‹ La double vie; nouvellesChapitre 2 sur 15 · XXII · texte numérisé non relu

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par sa durée n'a acquis une grande importance littèraire , a du moins cette valeur comme fait démonstratif qu'on aura vu une littérature périr, pour s'être inquiétée d'être vertueuse avant que de s'occuper d'être une littérature. Succédant à une période d'art libre, elle s'est faite prude ; dans un temps de révolution, elle a été conservatrice; c'estrè-dire qu'elle s'appuyait sur les deux sentiments les plus anti-poétiques et les moins nobles de la nature humaine, rhypocrisie et la peur. Dès-lors, ni les encouragements ministériels, ni les prix de vertu, ni cet engouement qui sert les réactions, rien ne pouvait la sauver; elle est tombée. Elle est tombée, parce qu'au lieu de prouver sa vertu en faisant bien, elle a cru qu'en faisant le 6tèfi, elle prouverait son génie. Faire le bign est du domaine de la morale ; bien faire est la mission de l'artiste.

Ce que je dis de la réaction bourgeoise de 4 8i0, je le dirais de toute école littéraire ou de tout écrivain qui ferait de l'art un moyen de propagande pour un système on une doctrine quelconque. Un poème écrit pour soutenir les principes d'un parti, serait oublié le jour où ce parti serait vaincu. Un roman qui voudrait prouver l'existence de Dieu, ne prouverait rien d'abord s'il était mauvais, et, fût-il bon, n'aurait qu'une valeur de polémique. Dans ces dernières années un groupe de jeunes écrivains, pleins de talents d'ailleurs et de droiture, ont essayé de rendre la liberté de l'^irt solidaire de l'idée du progrès dans l'économie sociale ; ils ont fait, comme on dit, servir l'art à la propagation de leurs doctrines. Us y ont gagné de n'être lus ni des poètes, que le fonds de leurs idées déroutait, ni des économistes pour qui les artifices de l'art sont toujours des développements inutiles.

— XXIU —

Les arts n'ont pu être un moyen de propagation d'idées que tant qu'ils ont été le langage par excellence.

Les bas-reliefs des cathédrales et, au dernier terme de cette période historique, les peintures de Michel-Ange ont pu être un moyen d'enseignement pour un public qui ne savait pas lire.

Da jour où les hommes eurent trouvé un moyen direct et expéditif de se communiquer leurs pensées, les arts ont été dépossédés de toute mission d'enseignement, soit religieux, soit philophique. Le livre étant inventé, il sera toujours plus fiicile et plus tôt fait de lire un petit volume tel que le catéchisme ou le Ditcours sur l'histoire universeUe de Bossuet, que de déchiffrer les sculptures d'un portail ou d'analyser les cinquante cartons de M. Chenavard. Dès 08 jour-là il y eut divorce entre l'art et la philosophie dogmatique. Ou, pour mieux dire, l'art fut émancipé.

C'est la conséquence capitale de la découverte de l'imprimerie d'avoir remis tout en place et d'avoir si bien limité le domaine de chaque art qu'il ne puisse plus en sortir et envahir celui de l'art voisin qu'à la condition de se suicider.

Désormais l'architecte n'a plus d'autre mission que de bâtir; il n'écrit plus de ces textes de pierre qui tourmentaient l'esprit comme des énigmes. L'architecture a perdu sa symbolique.

Nous ne demandons plus au sculpteur que de belles figures et de belles formes ; au peintre que la magie de l'art et l'intensité de Yimpression.

Ne demandons pas au roman d'être un pamphlet, ni à la poésie lyrique d'être un article de journal.

Certes je ne veux pas faire de l'écrivain un mandarin

vivant dans une tour de porcelaine, isolé des passions et des intérêts moraux de son temps.

Je n*ai jamais compris que la qualité de citoyen, de chré tien ou de philosophe fût une profession; mais il est évident que Fécrivain, poète ou romancier, est comme tout le monde citoyen, philosophe et chrétien. L'artiste mettra toujours son âme dans son œuvre. Les vers d'un poète chrétien auront toujours l'odeur du christianisme. Le roman d'un athée aura toujours, quoi qu'il fasse, un fonds d'athéisme. Estrce qu'on n'a pas depuis longtemps déduit les doctrines politiques, religieuses et sociales de Balzac qui cependant n'a jamais prétendu faire autre chose que des romans ? Est-ce que tout lecteur intelligent ne sait pas à quoi s'en tenir, non-seulement sur les idées esthétiques, mais sur les idées morales de M. Théophile Gautier, le plus désintéressé conune le plus grand des poètes contemporains?

Ce que je proscris, comme mauvais, faux, pervers, c'est l'enseignement religieux, politique, ou moral, donné par des moyens qui ne sont pas doctrinaux; c'est l'intention préméditée de faire servir l'art à exprimer des idées qui ne sont point de son domaine.

Le moyen d'ailleurs est dangereux : l'art a ses entraînements qui parfois font gauchir la pensée de renseignant. N'avons-nous pas vu M. Veuillot, le grand ennemi de l'esthétique, essayer dans un accès de logique « sii ne serait pas possible de composer un roman avec des personnages, des sentiments et un langage chrétiens?» Il n'a réussi qu'à faire un bréviaire de séduction que je conseille aux pères de famille de ne point laisser traîner sous les yeux de leurs filles ; car ce qu'elles en retireraient de plus clair, c'est la doctrine de la femme libre.

L'école romantique a pratiqué ces idées : elle n'a jamais ea souci que de faire les vers le mieux possible^ et de réaliser en toute liberté et en toute franchise des concei>tions purement littéraires.

La génération actuelle paratt y retourner.

C'est de bon augure.

Et après tout, sans vouloir rien prédire, ni tirer l'horoscope de personne, il ne me semble pas qu'une génération qoi a déjà donné, dans la poésie, Théodore de Banville, Charles Baudelaire, Leconte de Lisle, Philoxène Boyer ; qm dans le roman, dans la critique et dans l'érudition a produit des esprits brillants, subtils, des talents sérieux ; qm nous a donné les charmants contes de M. Hippolyte Babou, les élégants récits de M. Jules de La Madelène, les fortes et franches études de Gustave Flaubert, et même les beaux romans de ce cruel Barbey d'Aurevilly, qui gaspille dans des journaux sans critique un talent de premier ordre ; il ne me semble pas, dis-je, qu'une telle génération soit destituée d'avenir littéraire, ni indigne d'intérôt.

Ce serait vraiment me faire injure que de supposer qa'ea traitant ces hautes questions j'aie pensé un seul instant aux Nouvelles qui suivent.

Mes pauvres Nouvelles 1 Si j'avais une préface à y mettre, je la ferais en deux mots.

h dirais que je les publie parce que je les ai faites ;

Et que je les ai fiûtes — telles qu'elles sont — parce qœ je ne pouvais mieux faire.

sa août 4858.

LE a4BARET DES SABLIERS

i LE CABARET DES SABLIERS

due ; et j*assistais à ma vie comme à un spectacle ennuyeux et trrste, dont il ne dépendait pas de moi de presser la catastrophe.

On a souvent parlé de Timpression de tristesse causée par. une salle do bal en désordre, au lendemain d'une fête; mais combien est plus glacial et plus navrant l'aspect d'un chez-soi transformé en bazar ! Les objets les plus chers, les meubles les plus accoutumés ne sont que des marchandises déposées lÀ par quelqu'un qui viendra les y reprendre un jour ; la pendule , qui réglait en chantant vos moments d'étude et de plaisir , n'est plus qu'un mécanisme battant dans le vide : elle peut désormais s'arrêter, retarder , ou sonner quatre heures à midi ; que vous importe ce temps qui ne vous appartient plus? Les sièges sont rangés sans préférence le long des murs; le bureau, ob vous attiraient chaque matin les pensées de la veille, est descendu au rang de table banale, sur laquelle vous déposez indifféremment les objets les plus hétérogènes ; en vain y chercheriez-vous les instruments du travail quotidien ; votre écritoire n'est plus qu'une soucoupe salie par l'oxide; vos plumes, ne sont plus que des cure-dents malpropres.

Ce n'est pas tout : tel qu'il est, ce logis bouleversé, oh tout est sens dessus dessous , ce bazar , ce caphamaiim serait du moins habitable ; il faut encore que vous en soyez chassé par la menace instante de TtHm^^mi du dehors.— Qui vous cause cette secousse

épileptiqae ? C'est que la sonnette d'entrée vient de retentir, et qu'à travers la porte, devenue transparente comme un cristal, tous avez aperçu, pendu au cordon en guise de gland, l'habit gris d'un garçon de caisse, Fhabit noir d'un liuissier.

Aussi comme à peine éveillé je m'empressais chaque matin de sauter à bas du lit! Je .revotais à la hâte, sans choix, les vêtements quittés la veille, et lorsque j'avais franchi l'escalier, la cour, lorsqu'après avoir doublé l'angle d'une certaine maison, je me sentais assez loin pour ne plus craindre d'être rejoint ou rappelé, comme je relevais la tête et comme j'aspirais avec délices l'air de la liberté !

La liberté de quoi? me dira-t-on. Eh! qu'importe ! la liberté 1 Ne me demandez pas quel emploi je faisais de ces heures ainsi dérobées au cours naturel de ma vie. Hoi-môme, quand je songe aujourd'hui à tant de journées employées à me fuir par peur de ma pensée, à oublier, à varier indéfiniment cet art funeste de^TUER le temps « qui te le rend bien » ajoutait un ami railleur, — il me prend des désirs frénétiques de jouissance et de travail, aGn de réparer tout ce que j'ai perdu.

Chaque soir je prolongeais la veille le plus tard possible, afin de laisser à mon portier le temps de se coucher et d'éviter par là les commissions désagréables dont il pouvait avoir été chargé pour moi pondant la journée. Je cherchais à tâtons ma clef et mon bougeoir, ensevelis soas le papier timbré, et,

poussant d*âpres soupirs, je regagnais mon appartement.

Ces moments-là, oU, privé des distractions du jour, je me retrouvais seul en présence de moimôme, sans pouvpir m'éviter, étaient les plus cruels de tous. C'était l'heure des remords, des désespoirs violents et amers. La parenthèse d'oubli, ouverte le matin, se fermait. Je retrouvais dans chaque objet détourné de sa place un souvenir de ma rie passée, et chacun de ces souvenirs était un reproche plein d'angoisses. Souvent, ouvrant la fenêtre, je considérais les vitres sombres des maisons voisines; là, pensais-je, reposent des hommes endormis par la fatigue d'un travail régulier. Je levais la tête, et les étoiles scintillant dans le noir me disaient : — Nous voici revenues à la place oU tu nous as vues hier ; pendant vingt-quatre heures nous avons gravité selon l'ordre accoutumé I

Quelquefois il m'arrivait, ayant aperçu par hasard mon visage dans une glace, de rester pendant un temps infini à l'examiner, comme on examine les traits d'un ami longtemps absent, afin de s'assurer par oh il est changé. — Si je connaissais un honune travaillé de la manie du suicide, je lui conseillerais de se défier de ces longs tête-à-tête avec soi-même, la nuit, près d'une fenêtre ouverte , avec une conscience chargée.

La plupart de mes amis m'avaient abandonné. — Depuis qu'a été inventé l'art de raisonner, combien

de pages ont été écrites sur ringratitude des amis aux jours de malheur I Et cependant quoi de plus naturel et de plus juste que cet abandon? Tel qui s*était attaché à vous par sympathie pour votre caractère et votre manière de vivre, n'a-t-il pas le droit de s'en détacher alors que votre caractère et vos mœurs ont tout-à-fait changé? Tel autre qui vous recherchait pour Fagrément de votre conversation, continuera-t-il à se plaire avec vous, alors que vous n*avez plus assez de liberté d*esprit pour soutenir un entretien? Enfin n'est-il pas excusable de 06 plus vous visiter, celui qu'attirait le confort de Totre home^ maintenant que votre logis n'est plus qu'un magasin inhabitable, que vous-même désertez dès l'aurore?

J'aurais, quant à moi, d'autant plus mauvatse ^âce à me plaindre, qu'en dépit de tous mes désastres il m'était resté un ami, — un seul ! c'était beaucoup.

U était d'ailleurs le dernier venu de tous. Entré dans notre société, je ne sais comment, ni par quel hasard, il avait pris sa part de mes dernières prospérités.

Il se nommait Michel Horter ; c'était un pauvre roattre d'études sans place.

Ce qui l'avait retenu au milieu de la déroute générale, j'ose à peine le dire, tant je crains de me faire soupçonner d'une puérile misanthropie. Cependant, en vérité, en songeant combien j'étais

alors triste et maussade, il ne me semble pas qu'il y ait la moindre affectation de ma part k chercher uu motif à rinlérôt que je pouvais inspirer.

Mes ennemis, ceux-là qui avaient mis sous le séquestre mes meubles, mes livres, mes effets, et qui certainement n'auraient pas demandé mieux que d*y mettre ma personne , croyaient probablement ne m'avoir rien laissé.

Ils se trompaient.

Ils m'avaient laissé une propriété. Une vraie [propriété mouvante et transportable.

(/était un canot. Un beau canot, ma foi, long de dix-huit pieds et portant seize pieds de toile, et que dans un accès de romantisme shakspearien nou.<i avions baptisé Calihan,

Le canot, garé à la pointe de Tîle Notre-Dame, c'est-à-dire à un kilomètre environ de mon domicile, avait naturellement échappé à la rapacité de mes persécuteurs.

Il avait été le rendez-vous des dernières parties. l*instrument des dernières fôtes, et c'était sur le plancher du Caliban que Michel Horter avait été présenté et accepté comme ami.

Or, ce plaisir nouveau pour lui l'avait enthousiasmé; il s'était pris de passion pour la nage et pour la manœuvre, pour l'aviron et pour l'écoute. Et je ne crains pas d'exagérer en affirmant que ce qui scandalisait le plus Michel dans le départ de noscompa-

gQons n*étail pas l'abdadon de ma personne, mais riodifférence pour les plaûirs du canotage.

De mes maUieurs le pauvre garçon ne savait rien. Notre amitié improvisée n'avait donné lieu à aucune confidence. La première fois qu'il m'avait surpris à lire un papier timbré, il avait ouvert de grands yeux, de toute la grandeur de son innocence. Il avait alorsvagucmentcompris que j'étais... tourmenté, et que j'avais de fortes raisons pour désirer d'ôlre absent de chez moi le plus longtemps possible.

Combinant donc l'intérêt de son plaisir avec la charité, Michel arrivait chaque jour chez moi avec le' soleil ; il me faisait habiller d'autorité (à l'occasion, il m'habillait lui-même], et m'entraînait dans l'escalier et dans la rue, oli je m'éveillais souvent sans savoir comment j'y étais venu.

Mon bras passé sous le sien, les yeux à moitié ouverts et aveuglés parle soleil levant, je suivais les quais jusqu'au lieu d'embarquement; là, Michel, déployant une activité supérieure, apprêtait les agrès, fixait le gouvernail, dressait le mât, hissait la voile, bordait les avirons, et tandis que d'une main encore engourdie, je conduisais machinalement la barre, il remontait la rivière de toute la force de ses solides poignets.

Une fois que nous avions dépassé la patache municipale qui marque, sur la Seine, la limite de Paris , Michel laissait tomber les rames ; nous

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nous toumioDs du côté de la ville, et alternant, à la (açoD des bergers aotiques, nous lui lancions par forme d*adieux les plus impitoyables invectives :

— Adieu ! m*écriais-je, adieu, ville maudite ! Et Michel, à son tour:

— Adieu, ville de boue et de poussière ! oh l'ou étouffe, oti l'on manque d'air, oii la langue vous sèche au palais.

— Adieu, papier timbré, créanciers, garçons de caisse, huissiers, clercs d'huissiers !

— Adieu, mon maître d'hôtel ! adieu, aion gargotier 1

— Adieu, mon portier et ma portière!

— Adieu, ma blanchisseuse I

— Adieu, ville maudite I Libres pour tout ua jour !

Et un peu soulagés de nos rancunes, nous reprenions allègrement notre course. Un léger vent du sud-ouest, le plus commun à Paris, nous emportait dans la direction du pont d'Ivry. Nous déjeunions en route dans quelque cabaret du rivage, le plus souvent môme sans toucher terre, d'un peu de pain, d'un peu de fromage et d'une bouteille de vin prudemment embarqués parHorter.

Tout en digérant, nous atteignions le dernier des îlots qui divisent la Seine en aval de la Bosse-de- Marne. Là, tandis que Michel (c'était un gr^d politique) lisait le journal ou fumait sa pipe, couché

dans l'herbe, je reprenais avec sécurité mon somme à l'endroit interrompu.

Après la sieste venait le bain. Puis, bien rafraîchis , nous mettions le cap sur Villeneuve-Saint- Georges, oh, tantôt nageant, tantôt voguant, nous arrivions à la tombée de la nuit avec un grand appétit de dtner.

Puis*, c'était un bonheur sans égal , une volupté particulière, inconnue aux gens de pavé, de redescendre doucement au fil de l'eau et de voir, couchés au fond du canot, les étoiles glisser lentement sur nos têtes.

Les douze coups de minuit étaient toujours sonnés depuis longtemps lorsque nous touchions la pointe de rtle Notre-Dame, et brisés par la double fatigue de Texercice et du grand air, nous allions tomber sur nos lits, oh Tépuisement des forces engourdissait la pensée.

C'est pendant une de ces promenades qu'un jour, surpris par une pluie battante , nous' fûmes contraints de rebrousser chemin et de ramer vers Berç7 pour nous y abriter sous le premier toit venu. La pluie, une pluie d'été drue et perpendiculaire, nous accompagnait depuis un bon quart de lieue. Nous ramions avec fureur, courbant le dos et serrant les dents.

Tout-à-coup, Michel lâcha l'aviron et regardant les manches de sa veste qui ruisselaient comme des aqueducs:

— Ma foi ! dit-il, nous aurions plus tôt fait d'aller nous adosser le long de cette bicoque !

L*abri qu*il indiquait était une baraque bien connue de nous et que nous apercevions chaque jour à notre droite, en remontant le courant, toujours fermée de porte et de voleLs, circonstance qui. jointe h son éloignement de toute autre habitation, lui donnait à nos yeux un certain *intérôt de curiosité

La circonstance n'admettait pas de longue discussion ; Michel d'ailleurs, en rompant la cadence de la nage, avait imprimé à Tembarcation un mouvement vers la rive. Le plus sage était donc d'aborder et de gravir le plus vite possible les deux toises de grève qui nouô séparaient de la maison indiquée.

La pluie continuait de tomber à torrents. Je ne crois pas qu'il existe de situation plus favorable à la méditation que celle d'un homme resserré, comme nous l'étions alors, entre un mur et une averse, sans autre distraction pour l'œil et pour l'esprit que de regarder des fils de pluie gigoter parallèlement sur le ciel. Aussi nous n'étions pas depuis plus de dix minutes adossés contre le mur, nous y appliquant à qui plus près afm de disparaître plus complètement sous l'angle de la corniche, que nos yeux, éblouis par ce frémissement de gouttes d'eau, se retournèrent en nous-mêmes. A quoi pouvions-nous penser? n'étionsnous pas en contact immédiat avec cette maison mystérieuse qui nous intriguait depuis le commencement de la saison ?

J'en ai dil doux mots tout à l'heure, et deux mots qui n'étaient pas flatteurs ! Je Tai qualifiée de baraque et de bicoque, et c'était bien en eiïet une bicoque et une baraque, une bicoque tout près de devenir une masure, neuve et déjà se lézardant, — longue d'environ trente pieds, profonde de douze , élevée d'uQ étage sur rez-de-chaussée et présentant à la façade, au premier, trois fenêtres, et au-dessous deux fenêtres et une porte.

Acinq pas en avantdu mur, quatre acacias-boules, plantés deux à deux, verdissaient à la faveur du voisinage de la rivière.

Bâtie sur le plateau de la berge, et, comme je l'ai dit, complètement isolée, la maison se dessinait en plein sur le ciel, elle nous servait ainsi de borne et de jalon pour diviser nos étapes et mesurer la vitesse do notre marche.

Chaque matin, lorsqu'après une première station, nous nous dirigions vers la Bosse-de-Marne, les dernières constructions de Bercy s'effaçant h notre droite démasquaient tout à coup la maison, dont le mur de chaux s'allumait alors aux rayons de midi.

~ Ah 1 s'écriait Horter, voici la maison!

— Eh bien, lui disais-je, vous qui avez de bons yeux, n'y apercevez-vous rien de nouveau ?

— Toujours fermée.

~ C'est singulier.

— Qui diantre peut avoir eu Tidée d'aller plaater là cette échoppe pour n'en rien faire ?

— Mon cher, de telles maisons ne sont pas faites pour ôtre habitées.

— Bah ! une maison à la Jean-Jacques, blanche et ombragée d*arbres ?

— Ehl que voulez-vous qu'on vienne faire dani» une guérite perdue dans un désert, entre l'eau et le ciel ?

De suppositions en commentaires, Horter, dont l'imagination allait fort vite, en était venu à trouver à la maison une physionomie sinistre.

— Mon cher ami , me dit-il un jour, cette coquine de maison n'est pas si honnête qu^elle en a l'air. Elle fait la prude au dehors ; elle met du blanc et se ferme ; mais soyez persuadé qu'il s*y passe des choses épouvantables. Si j'y voyais une branche d'orme plantée au-dessus de la porte, elle me ferait Teffet de l'auberge criminelle des mélodrames, oU Ton assassine un voyageur toute» les nuits.

Décidément la maison ne pouvait ^tre autre chose qu'un repaire de malfaiteurs, un lieu de recel ou un atelier de faux monnayeurs.

On s'y reposait le jour, donc on y travaillait de nuit : c'était clair.

Le soir, en revenant, nous nous arrachions aux douceurs de la contemplation pour nous écrier:

— Et {a maison ?

— Noire comme un four.

— Pas de lumière ?

— Pas de lumière.

— n est trop tôt.

— n est trop tard...

— Nous verrons demain.

J'ajoute que, quelle que fût notre curiosité, nous n'avions jamais été tentés d'interrompre notre promenade pour pousser une reconnaissance. C'était donc la première fois que nous nous trouvions si rapprochés du sujet de nos commentaires quotidiens.

— Enfin, dit Michel, la maison du crime nous aura été aujourd'hui bonne à quelque chose.

— Cest à quoi je pensais, répondis-je.

— La voilà donc 1 continua Michel en faisant un quart de tour sur lui-mé(ne afin de s'ouvrir un champ d'observation ; elle n'est pas plus belle de près que de loin : de la boue et du crachat.

Une fuite de gouttière qui lui tomba sur l'épaule Tobligea à reprendre sa première position.

Je voudrais bien savoir, reprit-il après un instant de silence, si seulement cette bâtisse appartient & quelqu'un.

— Pour cela, lui-dis-je, vous pouvez être tranquille, attendu qu'il est plus commun de rencontrer un propriétaire sans propriété qu'une propriété sans propriétaire... Eh bieni qu'est-ce que vous faites?

Michel venairde donner un violent coup d*épaule dans la porte.

— Elle n'est pas déjà si solide, observa-l-il.

— Allons, ropris-je en le voyant s'arcbouter sur ses talons afin d*opérer une pesée sur la serrure, ne faites donc pas d'enfantillages.

— Eh bien ! quand j'enfoncerais cette porte, où serait le mal ?

— Malheureux ! on voit bien que vous n'avez pas fait votre droit : — Effraction commise en plein jour par deux personnes armées de gaffes fart. 386 du Code pénal) : cinq ans de travaux forcés. Etes-vouî» content?

— Je m'en moque !

— Avez-vous oublié que nous sommes convenus que cette maison ne pouvait être qu'un repaire de bandits ?

— Raison de plus. Si cette maison est un repaire de bandits, ce serait rendre un mauvais service à la société que de ne pas les découvrir. Or, vous savez que je me pique avant tout d'être un bon citoyen.

— Allez aux galères, si vous voulez; quant... Je m'arrêtai. La porte venait de céder à l'effort de

Michel.

Instinctivement nous nous approchâmes de l'ouverture, et nos quatre yeux plongèrent dans l'obscurité.

— Hum! humî hum! — Personne! fit Michel Il entra et je le suivis.

— Il ost certain que si nous voulons voir quelque chose, il faut ouvrir le contrevent.

Jamais curiosité plus puérile no fut plu.< eitcitée que la nôtre, au moment oii Michel, ouvraot la fenêtre, poussa les volets en dehors.

La pièce oh nous nous trouvions, la plus vaste de la maison, paraissait avoir été destinée à servir de cuisine. C'est du moins ce qu'attestait une haute cheminée de plâtre, dont le foyer était tout blanc neuf. Les murs, simplement recouverts d'un lait de chaux, étaient entièrement nus; le sol, de terre battue, remplaçait le plancher. Du reste, nul débris, nul vestige ; rien qui indiquât que lo lieu eût été habité, fût-ce pendant un quart d'heure. Dans un des angles, un escalier conduisait à Tétage supérieur.

Nous passons dans la seconde pièce, même solitude, môme nudité.

— Voyons le premier, me dit Michel. Nous montons. La distribution du premier étage était la même que celle du rez-de-chaussée, à la réserve d'un corridor ménagé entre les deux pièces, ce qui les rendait à peu près carrées. La magnificence du propriét9.ire s'était ici signalée par l'application d'un papier do tenture jaune et bleu à rosaces, déjà mangé par le soleil en plus d'un endroit, les fenêtres n'étant point, comme celles du rez-de-chaussée, protégées par des contrevents.

Michel furetait partout avec la mhiutie d'un juge

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d'instruction. Il sondait les murs et Tisitait les placards.

— D y a un grenier ! s'écria-t-il tout-à-coup on apercevant les premières marches d'un escalier tournant dans le corridor. Par malheur, le grenier n* offrait rien de curieux que la charpente du toit.

— Reste la cave, dis-je à Tinvestigateur désappointé.

— Qh I la cave ! la cave ! répéta-t-il en se frappant le front. Sans doute, c'est là que nous allons découvrir les balanciers, les fourneaux et les matrices I Attention à la cave !

Cette fois encore, nos pressentiments se trouvèrent démentis. La cave,* creusée sous le sol et peu spacieuse, était aussi innocente, aussi vierge de vestiges humains que le reste de la maison.

— Enfin, me dit Michel lorsque nous f&mes remontés dans la cuisine, nous voici maintenant édifiés sur les mœurs de la maison mystérieuse; il faut avouer que nous Fa viens bien calomniée. — C'est toujours bien singulier qu^il y ait des gens assez artistes pour bâtir une maison et la laisser là, pour la plus grande gloire de l'architecture apparemment; car il est évident que cette maison n'a jamais été habitée. Et voyez donc I cuisine, salle h manger, chambre à coucher, chambre d'ami, cave, grenier...

Et, s'échauffant à mesure de son énumération, Michel regagnait le premier étage. — Des armoires!

«xclamait-il I Quelle belle vue I Comme on travaillerait bien ici I Dire qu'il y a des gens. ... etc.

Beaucoup moins enthousiaste, je hasardai de lui faire remarquer que la pluie avait cessé et que, le jour tombant, il était prudent de nous remettre en route.

Cette observation parut le glacer. Il me suivit ^ns mot dire, repoussa les volets et referma tant mal que bien la porte, non sans avoir jeté un dernier regard dans Fintérieur.

Sa préoccupation durait encore une demi-heure après; la maison était déjà hors de notre vue. J'avais pris les rames ; Michel, assis à Tarrière, la tête penchée, barrait négligemment en regardant le plancher de la barque.

— Avouez, lui dis-je, que pendant un moment, vous n'avez pas été éloigné de vous croire propriétaire.

— Hum ! fit-il. — D est vrai que j*ai complètement oublié la pluie. Je n'aurais pas même été fâché qu'elle tombât toute la nuit.

— Afin de passer la nuit dans la maison ?

— Je l'avoue.

— Mais, répliquai-je en éclatant de rire, pensezvous bien qu'il nous aurait faUu dormir sur le carreau?

Horter se redressa et fouetta l'air de son bras avec un geste de conquérant :

— Je songeais, me répondilril, à prendre possession de ce lieu désert, au nom du roi de France.

Cette boutade grotesque ranima la gatté et Tentretien. Au dtner, et pendant toute la soirée, il ne fut question que de la maison et des moyens d*en exécuter et d'en légitimer la conquête. Michel ne tarissait pas d'invention : tantôt il posait la question de savoir jusqu'à quel point un propriétaire a le droit de laisser sa maison inhabitée, «quand tant de gens manquent de domicile. » — « N'y a t-il pas, disait-il, dos lois pour contraindre un propriétaire de terres à cultiver son champ ?» — Puis ce lui semblait une excellente plaisanterie que d'habiter un immeuble à Tinsu de son propriétaire. — « Assurément, le propriétaire de Timmeuble en question ne le visitait jamais. Et quand il découvrirait au bout de six mois que sa maison est habitée? Peut-on être passible d'une peine pour avoir pénétré dans une habitation ob il n'y a rien à prendre? Tout ce qu'on peut vous demander est de ne pas l'avoir dégradée. — Je trouve un chien errant sur le grand chemin, je l'attache et je Pemmône : c'est mon chien. — Au bout d'un an, son premier maître le reconnaît et le réclame. Suis-je punissable pour avoir gardé pendant un an un chien de rencontre ? — Au pis-aller, je le rends, et encore, si j'ai dépensé pour sa nourriture plus que le prix qu'il vaut, n'y a-t-il pas matière à contestation, etc., etc. »

Tel est, sous ses principales variations, le thème

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que Michel sut développer et soutenir, cinq heures durant, avec une opiniâtreté de verve, avec une richesse d'imagination dont je ne saurais donner une idée, dépourvu que je suis de la passion qui, ce soirià, donna à Michel presque du génie. Pour le pauvre maître d'études, condamné depuis qu'il avait âge d'homme, au supplice du dortoir et du cabinet garni, Itf possibilité d'habiter une maison entière en toute liberté, c'était une vision de la terre promise.

Je suis certain qu'il en rêva toute la nuit.

On comprend que le lendemain il fut impossible de passer devant la maison sans y aborder. Michel voulut même y transporter les vivres destinés à notre déjeuner, et il fallut bien lui passer cette fan* taisie. Nous nous étions par précaution installés au premier étage : la cime des acacias se balançait aux fenêtres; sujet de bonheurs extatiques pour Michel, qui prétendait sentir le parfum des fleurs, bien que les acacias fussent défleuris au moins depuis deux raob. Je dus me fâcher sérieusement pour obtenir de ne pas prendre mon second repas à plat-ventre, comme j'avais pris le premier. Michel ne céda qu'à la dernière extrémité, et encore me fallut-il subir toute la soirée sa mauvaise humeur contre les raffinés qui ne savent manger que sur une table, et quin'ontappétitqu'autnnt qu'ils sont assis sur des sièges.

Le jour suivant, je trouvai le canot lesté d'un paquet assez volumineux que je ne remarquai pas

«t LE CABARET DES SABLIERS

ci*abord. Interrogé sur ce que ce pouvait être. Michiri, pour toute réponse, me gourmanda sur une fausse manœuvre que je venais de faire, et pendant tout le trajet il affecta de me malmener au sujel de ma maladresse. Arrivé devant la maison, il tira le paquet à terre et le porta gravement dans la chambre oU nous avions déjeuné la veille.

— On pense à vous, monsieur le' sybarite, me dit'ii en déroulant à terre deux paillassons tout neufs, ramassés (à ce qu'il m'avoua) sur un des paliers de l'hôtel oU il logeait.

Le paquet contenait en outre différents ustensiles de ménage, tels qu'un petit fourneau en terre, deux fourchettes de fer, couteaux, verres, etc. Le moyen de bouder contre de pareilles marques de sollicitude? L'habitude fut donc prise, à partir de ce jour, de déjeuner dans la maison : en retour de cette concession, et pour m'engager à persister, Michel déploya un talent de cuisinier qui lui eût assuré une forte clientèle dans le quartier latin. Il excellait à faire cuire sur un petit fourneau toutes sortes d'ingrédiens. Un jour, il me montra d'un air de triomphe un ûltre à café qu'il avait dissimulé pendant la roule ; ce jour-là, notre batterie de cuisine se trouva au complet.

Insensiblement l'accoutumance éteignit les derniers scrupules, les dernières inquiétudes que m'avait inspirées cette prise de possession de la maison d'autrui. La maison cessa dès lors de n'être qu'une

LE CABARET DES SABLIERS ta

saile à déjeuner : on y revint après le bain pour faire la méridienne ; on s'y retrancha contre les ardeurs du mois d*août; de temps à autre je consentis à y dtner par déférence pour le caprice de Michel. Le brave garçon, d'ailleurs, ne négligeait rien pour faire de notre gtte un séjour de plus en plus habitable. Tantôt c'étaient des clous qu'il plantait dans la muraille, pour y accrocher nos eiléts; tantôt de vieux coussins de bergère, qu'il destinait à nous servir d'oreillers pendant la sieste; une autre fois, tourmenté par un besoin de luxe artistique, il achetait sur le quai une collection de complaintes à deux sous, dont il tapissait les murs de notre salon.

— Supposons, me disait-il, qu'un jour, inspiré par notre mauvais génie, le propriétaire vienne nous surprendre ; de quoi se plaindrait-il? Nous ne lui aurons rien soustrait; au contraire, nous aurons ajouté à la valeur de son immeuble par l'introduction d'objets d'art et mobiliers, que nous pourrons môme sauf votre avis}, lui abandonner pour les dommagesintérêts, s'il fait trop le méchant.

Un matin, je me sentis, en entrant, le visage bridé par on obstacle tendu au travers de la chambre. En me recalant, je reconnus que j'avais donné du nez. contre un hamac.

— J'ai couché ici, me dit en riant Michel, et j'ai passé même une fort bonne nuit.

- Vraiment? répoodis-je. Et vous n'avez été trou bl^ par personne ?

ti LE CABARET DES SÂBUERS

— Aucanement troublé. Le souvenir de nos anciennes conjectures m'a bien d*abord fait un peu rêver surprises, malencontres, brigands, faux-monnayeurs, etc. ; mais, en somme, je n'ai pas tardé à m*endormir fort tranquillement. Et je vous déclare que me voilà décidé à ne plus retourner coucher chez moi.

— Vous devriez bien, reprit-il, en faire autant. Car pourquoi ne pas nous installer définitivement ici, puisqu'aussi bien nous y passons les quatre cinquièmes et demi de la journée? Nous des<',endrons h Paris, de loin en loin, pour y prendre de l'argent, du linge... (Et encore, voyez, moi, j'ai lavé ce matin ma chemise à la rivière}. Qu'allez-vous faire chez vous? y chercher des impressions désagréables.

Il avait raison. — Oh ! les bonnes heures de calme et de liberté que j'ai passées dans ce taudis, et comme je les savourais après tant de secousses que j'avais précédemment subies! Souvent, couché dans ce hamac (nous nous y étendions chacun à notre tour) e( prôt à m'endormir, j'évoquais l'image de mon chezmoi désert et bouleversé : je m'y voyais sans cesse inquiet, tressaillant à chaque coup de sonnette, allongeant le cou dès que j'entendais un bruit de pas dans la cour, et me retirant aussitôt de peur d'avoir été aperçu par un visiteur à qui je ne voulais pas ouvrir; et comme je me réjouissais alors de me sentir protégé par la distance contre de si insupportables tourments !

LE CABARB^r DBS SABLIEKS «5

V^uelques-UDS (h) nos aocieos amis que nous roncontràmes pendant nos rares apparitions dans Paris, intrigués par ce mot pompeux de Maison de campagne que Michel ne cessait de leur sonner aux oreilles, voulurent savoir à quoi s'en tenir sur nos prétentions. Ils vinrent d*abord l'un après l'autre, puis tous ensemble, en apportant, d'après notre recommandation, le matériel nécessaire. Ainsi s'organisèrent des réunions, des banquets souvent renouvelés, et que voulurent bien présider de temps à autres quelques femmes aimables.

Ces jours-là Michel ne manquait guères do me dire d'un ton goguenard :

— Aujourd'hui nous n'avons rien à craindre. Si le propriétaire vient, nous sommes ici assez de monde pour le mettre à la raison. A la rigueur, s'il est bon enfant, eh bien, nous l'inviterons ! Et ce sera encore bien de l'honneur pour lui que de trinquer t^n aussi bonne compagnie.

1^ propriétaire ne vint |)as. Et j'ajoute que jusqu'à la fin- de la saison aucune visite importune, nul accident ne vint nous troubler dans notre usurpation.

La rentrée des classes fit trouver une place à Michel. Quant à moi, il me fallut bien rentrer dans le «ours naturel de ma vie, et prendre une résolution...

La Maison a depuis ce temps cessé d'être inhabitée. Les compagnons sabliers y ont installé leur mire ; et le nom de la Mère-aux-Sabliers sert encore aigourd*hui d'enseigne à Tun des cabarets les plus fréquentés par les canotiers de la haute Seine.

Pour moi, je ne penserai jamais sans douceur à cette masure oU j*ai pu soustraire quelques heures au temps le plus malheureux de ma vie.

L'AUBEROE

ES voyages ont cela de bon qu'ils sont comme une parenthèse ouverte au mi* lieu des ennuis de la vie ordinaire.

Quels que soient pour vous les tribulations du présent, les menaces de l'avenir, la difficulté des travaux entrepris, — le postillon a fait claquer son fouet, le capitaine a levé l'ancre, la vapeur a sifflé, — adieu soucis et travaux I Vous voilà transporté tout à coup dans une sphère de repos, de paix et de loisir. Désormais vous ne rencontrerez plus que des visages indifférents, autant dire amis. Les tyrans si nombreux et si divers qui s'arrogeaient

30 l/AUBERGE

des droits sur chaque minute de votre vie, sur chaque faculté de votre âme, ont perdu leur empire; votre esprit a reconquis toute sa liberté pour admirer, pour jouir ; votre cœur, pour aimer, pour vivre. Il est vrai que la tyrannie n*y aura rien perdu et qu'au retour vous la retrouvez aussi impérieuse , aussi absolue ; ce sont là les angoisses du retour, le seul mal du pays que j*aie jamais connu : mais en attendant — qu'importe? — vous avez devant vous trois mois , six mois , un an de tranquillité, — l'infini î

Delà vient aussi le charme qu'on éprouve à retourner aux souvenirs de cette vie magique entée sur les peines journalières. Oui, lorsque l'impitoyable nécessité vous presse, lorsque l'amertume amassée au froissement de l'injustice et de l'adversité vous remonte à la gorge, comprime votre cœur et tuméfie vos paupières, il est bon, il est doux d'évoquer quelque riant tableau de voyage, comme il plaît au sein d'une vie calme de contempler les tompôtes ex • térieures; tant est réel et vivacc le besoin d'échapper à soi-môme et de se retremper en tout temps par l'opposition des contrastes.

Donc, en 18. ., jeune de mes vingt ans et tout affriandé de nouveautés et d'aventures, je parcourais Tes routes d'Allemagne.

Pourquoi l'AUemagne, à vingt ans, plutôt que l'Italie, la Grèce, ou l'Orient si fort à la mode alors? Ah ! c'est que de ce pays si voisin du nôtre.

cl soQ parent d'origine, j'avais une curiosité , un appétit que n'eussent pu distraire ni les ruines romaines, ni les temples grecs, ni les bazars de Constantinople ou du Kaire môme. Outre l'identité de races, n'existe-t-il pas entre les deux pays un parallélisme d'études, une parité de pensées et d^inspirations bien capables de créer une sympathie de cœur et d'intelligence, une parenté d'enthousiasme entre les deux peuples ?

La France est souveraine du beau langage et do la critique littéraire, l'Allemagne règne dans la critique historique et dans la philosophie. Pendant les orages qui enveloppèrent la fin du dernier siècle et le commencement du nôtre, tandis que la France, Curtius des nations, se lançait dans le gouffre de rinconnu etcherchait courageusement, d'expériences en expériences, à dégager la formule de l'avenir du monde, l'Allemagne conservait le dépôt sacré des conquêtes de la science et de l'inspiration. Les noms de Gœthe, de Schiller, de Herder continuent la gloire de Voltaire, de Rousseau, de Diderot et de Bûffon, comme plus tard la gloire de ceux-là fut continuée parles noms éclatants de Chateaubriand, de Cuvier, de Lamartine, de De Maistre. Lorsque, subissant à son tour l'invasion du vainqueur, l'Allemagne s'arma pour la défense de ses sillons, ne peut-on retrouver une preuve de cette parenté que j'attestais tout à rbeure dans les rapports amicaux qui presque partout s'établirent entre les soldats des deux nations?

3« l.'AUBERGE

Naguère oocorc, devant le foyer, nos pères rappelaient avec douceur les souvenirs de cette défense presque aussitôt convertie en hospitalité. Combien d'amitiés, combien d'alliances se formèrent alors comme en dépit do Tagression? Combien n'en retrouvai-je pas moi-même de vieux débHs de notre armée établis sur cette terre Allemande où ils étaient entrés en agresseurs, etquilesavaitretenuscommecitoyens, comme époux ! L'histoire de nos prisonniers de guerre en Allemagne est pleine d'unions ainsi contractées; ailleurs c'étaient de touchantes promesses, conclues et réalisées, d'échanger plus tard les enfants de l'une et de l'autre nation ; et ainsi, par l'effet do ces échanges et de cette confiance mutuelle, s'amortissaient et se métamorphosaient en affections do famille les souvenirs do la guerre et du territoire violé.

Tels étaient les sentiments, les souvenirs dont se nourrissaient ma sympathie et ma curiosité pour le pays que j'allais voir. Pour m'y rendre, j'eus à traverser Londres et l'Angleterre ; à peine admirai-je, ingrat, les prodiges de sa civilisation et de son industrie. Hambourg 1 c'était là que je voulais surprendre l'Allemagne à son extrémité la plus éloignée, là aussi que m'attendait, comme pour continuer les impressions de la patrie et du foyer, l'hospitalité d'une sœur de mon père, mariée pendant rémigration à un bourgeois de la ville fédérale. — 0 bon et vieil oncle, alors encore gai et

alerte, maintenant vieillard maladif, qui ne lirez certes pas ces pages, votre pensée ne me quittera pas sans que j'aie constaté ici ma reconnaissance pour votre accueil si paternel

J'avais quitté Hambourg et je courais sur Berlin de toute la vitesse des quatre chevaux de la Schnelh Post, la mieux servie et la plus scrupuleusement exacte que j'aie connue.

Entre Hambourg et Berlin se trouvent les magnifiques forêts du Mecklembourg, que je voulais voir d'après le conseil de deux honorables marchands de Lubeck que le hasard, ou plutôt la Providence des voyageurs, m'avait donnés en cette occasion pour compagnons et pour ciceroni. A un relaî de Lauenbourg, je mettais pied à terre, et confiant mon bagage à la prudence de mes Aouveaux amis, qui devaient m'aitendre à Berlin, je m'engageais dans la forêt, au petit trot d'une monture de louage qui portait ma valise en croupe. Selon les instructions des deux Lubeckois, je devais , après *une petite journée de marche, rencontrer dans une clairière située au milieu de la forêt une auberge d'oh je pourrais les jours suivants rayonner dans les environs.

L'hôtesse, madame Hauptmann, était, selon leur dire, une de ces aubergistes modèles, par qui tout arrivant est aussitôt adopté comme un fils. La qualité d'étranger ne gâtait rien : madame Hauptmann, ayant été fort belle au temps de l'invasion, avait

14 i;aitbbrge

<!onsorvé pour les Français une tendresse qui n'était que la reconnaissance des hommages qu'elle avait reçus dans sa jeunesse.

Vn incident fâcheux, en me gâtant le plaisir de la promenade, éperonna le désir que j'avais de faire connaissance avec ce phénix dos aubergistes : une pluie grise et triste qui menaçait depuis quelques jours, se déclara au moment même oii je mettais Ip pied à l'étrior ot m'accompagna jusqu'à ma destinalion.

Le jour tombait et la pluie commençait à se ralentir lorsque j'entrevis la clairière et la chaumière de madame Hauptmann, dont les vitres claires et nettes miroitaient à la lueur d'un de ces couchers de soleil roses qui remplacent dans le Nord les ciels sanglants de nos soirées. Notre soleil parisien, pâle au gré desÂvignonnais,estun coloriste enragé comparé à ces couchers de soleil du Nord pareils à des aurores boréales; de même que nos ciels d'octobn* paraissent des ciels d'Italie à l'œil du voyageur qui revient de l'embouchure de l'Elbe.

Les paysans de rAllemagne septentrionale ignorent la surprise et la satisfaction que cause aux Français la vue de leurs élégantes habitations, si différentes des mottes de boue et de paille sous lesquelles s'abritent encore nos campagnards. On est surtout frappé de l'éclat des vitres frottées comme les glaces d'un salon. La maison d'un paysan aile-

maod, peinte si elle est en pierre, rabotée si elle est en bois, et entourée d'un Jardinet d'arbres verts, semble toujours sortir toute neuve de la botte de sapin d'un village de Nuremberg. On croit avoir devant les yeux la Folie de quelque solitaire mondain; et si la porte s'ouvre, vous vous attendez plutôt à en voir sortir une héroïne romanesque que la paysanne robuste et grave que le trot de mon cheval attira sur le seuil.

Je ne vois pas pourquoi je vous la décrirais. Une forêt est une forôt et une paysanne est une paysanne; vous pouvez être sûrs qu*à propos de cette simple anecdote,. je ne vous infligerai la description ni de Tune ni de l'autre. Et puis à de telles distances et après tant d'années comment être sûr de la fidélité d'un portrait ? Bonne madame Hauptmann ! est-elle seulement aujourd'hui telle que je la vis alors? et telle que je la vis en ce tempslà, était-elle vraiment elle-même ? N'y aurait-il pas injastice et cruauté à vous donner la ressemblance de la vieille'aubergiste pour le portrait de la belle vaincue de 4842?

Madame Hauptmann, haute et vigoureuse femme, m'accueillit avec cette raideur silencieuse que les allemandes de pur sang ont accoutumé d'observer à Tabord. Tandis qu'un petit polisson, que les jours suivants je rencontrai sans cesse sur les escaliers et dans tous les coins, tenait la bride de mon cheval, elle-même enlevait de dessus la croupe mon porte-

manteau et remportait à la force du poignet dans U salle commune, oh je la suivis.

La vue de mon passeport, sur lequel j*avais tant compté pour hâter les progrès de Tintimité, ne dissipa pas d'abord cette réserve : elle y jeta les yeux négligemment, lut tout haut, en Tostropiant, moa nom, et me rendit le papier plié.

Au surplus, Tenvio de converser et la curiosité d'observations morales étaient en ce moment primées chez moi par d'autres besoins beaucoup pluë impérieux. J'étais harassé, courbaturé, mouillé jusqu'au linge : aussi, après avoir absorbé une notable portion de bœuf salé et de pain noir, je crus n'avoir rien de mieux à faire que de gagner mon lit.

Un moment après, je me trouvais inséré dans ce double matelas de plume dont les allemands font leur coucher, — une taie d'oreiller sous les reins et une montagne sur l'estomac.

Une légère fièvre, due à l'humidité qui m'avait pénétré pendant la route, m'occasionna vers le matin des rêves assez bizarres.

Madame Hauptmann entrait dans ma chambre, et s'asseyant au pied de mon lit, me reprochait eu termes piquants de m'étre laissé tantôt prendre aux apparences et d'avoir manqué de courtoisie à son égard : — Oh ! disait-elle en levant les yeux au ciel, les Français d'autrefois étaient bien plus aimables ! Là dessus commençait une série de récits et de ta-

L AUBERGE .t7

bleaux où triomphait à mon désavantage la galanterie des vainqueurs de Bautzen. Madame Hauptmann elle-même se transGgurait à mesure qn'elle parlait : Taubergiste ridée avait disparu ; je n*avais plus devant les yeux qu'une jeune fille fraîche, blanche, aux chairs fermes, pareille à celles que j*avais tant de fois suivies à Hambourg, au Neuenvall et sur les remparts. Ses cheveux blonds s'échappaient de dessous son calot et dévalaient en gigolanl jusqu'à sa ceinture ; ses épaules sortaient du corsage, et sa gorge repoussait le traditionnel ûchu rouge noué à son cou. Et cependant c'était bien Plie : comment avais-je pu m'y laisser tromper ? me punirait-elle de ma méprise? Ses lèvres pleines do sang vif, s'entrouvrant pour laisser voir deux rangées de dents appétissantes, n'annonçaient pas une âme inexorable...

L'influence de ce révo absurde, vingt fois interrompu, vingt fois repris, eût pu me jeter le lendemain dans une confusion singulière, lorsqu'étant descendu dans la salle, pour déjeuner, j'y trouvai pour me servir , au lieu de madame Hauptmann, une grande et belle fille, toute semblable à elle, mais tellement semblable, que je pus douter un instant si la seule différence qui me frappait n'était pas produite par le changement de jour et de lumière, ou si même elle n'était pas l'effet d'une disposition particulière. Mêmes yeux, même taille, mêmes traits, même regard, même attitude, même

3» L'AUBBRGË

geste : c'était onfin madame Hauplmann elle-môma, mais madame Hautpmann rajeunie, madame Hauptmann sans plis au front, plus Tratche de teint, plus légère do mouvements, plus rebondie d*épaules et de corsage.

Je n'eus pas besoin do me frotter les yeux pour découvrir la cause do ce phénomène. — Ce n'élail pas madame Hauptmann, c'était sa fille, Johanua, dont le doux nom, défiguré par l'accent toutonique, prenait dans la bouche de sa mère une sonorité lerrible.

La bonne Johunna me servait avec cet empressement que mettent aux soins domestiques ces filles du Nord, plus habituées à gagner des maris par la réputation de bonnes ménagères qu'avec des écos.

Il me sembla que l'occasion était toute trouvée de mettre à profit les enseignements du rêve et de restaurer l'antique galanterie française.

Malheureusement entre Johanna et moi la conversation no pouvait aller loin. Elevée à la campagne elle parlait une sorte d'allemand particulier, primitif ou corrompu , appelé plat-allemand (plat-deutscb). Quant à moi dont Téducation s'était faite dans les livres, je parlais l'allemand à peu près comme on parle français à Frédéricksdorf . — A chacune de mes questions, la pauvre enfant répondait par des sourires accompagnés de petites exclamations fort gentilles.

En ce moment madame Hauptmann apparut. Elle s'avança préalablement en appelant à haute voix le

nom de sa fille : Johanna ! qu'elle prononçait Jébarannâhâh !

J*étais en trop bon chemin pour m'arrôler : j'avais résolu cette fois do rompre la glace. Madame Haaptmann d'ailleurs parlait allemand comme une saxonne.

Afin de pénétrer de plain-pied dans l'intimité, /exposai à ces dames comment j'étais parti de Paris pour visiter l'Allemagne, comme quoi je me rendais à Berlin pour y suivre la clinique du fameux chirurgien Dieffenbach : je leur parlai aussi de mon séjour de six semaines à Hambourg^ des sept clochers, du carillon, de Jungfornstieg, de mon oncle fabricant de cigares au Ganzemarkt, etc., sans négliger de témoigner mon admiration passionnée pour le beau sexe allemand.

Madame Hauptmann m'écoulait gravement, droite sur ses pieds et le poing sur la hanche. A chacune de mes allégations, elle acquiesçait par un ach! fortement accentué.

En arrière, à deux pas d'elle, Johanna levait à chaque exclamation les yeux sur sa mère et, dès que je reprenais la parole, m'observait sournoisement, comme étonnée et piquée d'entendre un homme parler si longtemps, contrairement à l'usage de ses compatriotes. J'avais en dernier lieu fait part à mes hôtesses de mon projet de séjourner une huitaine dans l'auberge, afin de prendre un peu l'air de la

iO L'ÂUBEROE

campagne avant que de m*aller enfermer dans l'hôpital de Berlin.

Malheureusement le temps ne changea rien ce jour-là à son programme de la veille et le continua sans modifications pendant toute la semaine : pluie le matin dès six heures; pluie jusqu'au coucher du soleil. Cette circonstance, en me contraignant è garder la maison tout le jour, hâta singulièrement la familiarité.

Accoté au poêle de la cuisine, fumant la provision de kanaster que mon oncle m*avait donnée au départ, je parlais à madame Hauptmann de son beau temps, de la campagne de 4812, de Davoust et du blocus dont j'avais vu les principales scènes reproduites en une série de petits tableaux au Stint-Fankt. A son tour elle me racontait que Thiver avait été cette année-là si rude, que les soldats français étaient obligés de faire fondre à grand feu sur les places les tonnes de vin qu'ils dérobaient chez le> paysans; comment son premier amoureux s'était laissé voler, elle étant à son bras, ses sabots par un sergent de voltigeurs, événement qui l'avait fait passer subitement du mépris du volé à l'admiration du voleur. Elle me disait les tours sans nombre joués a ses jeunes compagnes par nos sous-officiers, les ruses imagifiées par les paysans pour soustraire leurs provisions au pillage , les calembourgs surpre* nants auxquels donnaient lieu les prononciations différentes des deux peuples, et surtout l'anecdote

authentique du cheval Nickel, dont un malentendu de ce genro avait fait donner le nom à un pain particulier, qui l'a conservé jusqu'aujourd'hui sur.les cartes de tous les restaurants d'Allemagne (4). D'autrefois je la faisais rire en l'initiant à la vie des étudiants parisiens ; je lui déroulais la chronique amoureuse des écoles. Là l'amour- propre national et Tesprit de corps ôtaieot à mon imagination tout scrupule : c'étaient des duchesses faisant arrêter leur équigage à la porte d'une église pour aller balayer de leurs mains la mansarde d'un étudiant en droit; des carabins tombant par la cheminée dans le boudoir d'une marquise, etc.

Nous étions, comme on le voit, les meilleurs amis du monde. Johanna, elle-même, s'était tout à fait humanisée, et me traitait à peu près comme un frère. Je n'omettais jamais chaque matin, à notre première rencontre, de l'apostropher par ces vers de la Jeanne d*ÀTC de Schiller ; Àh! schœjie Johanna! Ah! belle Jeanne! etc.

Cette attaque ne manquait jamais sou effet et mettait aussitôt en gatté, gatté bruyante, la mère et la fille.

(4} Il s'agit d^an cavalier de Farmée française, qui ne put jaoïais ■^accoutumer au pain noir dont se nourrissent les paysans allemaDda ; toutes les fois qu^on lui présentait de ce pain , il le dobnait à son cheval, en disant : c'esl b<m pour ^wkei ! — De là le nom de IHiiii pur Nickel.

it L'AUBERiiE

J'avais fini par obtenir de Johanna^ le soir, sans trop de prières, qu'elle me répétât cette chanson que je l'avais prise un jour à chanter entre ses dents, et oii l'idéal allemand cherche si curieusement à se naturaliser espagnol : IVach Sevilla! nach Sevilla!,..

« A Seville, à Seville il y a une petite maison ; dans cette maison une petite cuisine; dans cette cuisine il y a un gros poôle ; et, près de ce gros poôle ma bien-aimée est assise. )»

Ce poêle allemand transporté dans une cuisine andalouse me paraissait d'une bizarrerie charmante.

Cependant le temps passait : les huit jours convenus entre mes compagnons de route et moi étaient expirés. Nulle apparence que le ciel pût changer; il fallait donc partir et me rendre làoli j'étais attendu.

Je songeais à cela un soir, comme je faisais en fumant le tour do l'auberge entre deux ondées. J'en vins ù me demander comment depuis trois jours que j'arrêtais à part moi mon départ, je ne m'étais pas encore décidé à l'annoncer ?

Était-ce simplement la paresse de rompre une habitude, ou bien avais-je sans m*en douter pris do l'attachement pour cette maison et pour ce ménage de deux femmes rustiques?

Évidemment non.

Était-ce alors la crainte d'affliger mes hôtesses en prenant congé d'elles ? Mais dès le jour de mon arri-

LAUSERGB 11

rée a'avais-je pas fixé le ternie de mon séjour ? Ce terme même étant passé, en quoi ranoonce de notre séparation pourrait-elle les surprendre?

£n réOéchissant, je compris que cette résolution Q*était ni aussi simple, ni aussi facile à prendre que j'affectais de le penser. Je découvrais au fond de ma pensée une hésitation dont je no me souciais [«s d'approfondir la cause. Ce n'était qu'une raison de plus de me hâter. Je regagnai donc la maison et m'acheminai vers la cuisine, lentement^ l'oreille ba^se, mécontent comme on l'est d'un tort qu'on ne veut pas s'avouer.

Madame Hauptmann était seule et tricotait à la clarté d'une chandelle.

J'allai m'asseoir à ma place habituelle, et je continuai de fumer en me boudant moi-même.

Je devais faire une assez sotte contenance.

Par un hasard que je n'aurais pas attendu, madame Hauptmann vint au-devant de ma déclaration.

— Eh bien, quoi? mo dit-elle, me lançant des regards de côté sans quitter son ouvrage, — vous pensez à nous quitter? — Cela est bien pressé, vraiment, de vous remettre sur les routes I Restez donc chez nous : vous y serez bien soigné, — bien aimé. — Qu'allez-vous faire à Berlin? Encore vous casser la tète 1 N'en savez-vous pas assez long?

— Faut-il que je vous dise une chose? reprilelieen faisant un mouvement vers moi pour poser sa

41 LAIBERGE

main sur mon bras. — Ëh bien, restez chez nous... et vous y serez chez vous quand vous voudrez. — Oui, la maison, et une bonne fille par dessus le marché.

J'eus besoin de me répéter mentalement la phrase pour être sûr de ne pas m*étre trompé. Après quoi je partis du plus bel éclat de rire qui fût jamais sorti de mon gosier.

Je m'en repentis presque aussitôt. L'air d'étonnément profond et môme d'indignation qui se peignit sur le visage de madame Hauptmann me fit comprendre que je venais de commettre une impertinence, peut-être même une méchanceté.

Evidemment la proposition avait été faite de bonne foi et même avec une certaine générosité. J^ bonne aubergiste n'avait vu en moi qu'un pauvre studiens fuyant son pays, voyageant à peu de frais avec une mince valise, et se logeant dans les auberges de pays/ins : elle m'offrait sa maison et sa fille et se croyait en toute sincérité ma bienfaitrice.

Hais l'idée du fils de ma mère, transformé en cabarelier et tenant l'étrier à des maquignons, avait tout d'abord paralysé mon jugement.

Je balbutiai par forme d'excuse quelques phrases banales. Je crois que je parlai d'une fiancée imaginaire qui m'attendait dans ma patrie.

Et, après avoir annoncé mon départ pour le len-

deinaio au matin, je me retirai dans ma chambre, moitié confus, moitié gai.

Le lendemain, à l*heure dite, mon petit cheval se trouvait tout sellé et bridé devant la porte.

Du mémo air grave et digne qu'elle avait, huit jours auparavant, décroché et emporté ma valise, madame Ilauptmann la rapporta et Tassujétit sur la selle.

Puis, me tendant la main, elle me souhaita, suivant Fusage allemand, un bon voyage.

En passant devant la fenêtre de la cuisine, j*aperçusJohanna assise et cottrbéo sur son ouvrage. Elle ne me regarda pas ; mais la seule pensée qu'elle eût pu le faire me remua le cœur jusqu'au fond.

Je mis aussitôt mon cheval au trot et je m'en allai tout d'une traite jusqu'à Lauenbourg, où je devais reprendre la poste.

Plus d'une fois pendant le voyage je ressongeai à la proposition de mon hôtesse, tantôt pour en rire, tantôt, ma foi, pour en pleurer presque d'attendrissement.

Le soir de mop arrivée à Berlin, j'eus le courage de m'en égayer avec mes commensaux.

Cependant, aux heures de découragement et de lassitude, je me suis plu quelquefois à évoquer le souvenir de cette hospitalité si franche et si cordiale.

i6 L'AUBERGE

Je me revoyais assis sur le banc de pierre oti sotK vent j*étais venu fumer ma pipe à l'heure du couchant; j'entendais par la porte ouverte le bruit des casseroles et des marmites manœuvrées par madame Hauptmann ; Johanna mettait le couvert en chanlani sa chanson.

LES PR0>IKSSE8 DE TIMOTHKK

[ans doute, me ditTimothéo, c'est encore I le meilleur parti que vous puissiez pren- I dre. La position n'est pas tenable : point (l'argent, des dettes et chez vous une femme malade qui se meurt... Venez me voir demain matin, et nous arrangerons cela , ajouta-t-il en prenant congé de moi par une chaude poignée de main.

Je restai quelque temps flxé à la même place, tandis que le bruit des pas précipités deTimothée se perdait dans l'éloignement.

lorsque j'eus compris que j'étais seul, je respirai

50 I.ES PROxMESSES DE TIMOTHËE

largement comme un homme qui dépose pour un instant un fardeau trop lourd. Et je suivis machinalement le trottoir dans la direction opposée à celle que Timothée avait prise.

II était environ minuit : les boutiques se fermaient. Paris prend à cette heure, principalement dans les quartiers riches, des aspects singuliers. Les boutiques closes de contrevents noirs laissant apercevoir par une dernière ouverture des pyramides de cachemires, d'étoffes de soie, de linge brodé ; des massifs de fleurs artificielles, des cabinets d*orfévrerie encore resplendissants de la lumière du gaz, font penser vaguement à ces bazars mystérieux, à ces palais fantastiques oîi, dans les (Montes Arabes, des Filles de Rois entraînent, pour les enivrer, les portefaix et les kalenders.

Moi, les mains croisées sur les reins , la tête basse, je m'acheminais lentement, heureux peutêtre è mon insu, après tant de courses faites les jours précédents, de marcher sans but déterminé.

Cette heure, — heure de repos pour la multitude organisée, — qui vide la rue et éteint les fenêtres f*t laisse la ville déserte et illuminée comme pour une fête de tyrans égoïstes et misanthropes, est pleine de douceurs pour Thomme opprimé. En lo délivrant du bruit, et de la crainte des rencontres fâcheuses, elle lui rend la liberté, la lucidité de sa pensée ; aussi est-elle souvent pour lui Tinstant

des partis*pris courageux et des inspirations lumi* neuses.

Comme ravait dit Timotbée, ma position n'était i>as supportable.

Le plus pressé sans doute était de payer le pro* priétaire, ce doux millionnaire qui depuis six semaines menaçait de me mettre dehors, moi et les miens, en gardant mes meubles.

Je voyais déjà mon mobilier descendu dans la ruur pour être ensuite empilé dans une resserre; mes livres, mes papiers, balayés jusque dans la me.

Et cette pauvre fille qu'il allait falloir, — livide de fièvre et minée par la consomption, —jeter dans on fiacre pour la conduire... oii? •* à Thôpital, sans (loute !

Depuis six semaines je m'évertuais par mille moyens incroyables à prolonger celte agonie de situation. L'imagination du romancier le plus inventif succombe à la comparaison de cette fécondité stimulée par la nécessité. Jamais avoué normand oe s'entendit mieux à multiplier les ajournements, à rajeunir les déclinatoires. Ne fallait-il pas chaque jour, avant de songer à moi, à mes dettes, h mes besoins de toi^te sorte, faire les avances nécessaires h un traitement coûteux , payer et défrayer une garde, alimenter le crédit chez le pharmacien^ qui ne manquait pas de se montrer soucieux dès que la note dépassait un certain chiffre?

Au milieu de cet état désespéré, Timothée m'était apparu comme un sauveur.

J*avais beaucoup connu Timothée autrefois. Je lui avais môme rendu un assez important service deux ans auparavant en levant l'obstacle qui s'opposait à son départ de Paris, dans un moment oii une place avantageuse l'attendait en province. Il va sans dire que dans la suite Timothée s'était montré assez peu reconnaissant du service, et je l'avais oublié moi-même, lorsqu'un soir je le heurtai sur le boulevard, rayonnant, parfumé do luxe et de bien-être, et fumant avec la volupté du flâneur un cigarre de premier choix.

Après un heureux séjour à Toulouse, sa patrie, Timothée s'en revenait prendre à Paris la gérance d'un journal quotidien.

La première embrassade fut chaleureuse, et je craignis un instant, tant les témoignages de soq amitié étaient bruyants et expressifs, qu'il ne fît attrouper la foule autour de nous.

Je dus, pour éviter un scandale, entrer avec lui dans un café à la mode, oii je crus d'abord qu'il allait faire apporter devant moi, sur la table, toutes les denrées de l'établissement, glaces, spiritueux, cigares ! les propositions se succédaient de manière à agacer les nerfs d'un homme aussi peu disposé que je l'étais, à s'égayer. Il me fallut ensuite écouter le récit pittoresque de ses aventures à Toulouse, do ses bénéfices, de ses succès.

Deux heures se passèrent ainsi : Timothée toujours buvant, toujours fumant, toujours parlant do plus en plus fort; moi fumant et buvant aussi, mais à Croid, l'intensité du chagrin neutralisant Faction de Talcool. Une pensée s'agitait en moi pendant tout le temps que le Toulousain me parla : — M'ou- %Tirais-je à mon ancien ami sur mes embarras ?

N'était-ce pas violer en lui la conscience de l'homme obligé en le forçant au souvenir du bienfait?

J*avoue d'ailleurs que Texpansion du bonheur d'autrui a toujours eu sur moi cet effet de refouler i'épanchement du chagrin. Comment se résoudre à troubler par une confidence de cette nature le sacrement du bonheur complet dans un antre? Un scrupule d'amour-propre s'ajoute à cette timidité instinctive : avouer son malheur à un homme heureux, n'est-ce pas se constituer vis-à-vis de lui en état d'infériorité?

Timothée 'cependant m'avait mis à plusieurs reprises sur la voie d'une proposition. En m'approoant qu'il allait être gérant d'un grand journal, il ne s'était pas fait faute de so déclarer tout à ma disposition et de protester que toute copie offerte par moi serait acceptée d'emblée, avec tour de faveur, et payée au poids de l'or. Une lettre de garantie signée du gérant d'un journal quotidien ne pbuvait-elle pas attendrir pour huit jours encore mon propriétaire? Or huit jours, c'était trois fois plus de temps qu'il

5i LES PROMESSES DE TlMOTHfiE

n'en fallait pour écrire deux mille de ces lignes qup Timoibée me paierait bien trois sous, puisqu'il disait cinq. Ceci, joint à cette considération que je n'étais pas seul & souffrir, me décida. Je piroposai h Timothée de sortir un instant, et le, sous le gaz, une main posée sur chacune de ses épaules et les yeux arrêtés sur les siens, je lui exposai au net ma situation , en lui soumettant l'expédient auquel je révais depuis une heure.

Un joueur de paume sortant tout échauffé du mail, h qui Ton jetterait au creux de l'estomac un verre d'au glacée, ne serait pas sans doute plus déconcerté, ni plus surpris que ne le fut Timothée h cette ouverture. Mais il était trop de son Midi pour laisser rien paraître de son émotion dans un» pareille conjoncture.

Je compris néanmoins au pincement 'de ses lèvres, à l'obstination avec laquelle il regardait en me répondant tantôt le pavé, tantôt les murs, à l'agitation nerveuse de sa canne, qu'il aurait préféré que j'eusse attendu un peu plus longtemps avant de pro ilter do sa bonne volonté.

Le coup néanmoins avait porté, et après bien des verbiages, le Toulousain lui-même résuma l'entrelien par la phrase que j'ai citée en tête de ce récit.

Timothée agirait-il? j'aurais voulu pouvoir n*en pas douter. Le plus urgent était toujours de le mettre en demeure de prouver ses bonnes dispositions.

LES niOMfiSSES DE TIMOTHEB 55

Rentré chez moi, je bouleversai des cartons auxquels depuis longtemps je n*avais pas touché ; et ajrant enfin mis la main sur un travail passablement entamé, je passai la nuit entière à cette besogne fiévreuse, rebutante, qui consiste à combattre le sommeil et sa conscience pour accumuler des

Le lendemain, à Theure dite (oeut heures), j'étais à rbôtel de... dans la chambre do Timothée.

Je trouvai le gérant du*** au lit.

U prit avec un geste plein de grâces le rouleau qae jelni tendais et le lança derrière son oreiller eri me souriant d'uniatr qui semblait dire : Vous voyez quejen'y regarde mémo pas !

Cette marque de confiance me donna quelque espoir.

— Ce n'est donc pas tout-à-fait impossible T deatandai-je à Timothée.

— Mais... non.

— Eh bien alors, mon cher, repri&*je en lui saisissant le bras, vous ferez Taffaire; car je me voi^ 6D position de tout exiger de mes amis.

Là dessus je- lui répétai dans tous leurs détails les QxpUcatioQS données la veille. A chaque raison que je lui faisais valoir, le Toulousain acquiesçait tantôt

56 f.RS PROMESSES DE TIMOTHEE

par un signe, tantôt par des lambeaux de formules. Il excipa touierois de sa position de nouveau fonctionnaire pour me faire comprendre qu*il ne pouvait prendre aucun engagement avant d'en avoir préalablement conféré avec l'autorité supérienre. Cette précaution au surplus n'était, selon lui, qu'une simple formalité qui ne pouvait entraver en rien Teffet de ses bonnes intentions à mon égard.

Nous devions nous revoir à quatre heures , dans les bureaux du journal.

Je passai ma journée à me promener sur les boulevards extérieurs, les préoccupations de l'attente et de l'espoir m*empéchant de sentir la fatigue.

A sept heures du soir Timothée n'avait pas en> core paru. Je pris le numéro du jour pour savoir l'adresse de l'imprimeur : à l'imprimerie il me fut répondu que le gérant n'était plus attendu qu'au moment du tirage, c'est-à-dire à une heure assez avancée de la nuit.

Excédé de fatigue et d'inquiétude je m'en allai solliciter l'hospitalité d'un ami logé dans le voisinage ie Timothée, pensant être plus sûr ainsi de ne pas iianquer son réveil.

Le lendemain, point de Timothée. Sa chambre était ouverte, le lit était fait. Evidemment la galanterie méridionale me jouait un tour.

Trois démarches que je fis au bureau du journal no furent pas plus heureuses.

Certes il y avait dans ces mésaventures autre chose que de la fatalité ; quand même le flair que j'avais pu acquérir dans de précédentes épreuves ne m'en aurait pas averti, ma raison, ma mémoire m*en fournissaient la preuve manifeste. En comparant la chaleur des protestations de Timothée à la timidité de ses réponses après que je Tous mis en demeure de s'exécuter, il n*était pas douteux que le Toulousain après 8*ôtre ridiculement vanté par l'effet de Tostentation innée chez ses compatriotes , n'osait par le môme motif en convenir et préférait me leurrer indéfiniment, plutôt que de m'avouer franchement qu'il s'était trop avancé. Or, j'étais par une expérience récente, trop habitué à la mauvaise chance pour qu'un nouveau mécompte me pesât beaucoup; mais il me paraissait inutile et môme dangereux de rester plus longtemps dans l'incertitude. J'étais d'ailleurs choqué de l'idée que je servais la vanité d'un sot en prolongeant inutilement vis-à-vis de lui le rôle de solliciteur.

J'écrivis donc à Timothée une lettre polie, mais sigoificative, oh laissant percer le soupçon de son embarras, je lui offrais de reprendre sa parole ; j'ajoutai que j'irais moi -môme chercher sa réponse ù Thoure qu'il m'avait indiquée le jour précédent, quatre heures.

B8 LES PROMESSES DE TfMOTHÉE

in

CepcDdant une scène désolante se |>assaU chez moi.

Le propriétaire à qui la veille^ fort de la promesse de Timothée, j'avais parlé sur le Ion d'un homme prêt à payer, voyant s*écouler le délai prescrit, était entré comme la tempête au moment même où la malade reposait après une nuit de délire. Mon absence» qui lui parut une preuve de mauvaise toi, mit le comble à son exaspération. Il protesta bruyamment qu'il entendait n*étre pas davantage dupe de mes défaites^ et comme la garde s'avançait pour le supplier de ne pas troubler le sommeil de la malade dont le lit se trouvait dans la pièce voisine, il ne feignis pas de dire que cette maladie n'était qu'un prétexte de plus, un piège tendu à soo humanité et dont il aurait raison sur-le-champ, comme de tout le reste.

La malade éveillée on sursaut, indignée aatant qu'effrayée de ses menaces, avait fait un effort pour 80 lever et était retombée à terre contre son Ut, en proie à une crise affreuse.

C'est à ce moment que j'arrivai , averti par un pressentiment de la nécessité de ma présence. En me voyant, le propriétaire, déjà quelque peu ému des conséquences de sa brutalité, crut prudent de

dissimuler ; mais un seul regard jeté sur lui, sa p&leur, ragitatioo de la garde, le désordre du lit oîi ToQ Tenait de replacer la malade m'avaient tout appris. Ce soupçon d'une violence dont j'étais loin pourtant de comprendre toute la portée, eut l'effet singulier de faire immédiatement cesser mes doutes sur Timothée. Le grand besoin que j'avais de compter sur lui me le fit immédiatement juger sincère. J'entratnai le propriétaire hors de l'appartement et je lui déclarai sans embarras que j'étais accouru pour l'informer d'un mal entendu. Je précisai tout, le titre du journal , le nom du gérant et le chiffre de la somme que j'attendais, ajoutant que si, contre toute vraisemblance, ma certitude venait à être déçue, je quitterais moi-même dès le lendemain matin sa maison, où il ne m'était plus possible de rester.

En descendant l'escalier, la conviction que j'avais cherché à inspirer à mon créancier était entrée en moi. n me semblait que les choses étant à ce point, Timothée ne pouvait plus trouver de raisons pour manquer à sa parole. Je mo sentais d'ailleurs résolu à emporter sa porte d'assaut et à le traîner jusque chez moi pour le soumettre à la sommation du fait.

Par bonheur, Timothée me reçut. Il vint à moi, et me serrant les mains, me tança énergiquement sur mes soupçons. Il parla avec une telle volubilité que j'en fus un instant étourdi.

^ Mais, mon cher, lui dis-je, dès qu'il me fut

possible de placer un mot, je n*ai pas dooté de vous; songez seulement à Tempire des circonstances dans lesquelles je me trouve, et dont la gravité s'accroît d'heure en heure. (Ici je lui fis part de ce que je venais de voir et de supposer). — Enfin, oîi en sommes-nous?

— Mon cher, répondit Timothéo, je n*ai pas encore vu D*** (c'était le propriétaire du journal).

Je tenais encore les mains de Timothée dans les miennes, Tétreinte se relâcha ; il me passa de la glace dans le dos.

Et je m'essuyai le front.

— Eh! reprit le Toulousaio, pétrissant à deux mains la table de son bureau, comme on dit que Mirabeau pétrissait le marbre de la tribune, — vous ne savez pas ce que c'est que de fonder un organe quotidien I Savez-vous dans quelle situation nous nous trouvons en ce moment? — On était alors en pleine crise ministérielle ; le bourreau entreprit de me tailler une tartine de ce pain-là.

Je l'arrêtai brusquement.

— Mais la lettre ?

— Eh! la lettre... c'est justement pour la letlro que j'ai besoin de voir machin.

— Pourquoi ?

— La lettre, votre lettre, parbleu ! est un engagement !

— Un engagement. . . de vous à moi.

— Farceur I répondit Timothée, passant subite-

ment de la véhémence tragique au ton le plus fin de la comédie. Et si je ne réussis pas dans la huitaine, qu'est-ce que vous en ferez de votre lettre ? la garderez- vous dans votre poche?

J'étais abasourdi. Néanmoins, cette prévoyance d*homme d'affaires me dégoûta positivement.

— Ah çà, dis-je, vous moquez-vous de moi décidément, Timothée ? Faut-il que je recommence le récit que je vous fais depuis trois jours? Je vous préviens pourtant que je suis déjà bien las de vous donner ma détresse en spectacle. Comprenez-vous ce que je vous demande, enfin?

— Oui, oui, — je — vous — comprends, interrompit Timothée en parodiant le geste et Fintonation de quelque premier rôle du grand théâtre do Toulouse. — Je comprends tout ! reprit-il. Croyezvous que je ne lise pas depuis trois jours dans vos yeux le reproche que je vous vois prêt à me faire ? — Oui ! — J'ai obligé Timothée I Timothée me doit de l'argent ! J'ai payé les dettes de Timothée ! Timotbte est hurux ; il a une belle place I Et cette place, il ne l'aurait pas eue sans moi, si je n*avais pas dégagé sa malle !

(Je multipliais les signes de dénégation sans pouvoir me frayer un passage à travers cette forêt de point d'exclamations).

— ... Eh bieni savez-vous ce que Timothée avait dans sa poche il y a quatre jours, en arrivant à Va^

ris? quarante francs ! qua-ran-te francs 1 1 et saTezvous ce qu*il a aujourd'hui?...

— Tenez ! dit-il d'une voix sourde en arrachant un tiroir contre lequel il frappa du poing puuren faire sonner le vide, — rien! rien! ( — et il repoussa le tiroir de façon à le briser.)

— ... Je comprends encore ceci : Timothée a une montre et une chaîne en orl On peut les vendre, n'est-ce pas? Eh bien, tenez! dit-il en me tendant les deux objets de l'air d*un ambassadeur posant un casm belli, allez les vendre I Je vous avertis qu'elles ne sont point payées, et qu'il y va pour moi de la police correctionnelle ! !

— Sacrebleu ! m*écriai-je à la fin ; il ne s'agit pas de l'obligation que vous pouvez m'avoir. Je ne veux vous prendre ni votre argent, ni votre montre. Je viens tout simplement vous demander un service, comme a un homme que je crois disposé à me le rendre, et qui môme s'y est offert. J'ajoute que dans aucune circonstance de votre vie vous n'aurez mérité plus de reconnaissance. —

Mon manuscrit à demi-déroulé se trouvait sur le bureau; il est présumable qu'il n'avait été ouvert que pour les besoins de la cause, et sur l'appel de mon nom.

Timothée, qui tournait autour du bureau comme une bête fauve, jeta un regard de c6té sur le manuscrit.

— Voyons votre article, me dit-il.

LES PBOMESSES D£ TIMOTUÉE 63

Je ses Us le piège et je sautai à 4eux mains sur le rouleau.

— Vous ne le verrez pas, m'écriai-je.

— Pourquoi T

— Vous n'avez pas besoin de le voir.

— • n est donc mauvais? demanda le Toulousain avec un sourire aigre.

— Il est excellent, répondis-je. Tellement bon' que je ne suis embarrassé de le placer nulle part; mais le placement de Tarticle n'est pas la question du moment. La question, la question instante, c'est l'avance, c'est l'argent ; cet argent qu'il me fallait absolument il y a un mois, il y a huit jours, hier, ce matin, comprenez-vous? l'avance, voilà le service; et ce service, je ne puis le demander qu'à im ami comme vous.

Timothôe, qui s'était rassis-, roulait les yeux d'orient à occident et fourageait à deux mains son épaisse chevelure noire.

En ce moment la porte du cabinet s'entrouvrit et la tête d'un garçon de bureau s'avança par l'ouverture :

— Monsieur. .

-* C'est bon ! ! tonna le gérant qui bondit sur son siège.

Hais, malgré son impétuosité, il ne put couper la phrase du garçon : — Monsieur D*** demande monsieur.

Un silence solennel suivit ce petit incident.

6i LES PROMESSES DE TIMOTUÉE

— Après ce que nous venons de dire Tun et l'autre, reprit Timôthée d*un ton grave, vous ne pouvez pas douter que je ne fasse tout ce qui me sera possible pour vous satisfaire. Vous m'avez obligé. . .

Je voulus l'interrompre et faire cesser cette comédie de dignité burlesque; mais Ttmothée répéta en haussant la voix :

— Vous m'avez obligé, je vous dois beaucoup, et croyez bien que je n'ai jamais désiré plus virement qu'à cette heure de m'acquitter. Je ne sais pas trop si je pourrai me faire écouter de D*** en ce moment ; les complications de la situation politique...

— Oui, oui.

— Mais enfin, d'une façon ou d'une autre...

— Mon cher Timôthée, dis-je en le retenant, puisque je vous vois en de si bonnes dispositions, permettez-moi de vous rappeler que le service que vous méditez de me rendre doublerait de prix en arrivant le plus tôt possible.

— C'est entendu.

— J'oserai alors vous demander à quelle heure..

— Me donnez-vous jusqu'à onze heures du soir!

— Parfaitement.

— Eh bien alors, onze heures du soir... à Tiinprimerie.

J*allai de nouveau me réfugier chez Tami qui m'avait hébergé la veille, et qui, en vertu de cette hospitalité était devenu mon confident.

Le récit que je lui fis de mon dernier entretien avec Timothée Tédifia médiocrement.

— Votre homme du Midi, me dit-il, est en môme temps un finot et un lâche. Je parie qu'il n*osera pas dire un mot à D***, par crainte d'user do son crédit, ou de compromettre sa position. En attendant, il vous amusera le plus longtemps possible, afin de conserver son rôle de protecteur. Ce qui peut vous arriver de plus heureux, c'est qu'il vous rende ce soir votre manuscrit avec un refus définitif.

Afin de vérifier sa prédiction, mon hôte m'ac-compagna jusqu'à l'imprimerie.

Tl De s'était pas trompé.

Le premier homme de service è qui je m'adressai me remit de la part de monsieur le gérant un paquet et une lettre.

Timothée, tout en mettant à ma disposition plus que jamais sa montre, sa chaîne et jusqu'à son lit, m'avertissait layalement qu'il n'y avait pas à compter sur le genre de service que j'espérais de lui et, toujours aussi loyalement, me remettait mon manuscrit.

$>ouhaitant que j*eo pusse faire ailleurs uu usag« plus conrorme à mes désirs.

Je refusai Toffre que me fit mou ami de m*aocom pagner. plus loio, et seul, rompu de fatigue, la téie à peu près perdue, je pris le chemin de mon domicile avec le sentiment de résignation désespérée du soldat qui s*en va mourir à son poste.

Comme je remontais péniblement le faubourg, quelqu'un me barra le passage.

Ce n'était pas Timothée.

C'était X..., rhomme le plus décrié du journalisme, un de ces écrivains sans talent, sans la moindre qualité d'invention ou de style, ne vivant qu'en spéculant sur le talent et sur les besoins de leurs confrères, accumulant les combinaisons de journaux les plus impossibles, et comptant leurs fondations par leurs faillites; uu de ces hommes, en un mot, pour qui l'on ne se découvre même plus, et avec lesquels on ne traite que la copie dans une main et l'argent dans l'autre.

Quelques semaines auparavant j'avais à peine rendu à X. . . son salut ; mais ce jour-là les hommes m'étaient devenus tellement indifférents que je serrai la main qu'il me tendit.

-* Qu'est-ce que vous avez ? dit-il en m'attirant sous une lanterne.

Je fis la réponse ordinaire : — Rien.

— Ah! vous n'avez rien... Vous n'êtes pas malade?

— Eh ! Don, je ne suis pas malade.

— Eh bien ! alors, mon cher, avec cotte figurelà vous allez vous noyer, ou vous brûler la cervelle.

Je haussai les épaules.

— Voyons, reprit-il, qu'est-ce qu'il y at Car assurément je ne vous laisseraf pas dans l'agitation oii je vous vois sans en savoir la cause*

Ha eolôre, comprimée depuis trois jours, éclata. Je n'examinai pas si cette question, adressée par un homme pire pour moi qu'un étranger, était une marque d'intérêt banal ou une tentation du sort, et avœ l'éloquence de l'indignation, je racontai à X... tout ce qui s'était passé, sans omettre ce que Ton sait du détail de ma situation.

Je pariais haut, et quelques passans s'arrêtèrent, croyant à une dispute. X... m'écouta sans m'interrompre et sans me quitter des yeux.

Quand j'eus fini :

— Et de quelle somme s'agissait-il , me demanda X...?

— Trois cents francs.

— Eh bien! montons.

Et il alla frapper à la porte de la maison voisine, qui était la sienne

C'est ainsi que je fus sauvé, non pas du suicide, Je n'y songeais pas, mais d'un désastre qui certes eût été pour -toute ma vie un souvenir amer.

Quant à Timothée, que depuis lors je pris l'habitude de ne plus saluer, il n'a cessé de se plaindre de mes obsessions et de mon ingratitude.

J'ai su qu*uu jour, entendant parler de moi, il dit:

— Ce garçon-là n'arrivera jamais à rien ; que voulez- vous?... pas d'ordre! !

MON COrSIN IK)N QUixcm]

PHYSIONOMIE d'un PHILHELLÈNE

ES coutumes, les institutions, les usages ne disparaissent point seuls dans les révolutions. Leur action (je parle des révolutions) ne s'arrête pas même aux idées, qu'elles emportent souvent. La morale, que les philosophes disent étemelle, en reçoit aussi de graves modifications. Telle vertu périt, se déplace, se transforme; des vices nouveaux s'engendrent, d'autres s'oblitèrent ; de même qu'en suivant les âges on voit certaines maladies disparaître, d'autres se développer tout-à-coup. Et de môme aussi qu'on peut faire l'histoire d'une idée, on peut faire l'histoire d'une vertu ou d'un vice.

72 MON œUSIN DON QUIXOTK

Le CoDBA^E, cette vertu spontanée, agissante, irréfléchie, qui ne connaît ni préjugés, ni lois, et précipite Thomme vers son but au mépris de toute considération et de tout dangpr, qu'en avons-nous fait? Comment s'exercerait-elle d'ailleurs àr travers les protections sans nombre qui nous entourent! protections abstraites ou matérielles : protection du magistrat sur son siège, du soldat dans sa caserne, du sergent de ville dans la rue, de la police partout! Je demande si à cette heure l'homme le plus lâche ne peut pas mourir sans avoir eu l'occasion de s'apercevoir de ce qui lui manque ?

Certes, je ne veux pas calomnier mon temps» et la recherche puérile du paradoxe est aussi loin que possible de ma pensée. Non, le courage n'a pas disparu de nos Ames. Cet homme qui passe, courbé sous son chapeau de soie, portant dans son cœur le champ de bataille de son ambition et de ses faiblesses; cet autre qui chemine avec un front stoïque au milieu de difficultés inextricables, d'hostilités permanentes, et sous la perpétuelle sentence de mort du besoin ou de la faillite, ne sont pas, à mes yeux, moins héroïques que lés Ariodant et les Membrin.

Mais au moins ce courage-là, que j'admire autant que qui que ce soit, est- il une transformation assez ^ capitale de l'autre. D'une vertu tout en dehors^ nous avons fait une vertu latente, patiente, pleine de circonspection et de calcul. L'autre, l'an-

cien courage, dans les rares occasions oU il pourrait ôlre do iniso, ne peut plus môme garder son Dom. H s'appelle vanité sur le terrain du duel, orgueil ou môme entôtement dans le débat. Partout ailleurs il est tombé au-dessous d'un vice, et n*est plus qu'un ridicule. Miguel y Cervantes a conduit sa pompe funèbre et l'a enterré solennellement dans la tombe de son héros. Le Huron de Voltaire, pris sans cesse dans la contradiction des lois de l'honneur et des lois sociales, en est la caricature. Dans mon Muiée des vertus disparues, je propose de placer dans une cage de verre la lance du héros de la Manche et le squelette de Rossinante, avec cette légende : l'héroïsme.

Pauvre Don Quixote , avec ta lance toujours en arrêt et ta rosse toujours en marche, essaie donc de reprendre parmi nous ton œuvre de redresseur de torts ! Aujourd'hui l'homme qui prendrait la défenso d'une femme inconnue ne trouverait même plus d'adversaires : on se contenterait de le plaindre comme un malade d'illusions, à moins qu'on ne déshonorât son dévouement par des interprétations avantageuses à sa vanité. Quant à celui qui s'aviserait d'entreprendre sur le rôle do la justice , en redressant les torts de la société ou deTopinion, — on le conduirait chez le commissaire.

Il serait assurément bien puéril de regrettp pour son temps des vertus dont il n'a pas be?

mais de ces vertus môme il doit être permis d'éludier les dernières et rares manifestations. C*est ce que je viens faire à cette heure, à propos d'une brochure de vingt pages, retrouvée au fond d*un carton, et qui ne contient pas autre chose que répanchement d'une âme généreuse et noble, la profession de foi d'un gentilhomme, d'un vrai chevalier, qui, comme Don Quixote et comme le Huron de Voltaire, expia par beaucoup de ridicule, sans parler d'autres infortunes, le malheur de n'avoir pas su trouver le rapport de sa propre vertu au temps et à la civilisation dans lesquels il vécut.

Ce pauvre Don Quixote était, quoique gentilhomme , mon cousin , cousin par alliance, je n'ai donc pas besoin d'excuse pour déguiser son nom. Il datait d'avant 89, et avait joué la comédie cbci madame de Montesson, étant capitaine au régiment des dragons de Bourbon. Comment s'était passée sa jeunesse? C'est ce que je n'ai pu savoir, ne l'ayant connu que sexagénaire et déjà grand-père : on peut sans témérité parier pour de grandes folies^ jamais vulgaires pourtant ; car c'est le privilège de ces natures étranges de pouvoir aller aussi loin quo possible dans le ridicule, sans jamais tomber dans le commun. A coup sûr, s'il émigra, ce fut à la façon de Chateaubriand, pour courir les aventures, «près un court engagement sous les drapeaux de l'armée de Condé; à lui, pas plus qu'au gentilhomme breton, ne pouvaient convenir l'agitation frivole et la vie

cancanière des ceDtres de rémigration. Les tondauces libérales de son esprit, qui se manifesteront tout à l'heure, font d'ailleurs supposer un tout autre rôle que celui de ces courtisans de l'exil si violemment caricaturés dans les Mémoires ff outre-tombe. Evidemment Lafayette avait dû le séduire, s'il ne I*avait pas entraîné; sans doute il avait été de ces gentilshommes à qui un reste d'indépendance féodale avait fait saluer la destruction de la Bastille, et que l'amour immodéré de l'humanité rendit d'abord suspects à la cour de Coblentz.

J'ai dit que je l'avais connu sur le tard : j'étais moi>môme alors enfant; et c'est sans doute à la surprise profonde que ses singularités causèrent à mon sens tout neuf, que je dois le souvenir si vif que j'en ai conservé.

Q vivait en ce temps-là retiré, à vingt lieues de Paris, dans une vaste propriété que son imagination mobile lui faisait bouleverser sans cesse sous prétexte d'améliorations. Tantôt c'était un bassin qu'il creusait et maçonnait lui-même au beau milieu d'une allée, tantôt un belvédère qu'il rasait pour se livrer sur le même emplacement à des essais d'agriculture. Dans la partie la plus découverte de son jardin, il avait élevé de ses mains une construction bizarre, consistant en deux pans de murs qui se coupaient à angle droit. En transportant successi* vement son siège dans chacun des angles formés par cette rencontre, il pouvait être assis à l'ombre

à toute heure de la journée. Dans ses travaux, il avait coutume de se faire assister de ses ûls comme tâcherons, car c'était un de ses principes qu'un homme . doit savoir tout faire, et que pour être libre ilfanl savoir se passer do tout le monde.

Mais ces améliorations par lesquelles il gâtait sa propriété n'étaient que la réduction en petit de ce qu'il rôvait pour rembellissement et la grandeur àc son pays. « La France, disait-il, en usant d'une forme de raisonnement qui fait songer au Pédant de Cyrano de Bergerac, la France est le plus beau pays du monde, Paris est la capitale de la France: il faut donc que Paris soit la plus belle ville de l'univers ! »

Oh I les belles choses que nous verrions aujourd'hui, si le plan de Paris lui eût été confié I Quelle bonne collection de curiosités et d'extravagance^ offriraient nos rues et nos places pour l'ébahissenjent des cockneys !

Je regrette de no retrouver dans ma mémoire qu'un seul échantillon de ses visées sur ce sujet. Il s'agissait de la place Louis XV, dont la décoration a toujours été, sous la Restauration comme sous le gouvernement de Juillet, un grand embarras pour la commission municipale. Les uns, les uUras , voulaient à toute force un monument expiatoire du supplice de Louis XVI ; les autres, les libéraux , tournaient la difGculté en invoquant des raisons pratiques, telles que la nécessité d*avoir au

milieu d*uno grande ville une vaste placer pour les revues, les fêtes, etc. Voici comment mon cousin Francbevillo tranchait la difficulté. Il creusait au milieu de la place un bassin immense, pourvu de jets d'eau fantastiques ; puis à ce bassin, il adaptait un grand couvercle, qu'aux jours de cérémonie on faisait glisser dans des rainures : par là, jugez du reste I

Dès les premières phrases de cet article, j'ai été amené à parler do Don Quixote; c'est que mon cousin Francheville no lui ressemblait pas seulement par les côtés aventureux et extravagants de son caractère, il le rappelait encore par l'analogie de la figure et de toute la personne; par sa haute taille, {var sa maigreur, par la courbure impérieuse du nez, par la fierté avec laquelle il rejetait la tête en arrière, en promenant incessamment à l'horizon ses regards toujours en quête d'une aventure qui sollicitât son ialervention.

Sa tenue, généralement fort négligée, était au besoin relevée par le grand air et les belles façons du plus courtois gentilhomme. Un madras, roulé sous le cul de sa chemise et noué en dépit du bon seos, laissait à nu son cou maigre et nerveux comme ic manche d'une contre-basse; ses habits, ses guêtres (indice d'anglomanie], ses mains même n'accusaient que trop la nature de ses occupations ordinaires. Mais qu'une femme se montrât à la porte de la salle, ou du jardin, il avait bientôt fait de se lever,

de s'épousseter, de croiser sa redingote; et la grâce de son salut, la galanterie de son sourire étaieol autant de mouches qui attiraient Tœil et le faisaient glisser sur le désordre et la malpropreté du costume. Il faisait beau surtout de le voir,. aux jours de gala, faire avec une parfaite élégance, les hooneurs de sa large table ; beau encore de l'entendre, au dessert, entonner d*une voix che\Totante ce couplet, qu*il ne refusa jamais à la sollicitation de sa voisine:

Français et militaire, Dans l'âge du plaisir.

Aimer, combaltre et plaire, Voilà mon seul désir!

Sa déférence obséquieuse pour le sexe n'est qu'une nuance de plus qui achève de l'appareiller h son type. Don Quixote dansant au château de Tordesillas, n'avait pas meilleure volonté que no l'avait mon cousin Francheville à chanter sa chanson. Et de son côté, le comte de Francheville n'eût pas supporté avec une docilité moins grave les lutineries des filles de chambre do la Duchesse. Pour lui, le sexe faible était toujours, en raison de sa faiblesse môme, le sexe le plus noble ; et s'il n'avait pas quelque part une Dulcinée à qui envoyer ses madrigaux et ses soupirs, c'est qu'à côté du culte qu'il professait pour la femme idéalisée, le vieux patriarche féodal uvait le culte pratique de la famille et le zèle de

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l'éducation. Les principes de Rousseau, dominant à répoque oti il avait quitté la France, avaient bien pu aussi laisser leur levain dans cette tête enthousiaste que séduisaient toutes les excessives grandeurs, l'emphase du discours, comme la témérité de l'action.

Le cooite de Franchevillc avait huit enfants, garçons et filles ; il en avait eu douze ou quatorze. Le développement le plus large de la population était un de ses principes en économie politique. Dans la brochure que j'ai sous les yeux, et dont je possède peut-être aujourd'hui l'unique exemplaire, je lis cette belle phrase, qui paraîtra à plus d'un de mes contemporains avoir devancé de vingt ans le style des polémiques de 4848 :

« Ce n*ost pas en supputant et l'importation et l'exportation, en balançant et la -production et la consommation, — et te population, — en trouvant le point oU il faut défendre ou ordonner à la femme d'être féconde, ce n*es( point ainsi que l'on détermine le bonheur des nations.... La nation la mieux régie est celle oU l'on ne redoute pas le nombre de ses enfants — trésor au-dessus de tous les biens de la terre !!! »

Au moins le bon M. de Francheville savait-il n'être pas inférieur dans la pratique à ses théories.

Le peu que j'en ai dit plus haut a déjà pu faire préjuger son système d'éducation. Pour ce brave.

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aux yeux de qui l'idéal de Thomme était le guerrier, et la femme accomplie Théroïne, les meilleurs moyens d'éducation étaient les plus propres à développer indistinctement chez tous l'énergie el l'intrépidité. Cette intention éclatait jusque dans le choix des noms qu'il donnait à ses enfants au baptême. H appelait les garçons, Jean-d'Arc» Maurice, Henri ; les filles, Camille, ou Sabine. Tout petits, il les Lançait lui-même à la rivière, sans autre secours qu*uue botte de paille, et les hissait tant bien que mal sur les chevaux les plus difficiles. Le palfrenier, le carossier môme n'avaient pas plus affaire chez lui que le maçon ou le terrassier. C'était, à vingt ans de distance et dans une exécution plus sévère, Forganisation de la colonie de Ménilmontant. On peut croire qu'avec une telle direction, les accidents n'étaient pas rares et que plus d'une fois fils ou filles furent rapportés à la maisïon, les uns à moitié noyés, les autres plus ou moins marqués du fer de leur monture. Jamais peut-être mère ne fut plus éprouvée dans sa tendresse que M"** la comtesse de Franchevillo. De ce que M. de Francheville vivait, comme je l'ai dit, à vingt lieues do Paris, dans une petite ville, il ne faudrait pas inférer qu'il eût résolu de priver ses concitoyens du concours de ses lumières et l'humanité tout entière de sa protection. Ce qui pour tout autre eût été une retraite, n'était pour lui qu'un camp d'observation. Sa lunette toujours tendue vers Paris ne lui laissait pas per-

dre le plus petit incident des mêlées parlementaires, et Ton eût incontestablement trouvé plus d'un député beaucoup moins bien informé qu'il ne l'était de ce qui se passait à la Chambre. Il s'en fût trouvé un bien plus grand nombre qu'il eût fait rougir de leur inertie par l'intérôt actif qu'il apportait aux affaires publiques. Il faisait à la lettre litière de journaux et de brochures, et la meilleure partie de ses matinées, il la passait assis sur un trône de paperasses, un pied sur une chambre, un pied sur l'autre, dévorant, analysant, comparant, non sans interrompre fréquemment ses méditations par des exclamations, par des sourires amers, et par de véhémentes apostrophes à Tadresse des députés qui ne partageaient pas ses opinions. De là des correspondances, lettres, réponses, rectifications, démentis, défis, adresses qu'il expédiait sans hésitation, après les avoir rédigés sans ratures sur son genou. Plus d'une fois les presses de l'imprimeur de la ville en gémirent.... Projet sur la liberté de la Presse, Projet sur l'Éducation, Projet sur l'organisation et la distribution de la Force publique, ce dernier conforme (je cite la brochure) aux principes du général Tarayre. « A la barre de la chambre, ajoute-t-il, je ne craindrais pas d'en soutenir la discussion I » Je crois, en effet, me rappeler qu'il fut un jour expulsé du palais Bourbon, pour avoir voulu, du haut d'une tribune, haranguer l'Assemblée. Ses éternelles requêtes avaient fini par

lasser la patience des membres du comité des péiitioDS , qui de temps à autre se permettaient daos leurs rapports d*égayer la Chambre à ses dépens. Mais c'est au sujet de ces attaques félonnes d'ennemis cachés derrière une tribune, que se réveille daos toute sa hauteur le mâle courroux du Don Quixote.

II apprend qu'un jour... le 20 décembre 4821, — il donne la date 1 — un de ses projets a été irrévérencieusement traité par M. de R... et G... dT... députés. — Vite un cheval ! (a horse I ) ol le voilà sur le perron de la chambre, attendant imperturbablement MM. de R... et C... d'I... pour leur donner une leçon de gravité 1

Pauvre M. de Fra nche ville 1 qu*alliez-vous faire dans une assemblée d'orateurs constitutionnels? Vous, l'homme tout d'une pièce, pour qui les mots n'avaient qu'un sens, qu'alliez-vous faire dans cette galère, ou plutôt dans cette volière de geais babillards et de perroquets moqueurs? Quelle réception flrent MM. de Riancourt et Cornet d'Incourt, desquels il s'agit ici, au cartel du chevalier-patriote? je no l'ai pas su ; mais quant à lui, j'en suis bien sûr, il s'en revint la tête basse avec son affront, — son épéo sous le bras, et au pas de son cheval. Car ce n'est pas de nos jours que les épées ont barre sur los langues, et qu'une contenance héroïque triomphe du laço de la rhétorique et des lazzis d'une assemblée parlementaire.

L'étincelle qui devait faire éclater toutes les bor-

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dées d'héroïsme de mon cousin Francheville, c'était la question de l'indépendance de la Grèce.

Bien des gens peuvent se rappeler encore Tenthousiasme fou que la guerre du Péloponèse excita en France. Cet enthousiasme fut poussé jusqu'au délire par la société parisienne, toujours disposée à s'amuser de tout et à se passionner pour tout événement qui lui permet de changer sa toilette et ses habitudes. La République avait restauré le costume antique : on inventa en 4820 les étoffes à la grecque, les tentures à la grecque, les coiffures à la grecque. On dansa pour les Hellènes; on quêta pour les Hellènes. Les romances ne parlèrent plus que do Uephtes et de janissaires. Quoique tout enfant à celle époque, j*ai gardé le souvenir de certains fails particuliers bien caractéristiques.

J'ai surtout mémoire d'un pâtissier qui pleurait en servant la pratique, et répétait sur un ton dolent digne des mètres d'Eschyle, à ceux ou à celles à qui il servait ses darioles : — Ah ! monsieur f ahl madame! il n'y a plus de Grecs I il n*y a plus de Grecs ! -- C'était au lendemain de la nouvelle du massacre de Scio. — Je ne parle pas, bien entendu, des dithyrambes de l'auteur des Meêséniennes et do l'auteur des Orientales,

M. de Francheville n'était pas homme à borner son dévouement à des larmes et à des odes. S'il

publia une Cantate en faveur des Grecs (4), ce ne fut qu'un prétexte pour répandre dans le public les idées plus sérieuses qu'il méditait pour leur afTranchissomont. La Cantate — en vers — n'occupe que quatre feuillets de la brochure : ce sont, comme on peut l'imaginer, des vers de militaire et de gentilhomme campagnard, et la gatté que l'on pourrait trouver dans quelques-uns ne vaut pas l'ennui de lire le reste. Mais ce qui dépasse comme grotesque el comme étrangeté la poésie des premières pages, c'est la prose des pages suivantes, dans lesqueUes le bon gentilhomme entreprend de justiûer les sentiments manifestés dans sa cantate. Dix pages d'un style fiévreux, hâtif, agressif, entrecoupé d'apostrophes, d'allusions, de réticences, oU se succèdent les propositions les plus hétérogènes et oh nous passons presque sans transition de la dissolution des certes portugaises, par Don Miguel, à l'abolition do la peine de mort, et de la théorie du suffrage universel aux fusils à la Paoli I II me paraît clair que l'ardent philanthrope, comptant sur le succès del'àpropos, avait cherché à fondre et à résumer dans les Noies toutes ses propositions précédentes. La première de ces propositions a naturellement trait

( I ) Cantate iur ttn Grect, considérations sur le droit poliliqae, i*t proposition d^une croisade en faveur des (irccs, par le comte

de F -^ Se vend au profit des Grect. Paris, Delannay, su

Palais-Royal, in-8° 4827.

à la régénération de la nation grecque pour laquelle il révo une république fédérative :

0 Grec ! redeviens grand, libre et républicain !

s*6crie-l-il; mais en bon royaliste» il ajoute en note: « Jadis la Grèce fut république, il y a ici légiUmité, »

Vient ensuite une distinction ingénieuse entre le gouvernement représentatif et le gouvernement interventif^ mot créé par Fauteur. « De gouvernement représentatif il ne saurait y en avoir. Les gouvernements peuvent se nommer interventifs, le peuple y intervient. Mais la souveraineté inhérente à la masse ne peut appartenir à aucun corps , à aucune autorité. »

Plus bas il ajoute : « L'on peut voir que je u*aime pas les Chartres octroyées. — Parlons de celle de Portugal !» et il en parle I

H. de Francheville n*aime pas lesÂngiais, ou plutôt, comme il le dit, l'Anglais, dont il abhorre Tesprit de conquête.

Reste armé sur ta terre, et ne la franchis pas !

s'écrie-t-il avec véhémence.

M Canning est sa béte noire, lord Castelrebgh, son antechrisl; quant à M. Pitt, c*est bien lui « qui solda (p. 45) tous les acteurs des crimes de la Révélation française avec les fonds votés par le Parlement. »

Le triomphe de la politique de mon cousin Dod Quixote, c'est la création du Tribunal d'arbitrage sV'prême, destiné à vider pacifiquement les différends des peuples, et auquel devaient concourir trois envoyés nomm^ par chaque nation pour un temps déterminé. M. de Francheville s'empresse de reconnattre que la paternité de cette idée ne lui appartient pas absolument : « Après tant de sages, dit-il, je Tai Bien souvent proposée. » Il est fâcheux qu'ici l'homme d'état campagnard n'ait pas cru devoir nous citer toutes ses autorités. Peut-étro ignorait-il qoe parmi les ancêtres de sa proposition il pouvait compter Henri IV, qui, à ses projets de monarchie européenne, avait joint l'idée d'un tribunal des souverains.

OU l'infatigable ami de l'humanité, ce marquis de Riquetli de la Restauration, plaçait-il le siège de son tribunal? Je vais vous le dire, car à coup sûr vous ne le devineriez pas. C'était à l'isthme de Panama I

« La jonction qu'il forme des deux Amériques, une large voûte souterraine qu'il doit être possible d'y eretiser, réunissant les deux mers et par là les deux hémisphères, eussent peut-être rendu ce lieu le plus favorable de la terre. »

En vain objecterait-on l'insalubrité de l'isthme : « Qu'est-ce que cela prouve, sinon qu'il faut en rechercher les causes pour les détruire! » — Oh I fort bien 1 — Un peu plus bas :

« Au moment oh ce trop faible écrit sort de dessous la presse, je l'y fais rentrer. J*ai besoin d'exprimer, etc., etc. » n 8*agit de réfuter un article de M. Avenel, dans la Revtte encyclopédique, sur l'histoire d'Alexandre P' de H. Alphonse Rabbe. — M. Ayenel a dit trop de bien des Anglais.

En passant, nous accrochons la question de la peine de mort. Nous recevons dans les yeux une gerbe de noms propres : Volf-Tone, Riego, le duc d'Enghien, le maréchal Ney, M. de Villèle, M. Canning (toujours H. Canning) I

Mais le morceau capital de la brochure, le plus significatif, celui qui donne à la fois Faccent du Don Quixote et la mesure de Thomme de guerre, c*est la dernière page intitulée : Engagement et serment du croisé. Ici M. de Franche ville se redresse, et comme honteux de son bavardage, il met la main sur son épée. Il semble dire, pour me servir d'une expression soldatesque : Assez causé, debout I

€ Nous suffira-t-il de faire pour les Grecs de stériles vœuxT de leur offrir des secours pécuniaires? Nos ressources sont bornées. Aux Grecs il faut des bras, il faut du fer 1

» L'hiver va s'appesantir: si, au <•' mars prochain (4827), l'indépendance absolue des Grecs par le Turc n'est pas proclamée,

» Que tout Français, brûlant du désir de servir l'humanité sainte, pénétré du principe sacré de l'in-

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dépeDdance mutuelle des peuples, 3e croise pour voler au secours de la Grèce.

» Les journaux la Revue encyclopédique, le Courrier français, le Constitutionnel, le Journal des Débats et le Producteur sont priés de constater sod serment.

» Au cas oU le nombre des croisés atteindrait trois mille, tous, le 4^' avril (quelle rencontre I) sont rendus à Marseille. Accourez, jeunes Français 1 Leur nombre est immense...

»... Le croisé est muni d*une épée, d'un fusil dla Paoli, garni d*une baïonnette. Il a cent cartouches, une épée ou un sabre; une paire de pistolets, ud poignard. Il solde sa subsistance; — il vit de peu, celui qui vit de son courage !

»... Le duel parmi nous sera déclaré infâme...

» Le croisé se distribue par centuries. Chacune nomme son chef, etc. »

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