XVI II
les Omasis el les Blinval de l'école Luce de Lancival — Arnault — Baour-Lormian — Ancelot — Picard — Colind'Harleville.
L'école romantiqne eut donc tout d'abord ce mérite dont le public doit lui savoir gré, d'avoir ramené un peu de joie et de vie à l'horizon littéraire. Mais surtout elle eut cette vertu, cette bonne foi d'aimer l'art pour lui-même. Elle n'a jamais cru que le roman fût fait pour sauver la société ni qu'une pièce de théâtre pût prétendre d'autres récompenses que les bravos. Elle a eu la flamme de VArt, comme l'a dit excellemment l'an passé M. Sainte-Beuve dans un article qui est la meilleure histoire et (pourquoi faut-il que j'emploie ce mot?) la meilleure justification de cette école (1).
Et voilà pourquoi elle est restée une littérature, et pourquoi ce que nous avons aujourd'hui de grands écrivains vraiment dignes de ce nom, date absolument de cette époque.
Aujourd'hui, vue à distance, la littérature romantique nous apparaît comme un sommet splendide couronné d'une végétation touffue et vivace; en-deçà, une vallée, un trou, et au fond de ce trou VEcoJe du Bon Sens et le Réalisme, son puîné , la conspiration bourgeoise, la littérature pamphlet de morale, la littérature utile, et qui prenait le mot d'ordre de la bouche des caporaux du centregauche.
Il faut que les honnêtes gens perdent cette illusion que la réaction littéraire de 1 840 a été faite pour la défense du bon sens. Ceux même qui l'inaugurèrent avaient trop
(<) Moniteur du i2 octobre 1857, à propos des Poésies complètes de M. Théodore de Banville.
d'esprit pour ne pas comprendre qu'une école du Bon Sens n'est pas plus raisonnable et plus possible en littérature <jue par exemple une école de la solidité en architecture. Il faut que l'écrivain ait du bon sens comme il faut que les monuments soient solides , mais un monument qui n'aurait pour lui que la solidité pourrait être indifféremment une grange, ou même une guérite.
Le mot d'école du Bon Sens fut un euphémism.e fort spirituellement trouvé pour déguiser à la bourgeoisie sa propre platitude et sa propre barbarie.
L'école romantique s'était flattée d'avoir changé le tempérament de la bourgeoisie française, de lui avoir inculqué le culte du beau et du génie, l'admiration pour Shakespeare et pour Dante, l'intelligence de l'art et des beaux vers. Tout ce qu'il y avait en France d'esprits ouverts, pénétrants, élevés, cette élite qui est partout l'honneur et le moniteur des sociétés avait compris cet art nouveau, s'y était intéressée et y avait applaudi. Mais le reste, la masse du public, le iiumerus, le bourgeois en un mot ne l'avait accepté que comme une mode et comme une mode tyrannique. Par soumission à la mode, il s'était résigné à l'imitation des grands génies étrangers et aux accents mystiques de la poésie de la mort; mais au fond tout cela le troublait et lui faisait peur. En face de cet art savant et énergique il se sentait petit et un peu humilié. Il comprenait d'ailleurs vaguement que tout ce mouvement fait au nom de VArt se faisait contre lui.
" C'était lui, ce mari aveugle et ridicule que le même jeune homme amer et ravagé opprimait chaque soir sur la scène aux applaudissements des galeries ; c'était lui, l'épouse faible et sans vertu, infidèle à l'époux, traître à l'amant, que l'on traînait échevelée jusque sur la rampe,
aux épithètes de criminelle et d'adultère ; — c'était lui le Constitutionnel en bonnet de coton; — c'était lui l'épicier, le garde national que Ton étrillait si régulièrement dans le roman et dans le petit journal.
A la fin l'épicier devenu député, pair de France et grand cordon, prit la mouche et se fâcha.
C'est cette indisposition du bas-public, si j'ose m exprimer ainsi! que les parrains de l'école du Bon Sens résolurent d'exploiter à leur profit. Ils tâtèrent le pouls à ce brave M. Prudhomme; ils diagnostiquèrent un à un ses griefs, et par une transmutation hardie, ils en firent autant (!e vertus au nom desquelles ils lui tressèrent des couronnes : — Il ne voulait plus d'Antony le bâtard, donc il était généreux ; il ne voulait plus de Chatterton le suicide, donc il était stoïque ; il ne voulait plus de Lucrèce Borgia, l'adultère, donc il était chaste ; il ne voulait plus de Joseph Delorme, le poitrinaire, donc il était fort! On lui cria, comme les Esprits de Swedenborg : Oh ! qu'il est sage 1 Oh ! qu'il est sage ! On lui chanta sur tous les modes les joies du foyer et les douceurs de la propriété champêtre. La plaisanterie fut poussée si loin, qu'un jeune dramaturge, le plus spirituel assurément d'entre ces mystificateurs, osa décerner en plein Théâtre Français î'épithète de Poète à un avocat économe, qui attend pour avoir des enfants que la dot soit placée chez le notaire.
A ce coup M. Prud'homme se reconnut ; il s'admira, battit des mains, et porta l'école du Bon Sens à l'Académie.
L'insurrection romantique avait été faite au nom de l'Art; la réaction de 1840 se fit au nom du Succès. Ce fut la revanche du Bourgeois sur le Rapin ; dès lors il ne pouvait plus être question d'art.
Et voilà pourquoi l'école du Bon Sens, même vêtue de
toute sa gloire comme Salomon, ne hasarda jamais do faire ni préface, ni manifeste; il eut été trop dangereux de laisser passer le bout de l'oreille. Voilà pourquoi aussi l'école du Bon Sens est toujours resiée incomplète, môme comme école, et n'a jamais pu nous donner un poète lyrique.
Le public aujourd'hui, le vrai public, longtemps opprimé par les trente voix du centre-gauche , commence à redemander ce qu'il lui a toujours fallu, de l'art, des idées, des vers. U retrouve les mêmes poètes et les mêmes idées. Les poètes debout sont encore ceux qu'il a applaudis, il y a quinze ans. Les théories vivaces, discutables, sont toujours celles pour lesquelles il s'est passionné à cette date ; et ce qu'on y a ajouté ne lui paraît pas avoir considérablement augmenté la somme de ses idées. Le brouillard du marais bourgeois est tombé, et sur le sommet de la montagne c'est toujours, La Comédie Humaine, les Orientales, Stello, Volupté, La ComAdie de la Mort. . . .
Sur le coteau opposé, celui vers lequel nous marchons, qu'y aura-t-il? Que je le sache ou non, je ne le dirai pas. Dieu m'a fait ce bonheur de me donner des amis illustres (qui le sont ou qui le seront) ; je ne veux pas charger leur avenir du poids de mon infériorité.
Quoiqu'il en soit, l'exemple existe, la leçon est donnée. On sait maintenant par une expérience de trente ans qu'une littérature qui veut vivre doit être avant tout, exclusivement — littéraire ; que toute littérature qui prend son idéal en dehors de l'art, qui se fait la servante, soit de la politique, soit d'une doctrine quelconque, philosophique, religieuse ou morale, est une littérature périssable et suicide.
L'école du Bon Sens qui certes ni par ses œuvres, ni
par sa durée n'a acquis une grande importance littéraire , a du moins cette valeur comme fait démonstratif qu'on aura vu une littérature périr, pour s'être inquiétée d'être vertueuse avant que de s'occuper d'être une littérature. Succédant à une période d'art libre, elle s'est faite prude ; dans un temps de révolution, elle a été conservatrice ; c'est-à-dire qu'elle s'appuyait sur les deux sentiments les plus anti-poétiques et les moins nobles de la nature humaine, l'hypocrisie et la peur. Dès-lors, ni les encouragements ministériels, ni les prix de vertu, ni cet engouement qui sert les réactions, rien ne pouvait la sauver ; elle est tombée. Elle est tombée, parce qu'au lieu de prouver sa vertu en faisant bien, elle a cru qu'en faisant le bien, elle prouverait son génie. Faire le bien est du domaine de la morale ; bien faire est la mission de l'artiste.
Ce que je dis de la réaction bourgeoise de 1840, je le dirais de toute école littéraire ou de tout écrivain qui ferait de l'art un moyen de propagande pour un système on une doctrine quelconque. Un poème écrit pour soutenir les principes d'un parti, serait oublié le jour où ce parti serait vaincu. Un roman qui voudrait prouver l'existence de Dieu, ne prouverait rien d'abord s'il était mauvais, et, fùt-il bon, n'aurait qu'une valeur de polémique. Dans ces dernières années un groupe de jeunes écrivains, pleins de talents d'ailleurs et de droiture, ont essayé de rendre la liberté de l'art solidaire de l'idée du progrès dans l'économie sociale ; ils ont fait, comme on dit, servir l'art à la propagation de leurs doctrines. Ils y ont gagné de n'être lus ni des poètes, que le fonds de leurs idées déroutait, ni des économistes pour qui les artifices de l'art sont toujours des développements inutiles.
Les arts n'ont pu ôtre un moyen de propagation d'idées que tant qu'ils ont été le langage par excellence.
Les bas-reliefs des cathédrales et, au dernier terme de cette période historique, les peintures de Michel-Ange ont pu être un moyen d'enseignement pour un public qui ne savait pas lire.
Du jour où les hommes eurent trouvé un moyen direct et expéditif de se communiquer leurs pensées, les arts ont été dépossédés de toute mission d'enseignement, soit religieux, soit philophique. Le livre étant inventé, il sera toujours plus facile et plus tôt fait de lire un petit volume tel que le catéchisme ou le Discours sur l'histoire universelle de Bossuet, que de déchiffrer les sculptures d'un portail ou d'analyser les cinquante cartons de M. Chenavard. Dès ce jour-là il y eut divorce entre l'art et la philosophie dogmatique. Ou, pour mieux dire, l'art fut émancipé.
C'est la conséquence capitale de la découverte de l'imprimerie d'avoir remis tout en place et d'avoir si bien limité le domaine de chaque art qu'il ne puisse plus en sortir et envahir celui de l'art voisin qu'à la condition de se suicider.
Désormais l'architecte n'a plus d'autre mission que de bâtir; il n'écrit plus de ces textes de pierre qui tourmentaient l'esprit comme des énigmes. L'architecture a perdu sa symbolique.
Nous ne demandons plus au sculpteur que de belles figures et de belles formes ; au peintre que la magie de l'art et l'intensité de Yimpression.
Ne demandons pas au roman d'être un pamphlet, ni à la poésie lyrique d'être un article de journal.
Certes je ne veux pas faire de l'écrivain un mandarin
vivant dans une tour de porcelaine, isolé des passions et des intérêts moraux de son temps.
Je n'ai jamais compris que la qualité de citoyen, de chré • tien ou de philosophe fût une profession; mais il est évident que l'écrivain, poète ou romancier, est comme tout le monde citoyen, philosophe et chrétien. L'artiste mettra toujours son âme dans son œuvre. Les vers d'un poète chrétien auront toujours l'odeur du christianisme. Le roman d'un athée aura toujours, quoi qu'il fasse, un fonds d'athéisme. Est-ce qu'on n'a pas depuis longtemps déduit les doctrines politiques, religieuses et sociales de Balzac qui cependant n'a jamais prétendu faire autre chose que des romans ? Est-ce que tout lecteur intelligent ne sait pas à quoi s'en tenir, non-seulement sur les idées esthétiques, mais sur les idées morales de M. Théophile Gautier, le plus désintéressé comme le plus grand des poètes contemporains?
Ce que je proscris, comme mauvais, faux, pervers, c'est l'enseignement religieux, politique, ou moral, donné par des moyens qui ne sont pas doctrinaux; c'est l'intention préméditée de faire servir l'art à exprimer des idées qui ne sont point de son domaine.
Le moyen d'ailleurs est dangereux : l'art a ses entraînements qui parfois font gauchir la pensée de l'enseignant. N'avons-nous pas vu M. Veuillot, le grand ennemi de l'esthétique, essayer dans un accès de logique « s'il ne serait pas possible de composer un roman avec des personnages, des sentiments et un langage chrétiens? » Il n'a réussi qu'à faire un bréviaire de séduction que je conseille aux pères de famille de ne point laisser traîner sous les yeux de leurs filles ; car ce qu'elles en retireraient de plus clair, c'est la doctrine de la femme hbre.
L'école romantique a pratiqué ces idées : elle n'a jamais eu souci que de faire les vers le mieux possible, et de réaliser en toute liberté et en toute franchise des conceptions purement littéraires.
La génération actuelle paraît y retourner.
C'est de bon augure.
Et après tout, sans vouloir rien prédire, ni tirer l'horoscope de personne, il ne me semble pas qu'une génération qui a déjà donné, dans la poésie, Théodore de Banville, Charles Baudelaire, Leconte de Lisle, Philoxène Boyer ; qui dans le roman, dans la critique et dans l'érudition a produit des esprits brillants, subtils, des talents sérieux ; qui nous a donné les charmants contes de M. Hippolyte Babou, les élégants récits de M. Jules de La Madelène, les fortes et franches études de Gustave Flaubert, et même les beaux romans de ce cruel Barbey d'Aurevilly, qui gaspille dans des journaux sans critique un talent de premier ordre ; il ne me semble pas, dis-je, qu'une telle génération soit destituée d'avenir littéraire, ni indigne d'intérêt.
Ce serait vraiment me faire injure que de supposer qu'en traitant ces hautes questions j'aie pensé un seul instant aux Nouvelles qui suivent.
Mes pauvres Nouvelles ! Si j'avais une préface à y mettre, je la ferais en deux mots.
Je dirais que je les publie parce que je les ai faites; - Et que je les ai faites — telles qu'elles sont — parce que je ne pouvais mieux faire.
28 août 1858.
\M CAHAHKT DKS SABLIERS
"ÉTÉ de 184. . . est un des plus beaux dont les parisiens aient gardé le souvenir.
— Ce fut le plus malheureux temps de ma vie.
Captif dans un appartement charmant dont j'avais été le maître, au milieu d'un mobilier élégant qui m'avait appartenu et dont je n'étais plus que le gardien juré et responsable, je voyais s'envoler les heures avec indifférence. Tout espoir m'avait abandonné ; celte foi qui se conserve la dernière au cœur du désespéré, la foi nu hasard, je l'avais per-
i LE CABARET DES SABLIERS
due ; et j'assistais à ma vie comme à un spectacle ennuj^eux et triste, dont il ne dépendait pas de moi de presser la catastrophe.
On a souvent parlé de l'impression de tristesse causée par une salle de bal en désordre, au lendemain d'une fête; mais combien est plus glacial et plus navrant l'aspect d'un chez-soi transformé en bazar ! Les objets les plus diers, les meubles les plus accoutumés ne sont que des marchandises déposées là par quelqu'un qui viendra les y reprendre un jour ; la pendule , qui réglait en chantant vos moments d'étude et de plaisir , n'est plus qu'un mécanisme battant dans le vide : elle peut désormais s'arrêter, retarder , ou sonner quatre heures à midi ; que vous importe ce temps qui ne vous appartient plus? Les sièges sont rangés sans préférence le long des murs ; le bureau , ou vous attiraient chaque matin les pensées de la veille, est descendu au rang de table banale, sur laquelle vous déposez indifféremment les objets les plus hétérogènes; en vain y chercheriez-vous les instruments du travail quotidien ; votre écritoire n'est plus qu'une soucoupe salie par l'oxide; vos plumes, ne sont plus que des cure-dents, malpropres.
Ce n'est pas tout : tel qu'il est, ce logis bouleversé, oii tout est sens dessus dessous , ce bazar , ce capharnaiim serait du moins habitable ; il faut encore que vous en soyez chassé par la menace instante de l'ennomi du dehors. — Qui vous cause cette secousse
LE CABARET DES SABLIERS r»
épileptiquc ? C'est (|uo la somiclle d'oiitrce vient de retentir, et qu'à travers la porte, devenue transparente comme un cristal, vous avez aperru, pendu au cordon en guise de gland, lluibit gris d'un garçon de caisse, l'habit noir d'un huissier.
Aussi comme à peine éveillé je m'empressais chaque matin de sauter à bas du lit! Je revêtais à la hâte, sans choix, les vêtements quittés la veille, et lorsque j'avais franchi l'escalier, la cour, lorsqu'après avoir doublé l'angle d'une certaine maison, je me sentais assez loin pour ne plus craindre d'être rejoint ou rappelé, comme je relevais la tête et comme j'aspirais avec délices l'air de la liberté !
La liberté de quoi ? me dira-t-on. Eh ! qu'importe ! la liberté ! Xe me demandez pas quel emploi je faisais de ces heures ainsi dérobées au cours naturel de ma vie. Moi-même, quand je songe aujourd'hui à tant de journées employées à me fuir par peur de ma pensée, à oublier, à varier indéfiniment cet art funeste de tueu le temps « qui te le rend bien » ajoutait un ami railleur, — il me prend des désirs frénétiques de jouissance et de travail, afin de réparer tout ce que j'ai perdu.
Chaque soir je prolongeais la veille le plus tard possible, afin de laisser à mon portier le temps de se coucher et d'éviter par là les commissions désagréables dont il pouvait avoir été ch<irgé pour moi pendant la journée. Je cherchais à tâtons ma clef et mon bougeoir, ensevelis soas le papier timbré, et,
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poussant d'Apres soupirs, je regagnais mon appartement.
Ces moments -là, oii, privé des distractions du jour, je me retrouvais seul en présence de moimême, sans pouvoir m'éviter, étaient les plus cruels de tous. C'était l'heure des remords, des désespoirs violents et amers. La parenthèse d'oubli, ouverte le matin, se fermait. Je retrouvais dans chaque objet détourné de sa place un souvenir de ma vie passée, et chacun de ces souvenirs était un reproche plein d'angoisses. Souvent, ouvrant la fenêtre, je considérais les vitres sombres des maisons voisines; là, pensais-je, reposent des hommes endormis par la fatigue d'un travail régulier. Je levais la tête, et les étoiles scintillant dans le noir me disaient : — Nous voici revenues à la place oii tu nous as vues hier ; pendant vingt-quatre heures nous avons gravité selon l'ordre accoutumé !
Quelquefois il m'arrivait, ayant aperçu par hasard mon visage dans une glace, de rester pendant un temps infini à l'examiner, comme on examine les traits d'un ami longtemps absent, afin de s'assurer par où il e'^t changé. — Si je connaissais un homme travaillé de la manie du suicide, je lui conseillerais de se défier de ces longs tête-à-tête avec soi-même, la nuit, près d'une fenêtre ouverte , avec une conscience chargée.
La plupart de mes amis m'avaient abandonné. — Depuis qu'a été inventé l'art de raisonner, combien
de pages ont 6i0 i''crites sur l'ingratitude des amis aux jours de malheur! Et cependant quoi de plus naturel et de plus juste que cet abandon? Tel qui s'était attaché à vous par sympathie pour votre caractère et votre manière de vivre, n'a-t-il pas le droit de s'en détacher alors que votre caractère el vos mœurs ont tout-à-fait changé? Tel autre qui vous recherchait pour l'agrément de votre conversation, continuera-t-il à se plaire avec vous, alors que vous n'avez plus assez de liberté d'esprit pour soutenir un entretien? Enfin n'est-il pas excusable de ne plus vous visiter, celui qu'attirait le confort de votre home, maintenant que votre logis n'est plus qu'un magasin inhabitable, que vous-même désertez dès l'aurore?
J'aurais, quant à moi, d'autant plus mauvaise grâce à me plaindre, qu'en dépit de tous mes désastres il m'était resté un ami, — un seul ! c'était beaucoup.
11 était d'ailleurs le dernier venu de tous. Entré dans notre société, je ne sais comment, ni par quel hasard , il avait pris sa part de mes dernières prospérités.
Il se nommait Michel Horter ; c'était un pauvre maître d'études sans place.
Ce qui l'avait retenu au milieu de la déroute générale, j'ose à peine le dire, tant je crains de me faire soupçonner d'une puérile misanthropie. Cependant, en vérité, en songeant combien j'étais
alors triste et maussade, il ne me semble pas qu'il y ait la moindre affectation de ma part à chercher un motif à l'intérêt que je pouvais inspirer.
Mes ennemis, ceux-là qui avaient mis sous le séquestre mes meubles, mes livres, mes effets, «t qui certainement n'auraient pas demandé mieux que d'y mettre ma personne , croyaient probablement ne m'avoir rien laissé.
Ils se trompaient.
Ils m'avaient laissé une 2Jropr(eté. Une vraie propriété mouvante et transportable.
C'était un canot. Un beau canot, ma foi, long de dix-huit pieds et portant seize pieds de toile, et que dans un accès de romantisme shakspearien nous avions baptisé Caliban.
Le canot, garé à la pointe de l'île Notre-Dame, c'est-à-dire à un kilomètre environ de mon domicile, avait naturellement échappé à la rapacité do mes persécuteurs.
Il avait été le rendez-vous des dernières parties, l'instrument des dernières fêtes, et c'était sur le plancher du Caliban que Michel Horter avait été présenté et accepté comme ami.
Or, ce plaisir nouveau pour lui l'avait enthousiasmé; il s'était pris de passion pour la nage et pour la manœuvre, pour l'aviron et pour l'écoute. Et je ne crains pas d'exagérer en affirmant que ce qui scandalisait le plus Michel dans le départ de noscompa-
gnons n'était pas l'abandon de ma personne, mais rindifférence pour les plaisirs du canotage.
De mes malheurs le pauvre garçon ne savait rien. Notre amitié improvisée n'avait donné lieu à aucune confidence. La première fois qu'il m'avait surpris à lire un papier timbré, il avait ouvert de grands yeux, de toute la grandeur de son innocence. Il avait alors vaguement compris que j'étais... tourmenté, et que j'avais de tortes raisons pour désirer d'être absent de chez moi le plus longtemps possible.
Combinant donc l'intérêt de son plaisir avec la charité, Michel arrivait chaque jour chez moi avec le soleil ; il me faisait habiller d'autorité (à l'occasion, il m'habillait lui-même], et m'entraînait dans l'escalier et dans la rue, oii je m'éveillais souvent sans savoir comment j'y étais venu.
Mon bras passé sous le sien, les yeux à moitié ouverts et aveuglés parle soleil levant, je suivais les quais jusqu'au lieu d'embarquement ; là, Michel, déployant une activité supérieure, apprêtait les agrès, fixait le gouvernail, dressait le mat, hissait la voile, bordait les avirons, et tandis que d'une main encore engourdie, je conduisais machinalement la barre, il remontait la rivière de toute la force de ses solides poignets.
Une fois que nous avions dépassé la patache municipale qui marque, sur la Seine, la limite de Paris , Michel laissait tomber les rames ; nous
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nous tournions du côté de la ville, et alternant, à la façon des bergers antiques, nous lui lancions par forme d'adieux les plus impitoyables invectives :
— Adieu ! m'écriais-je, adieu, ville maudite ! Et Michel, à son tour :
— Adieu, ville de boue et de poussière ! oli l'on étouffe, où l'on manque d'air, où la langue vous sèche au palais.
— Adieu, papier timbré, créanciers, garçons de caisse, huissiers, clercs d'huissiers !
— Adieu, mon maître d'hôtel ! adieu, mon gargotier !
— Adieu, mon portier et ma portière!
— Adieu, ma blanchisseuse!
— Adieu, ville maudite ! Libres pour tout un jour !
Et un peu soulagés de nos rancunes, nous reprenions allègrement notre course. Un léger vent du sud-ouest, le plus commun à Paris, nous emportait dans la direction du pont d'Ivry. Nous déjeunions en route dans quelque cabaret du rivage, le plus souvent même sans toucher terre, d'un peu de pain, d'un peu de fromage et d'une bouteille de vin prudemment embarqués par Horter.
Tout en digérant, nous atteignions le dernier des îlots qui divisent la Seine en aval de la Bosse-de- Marne. Là, tandis que Michel (c'était un grand politique) lisait le journal ou fumait sa pipe, couché
LK CABARET DKS SABLIKRS M
dans l'herbe, je reprenais avec sécurité mon somme à l'endroit interrompu.
Après la sieste venait le. bain. Puis, bien rafraîchis , nous mettions le cap sur Villeneuve-Saint- Georges, où, tantôt nageant, tantôt voguant, nous arrivions à la tombée de la nuit avec un grand appétit de dîner.
Puis', c'était un bonheur sans égal , une volupté particulière, inconnue aux gens de pavé, de redescendre doucement au fil de l'eau et de voir, couchés au fond du canot, les étoiles glisser lentement sur nos têtes.
Les douze coups de minuit étaient toujours sonnés depuis longtemps lorsque nous touchions la pointe de l'île Notre-Dame, et brisés par la double fatigue de l'exercice et du grand air, nous allions tomber sur nos lits, où l'épuisement des forces engourdissait la pensée.
C'est pendant une de ces promenades qu'un jour, surpris par une pluie battante , nous fûmes contraints de rebrousser chemin et de ramer vers Bercy pour nous y abriter sous le premier toit venu. La pluie, une pluie d'été drue et perpendiculaire, nous accompagnait depuis un bon quart de lieue. Nous ramions avec fureur, courbant le dos et serrant les dents.
Tout-à-coup, Michel lâcha l'aviron et regardant les manches de sa veste qui ruisselaient comme des aqueducs :
— Ma foi ! dit-il, nous aurions plus tôt fait d'aller nous adosser le long de cette bicoque!
L'abri qu'il indiquait était une baraque bien connue de nous et que nous apercevions chaque jour à notre droite, en remontant le courant, toujours fermée de porte et de volets, circonstance qui, jointe à son éloignement de toute autre habitation, lui donnait à nos yeux un certain intérêt de curiosité.
La circonstance n'admettait pas de longue discussion ; Michel d'ailleurs, en rompant la cadence de la nage, avait imprimé à l'embarcation un mouvement vers la rive. Le plus sage était donc d'aborder et de gravir le plus vite possible les deux toises de grève qui nous séparaient de la maison indiquée.
La pluie continuait de tomber à torrents. Je ne crois pas qu'il existe de situation plus favorable à la méditation que celle d'un homme resserré, comme nous l'étions alors, entre un mur et une averse, sans autre distraction pour l'œil et pour l'esprit que de regarder des fils de pluie gigoter parallèlement sur le ciel. Aussi nous n'étions pas depuis plus de dix minutes adossés contre le mur, nous y appliquant à qui plus près afin de disparaître plus complètement sous l'angle de la corniche, que nosyeux, éblouis par ce frémissement de gouttes d'eau, se retournèrent en nous-mêmes. A quoi pouvions-nous penser? n'étionsnous pas en contact immédiat avec cette maison mystérieuse qui nous intriguait depuis le commencement de la saison ?
J'en ai dit doux mois tout à riieure, ot deux mol^ qui n'étaient pas flatteurs ! Je l'ai qualifiée de bara que et de bicoque, et c'était bien eu effet une bicoque ot une baraque, une bicoque tout près de devenir une masure, neuve et déjà se lézardant, — longue d'envirou trente pieds, profonde do douze , élevée d'un étage sur rez-de-chaussée et présentant à la façade, au premier, trois fenêtres, et au-dessous deux fenêtres et une porte.
A cinq pas en avant du mur, quatre acacias-boules, plantés deux à deux, verdissaient à la faveur du voi sinage delà rivière.
Bâtie sur le plateau de la berge, et, comme je l'ai dit, complètement isolée, la maison se dessinait en plein sur le ciel, elle nous servait ainsi de borne et de jalon pour diviser nos étapes et mesurer la vitesse de notre marche.
Chaque matin, lorsqu'après une première station, nous nous dirigions vers la Bosse-de-Marne, les dernières constructions de Bercy s'effaçant à notre droite démasquaient tout à coup la maison, dont le mur de chaux s'allumait alors aux rayons de midi.
— Ah ! s'écriait Horter, voici la maison!
— Eh bien, lui disais-je, vous qui avez de bons yeux, n'y apercevez-vous rien de nouveau?
— Toujours fermée.
— C'est singulier.
— Qui diantre peut avoir eu l'idée d'aller planter là celte échoppe pour n'en rien faire ?
— Mon cher, de telles maisons ne sont pas faites pour être habitées.
— Bah ! une maison à la Jean-Jacques, blanche et ombragée d'arbres ?
— Eh ! que voulez-vous qu'on vienne faire dans une guérite perdue dans un désert, entre l'eau et le ciel ?
De suppositions en commentaires, Horter, dont l'imagination allait fort vite, en était venu à trouver à la maison une physionomie sinistre.
— Mon cher ami , me dit-il un jour, cette coquine de maison n'est pas si honnête qu'elle en a l'air. Elle fait la prude au dehors ; elle met du blanc et se ferme ; mais soyez persuadé qu'il s'y passe des choses épouvantables. Si j'y voyais une branche d'orme plantée au-dessus de la porte, elle me ferait l'effet de l'auberge criminelle des mélodrames, oii l'on assassine un voyageur toutes les nuits.
Décidément la maison ne pouvait olre autre chose qu'un repaire de malfaiteurs, un lieu de recel ou un atelier de faux monnayeurs.
On s'y reposait le jour, donc on y travaillait de nuit : c'était clair.
Le soir, en revenant, nous nous arrachions aux douceurs de la contemplation pour nous écrier:
— Et la maison ?
— Nuire comme un four.
— Pas de lumière ?
— Pas de lumière.
— Il est trop lot.
— Il est trop tard...
— Nous verrons demain.
J'ajoute que, quelle que fût notre curiosité, nous n'avions jamais été tentés d'interrompre notre promenade pour pousser une reconnaissance. C'était donc la première fois que nous nous trouvions si rapprochés du sujet de nos commentaires quotidiens.
— Enfin, dit Michel, la maison du crime nous aura été aujourd'hui bonne à quelque chose.
— C'est à quoi je pensais, répondis-je.
— La voilà donc ! continua Michel en faisant un quart de tour sur lui-même afin de s'ouvrir un champ d'observation ; elle n'est pas plus belle de près que de loin : de la boue et du crachat.
Une fuite de gouttière qui lui tomba sur l'épaule l'obligea à reprendre sa première position.
Je voudrais bien savoir, reprit-il après un instant de silence, si seulement cette bâtisse appartient à quelqu'un.
— Pour cela, lui-dis-je, vous pouvez être tran- ((uille, attendu qu'il est plus commun de rencontrer un propriétaire sans propriété qu'une propriété sans propriétaire... Eh bien! qu'est-ce que vous faites?
Jb LE CABARET DES SABLIERS
xMichel venait de donner un violent coup d'épaule dans la porte.
— Elle n'est pas déjà si solide, observa-t-il.
— Allons, repris-je en le voyant s'arcbouter sur ses talons afin d'opérer une pesée sur la serrure, ne faites donc pas d'enfantillages.
— Eh bien ! quand j'enfoncerais cette porte, oii serait le mal ?
— Malheureux ! on voit bien que vous n'avez pas fait votre droit : — Effraction commise en plein jour par deux personnes armées de gaffes [art. 386 du Code pénal) : cinq ans de travaux forcés. Etes-vous content?
— Je m'en moque !
— Avez-vous oublié que nous sommes convenus que cette maison ne pouvait être qu'un repaire de bandits?
— Raison de plus. Si cette maison est un repaire de bandits, ce serait rendre un mauvais service à la société que de ne pas les découvrir. Or, vous savez que je me pique avant tout d'être un bon citoyen.
— Allez aux galères, si vous voulez; quant... Je m'arrêtai. La porte venait de céder à l'effort de
Michel.
Instinctivement nous nous approchâmes de l'ouverture, et nos quatre yeux plongèrent dans l'obscurité.
— Hum! hum! hum! — Personne! fit Michel. Il entra et je le suivis.
— Il est certain que si nous voulons voir quelque <?hose, il faut ouvrir le contrevent.
Jamais curiosité plus puérile ne fut plus excitée que la nôtre, au moment oîi Michel, ouvrant la fenêtre, poussa les volets en dehors.
La pièce ou nous nous trouvions, la plus vaste de la maison, paraissait avoir été destinée à servir de cuisine. C'est du moins ce qu'attestait une haute cheminée de plâtre, dont le foyer était tout blanc neuf. Les murs, simplement recouverts d'un lait de chaux, étaient entièrement nus; le sol, de terre battue, remplaçait le plancher. Du reste, nul débris, nul vestige ; rien qui indiquât que le lieu eilt été habité, fût-ce pendant un quart d'heure. Dans un des auç^les, un escalier conduisait à Tétage supérieur.
Nous passons dans la seconde pièce, même solitude, môme nudité.
— Voyons le premier, me dit Michel. Nous montons. La distribution du premier étage était la même que celle du rez-de-chaussée, à la réserve d'un corridor ménagé entre les deux pièces, ce qui les rendait à peu près carrées. La magnificence du propriétaire s'était ici signalée par l'application d'un papier de tenture jaune et bleu à rosaces, déjà mangé par le soleil en plus d'un endroit, les fenêtres n'étant point, comme celles du rez-de-chaussée, protégées par des contrevents.
Michel furetait partout avec la minutie d'un juge
d'instruction. Il sondait les mvirs et visitait les placards.
— Il y a un grenier ! s'écria-t-il tout-à-coup eu apercevant les premières marches d'un escalier tournant dans le corridor. Par malheur, le grenier n'offrait rien de curieux que la charpente du toit.
— Reste la cave, dis-je à l'investigateur désappointé.
— Oh! la cave ! la cave! répéta-t-il en se frappant le front. Sans doute, c'est là que nous allons découvrir les balanciers, les fourneaux et les matrices ! Attention à la cave !
Cette fois encore, nos pressentiments se trouvèrent démentis. La cave, creusée sous le sol et peu spacieuse, était aussi innocente, aussi vierge de vestiges humains que le reste de la maison.
— Enfin, me dit Michel lorsque nous fûmes remontés dans la cuisine, nous voici maintenant édifiés sur les mœurs de la maison mystérieuse; il faut avouer que nous l'avions bien calomniée. — C'est toujours bien singulier qu'il y ait des gens assez artistes pour bâtir une maison et la laisser là, pour la plus grande gloire de l'architecture apparemment; car il e^t évident que cette maison n'a jamais été habitée. Et voyez donc! cuisine, salle à manger, chambre à coucher, chambre d'ami, cave, grenier...
Et, s'échauffant à mesure de son énumération, Michel regagnait le^ premier étage. — Des armoires !
m CABAKKT DES SABLIERS 4 9
<'.\claiiiait-il ! Quelle belle vue! Comme on travaillerait bien ici! Dire qu'il V a des gens.... etc.
Beaucoup moins enthousiaste, je hasardai de lui faire remarquer que la pluie avait cessé et que, le jour tombant, il était prudent de nous remettre en route.
Cette observation parut le glacer. 11 me suivit sans mot dire, repoussa les volets et referma tant mal que bien la porte, non sans avoir jeté un dernier regard dans l'intérieur.
Sa préoccupation durait encore une demi-heure après; la maison était déjà hors de notre vue. J'avais pris les rames; Michel, assis à l'arrière, la tête penchée, barrait négligemment en regardant le plancher de la barque.
— Avouez, lui dis-je, que pendant un moment, vous n'avez pas été éloigné de vous croire propriétaire.
— Ilum ! fit-il. — 11 est vrai que j'ai complètement oublié la pluie. Je n'aurais pas même été fâché qu'elle tombât toute la nuit.
-— Afin de passer la nuit dans la maison?
— Je l'avoue.
— Mais, répliquai-je en éclatant de rire, pensezvous bien qu'il nous aurait fallu dormir sur le carreau ?
Horter se redressa et fouetta l'air de son bras avec un geste de conquérant :
— Je songeais, me répondit-il, à prendre possession de ce lieu désert, au nom du roi de France.
Cette boutade grotesque ranima la gaîté et l'entretien. Au dîner, et pendant toute la soirée, il ne fut question que de la maison et des moyens d'en exécuter et d'eu légitimer la conquête. Michel ne tarissait pas d'invention : tantôt il posait la question de savoir jusqu'à quel point un propriétaire a le droit de laisser sa maison inhabitée, «quand tant de gens manquent de domicile.» — <v N'y a t-il pas, disait-il, des lois pour contraindre un propriétaire de terres à cultiver son champ ? )^ — Puis ce lui semblait une excellente plaisanterie que d'habiter un immeuble à l'insu de son propriétaire. — « Assurément, le propriétaire de l'immeuble en question ne le visitait jamais. El quand il découvrirait au bout de six mois que sa maison est habitée? Peut-on être passible d'une peine pour avoir pénétré dans une habitation ou il n'y a rien à prendre? Tout ce qu'on peut vous demander est de ne pas l'avoir dégradée. — Je trouve un chien errant sur le grand chemin, je l'attache et je l'emmène : c'est mon chien. — Au bout d'un an, son premier maître le reconnaît et le réclame. Suis-je punissable pour avoir gardé pendant un an un chien de rencontre? — Au pis-aller, je le rends, et encore, si j'ai dépensé pour sa nourriture plus que le prix qu'il vaut, n'y a-t-il pas matière à contestation, etc., etc. »
Tel est, sous ses principales variations, le thème
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que Michel sut développer et soutenir, cinq heures durant, avec une opiniâtreté de verve, avec une richesse d'imagination dont je ne saurais donner une idée, dépourvu que je suis de la passion qui, ce soirlà, donna à Michel presque du génie. Pourle pauvre maître d'études, condamné depuis qu'il avait âge d'homme, au supplice du dortoir et du cabinet garni, la possibilité d'habiter une maison entière en toute liberté, c'était une vision de la terre promise.
Je suis certain qu'il en rêva toute la nuit.
On comprend que le lendemain il fut impossible de passer devant la maison sans y aborder. Michel voulut même y transporter les vivres destinés h notre déjeûner, et il fallut bien lui passer cette fantaisie. Nous nous étions par précaution installés au premier étage : la cime des acacias se balançait aux fenêtres; sujet de bonheurs extatiques pour Michel, qui prétendait sentir le parfum des fleurs, bien que les acacias fussent défleuris au moins depuis deux mois. Je dus me fâcher sérieusement pour obtenir de ne pas prendre mon second repas à plat-ventre, comme j'avais pris le premier. Michel ne céda qu'à la dernière extrémité, et encore me fallut-il subir toute la soirée sa mauvaise humeur contre les raffinés qui ne savent manger que sur une table, et qui n'ont appétit qu'autant qu'ils sont assis sur des sièges.
Le jour suivant, je trouvai le canot lesté d'un paquet assez volumineux que je ne remarquai pas
il LK CABARET DES SABLIERS
«l'abord. Interrogé sur ce que ce pouvait être, >Jichel, pour toute réponse, me gourmanda sur une fausse manœuvre que je venais de faire, et pendant tout le trajet il alïocta de me malmener au sujet de ma maladresse. Arrivé devant la maison, il tira le paquet à terre et le porta gravement dans la chambre oii nous avions déjeuné la veille.
-^ On pense à vous, monsieur le sybarite, me dit-il en déroulant à terre deux paillassons tout neufs, ramassés (à ce qu'il m'avoua) sur im des paliers de l'hôtel où il logeait.
Le paquet contenait en outre différents ustensiles de ménage, tels qu'un petit fourneau en terre, deux fourchettes de fer, couteaux, verres, etc. Le moyen de bouder contre de pareilles marques de sollicitude ? L'habitude fut donc prise, à partir de ce jour,^ de déjeuner dans la maison : en retour de cette concession, et pour m'engager à persister, Michel déploya un talent de cuisinier qui lui eût assuré une forte clientèle dans le quartier latin. 11 excellait à faire cuire sur un petit fourneau toutes sortes d'ingrédiens. L'n jour, il me montra d'un air de triomphe un filtre à café qu'il avait dissimulé pendant la route ; ce jour-là, notre batterie de cuisine se trouva au complet.
Insensiblement l'accoutumance éteignit les derniers scrupules, les dernières inquiétudes que m'avait inspirées cette prise de possession de la maison d'autrui. La maison cessa dès lors de n'être qu'une
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salle à dr'jouuor : on y revint après le bain pour faire la niériiiicnno ; on s'y retrancha contre les ardeurs du mois d'août; de temps à autre je consentis à y dîner par déférence pour le caprice de Michel. Le brave garçon, d'ailleurs, ne négligeait rien pour faire de notre gîte un séjour de plus en plus habitable. Tantôt c'étaient des clous qu'il plantait dans la muraille, pour y accrocher nos effets; tantôt de vieux coussins de bergère, qu'il destinait à nous servir d'oreillers pendant la sieste; une autre fois, tourmenté par un besoin de luxe artistique, il achetait sur le quai une collection de complaintes à deux sous, dont il tapissait les murs de notre salon.
— Supposons, me disait-il, qu'un jour, inspiré par notre mauvais génie, le propriétaire vienne nous surprendre ; de quoi se plaindrait-il? Nous ne lui aurons rien soustrait; au contraire, nous aurons ajouté à la valeur de son immeuble par l'introduction d'objets d'art et mobiliers, que nous pourrons même
sauf votre avis , lui abandonner pour les dommagesintérêts, s'il fait trop le méchant.
l;n matin, je me sentis, en entrant, le visage bridé par un obstacle lendu au travers de la chambre. En me reculant, je reconnus que j'jivais donné du nez. contre un hamac.
— J'ai couché ici, nie dit en riant Michel, et j'ai passé même une fort bonne nuit.
- Vraiment? répond is-je. Et vous n'avez été trou • blé par personne ?
n LE CABARET DES SABLIERS
— Aucunement troublé. Le souvenir de nos anciennes conjectures m'a bien d'abord fait un peu rêver surprises, malencontres, brigands, faux-monnayeurs, etc.; mais, en somme, je n'ai pas tardé à m'endormir fort tranquillement. Et je vous déclare ([ue me voilà décidé à ne plus retourner coucher chez moi,
— Vous devriez bien, reprit-il, en faire autant. Car pourquoi ne pas nous installer définitivement ici, puisqu'aussi bien nous y passons les quatre cin- (luièmes etjdemide la journée? Nous descendrons à Paris, de loin en loin, pour y prendre de l'argent, du linge... (Et encore, voyez, moi, j'ai lavé ce matin ma chemise à la rivière). Qu'allez- vous faire chez vous'* y chercher des impressions désagréables.
Il avait raison. — Oh ! les bonnes heures de calme et de liberté que j'ai passées dans ce taudis, et comme je les savourais après tant de secousses que j'avais précédemment subies ! Souvent, couché dans ce hamac (nous nous y étendions chacun à notre tour) et prêt à m'endormir, j'évoquais l'image de mon chezmoi désert et bouleversé : je m'y voyais sans cesse inquiet, tressaillant à chaque coup de sonnette, allongeant le cou dès que j'entendais un bruit de pas dans la cour, et me retirant aussitôt de peur d'avoir été aperçu par un visiteur à qui je ne voulais pas ouvrir; et comme je me réjouissais alors de me sentir protégé par la distance contre de si insupportables tourments !
LK CABAHHT DES SABIIEHS iîi
Quelques-uns tic nos anciens amis qu(; nous rencontrâmes pendant nos rares apparitions dans Paris intrigués par ce mot pompeux de Maisons de campagne que Michel ne cessait de leur sonner aux oreilles, voulurent savoir à quoi s'en tenir sur nos prétentions. Ils vinrent d'abord l'un après l'autre, puis tous ensemble, en apportant, d'après notre recommandation, le matériel nécessaire. Ainsi s'organisèrent des réunions, des banquets souvent renouvelés, et que voulurent bien présider de temps h autres quelques femmes aimables.
Ces jours-là Michel ne manquait gnères de me dire d'un ton goguenard :
— Aujourd'hui nous n'avons rien à craindre. Si le propriétaire vient, nous sommes ici assez de monde pour le mettre à la raison. A la rigueur, s'il est bon entant, oh bien, nous l'inviterons ! Et ce sera encore bien de l'honneur pour lui que de trinquer en aussi bonne compagnie.
Le propriétaire ne vint pas. Et j'ajoute que jusqu'à la fin de la saison aucune visite importune, nu accident ne vint nous troubler dans notre usurpa- I ion .
La rentrée des classes fit trouver une place à Michel. Quant à moi, il me fallut bien rentrer dans le «ours naturel de ma vie, etpren<lre une résolution...
f6 LK CABARET DES SABLIERS
La Maison a depuis ce temps cessé d'être inhabitée. Les compagnons sabliers y ont installé leur mère ; et le nom de la Mère-aux-Sabliers sert encore aujourd'hui d'enseigne à l'un des cabarets les plus fréquentés par les canotiers de la haute Seine.
Pour moi, je ne penserai jamais sans douceur à cette masure oii j'ai pu soustraire quelques heures au temps le plus malheureux de ma vie.
LAIKEKGE
L'AUBEROR
ES voyages ont cela de bou qu'ils sont comme une parenthèse ouverte au milieu des ennuis de la vie ordinaire.
Quels que soient pour vous les tribulations du présent, les menaces de l'avenir, la difficulté des travaux entrepris, — le postillon a fait claquer son fouet, le capitaine a levé l'ancre, la vapeur a sifflé, — adieu soucis et travaux ! Vous voilà transporté tout à coup dans une sphère de repos, de paix et de loisir Désormais vous ne rencontrerez plus que des visages indilTérents, autant dire amis. Les tyrans si nombreux et si divers qui s'arrogeaient
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des droits sur chaque minute de votre vie, sur chaque faculté de votre Ame, ont perdu leur empire ; votre esprit a reconquis toute sa liberté pour admirer, pour jouir ; votre cœur, pour aimer, pour vivre. H est vrai que la tyrannie n'y aura rien perdu et qu'au retour vous la retrouvez aussi impérieuse , aussi absolue ; ce sont là les angoisses du retour, le seul mal du paijs que j'aie jamais connu : mais en attendant — qu'importe ? — vous avez devant vous trois mois , six mois , un an de tranquillité, — l'inûni !
De là vient aussi le charme qu'on éprouve à retourner aux souvenirs de cette vie magique entée sur les peines journalières. Oui, lorsque l'impitoyable nécessité vous presse, lorsque l'amertume amassée au froissement de l'injustice et de l'adversité vous remonte à la gorge, comprime votre cœur et tuméfie vos paupières, il est bon, il est doux d'évoquer quelque riant tableau de voyage, comme il plaît au sein d'une vie calme de contempler les tempêtes ex térieures; tant est réel et vivace le besoin d'échapper à soi-même et de se retremper en tout temps par l'opposition des contrastes.
Donc, en 18. ., jeune de mes vingt ans et tout affriandé de nouveautés et d'aventures , je parcourais les routes d'Allemagne.
Pourquoi l'Allemagne, à vingt ans, plutôt que l'Italie, la Grèce, ou l'Orient si fort à la mode îilors? Ah ! c'est que de ce pays si voisin du nôtre,
l'albergf: m
cl son parent d'origine, j'avais une curiosité, un appétit que n'eussent pu distraire ni les ruines romaines, ni les temples grecs, ni les bazars do Constantino[)le ou du Kaire même. Outre l'identité de races, n'existc-t-il pas entre les deux pays un parallélisme d'études, une parité de pensées et d'inspirations bien capables de créer une sympathie de cœur et d'intelligence, une parenté d'enthousiasme entre les deux peuples ?
La France est souveraine du beau langage et de la critique littéraire, l'Allemagne règne dans la critique historique et dans la philosophie. Pendant les orages qui enveloppèrent la fin du dernier siècle et le commencement du nôtre, tandis que la France, Curtius des nations, se lançait dans le gouffre de l'inconnu etcherchait courageusement, d'expériences en expériences, à dégager la formule de l'avenir du monde, l'Allemagne conservait le dépôt sacré des conquêtes de la science et de l'inspiration. Les noms de Gœthe, de Schiller, de Herder continuent la gloire de Voltaire, de Rousseau, de Diderot et de Buffon, comme plus tard la gloire de ceux-là fut continuée par les noms éclatants de Chateaubriand, de Cuvier, de Lamartine, de De Maistre. Lorsque, subissant à son tour l'invasion du vainqueur, l'Allemagne s'arma pour la défense de ses sillons, ne peut-on retrouver une preuve de cette parenté que j'attestais tout à l'heure dans les rapports amicaux qui presque partout s'établirent entre les soldats des deux nations?
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Naguère encore, devant le foyer, nos pères rappelaient avec douceur les souvenirs de cette défense presque aussitôt convertie en hospitalité. Combien d'amitiés, combien d'alliances se formèrent alors comme en dépit de l'agression ? Combien n'en retrouvai-jc pas moi-même de vieux débris de notre armée établis sur cette terre Allemande oîi ils étaient entrés en agresseurs, et qui les avait retenus comme citoyens, comme époux ! L'histoire de nos prisonniers de guerre en Allemagne est pleine d'unions ainsi contractées; ailleurs c'étaient de touchantes promesses, conclues et réalisées, d'échanger plus tard les enfants de l'une et de l'autre nation ; et ainsi, par l'effet de ces échanges et de cette confiance mutuelle, s'amortissaient et se métamorphosaient en affections de famille les souvenirs de la guerre et du territoire violé.
Tels étaient les sentiments, les souvenirs dont se nourrissaient ma sympathie et ma curiosité pour le pays que j'allais voir. Pour m'y rendre, j'eus à traverser Londres et l'Angleterre ; à peine admirai-je, ingrat, les prodiges de sa civilisation et de son industrie. Hambourg ! c'était là que je voulais surprendre l'Allemagne à son extrémité la plus éloignée, là aussi que m'attendait, comme pour continuer les impressions de la patrie et du foyer, l'hospitalité d'une sœur de mon père, mariée pendant l'émigration à un bourgeois de la ville fédérale. — 0 bon et vieil oncle, alors encore gai et
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alerte, mainlenaiil vieillard inaladit, qui ne lirez certes pas ces pages, votre pensée ne me quittera pas sans que j'aie constaté ici ma reconnaissance pour votre accueil si paternel
J'avais quitté Hambourg et je courais sur Berliu de toute la vitesse des quatre chevaux de la Schtiell- Post, la mieux servie et la plus scrupuleusement exacte que j'aie connue.
Entre Hambourg et Berlin se trouvent les magnifiques forêts du Mecklembourg, que je voulais voir d'après le conseil de deux honorables marchands de Lubeck que le hasard^ ou plutôt la Providence des voyageurs, m'avait donnés en cette occasion pour compagnons et pour ciceroni. A un relai de Lauenbourg, je mettais pied à terre, et confiant mon bagage à la prudence de mes nouveaux amis, qui devaient m'attendre à Berlin, je m'engageais dans la forêt, au petit trot d'une monture de louage qui portait ma valise en croupe. Selon les instructions des deux Lubeckois, je devais , après une petite journée de marche, rencontrer dans une clairière située au milieu de la forêt une auberge d'où je pourrais les jours suivants rayonner dans les environs.
L'hôtesse, madame Hauptmann, était, selon leur dire, une de ces aubergistes modèles, par qui tout arrivant est aussitôt adopté comme un fils. La qualité d'étranger ne gâtait rien : madame Hauptmann, ayant été fort belle au temps de l'invasion, avait
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conservé pour les Français une tendresse qui n'était que la reconnaissance des hommages qu'elle avait reçus dans sa jeunesse.
l'n incident fâcheux, en me gâtant le plaisir de la promenade, éperonna le désir que j'avais de faire connaissance avec ce phénix des aubergistes : une pluie grise et triste qui menaçait depuis quelques jours, se déclara au moment même où je mettais le pied à l'étrier ot m'accompagna jusqu'à ma destination.
Le jour tombait et la pluie commençait à se ralentir lorsque j'entrevis ia clairière et la chaumières de madame Hauptmann, dont les vitres claires et nettes miroitaient à la lueur d'un de ces couchers de soleil roses qui remplacent dans le Nord les ciels sanglants de nos soirées. Notre soleil parisien, pâle au gré des Aviguonnais,estun coloriste enragé comparé à ces couchers de soleil du Nord pareils à des aurores boréales; de même que nos ciels d'octobre paraissent des ciels d'Itahe à l'œil du voyageur qui revient de l'embouchure de l'Elbe.
Les paysans de l'Allemagne septentrionale ignorent la surprise et la satisfaction que cause aux Français la vue de leurs élégantes habitations, si différentes des mottes de boue et de paille sous lesquelles s'abritent encore nos campagnards. On est surtout frappé de l'éclat des vitres frottées comme les glaces d'un salon. La maison d'un paysan allô-
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mand, peinte si elle est en pierre, rabotée si elle est en bois, et entourée d'un jardinet d'arbres verts, semble toujours sortir toute neuve de la boîte de sapin d'un village de Nuremberg. On croit avoir devant les yeux la Folie de quelque solitaire mondain; et si la porte s'ouvre, vous vous attendez plutôt à en voir sortir une héroïne romanesque que la paysanne robuste et grave que le trot de mon cheval attira sur le seuil.
Je ne vois pas pourquoi je vous la décrirais. Une forêt est une forêt et une paysanne est une paysanne ; vous pouvez être sûrs qu'à propos de cette simple anecdote, je ne vous infligerai la description ni de l'une ni de l'autre. Et puis à de telles distances et après tant d'années comment être sûr de la fidélité d'un portrait ? Bonne madame Hauptmann ! est-elle seulement aujourd'hui telle que je la vis alors? et telle que je la vis en ce tempslà, était-elle vraiment elle-même ? N'y aurait-il pas injustice et cruauté à vous donner la ressemblance de la vieille aubergiste pour le portrait de la belle vaincue de 1 8 1 2 ?
Madame Hauptmann, haute et vigoureuse femme, m'accueillit avec cette raideur silencieuse que les allemandes de pur sang ont accoutumé d'observer à l'abord. Tandis qu'un petit polisson, que les jours suivants je rencontrai sans cesse sur les escaliers et dans tous les coins, tenait la bride de mon cheval, elle-même enlevait de dessus la croupe mon porte-
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manteau et l'emportait à la force du poignet dans la salle commune, où je la suivis.
La vue de mon passeport, sur lequel j'avais tant compté pour hâter les progrès de l'intimité, ne dissipa pas d'abord cette réserve : elle y jeta les yeux négligemment, lut tout haut, en l'estropiant, mon nom, et me rendit le papier plié.
Au surplus, l'envie de converser et la curiosité d'observations morales étaient en ce moment primées chez moi par d'autres besoins beaucoup plus impérieux. J'étais harassé, courbaturé, mouillé jusqu'au linge : aussi, après avoir absorbé une notable portion de bœuf salé et de pain noir, je crus n'avoir rien de mieux à faire que de gagner mon lit.
Un moment après, je me trouvais inséré dans ce double matelas de plume dont les allemands font leur coucher, — une taie d'oreiller sous les reins et une montagne sur l'estomac.
Une légère fièvre, due à l'humidité qui m'avait pénétré pendant la route, m'occasionna vers le matin des rêves assez bizarres.
Madame Hauptmann entrait dans ma chambre, ef s'asseyant au pied de mon lit^ me reprochait en termes piquants do m'être laissé tantôt prendre aux apparences et d'avoir manqué de courtoisie à son égard : — Oh ! disait-elle en levant les yeux au ciel, les Français d'autrefois étaient bien plus aimables ! Là dessus commençait une série de récits et de ta-
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bleaux où triomphait à mon désavantage la galanterie des vainqueurs de Bautzen. Madame Ilauptmann elle-même se transfigurait à mesure qn'elle parlait : l'aubergiste ridée avait diy)aru ; je n'avais plus devant les yeux qu'une jeune fille fraîche, blanche, aux chairs fermes, pareille à celles que j'avais tant de fois suivies à Hambourg, au Neuenvall et sur les remparts. Ses cheveux blonds s'échappaient de dessous son calot et dévalaient en gigolant jusqu'à sa ceinture ; ses épaules sortaient du corsage, et sa gorge repoussait le traditionnel fichu rouge noué à son cou. Et cependant c'était bien elle : comment avais-je pu m'y laisser tromper ? me punirait-elle de ma méprise? Ses lèvres pleines de sang vif, s'entrouvrant pour laisser voir deux rangées de dents appétissantes, n'annonçaient pas une âme inexorable...
L'influence de ce rêve absurde, vingt fois interrompu, vingt fois repris, eût pu me jeter le lendemain dans une confusion singulière, lorsqu'étanl descendu dans la salle, pour déjeuner, j'y trouvai pour me servir , au lieu de madame Hauptmann, une grande et belle fille, toute semblable à elle, mais tellement semblable, que je pus douter un instant si la seule différence qui me frappait n'était pas produite par le changement de jour et de lumière, ou si même elle n'était pas l'effet d'une disposition particulière. Mêmes yeux, même taille, mêmes traits, même regard, même attitude, même
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geste : c'était enfin madame Hauptmann elle-même, mais madame Hautpmann rajeunie, madame Haupt mann sans plis au front, plus fraîche de teint, plus légère de mouvements, plus rebondie d'épaules ot de corsage.
Je n'eus pas besoin de me frotter les yeux pour découvrir la cause de ce phénomène. — Ce n'était pas madame Hauptmann, c'était sa fille, Johanna, dont le doux nom, défiguré par l'accent teutonique, prenait dans la bouche de sa mère une sonorité terrible.
La bonne Johanna me servait avec cet empressement que mettent aux soins domestiques ces filles du Nord, plus habituées à gagner des maris par la réputation de bonnes ménagères qu'avec des écus.
Il me sembla que l'occasion était toute trouvée de mettre à profit les enseignements du rêve et de restaurer l'antique galanterie française.
Malheureusement entre Johanna et moi la conversation no pouvait aller loin. Elevée à la campagne elle parlait une sorte d'allemand particulier, primitif ou corrompu, appelé p/a^a//emand (plat-deutsch). Quant à moi dont l'éducation s'était faite dans les livres, je parlais l'allemand à peu près comme on parle français à Frédéricksdorf. — A chacune de mes questions, la pauvTC enfant répondait par des sourires accompagnés de petites exclamations fort gentilles.
En ce moment madame Hauptmann apparut. Elle s'avança préalablement en appelant à haute voix le