LE CURE
E CURÉ. — Allons ! mes rhododendrons ne fleuriront pas encore cette année.
DAME MARCOTTE. — Est-Ce pOSSiblc,
monsieur le curé?
— Dam! voyez comme ils baissent le nez. Il faudrait des soins; cela demanderait à être arrosé tous les jours.
DAME MARCOTTE. — Mais, monsieur le curé ! je les arrose tous les jours LE CURÉ. — Oh !
DAME MARCOTTE. — Tous les joui'S, moDsieuv le curé, matin et soir, et moi-même.
LE CURÉ. — Avec l'eau de votre vaisselle peutêtre ?
DAME MARCOTTE. — Oh! mousieuF le curé, avec l'eau de ma vaisselle !
(On entend le bruit de la sonnette.)
LE CURÉ. — Tenez, allez voir un peu qui sonne. [La rappelant') Eh ! apportez-moi d'abord mon bréviaire, et si c'est quelque importun, dites que je suis occupé. {Dame Marcotte apporte le livre, va ouvrir , et revient avec la comtesse.) Eh ! c'est madame la comtesse !
LA COMTESSE. — Boujour, mousicur le curé... Toujours avec vos fleurs.
LE CURÉ. — Vous pouvez dire avec mes malades, madame. Voyez.
LA COMTESSE. — En effet, voici de pauvres rhododendrons qui font triste mine.
LE CURÉ. — Madame Marcotte prétend cependant qu'elle les arrose elle-même deux fois par jour.
DAME MARCOTTE, baissant les yeux- — Monsieur le curé ne voudrait pas dire que je mens.
LE CURÉ. — Allez, dame Marcotte, et veillez à ce qu'on ne me dérange point... inutilement du moins.
Dame Marcotte rentre à la maison.
LA COMTESSE, Qu cuvé. — Vous avez la plus belle vue de tout le pays.
LE CURÉ. — Oui, madame, une assez belle vue.
LA COMTESSE. — Le presbytère est la maison la mieux située de toute la commune.
LE CURÉ. — Je ne me plains pas! je ne me plains pas!
LA COMTESSE. — Et avec cela un jardin charmant. . . mais oîi il y a bien du soleil.
LE CURÉ. — Si madame la comtesse veut bien me faire l'honneur d'entrer sous ce berceau? Il n'est pas encore très-couvert, mais cependant il donne toujours un peu d'ombre.
LA COMTESSE. — Bien volontiers. Vos pauvres rhododendrons! Je vous en enverrai de chez moi; nous en avons de magnifiques.
LE CURÉ. — Madame la comtesse est bien bonne.
LA COMTESSE. — Et Ics myrtcs, les avez-vous reçus?
LE CURÉ. — Oh ! excusez-moi, madame la comtesse, je croyais vous avoir déjà remercié; ils sont sur le maître-autel de la chapelle de la Confrérie, oii ils font un très-bon effet.
LA COMTESSE. — Ah çà ! mousicur le curé, parlons un peu de notre affaire.
LE CURÉ. — Quelle affaire, madame la comtesse?
LA COMTESSE. — Comment! quelle affaire? Et notre fête du 24 ?
LE CURÉ. — Ah! c'est juste. Eh bien, madame.
j'espère qu'avec votre concours elle sera convenable.
LA COMTESSE. — Quoi ! convcuable ? Il faut qu'elle soit brillante, ravissante, superbe! Ces dames et moi ne nous occupons pas d'autre chose du matin au soir; on ne pense qu'à cela ; on en rêve. J'ai mis toutes vos jeunes paroissiennes en réquisition; et tout ce petit monde-là s'occupe à vous faire des fleurs en papier pour enguirlander votre autel depuis le haut jusqu'en bas. C'est une nouvelle invention que miss Neil a rapportée de Paris et qui fait fureur. Ce sera charmant !
LE CURÉ. — Je suis bien reconnaissant à ces dames.
LA COMTESSE. — Oh! moi d'abord, je suis pleine d'amour-propre pour mon église. Madame de Cabassol a-t-elle fait assez d'embarras l'année dernière pour vous envoyer quatre orangers le jour de l'Adoration perpétuelle ! Quatre orangers, voilà-t-il pas une belle chasse ! Moi, je vais partout, je remue tout : je fais mettre en caisse tout ce qu'il y a d'orangers, de myrtes, de grenadiers dans le pays. Je veux que votre église soit un parterre.
LE CURÉ, gravement. — Ce sera fort beau.
LA COMTESSE. — Laissez faire, laissez faire. Je vous réponds qu'on en parlera. — Mais, par exemple, monsieur le curé, il y a une chose qu'il faut que vous nous accordiez absolument, — absolument,
monsieur le curé; c'est pour vous demander cela que je suis venue.
LE CURÉ. — Qu'est-ce, madame?
L\ COMTESSE. — Tuchcz quc nous ayons un peu de musique.
LE CURÉ. — Madame, il y a les chantres de la paroisse.
LA COMTESSE. — Oh ! VOS chantrcs!... Vous ne savez donc pas, monsieur le curé, que vous avez le bonheur d'avoir col été parmi vos ouailles une des plus grandes chanteuses des salons de Paris, une dame dont le talent a fait fureur tout cet hiver dans le meilleur monde, car vous entendez bien que je ne parle pas d'une actrice.
LE CURÉ. — J'ignorais cela ; et qui donc, s'il vous plaît, madame?
LA COMTESSE. — Madame Pigache.
LE CURÉ, — Madame Pigache ? Oh !
LA COMTESSE. — Une voix admirable! Eh bien, elle chantera tout ce que vous voudrez. Mais vous comprenez bien que, avec la meilleure volonté du monde, elle ne peut pas chanter accompagnée par votre contre-basse ou par votre trombone. De sorte qu'il faudrait... c'est là, monsieur le curé, ce que je suis venue vous demander, et ce qu'il faut que vous nous obteniez à toute force.
LE CURÉ. — Quoi donc, madame ?
LA COMTESSE. — Voyons, ne vous effrayez pas : une toute petite chose, — un orgue.
LE CURÉ. — Un orgue ! Eh ! madame, où voulezvous que je prenne de quoi faire cette dépense?
LA COMTESSE, nah'emcnt. — Oh! monsieur le curé, cela ne coûte pas bien cher. Un monsieur qui vient chez moi, et que j'ai chargé de s'en infofmer à Paris, m'a dit qu'on en pouvait avoir un, pour — mon Dieu! — pour mille écus.
LE CURÉ. — Mille écus! Eh! ou voulez-vous que je les trouve, madame la comtesse?
LA COMTESSE. — Mais n'avez-vous pas votre fabrique ?
LE CURÉ. — Mais, madame, ma pauvre fabrique est endettée pour plus d'un an.
LA COMTESSE. — Bah ! qu'est-ce donc que ces messieurs font de leur argent ?
LE CURÉ. — Notre fabrique est pauvre, madame la comtesse, parce qu'il y a dos pauvres.
LA COMTESSE. — Sans doute, il faut secourir les pauvres, mais il faut aussi honorer Dieu. N'avezvous pas encore le... chose^ — comment donc? — le conseil municipal?
LE CURÉ. — Madame, si j'allais demander au conseil municipal trois mille francs pour acheter un orgue, il me répondrait qu'il y a des routes à construire, des arbres à planter, des chemins à entretenir, et finalement il me renverrait à mon bréviaire.
LA COMTESSE. — Mais c'est donc tous parpaillots,
tous voltairiens, que les gens qui sont là-dedans ! — Qu'y a-t-il donc déjà au conseil municipal?
LE CURÉ. — Il y a d'abord M. le maire...
LA COMTKSSE. — Ah ! le notaire ! un grippe-sou !
LE CURÉ. — Corblet, le vigneron...
LA COMTESSE. — Un ivrogne !
LE CURÉ. — Et puis M. l'adjoint...
LA COMTESSE. — Qui ça, M. l'adjoint?
LE CURÉ. — Gambu.
LA COMTESSE. — Lo maçou ? — Encore un joli coco celui-là ! — Mais enfin, ces gens-là n'ont donc point d'entrailles? Je vous \e demande, n'est-ce point honteux qu'une église, qu'un chef-lieu de canton...
LE CURÉ. — Une simple commune, madame.
LA COMTESSE. — Une égUse bâtie par Louis XIV. . .
LE CURÉ. — Pardon, c'est Louis XYIII.
LA COMTESSE. — Enfin, c'est toujours un grand roi... n'ait pas d'orgue?
LE CURÉ. — Songez donc, madame, que voilà deux ans que je demande cinq cents francs pour fonder un asile, et que je ne les ai pas encore obtenus.
LA COMTESSE. — Eh bien, l'année prochaine, monsieur le curé, nous vous donnerons votre asile; mais, cette année, notre orgue, notre orgue, monsieur le curé, un tout petit orgue; nous vous l'aurons pour quinze cents francs ! — Nous qui travaillons tant pour vous... car je ne vous ai pas tout
dit : une nappe d'autel qu'on finit de broder pour vous; en voilà une surprise !
LE CURÉ. — Ah! madame...
LA COMTESSE. — Mcs pauvres enfants, mes pauvres nièces ont perdu leurs yeux tout cet hiver à vous faire cette surprise-là. Et vous ne feriez rien pour elles?
Dame Marcotte reparaît sur la terrasse avec Dame Roux, à qui elle fait des signes pour lui faire comprendre que le curé est en affaires.
LE CURÉ. — Qu'est-ce ?
DAME MARCOTTE, à dame Roux. — Vous voyez bien que M. le curé est occupé.
DAME ROUX. — Oh ! je n'en ai pas pour longtemps. Excusez, monsieur le curé. Votre servante, madame la comtesse.
LA COMTESSE. — Eh ! c'est dame Roux, ma blanchisseuse.
DAME ROUX. — A vous Servir, madame la comtesse.
LE CURÉ. — Qu'est-ce qu'il y a, madame Roux?
DAME ROUX. — Il y a que j'sommes ben dans l'chagrin, et que je venons vous demander de dire la messe dimanche a notre intention.
LA COMTESSE. — Est-co qu'il y a des malades chez
vous
DAME ROUX.— Des malades! Non, madame, non. Ou plutôt si... enfm, c'est tout comme. — Oh! ne vous dérangez pas, monsieur le curé, j'pouvons
parler devant madame la comtesse : elle est mère, elle me comprendra.
LE CURÉ. — Il est donc arrivé quelque chose à votre fils ?
D.v.ME ROUX. — Que oui, qu'il lui est arrivé quelque chose ! Madame me demandait tout à l'heure s'il n'était pas malade. Je crois que j'aimerais mieux qu'il serait malade. Car, malade, on guérit; tandis que de ce qu'il a... — Enfin, monsieur le curé, il a qu'il a perdu la tête , et qu'il nous la fait perdre à tous; que j'en perds le sommeil et l'appétit, et que mon homme ne sait quasiment plus ni ce qu'il boit, ni ce qu'il mange.
L.\, COMTESSE. — Mais, dites donc, ça m'a tout l'air d'être de l'amour, ce qu'il a, votre garçon !
DAME ROUX. — Comme vous dites; oui, madame la comtesse. Encore, s'il était amoureux comme j'voudrions qu'il le fût! Mais une fillette de rien du tout... — Vous comprenez, monsieur le curé, que j'sommes obligés d'employer ben du monde ; et — dam! — j'prenons ce que j'avons sous la main. Quand notre Joseph était petit, je naissions jouer avec ces jacasses. Mais, une fois grand, j'ons voulu l'en empêcher. Mais quoi I c'est une chose, une autre ; on se retrouve le dimanche à la danse. Et puis ces filles, c'est si rusé ! Suffit qu'un garçon ait de quoi, fût-il un chien coiiïé, que ce serait à qui ferait le plus de grimaces pour l'enjôler. Je ne peux pourtant pas l'enfermer dans ma cavel Toujours
est-il que le v'ià majeur et qu'il met tout sens dessus dessous pour épouser c'te malheureuse. Et c'est ben dur, allez ! quand on n'a qu'un fils et qu'on a travaillé toute sa vie pour qu'il soit heureux, de le voir, au moment de s'établir, s'amouracher d'une fille qui n'a que ses yeux. Car c'est-il pas se remettre dans la misère? Autant vaudrait lui voir prendre la pioche comme a fait son père !
LA COMTESSE. — C'cst donc unc personne... malhonnête?
DAME ROUX. — Malhonnête , je ne dis pas. Faut tout de même qu'elle soit ben intrigante pour l'avoir monté comme elle a fait. S'il n'y avait que moi encore ! Mais c'est mon pauvre homme ! Lui et son fils ne se parlent quasiment plus. J'ons renvoyé la fille, ben sûr; mais elle est toujours dans le pays. Et s'il fallait que son père les trouvât ensemble... Ah! tenez, madame, rien que d'y penser me voilà toute tremblante. — Enfin, si le bon Dieu veut faire un miracle, il nous rendra la paix à tous. — Tenez, monsieur le curé, voilà pour vos pauvres.
Elle donne au curé une pièce de 5 francs.
LE CURÉ. — Ayez confiance, madame Roux. Tâchez de tranquilliser votre mari. Et, quant à votre fils, je lui parlerai.
DAME ROUX. — Ah ! monsieur le curé, si vous pouviez lui faire entendre la raison ! j'nons plus d'espoir
LE PRESBVTERK 283
<\uo.i\ vous, — cl en Dieu. — Votre servante, madame la comtesse.
Elle sort.
LA co.MTESSE. — Voilà une pauvre mère bien affligée.
LE CURÉ. — Eh ! madame... oui! Que voulezvous? c'est bien difficile qu'il ne leur arrive pas des malheurs semblables. Ces gens -là mettent tout leur amour-propre à vouloir que leurs enfants vivent autrement qu'eux. Ils travaillent comme des mercenaires pour en faire des fainéants. Qu'arrive-t-il ? c'est que leurs fils, sachant qu'ils ont leur pain cuit, se promènent du matin au soir; qu'ils vagabondent, vont au cabaret , et font de mauvaises connaissances. Je connais celui ci ; ce n'est pas un méchant garçon, mais c'est bien l'être le plus désœuvré qui soit au monde; et c'est un grand prodige qu'au lieu d'avoir été séduit, comme le prétend sa mère, il n'ait pas déjà mis à mal une douzaine de filles. Notez qu'il en aurait conté à tout le village, que les parents n'y trouveraient rien à redire; au contraire : ils en seraient plutôt vaniteux. Mais il veut épouser, cela touche à la bourse ; aussi vous voyez qu'ils sont touchés.