?
LE CURÉ — Apporte-moi le consentement de tes parents.
JOSEPH. — C'est votre dernier mot?
LE CURÉ. — Oses tu bien me mettre le marché à la main ?
JOSEPH. — Adieu, monsieur le curé. (Jt s'éloigne.) LE CURÉ. — Josepli , si tu ne veux pas que je m'arme contre toi de toute ma sévérité... — Quelle tête ! — Il a raison. Allons ! c'est le diable qui aide le bon Dieu. — La mère Chanteau aura sa messe... mieux vaut sauver deux âmos qu'un sac d'écus!