‹ La double vie; nouvellesChapitre 1 sur 15 · A MON AMI J. EDOUARD GARDET · texte numérisé non relu

A MON AMI J. EDOUARD GARDET

ànaem éilvB de l'école des chartes

Mon cher ami, ee petit livre ne pouvait être dédié qu'à votuf. Non pas qu'il vaille mieux qu*un autre, loin de là! mais parte -^ùe pour vous du moins, et pour vous seul, il aura une valeur et un intérêt positifs : la valeur, f intérêt du souvenir. Parmi ces pages, en effet, il en est peu' ^m ne soient une date de noire commune jeunesse. C'est donc tout naturellement, et en quelque sorte par un sentiment de justice, que f inscris ici votre nom.

Qu'il y soit comme le témoignage d'une amitié déjà ancienne, jamais troublée.

Aoùtisn

Pendant assez longtemps je m'étais fait fête de mettre une préface en tète de ce volume.

Non pas pour en démontrer Texcellence, je sais tout ce qa'il y oianque ; mais parce que, dans ce temps de Revues etde Journaux, et par le féodalisme régnant des Rédacteurs en chef et dee Directeurs-gérants, l'occasion est devenue assez rare de dire nettement et complètement sa pensée, pour qu'on n'hésite pas devant le ridicule qu'il peut y avoir à écrire ce mot pompeux de Préface en tète d'un livre d'aussi peu d'importance que celui-ci.

J'irai même plus loin, et je dirai, parce que cela est vrai , que si j'ai quelquefois caressé l'idée de cette publication, c'était beaucoup moins pour le plaisir de réimpnnier ces Nouvelles, dont je n'attends pas grande gldre, que dans l'espoir d'exprimer librement et franchement quelques vérités qu'on n^écrit pas assez, quoique chacun les dise, et que je n'ai pu exprimer ailleurs.

GerC^ si jamais il y eut une génération littéraire privilégiée, c'a été la génération de 4830. Applaudissements des femmes , amitié des princes, elle a eu tout ; mais surtout, et c'est ce que je lui envie plus que tout le reste, elle n'a pas eu la Revue ni le Journal : elle a eu le Li\Te; et le livre, c'est la liberté. Le libraire est pour l'ordinaire un homme modeste et clément qui corrige vos fautes d'orthographe et vos fautes de langue, quand vous avez le malheur d'en faire ; mais qui , pourvu que vous ne lui donniez pas affaire avec le parquet, vous laisse libéralement et respectueusement la responsabilité de votre pensée.

Le rédacteur en chef, un éditeur aussi pourtant et qui n'est pas toujours beaucoup plus lettré que le premier, est beaucoup moins modeste et beaucoup moins accon)modant. Il ne se contente pas de veiller au grain judiciaire et de conjurer le danger du côté de la syntaxe; ii veut que vous pensiez comme lui, pas plus que lui et pas autrement que lui. Il ne vous demande pas seulement de la littérature, ou même de bonne littérature ; il faut eccore que cette littérature, roman, critique, histoire, poésie même (ce qui est plus fort), soit conçue dans un certain esprit et suivant une certaine esthétique, dont lui seul a le secret qu'il ne livre qu'à petites doses, et selon les cas, pour les besoins de la cause ^ comme on dit au Palais. L'esprit de la Bévue, les intérêts de la Revue, le public de la Revue, la nature du recueil, les doctrines de la /tefu» (ou du Journal) sont autant de lettres de cachet qui peuvent envoyer un auteur ou un manuscrit à la Bastille. Hëurpiix encore quand ce journal, ou cette Revue, ou kurs directeurs , ont un programme, un idéal déterminé f^t sajâiâsablel On se le tient pour dit, on l'accepte, ou CQ s en va. Un directeur (de Revue ou de Journal) qui

tient 8a porte ouverte ou fermée au nom d*un principe , qui voua dit : je suis républicain ou je suis monarchiste, classique ou romantique , catholique ou voitairien , publiciste pour les petites filles ou pour les savants, est encore un être raisonnable. Il a une caisse , ii est chez hii : c'est à prendre ou* à laisser. Mais ce rédacteur en chef, 00 ce directeur, eet un personnage idéal et utopique. Combien le personnage réel et vivant est éloigné de cette simplicité! Son esthétique, comme sa morale, est un composé hybride et dédalien d'une foule de petites nuances qu'il vous faut deviner ou connaître par lambeaux et à vos dépens. Le parquet de son cabinet est comme le plancher d'un théâtre de féeries percé de trappes invisibles ; vous avez poussé tel ressort, paf 1 vous êtes abhné I

Le rédacteur en chef est impartial : il n'exclut personne, il ne proscrit aucune idée, il ne patronne aucun système. Il accueille tout le monde à bras ouverts 1 Vous voilà accueilli : votre manuscrit est imprimé. Vous vous croyez en règle pour n'avoir contrevenu ni aux lois, ni aux bonnes mœurs ; pour n'avoir violé ni le bon sens^ ni ta grammaire ; pour n'avoir attaqué ni les autorités constituées, ni aucun des cultes autorisés par l'Etat. Mais c'est ici que se tendent tout à coup les mille petits ressorts dont je parlais tout à Theure. Et d'abord tout rédacteuf en chef est double : c'est à la fois un industriel et un professeur de littérature, sans qu'il soit possible de savoir où l'un finit, où l'autre commence. Non, il ne suffît point de n'avoir pas compromis les intérêts du propriétaire en vous conformant à la législation et aux convenances. Il faut encore n'avoir effleuré ni du coude, ni du bout du doigt même, une multitude de petits engins au milieu desquels vovB avez passé sans les voir, et qu'un long exercice,

joint à une perpétuelle prudence, peut seul vous apprendra à respecter. Au bout d*une heure de consultation, le rédacteur en chef vous apparaît tel qu'un Ponchartrain compliqué d'un Vaugelas et d'une femme à vapeurs. Vous n'avez plus devant les yeux l'bonune bénin et hospitalier des premiers jours ; c'est un despote doublé d'un lettré, un Richelieu , auteur d'une Mirame , qui aipimente contre voos avec une compagnie d'arbalétriers dans son antichambre. — Votre héros est blond ; pourquoi n'estril pas brun? Votre sujet est rond ; pourquoi pas carré? Vous avez développé outre mesure tel passage qui eût gagné à être résumé! — En vain objecte^vous que l'économie entière de l'ouvrage en eût été bouleve>rsée ; que ces développements nécessaires, indispensables, sont précédés ou suivis d'un résumé suffisamment long qui vous semble bien à sa place. — Eh bien î c'est précisément ce que vous avez éoourté (non pas résumé!) qu'il eût fallu étendre et étudier en détail; il y avait là une idée charmante, un motif heureux que vous n*avez pas su apercevoir et qui eût gagné à être développé I — D*ailleurs la catastrophe est brusquée; il fallait la faire prévoir progressivement dans les chapitres précédents ; à moins que, vice versâ^ vous n'ayez laissé deviner le dénouement dès les premières pages, ce qui ôte tpute surprise au lecteur et gâte l'effet final. — Et puis ètesvous bien sûr que telle expression soit française? l'avezvous rencontrée dans les classiques? — Je Tai lue dans Bossuet. — Oh! Bossuet! C'est un orateur, Bossuet, et l'on sait ce qu'ils se permettent I — Je l'ai vue dans Corneille. — Oh! Corneille!... la correction de Corneille!.- Mais Tavez-vous trouvée dans madame de Sévigné? — J^ crois que oui. — Dans quelle lettre? — Dans telle, à Coulanges. — Oh ! précisément, c'est une des moins estimées.

Ainsi donc, abrégez ce qui est développé, développez ce qui est abrégé ; changez le sexe des personnages; mettez le commencement à la fin et la fin au commencement I — Je demande s'il est un romancier assez fort ou assez lâche pour supporter un pareil régime?

fitee-vous poète? On vous fera observer que le cinqmème vers de la troisième strophe est un peu dur et qo*il conviendrait de Tadoucir; on vous demandera — dans votre intérêt ! — la suppression de certains mots un peu risqués, de certaines images un peu violentes; on vous priera de remanier tel passage — inégal; de retrancher les trois premières strophes et les trois dernières, en vous garantissant que le caractère général de la pièce y gagnera ! J'ai entendu, dans un bureau d'imprimerie, le dialogue suivant entre le directeur d'un recueil des plus accrédités, comme on dit, et un poète célèbre : — Ne trouvez-vous pas, monsieur, que ce vers est un peu faible? — Oui, monsieur, répondait le poète en se mordant la lèvre ; et le vers suivant aussi est faible, mais ils sont là pour amener celui d'après, qui n'est pas faible du tout. — Je ne dis pas non, monsieur ; mais il vaudrait bien mieux qu'ij^ dissent tous les trois d'égale force. — Non, monsieur, répondait le poète, en colère cette fois; car alors où serait la gradation? C'est un art, monsieur, un art que j'ai mis vingt ans à apprendre, et... — il n'osa pas ajouter : dont vous ne savez pas le premier mot. Et cependant qu'aurait répliqué à cela l'autocrate? 0 poète, sois inspiré, sois savant du nombre et de la rime ; consume de nombreuses années et de longues heures à t'approprier le vocabulaire et à assouplir ta pensée ; aie de l'imagination, aie de l'esprit, de la verve, du génie, voilà où il en faudra venir, voilà par quelle école il te faudra finalement

passer! Et maintenant, je le demande, quelle flamme, quelle étoile, quel soleil ne sortira lumignon de dessous cet éteignoir?

Enfin, ètes-YOus critique? oh! alors c'est l^ien pis! Le romancier, le poète peuvent à la rigueur reprendre leur poëme ou leur roman, les porter plus loin ou attendre des temps meilleurs. Mais le critique qui travaille à l'heure, pour ôtre lu à un moment précis, le critique qui vit sur l'actualité, celui-là ne peut reprendre son manuscrit que pour le détruire. U faut qu'il parle à son moment, en son lieu, ou qu'il se taise. C'est donc sur lui que pleuvent les exigences et que la brutalité peut s'exercer en toute sécurité. — A-t^il parlé en mal ou en bien de tel ou de tel personnage? En a-t-il parlé trop ou pas assez? a-t-il négligé de rappeler que la Revue a toujours défendu tel ou tel principe ? A-tril omis de faire telle ou telle allusion, de servir telle ou telle doctrine ? — Â côté du rédacteur en chef féroce, il y a le rédacteur en chef honnête, pudibond et scrupuleux. Il ne veut pas qu'on loue ses rédacteurs dans son propre journal, cela donnerait à penser; il ne veut pas que l'on maltraite dans son journal les écrivains qui n'écrivent point chez lui, cela ferait jaser : — Vous ^vez eu le malheur de louer M. X...; mais on Mit que vous êtes son ami ; vous ôtes suspect, l'éloge ne passera pas! En vain protestez-vous que vous avez été sincère, que l'amitié d'X... et de vous est bien plutôt une sympathie d'idées, qu'une sympa Aiie de personnes; vous alléguez d'ailleurs que votre amitié pour X... n'est pas phis connue du public, et l'est même beaucoup moins, que la haine de l'épicier du coin pour l'épicier d'en face. — Vous êtes suspect 1 l'éloge ne passera pas ! Et vous voiià désormais dans l'aimable alternative de cesser toute parti-

cipation au journal, ou de ne vous lier pour la vie qu*avec des imbéciles. — Et maintenant, 6 critique, efforce-toi de garder la dignité de ton ministère et l'indépendance de tes jugements 1

Ne croyez pas que j'ampUQe : j'abrège au contraire considérablement J'ai des amis (bêlas I) pleins de talent et que la nécessité, sans parler d'autres engagements, rive à cette dure besogne de plaire sans cesse à ces Shahababams. Je connais leurs souiTrances sans cesse renaissantes et, rien que de leurs confidences, je pourrais remplir tout un volume. Oui , sans cesse renaissantes ; car c'est là le plus beau : peutrétre croi riez-vous à quelque initiation, à quelque épreuve maçonnique, laquelle une fois subie, l'écrivain dûment émancipé, rentre dans le libre exercice de sa pensée ? point du tout. Aujourd'hui comme bier, demain comme aujourd'hui^ à la vingtième fois comme à la première et à la centième encore, il subira dans toute leur rigueur, pour un root, pour une virgule, ces exactions et ce martyre. Il ne traversera ce buisson d'épines qu'en y laissant des toisons de rimes et des lambeaux de prose, à moins que lié et relié, exténué par la discussion ou pris par la famine, il se résigne à ne plus rien faire que remplir des programmes et exécuter des plans. Il en est qui à ce métier sont devenus fous, fous furieux et qui n'attendent plus qu'un cabanon à Bioètre. — Dernièrement un de ces amis dont je parlais tout-àrl'beure entrait chez moi, pleurant de rage, avec les épreuves d'un roman dont on le priait de changer le dénouement, pour l'accommoder favorablement à la politique d'un ministère étranger! Que dire après cela?

Peutrètre demanderez-vous où cet homme prend tant d'assurance et de présomption? Et, de fait, pour pratiquer

sérieusement ce contrôle universel sur la poéâe, le roman, la critique, Thistoire, Tarchéologie, etc., etc., il faut en vérité se croire un second Pic de la Mirandole. Mais c'est à cette question qu*on verrait le Rédacteur en chef redresser la tète et se carrer dans toute son ampleur I Ses narines se gonflent et un sourire où Tironie tempère la superbe s'épanouit sur ses lèvres :

« — Il est vrai, dit-il, je ne suis ni romancier, ni poète, ni critique, ni historien, ni savant. Je suis plus : je suis le Générateur de tous les talents et de toutes les sciences. Je n'ai jamais fait un vers, ni écrit une ligne, mais j'ai fait mieux : j'ai fait les meilleurs romanciers, les meilleurs poètes, les seuls critiques de ce temps-ci. Je suis l'indignation quisoufQe la verve desJuvénals, et en même temps le modérateur qui la règle. C'est à moi que Y a apporté ses premiers vers et je lui en ai supprimé la moitié ; il est vrai qu'il a eu Tinsolence de les rétablir plus tard dans le volume, mais qui est-ce qui lit les volumes? Osez me résister : vous connaissez Z (un imbécile presque toujours) et son dernier roman, qui a été son plus grand succès (dans les pensionnats de demoiselles)? Eh bien il Ta refait quatre fois — POUR MOI ! — d'un bout à l'autre.

» Ainsi venez à moi I je vous prodiguerai les conseils de MON expérience. Je vous élèverai, je vous conigerai, je vous formerai, je vous ferai 1 Confiez-moi vos vers et votre prose : je vous en jetterai par terre la bonne moitié et d^fïS les commencements cela vous fera peut-être quelque eflet. Mais à la longue vous vous y habituerez et en moins de quelques années vous serez tout -étonné de vous trouver si souple et si parfait. Vous ne serez plus Thorome que vous êtes aujourd'hui : vous aurez dépouillé vos audaces, vos préjugés, votre vaine indépendance. Mais au

résamé vous serez un auteur classé et vous aurez Thonneur d'être un des écrivains accrédités de la Revue du Zodiaque! »

Ah ! oui, tnen heureuse la génération de 4830, qui a pu se développer en liberté sous le contrôle paterne du libraire!

Imaginez telle que vous voudrez des premières œuvres deB écrivains de cette époque présentée à Tune de nos Revues actuelles et dans les conditions qui les régissent ! Et cependant n'est-ce pas dans leurs exagérations même qu'ils ont appris l'art et qu'ils ont acquis cette certitude qui les a fait rester grands écrivains, en dépit des Revues et des feuilletons que le malheur des temps les a obligés de traverser plus tard?

Ceci doit être porté au compte de la génération actuelle, qu'elle n'a pas eu sa libre floraison. De bonne heure il lui a fallu se résoudre à monter l'escalier d'autrui, et marcher dans des souliers qui n'étaient pas faits pour ses pieds. De là sans doute ces tiraillements d'idées, ces divergences, ce défautapparent de conviction qu'oq lui reproche de tous côtés si facilement.

On a beau jeu à nous jeter sans cesse à la tête la Pléiade de 4830. On nous crie qu'il n'y a plus d'écoles; que nous ne savons ni où nous allons, ni d'où nous venons; que nous ne procédons de personne ni d'aucun principe ; qu'il n'y a plus d'unité ni dans les volontés, ni dans les idées. Cela est vrai : les écoles aujourd'hui s'appellent la Revue jaune, la Revue rose, la Revue verte et la Revue saumon. Les maîtres d'école sans brevets ont pris la place des chefs d'école. Je le dis avec conviction, si ce despotisme de la Revue et du Journal, si ce féodalisme des Directeurs et des Rédacteurs en chef doit durer quelques années encore,

c*en est fait de la littérature dhi xix« siècle. Noos aurons une littérature disciplinée et hiérarchisée par comptoirs et par rayons comme un magasin de nouveautés, mais nous n'aurons plus ni originalité, ni vertu. Ce qui le prouve, c'est que le petit nombre d'ouvrages, poésie ou roman, qui ont véritablement fait sensation dans le public depuis quelque temps, lui sont généralement arrivés par la voie directe de la librairie. Ce qui le prouve encore, c'est la répugnance instinctive que les talents vraiment originaux et vivaces de ce temps-ci éprouvent pour ces pagodes où l'on ne peut pénétrer qu'après s'être purifié dans l'écritoire d'un Brahmine.

Si la littérature se meurt,'si la littérature est morte, comme on affecte de le dire (comme au surplus on le disait en 4820, à la veille du mouvement romantique], ce n'est ni la faute du public, ni la faute de ceux qui travaillent pour lui.

Le public ne demande pas mieux que de faire des succès, parce qu'il veut jouir ; et je ne vois pas que dans la multitude, plus grande que jamais, d'écrivains qui travsullenl à lui donner des jouissances, il y ait pénurie de talents ou manque d'activité. Jamais la masse écrivante n'a été ni plus laborieuse, ni plus vaillante. Il y aurait de quoi dépasser la liste de Don Juan, si l'on voulait citer tous les noms qui dans le roman, dans la nouvelle, dans la poésie, dans la critique, dans l'histoire, dans l'érudition, s'efforcent journellement de percer la croûte de l'indifférence publique. Mais que demander à des esprits lassés par la discussion, épuisés de redites, et qui dans leurs œuvres même ont peine à se reconnaître? Malheur à celui qui n'a pas soigneusement conservé son manuscrit primitif! Après quelques années il ne retrouvera plus dans son ouvrage ni sa pensée, ni

la forme de sa pensée. Et c'est ce qui m'arrive aujourd'hui à moÎHnëine en relisant ces malheureux contes que je consens à trouver détestables, mais qui peut-être ne seraient que manvais si le pouce du grand sacrificateur n'y avait passé.

Voilà pourquoi, le moment tant souhaité étant yenu de dire librement ce que je crois sur mon temps et sur l'avenir, je ne le ferai pas.

Et à quoi bon? Est-ce le temps de faire des manifestes? Et au nom de qui ? et pourquoi ?

Je l'ai dit , il n'y a plus d'écoles : et non seulement il s'y a plus d'écoles, plus d'unité dans les volontés ni dans les idées, mais à peine trouverait- on aujourd'hui deux écrivains assez d'accord sur un seul point pour signer une déclaration commune. Parler en mon nom ? Mais est-ce la peine ! Et d'ailleurs, malgré mes protestations répétées et que je répéterai encore si besoin est, il ne manquerait pas d*esprits charitables pour dire que je fais une poétique à mon usage, et que j'attache à ma faible personne assez d'importance pour l'envelopper dans un mouvement quelconque.

Dernièrement , à propos de je ne sais plus quel article, on m'a fiiit l'honneur de me dire que j'étais d'une coterie. Âh ! plût à Dieu ! Plût à Dieu que l'amour de l'art fût actadlement assez vivace pour créer de ces amitiés vigoureuses qui, du moins, témoignent d'une forte organisation de la vie littéraire. Certes nous avons eu tort de nous tant moquer des cénacles et des drapeaux tenus d'une main ferme. Les alliances d'esprits prouvent au moins que c'est sur le terrain de l'esprit qu'est la guerre, et qu'avant tout l'esprit est compté pour quelque chose. Qu'esta», en définitive, qu'une coterie, si ce n'est l'association d'esprits qui se ressemblent et qui , sentant chez chacun

d'entr'eux une parcelle de la même vérité, se réunissent pour se compléter et pour avoir raison ensemble ? Or, je le demande, est-il plus triste sire que celui qui dans tout son temps n*a pu se trouver en parenté d'idées avec personne ; qui n'éveille, qui n'éprouve aucune sympathie intellectuelle ? Ses idées sont donc bien sottes pour que nul n'en veuille accepter la solidarité? En vain me répétera-l-on que les coteries sont le pavois des médiocrités ; que les grands esprits marchent seuls, etc., etc. Faux! Êiux ! archifaux ! Le grand homme est sa coterie à luimême, à la bonne heure ; mais il n'y a pas de coterie qui n'ait eu son grand homme, et l'on peut affirmer que toutes les coteries, je parle de celles qui ont vécu, ont été produites par l'atmosphère qui se dégage d'une grande pensée. Que deux ou trois imbéciles se réunissent pour décréter entr'eux que

Nul n'aura de l'esprit hors eux et leurs amis,

leur association ne durera pas huit jours par ce temps de journalisme et de vie privée peu respectée. On sait surabondamment aujourd'hui que l'Hôtel de Rambouillet qui fut bien effectivement une coterie, n a jamais été le modèle ni le sujet des Femmes savantes. En créant Philaminthe et Vadius et Trissotin, Molière ne songeait pas mêmeaui samedis de mademoiselle de Scudéry, personne fort estimée et fort respectée de son temps, et qui recevait chez elle des gens du premier mérite et de la plus grande naissance. Il pensait à de certains pédants, à de certains sots impuissants, qui n'auraient pas été ce qu'ils étaient si leurs noms fussent parvenus jusqu'à nous.

Coterie donc! coterie soiti Petite église encore, si l'on

veut. Je m*estimerais très-heureux, et je serais trèa-fier, d'être le dernier dans l'une ou dans l'autre. Quant à ceujL qui mejettentlemot comme une injure, ils ne sauront jamais quel plaisir ils me font. De telles accusations prouvent en effet deux choses fort divertissantes : d*abord la sotUse de ceux qui les portent, et ensuite le chagrin et le dépit que causent aux êtres hargneux et solitaires les amitiés des boos esprits.

Cartes il serait bien doux, au tiers de la vie, de pouvoir décupler ses forces en s*unissant à ceux qui vous res* semblent et se placer dans un milieu chaud comme un nid où la sympathie serait un encouragement incessant. Je me rappelle ce conseil que Michelet nous donnait à son cours : — N'éparpillez pas votre volonté ; vivez avec vos semblables; n'essayez pas d'ôtre à la fois savants « artistes, philosophes et hommes du monde; de vivre en même temps avec les esprits laborieux et avec les esprits frivoles. Si c'est aux lettres que vous vous donnez, donnez leur votre vie tout entière ; tirez-en vos plaisirs comme vos l^tbeurs, vos distractions comme vos pensées sérieuses. — Telle était sa répoiœ aux jeunes désespérés d'alors, qui se plaignaient de ne savoir où se prendre et répondaient à ce premier conseil : voulez ! qu'ils ne savaient comment vouloir. — La volonté, vous l'avez, leur disait-il ; mais vous la dépensez mal ; sachez la concentrer.

Combien ce conseil , si excellent pour la pratique de la vie, serait profitable dans le conunerce des idées ! Qiie de temps n'économiserait-on pas en supprimant dans la vie ialime et journalière les contradictions, les heurts, les discussions inutiles, la réserve de commande ! Vivre avec les hommes de sa profession est salutaire sans doute ; mais choisir parmi ceux-là ses parents d'idées et de principes,

se développer dans les autres, 8*édairer par eux, quel profit et quelle douceur I

De telles aggrégalions sont impossibles aujourd'hui sans doute ; et cela pour plusieurs raisons. J'ai dit la principale , le déplacement du lien, transporté de Vordre des idées dans le milieu des intérêts étrangers. Comment, alors que les écrivains ne sont plus réunis par la sympathie intellectuelle, mais par l'arbitraire d'un régisseur, e^rer ou craindre des camaraderies? Il y a d'autres raisons encore. J'en indiquerai une seulement, des plus graves selon moi, ne voulant pas quitter ce libre papier sans avoir exprimé au moins une idée^itile. Je veux parler de l'adultère de la littérature avec des idées d'un autre ordre. Qu'est-ce qui a fait la force de la génération de 4830, si ce n'est d'avoir mis la littérature au-dessus de tout et avant tout? On s'est moqué de la doctrine de l'Art pour l'Art, sans prendre garde qu'elle avait tout sauvé. N'était-ce pas l'art, en effet, qu'il s'agissait surtout de régénérer alors? Après la littérature flasque, la poésie amorphe et fluente de la fin du XVIII* siècle, n'était-ce pas en ravivant la foi me qu'on pouvait redonner du relief à la pensée ? M. Viennet fait les vers comme Voltaire, il s'en vante et il a raison. Mais, je le demande, y a-t-il plus d'idées dans les vers sans nombre et sans rimes de M. Viennet que dans les odes les plus rhythmiques, les plus plastiques^ si vous voulez, de Ronsard ? Croyez-vous donc qu'il n'y ait pas d'autre différence entre François Desportes et Parny, par exemple, qu'une forme plus travaillée* et un outil plus parfait? Et ne voyez-vous pas qu'un poète qui a plus haute idée de son Art a nécessairement des pensées plus élevées. On va répétant sans cesse : — la formel — mais la pensée? — Comme s'il ne fallait pas penser pour faire de

beaux vers et comme si les imbéciles avaient jamais pu faire de bons poètes l L'antagonisme de la forme et de la pensée en poésie est une invention des cerveaux épais qui trouvent plus facilement un lieu commun de morale que des nouveautés d'expression, et aussi des paresseux qui n'ont pas le courage d*apprendre leur métier. Soyons justes : avant IS30 la littérature se mourait d'ennui; les esprits du public d'alors étaient à l'état d'estomacs fati» gués d'avoir trop longtemps mal digéré les mêmes drogues. Au théâtre toujours les mêmes formules et les mêmes conventions, les mêmes noms et les mêmes costumes : une poésie flasque, énervée, n'atteignantjamaisà la vigueur de la prose; des romans chuchotes, comme des confidences de femme, prenant sous prétexte d'originalité tantôt le style négligé d'un journal, tantôt la forme épistolaire, voilà ce que le xvni« siècle léguait au xix" ; tout cela languis* sant, périssant, se déperdant faute d'une langue précise et de formes arrêtées. L'école romantique comprit cela, et ce sera son étemel honneur. Elle s'escrima avec le vocabulaire, elle remonta jusqu'aux saines traditions de notre littérature et retrouva chez nos vieux auteurs et chez nos vieux poètes du xvi* et du xvii« siècle une langue pittoresque, vive^ imagée, vigoureuse. En même temps elle réveilla la curiosité en offrant aux yeux des spectacles nouveaux. Rome, c'est-à-dire la littérature, était trop dans Rome; elle la fit voyager en Italie, en Allemagne, en Espagne, en Angleterre, dans l'Orient, quelquefois même dans les pays idéals de Shakespeare, de Hofitaiann et do Oozzi.

Et, on ne peut le nier, les Hernani, les Stenio, les Fortunio, les Albertus, les Antony avaient au moins cet avantage considérable d'être plus divertissants que les Hector,

les Omasis et les Blinval de Técole Luce de Lancival — ÀrnauU — Baour-Lormian — * Àncelot — Picard — Colind*Harleville.

L'école romanliqne eut donc tout d'abord ce mérite dont le public doit lui savoir gré, d'avoir ramené un peu de joie et de vie à Thori^on littéraire. Mais surtout elle eut cette vertu, cette bonne foi d'aimer l'art pour lui-même. Elle n'a jamais cru que le roman fût fait pour sauver la société ni qu'une pièce de théâtre pût prétendre d'autres récompenses que les bravos. Elle a eu 2a flamme de VAri, comme l'a dit excellemment l'an passé M. Sainte-Beuve dans un article qui est la meilleure histoire et (pourquoi foutrO que j'emploie ce mot?) la meilleure justification de cette école (4).

Et voilà pourquoi elle est restée une littérature, et pourquoi ce que nous avons aujourd'hui de grands écrivains vraiment dignes de ce nom, date absolument de cette époque. *

Aujourd'hui, vue à distance, la littérature romantique nous apparaît comme un sommet splendide couronné d'une végétation touffue et vivace; en-deçà, une vallée, un trou, et au fond de ce trou Y Ecole du Bon Sens et le Réalisme^ son puîné , la conspiration bourgeoise, la littérature pamphlet de morale, la littérature utile, et qui prenait le mot d'ordre de la bouche des caporaux du centregauche.

Il faut que les honnêtes gens perdent cette illusion que la réaction littéraire de 4840 a été faite pour la défense du bon sens. Ceux même qui l'inaugurèrent avaient trop

(1) Moniteur da 19 octobre 1857, à propos des Poésiei complètes de M. Théodore de BanTÎUe.

d*esprit pour ne pas comprendre qu'âne école du Bon Sens n*est pas plus raisonnable et plus possible en littérature que par exemple une école de la solidité en architecture. 11 faut que l'écrivain ait du bon sens comme il faut que ies monuments soient solides ^ mais un monument qui n'aurait pour lui que la solidité pourrait être indifTéremment une grange, ou même une guérite.

Le mot d*éoole du Bon Sens fut un euphémisme fort spirituellement trouvé pour déguiser à la bourgeoisie sa propre platitude et sa propre barbarie.

L'école romantique s'était flattée d'avoir changé le tempérament de la bourgeoisie française, de lui avoir inculqué le culte du beau et du génie, l'admiration pour Shakespeare et pour Dante, l'intelligence de l'art et -des beaux vers. Toutcequ'il y avaiten France d'esprits ouverts, pénétrants, élevés, cette élite qui est partout l'honneur et le moniteur des sociétés avait compris cet art nouveau, s'y était intéressée et y avait applaudi. Mais le reste, la masse du public, le numéros, le bourgeois en un mot ne l'avait accepté que comme une mode et comme une mode tyrannique. Ihir soumission à la mode, il s'était résigné à l'imitation des grands génies étrangers et aux accents mystiques de la poésie de ïa mort; mais au fond tout cela le troublait et loi faisait peur. En face de cet art savant et énergique il se sentait petit et un peu humilié. Il comprenait d'ailleurs vaguement que tout ce mouvement fait au nom de VArt se faisait contre lui.

C'était lui, ce mari aveugle et ridicule que le même jeune homme amer et ravagé opprimait chaque soir sur la scène aux applaudissements des galeries; c'était lui, l'épouse foible et sans vertu, infidèle à l'époux, traître à l'amant, que l'on traînait échevelée jusque sur la rampe.

aux épithètes de crimioelle et d'adultère ; — c'était lui le (kmsHtutûmnd en bonnet de coton; — c'était lui l'épicier, le garde national que l'on étrillait si régulièrement dans le roman et dans le petit journal.

A la fin l'épicier devenu député, pair de France et grand cordon, prit la mouche et se fâcha.

C'est cette indisposition du bas-public, si fose m'ejciffitner ainsi! que les parrains de l'école du Bon Sens résolurent d'exploiter à leur profit. Os tàtèrent le pouls à ce brave M. Prudhomme; ils diagnostiquèrent un à un ses griefs, et par une transmutation hardie, ils en firent autant de vertus au nom desquelles ils lui tressèrent des couronnes : — Il ne voulait plus d'Antony le bâtard, donc il était généreux ; il ne voulait plus de Chatterton le suicide, donc il était stoïque ; il ne voulait plus de Lucrèce Borgia, l'adultère, donc il était chaste; il ne voulait plus de Joseph Delorme, le poitrinaire, donc il était fortl On lui cria, comme les Esprits de Swedenborg : Oh ! qu'il est sage! Oh ! qu'il est sage ! On lui chanta sur tous les modes les joies du foyer et les douceurs de la propriété champêtre. La plaisanterie fut poussée si loin, qu'un jeune dramatuige, le plus spirituel assurément d'entre ces mystificateurs, osa décerner en plein Théâtre Français l'épithète de Poète à un avocat économe, qui attend pour avoir des enfants que la dot soit placée chez le notaire.

A ce coup M. Prud'homme se reconnut ; il s'admira, battit des mains, et porta l'école du Bon Sens à l'Académie.

L'insurrection romantique avait été faite au nom de l'Art; la réaction de 4840 se fit au nom du Succès. Ce fut la revanche du Bourgeois sur le Rapin ; dès lors il ne ponvait plus être question d'art.

Et voilà pourquoi l'école du Bon Sens, même vêtue de

toute sa ^oire coaune Salomon, ne hasarda jamais de foire ni préface , ni manifeste ; il eûl été trop dangereux de laisser passer le bout de ToreiUe. Voilà pourquoi aussi récole du Bon Sens est toujours resiée incomplète, même comme école, et n'a jamais pu nous donner un poète lyrique.

Le public aujourd'hui, le vrai public, longtemps opprimé par les trente voix du centre^uche, commence à redemander ce qu'il lui a toujours fallu, de l'art, des idées, des vers, n nstrouve les mêmes poètes et les mêmes idées. Les poètes debout sont encore ceux qu'il a applaudis, il y a quinze ans. Les théories vivaces, discutables, sont toujours celles pour lesquelles il s'est passionné à cette date; et ce qu'on y a ajouté ne lui parait pas avoir considérablement augmenté la somme de ses idées. Le brouillard du marais bourgeois est tombé, et sur le sommet de la montagne c'est toujours^ La Comédie Humaine, les Orientales, Stello, Volupté, La Comédie de la Mwt... .

Sur le coteau opposé, celui vers lequel nous marchons, qu'y aura*tril? Que je le sache ou non, je ne le dirai pas. Dieu m'a fait ce bonheur de me donner des amis illustres (qui le sont ou qui le seront] ; je ne veux pas charger leur avenir du poids de mon infériorité.

Quoiqu'il en soit, l'exemple existe, la leçon est donnée. On sait maintenant par une expérience de trente ans qu'une littérature qui veut vivre doit être avant tout, exclusivement — littéraire ; que toute littérature qui prend son idéal en dehors de Tart, qui se fait la servante, soit de la politique, soit d'une doctrine quelconque, philosophique, religieuse ou morale, est une littérature périssable et suicide.

L'école du Bon Sens qui certes ni par ses œuvres, ni

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