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L'AUBERGE

nom de sa lillc : Johanna ! qu'elle prononçait J«'harannahâh !

J'étais on trop bon chemin pour m'arrèler : j'avais résolu cette fois de rompre la glace. Madame Hauptmann d'ailleurs parlait allemand comme une saxonne.

Afin de pénétrer de plain-picd dans Tintimité, j'exposai à ces dames comment j'étais parti de Paris pour visiter l'Allemagne, comme quoi je me rendais à Berlin pour y suivre la clinique du fameux chirurgien Dielïenbach : je leur parlai aussi de mon séjour de six semaines à Hambourg, des sept clochers, du carillon, de Juugfornstieg, de mon oncle fabricant de cigares au Ganzemarkt, etc., sans négliger de témoigner mon admiration passionnée pour le beau sexe allemand.

Madame Hauptmann m'écoutail gravement, droitu sur ses pieds et le poing sur la hanche. A chacune de mes allégations, elle acquiesçait par un ach! fortement accentué.

En arrière, à deux pas d'elle, Johanna levait à chaque exclamation les yeux sur sa mère et, dès que je reprenais la parole, m'observait sournoisement, comme étonnée et piquée d'entendre un homme parler si longtemps, contrairement à l'usage de ses compatriotes. J'avais en dernier lieu fait part à mes hôtesses de mon projet de séjourner une huitaine dans l'auberge, afin de prendre un peu l'air de la

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campagne avant que de m'aller enfermer dans Thàpital de Berlin.

Malheureusement le temps ne changea rien ce jour-là à son programme de la veille et le continua ^ra^s modifications pendant toute la semaine : pluie le matin dès six heures; pluie jusqu'au coucher du soleil. Celte circonstance, en me contraignant à garder la maison tout le jour, hâta singulièrement la familiarité.

Accoté au poêle de la cuisine, fumant la provision de kanaster que mon oncle m'avait donnée au départ, je parlais à madame Hauptmann de son beau temps, de la campagne de 1812, de Davoust et du blocus dont j'avais vu les principales scènes reproduites en une série de petits tableaux au Stint-Fankt. A son tour elle me racontait que l'hiver avait été cette année-là si rude, que les soldats français étaient obligés de faire fondre à grand feu sur les places les tonnes de vin qu'ils dérobaient chez les paysans ; comment son premier amoureux s'était laissé voler, elle étant à son bras, ses sabots par un sergent de voltigeurs, événement qui l'avait fait passer subitement du mépris du volé à l'admiration du voleur. Elle me disait les tours sans nombre joués à ses jeunes compagnes par nos sous-officiers , les ruses imaginées par les paysans pour soustraire leurs provisions au pillage, les calembourgs surprenants auxquels donnaient lieu les prononciations différentes des deux peuples, et surtout l'anecdote

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auUieiitique du cheval Nickel, dout un maleutendu de ce genre avait fait donner le nom à un pain particulier, qui l'a conservé jusqu'aujourd'hui surjes cartes de tous les restaurants d'Allemagne (1. D'autrefois je la faisais rire en l'initiant à la vie des étudiants parisiens ; je lui déroulais la chronique amoureuse des écoles. Là l'amour- propre national et l'esprit de corps ôtaient à mon imagination tout scrupule : c'étaient des duchesses faisant arrêter leur équigage à la porto d'une église pour aller balayer de leurs mains la mansarde d'un étudiant en droit; des carabins tombant par la cheminée dans le boudoir d'une marquise, etc.

Nous étions, comme on le voit, les meilleurs amis du monde. Johanna, elle-même, s'était tout à fait humanisée, et me traitait à peu près comme un frère. Je n'omettais jamais chaque matin, à notre première rencontre, de l'apostropher par ces vers de la Jeanne d'Arc de Schiller ; Ah! schœne Johanna! Ah! belle Jeanne! etc.

Cette attaque ne manquait jamais son effet et mettait aussitôt en gaîté, gaîté bruyante, la mère et la fille.

(V) Il s'affit d'un ravuIi(M' fie l'année française, qui ne put jamais s'accoutumer au pain noir dont se nourrissent les paysans allemands 5 toutes les fois qu'on lui présentait de ce pain , il le dot.nait à son cheval, en disant : c'est bon pour Mckel ! — De JH le nom de Pvm pur Mckel.

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J'avais lini par obtenir de Johanna^ le soir, sans trop de prières, qu'elle me répétât cette chanson que je l'avais prise un jour à chanter entre ses dents, et où l'idéal allemand cherche si curieusement à se naturaliser espagnol : ^'ach Sevilla! nach Setilla! ...

« A Seville, à Seville il y a une petite maison ; dans cette maison une petite cuisine ; dans cette cuisine il y a un gros poêle ; et, près de ce gros poêle ma bien-aimée est assise. »

Ce poêle allemand transporté dans une cuisine andalouse me paraissait d'une bizarrerie charmante

Cependant le temps passait : les huit jours convenus entre mes compagnons de route et moi étaient expirés. Nulle apparence que le ciel pût changer; il fallait donc partir et me rendre là où j'étais attendu.

Je songeais à cela un soir, comme je faisais en fumant le tour de l'auberge entre deux ondées. J'en vins à me demander comment depuis trois jours que j'arrêtais à part moi mon départ, je ne m'étais pas encore décidé à l'annoncer ?

Etait-ce simplement la paresse de rompre une l«abitudc, ou bien avais-je sans m'en douter pris de l'attachement pour cette maison et pour ce ménage de deux femmes rustiques?

Évidemment non.

Etait ce alors la crainte d'affliger mes hôtesses en prenant congé d'elles ? Mais dès le jour de mon arri-

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Tée n'avais-jo pas 0x6 le terme de mon séjour ? Ce terme même étant passé, en quoi l'annonce de notre réparation pourrait-elle les surprendre?

En réfléchissant, je compris que celte résolution n'était ni aussi simple, ni aussi facile à prendre que j'affectais do le penser. Je découvrais au fond de ma pensée une hésitation dont je ne me souciais pas d'approfondir la cause. Ce n'était qu'une raison de plus de me hâter. Je regagnai donc la maison et m'acheminai vers la cuisine, lentement, l'oreille basse, mécontent comme on l'est d'un tort qu'on ne veut pas s'avouer.

Madame Hauptmann était seule et tricotait à la <larté d'une chandelle.

J'allai m'asseoir à ma place habituelle, et je continuai de fumer en me boudant moi-même.

Je devais faire une assez sotte contenance.

Par un hasard que je n'aurais pas attendu, madame Hauptmann vint au-devant de ma déclaration.

— Eh bien, quoi? me dit-elle, me lançant des regards de côté sans quitter son ouvrage, — vous pensez à nous quitter? — Cela est bien pressé, vraiment, de vous remettre sur les routes ! Restez donc chez nous : vous y serez bien soigné, — bip» aime. — Qu'allez-vous faire à Berlin? Encore vous casser la tête ! N'en savez-vous pas assez long?

— Faut-il que je vous dise une chose? reprilelleen faisant un mouvement vers moi pour poser su

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niaiu sur mou bras. — Eh bien, restez chez nous/. . et vous y serez chez vous quand vous voudrez. — Oui, la maison, et une bonne fille par dessus le marché.

J'eus besoin de me répéter mentalement la phrase pour être sûr de ne pas m'étre trompé. Après quoi je partis du plus bol éclat de rire qui fût jamais sorti de mon gosier.

Je m'en repentis presque aussitôt. L'air d'étonnement profond et même d'indignation qui se peignit sur le visage de madame Hauptmann me fit comprendre que je venais de commettre une impertinence, peut-être même une méchanceté.

Evidemment la proposition avait été faite de bonne foi et même avec une certaine générosité. La bonne aubergiste n'avait vu en moi qu'un pauvre studiens fuyant son pa^'s, voyageant à peu de frais avec une mince valise, et se logeant dans les auberges de paysans : elle m'offrait sa maison et sa fille et se croyait en toute sincérité ma bienfaitrice.

Mais l'idée du fils de ma mère, transformé en cabarclier et tenant l'étrier à des maquignons, avait tout d'abord paralysé mon jugement.

Je balbutiai par forme d'excuse quelques phrases banales. Je crois que je parlai d'une fiancée imaginaire qui m'attendait dans ma patrie.

Et, après avoir annoncé mon départ pour le len-

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demain au malin, je mv relirai dans ma chambre, moitié confus, moilié gai.

Le lendemain, à l'heure dite, mon pelit cheval se trouvait tout sellé et bridé devant la porte.

Du même air grave et digne qu'elle avait, huit jours auparavant, décroché et emporté ma valise, madame ITauplmann la rapporta et l'assujétit sur la .selle.

Puis, me tendant la main, elle me souhaita, suivant l'usage allemand, un bon voyage.

En passant devant la tunêtre do la cuisine, j'aperçus JohanDa assiseet courbée sur son ouvrage. Elle ne me regarda pas ; mais la seule pensée qu'elle eilt pu le faire me remua le cœur jusqu'au fond.

Je mis aussitôt mon cheval au trot et je m'en allai tout d'une Iraite jusqu'à Lauenbourg, ou je devais reprendre la poste.

Plus d'une fois pendant le voyage je ressougeai à la proposition de mon InMesse, tantôt pour en rire, tantôt, ma foi, pour en pleurer presque d'attendrissement.

' Le soir de mon arrivée à Berlin, j'eus le courage de m'en égayer avec mes commensaux.

Cependant, aux heures de découragement et de lassitude, je me suis plu quelquefois à évoquer le souvenir de celte hospitalité si franche et si cordiale.

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Je me revoyais assis sur le banc de pierre où souvent jV'lais venu fumer ma pipe à l'heure du couchant; j'entendais par la porte ouverte le bruit des casseroles et des marmites manœuvrées par madame Hauptmann; Johanna mettait le couvert en chantant sa chanson.

LES PR0MES8E8 DE TIMdTHEE

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