INTRODUCTION
[T comment vous nommez - vous ? de*
[manda la baronne avec un sourire de
^bienveillante curiosité.
— Gaston de Chantreuil I
Ce n'était pas vrai 1 — Non, celui qui faisait cette
réponse ne s'appelait pas Gaston, — de Chantreuil,
bien moins encore. Il s'appelait Jules -Théophile
Miller, ce qui, du reste, n'ôtait rien à son mérite.
430 LE MK^'SONGE
Mais comment faire comprendre au lectear le motif qui fit substituer par Jules Miller à ses noms patronymiques et baptismaux, le pseudonyme précité? (Autant vaudrait leur raconter tout entière la vie de Jules Miller.)
Lui-môme n'en savait rien; et il s*en repentit amèrement le soir, lorsqu'on contemplant de sa fenêtre les genêts de son jardin, il se prit à songer qu'il ne pourrait dorénavant, sans commettre un faux sur porcelaine, mettre sa carte chez la baronne.
Et, qui sait? si... plus tard... (et ici il soupirait plus péniblement) oii pourrait-elle adresser ses lettres ?
Tranchons dans le vif I — Jules avait menti toute sa vie ; menti effrontément et sans pudeur : il en convenait lui-même, et, ce qui est pis, il ajoutait qu'il mentirait encore.
Un vilain péché I pensera-t-on. Mais quoi ! Jules ne raisonnait pas de cette façon :
Un péi'.hé? niaiserie ! Qu'es^ce qu*un mensonge? disait-il ; de l'imaginaiion à la deuxième puissance. De convoiter une chose, à dire qu'on la possède, il n'y a que le carré du désir. — Le Menteur de Corneille n'était à ses yeux qu'un personnage fort raisonnable : quand il raconte à Clarice ses exploits dans la guerre d'Allemagne, il fait dans ce moment plus de frais pour se persuader que pour la persuader elle-même. Il se voit sur la brèche en costume
d*officier; il commande Tartillerie, pare celle-ci, pousse celle-là, monte à Tescalade et plante le drapeau sur le glacis ! Il porte la main à sa poitrine, pour comprimer la douleur de sa blessure. Il vit en une minute des années d'une vie de dangers et de triomphes (voyez ses yeux , comme ils brillent ! ) et se trouve au bout du compte aussi riche de gloire et de bravoure que le grand Coudé au lendemain de la bataille de Rocroi I
S*il raconte à Philiste ébahi le divertissement sur Veau et la collation en gondole, voyez comme il se répand en détails, comme il caresse en artiste les moindres traits, les moindres circonstances! C'est qu'en ce moment il n'est plus sur la place, entre ses amis imbéciles et son assommant valet; il est réellement sur l'eau, couché mollement dans sa gondole tapisêie^de feuillages; il respire les parfunp du jasmin et de V oranger, sent l'odeur de la poudre du feu d'artifice, s'enivre des regards de la belle inconnue et presse amoureusement sa main, en écoutant les modulations infinies de la flûte et du hautbois I
Cliton a beau le tirer par son habit. — Tais-toi, plat animal ! — Et maintenant qui me prouvera que je n'aie pas donné hier au soir une collation' royale à la plus belle d'eutre les belles ? Je te dis que j'en reviens. Je le raconte à deux niais ébaubis qui me croient et me félicitent sur ma magnificence ;
eh I s'ils me croient, eux, comment ne me croiraisje pas ?
— Voilà vivre I —
Ainsi il avait vécu. Et plus qu'un autre, disait-il, et nous le croyons bien I
Il avait été tour à tour millionnaire, virtuose, avocat, député, conspirateur, prince déguisé, lazzarone, chasseur tyrolien, fellah d*Egypte, guerrier, touriste, organiste de paroisse, prédicateur, pécheor de harengs et professeur de littératures étrangères, n avait possédé des palais, des chaumières, des petites maisons à la Jean-Jacques, des écuries superbes, des harems, des bricks armés en guerre, des galeries de tableaux, des collections d'autographes.... le tout suivant l'occurrence et le tempérament de l'auditeur ou de l'auditrice, ^es amis, voyant le vice incurable, s'étaient résignés de bonne foi au rôle de Philiste et d'Alcippe. — Jules était, d'ailleurs, quelquefois amusant à entendre, pourvu qu'on ne dérangeât pas sa poésie.
A quoi bon me servirait-il, disait-il un jour à l'un d'eux, de m'étre fatigué dix ans pour apprendre à jouer du violon? voilà cinq ans que je suis sûr d'en jouer mieux que Paganini (il y a pourtant des jours oîi je suis de l'école de Baillot); je m'en joue tous les soirs pendant des heures d'une façon ravissante, telle que jamais personne ne me causera un plaisir égal. Je me fais des tableaux comme tu n'en feras jamais, Gustave. Et pour être officier de la
Légion d'honneur, je n*ai qu*à me promener une heure dans les rues sans regarder ma boutonnière. J'étais hier à la séance de l'Institut : mon discours a obtenu un succès immense ; veux-tu que je te le récite ? Voulez-vous que je vous décrive la fête que j'ai donnée, la semaine passée, dans mon hôtel de. . . ? Tout Paris y était. M ... a été charmant I Liszt s'est un peu fait prier, mais il a fini par s'exécuter et être admirable. C'a été la plus belle fête de l'hiver. On ne verra plus cela... etc., etc.
C'était un système, comme vous voyez.
J'ai connu des gens comme cela.
Un, par exemple, fort maltraité par les huissiers, ayant reconnu que l'argent était la cause foncière et principale de ses tourments, s'était demandé de sangfroid pourquoi il ne supprimerait pas — l'argent?
Et allons donc I à compter de ce jour, l'argent n'exista plus qu'à l'état de fantôme. Il ne prononçait plus le mot : si l'on venait à le prononcer devant lui, il pensait À autre chose. En passant le pont des Arts, il avait la bonté d'étendre sa main ouverte sur la planchette, pour ne pas voir le sou qu'il donnait à l'invalide. Au restaurant, il jetait sa pièce sur la table, en disant au garçon : — Enlevez cette coquille d'œufl
Hais hélas 1 comme tous les faiseurs de systèmes, le malheureux avait creusé autour de lui un abîme, — la réalité !
Le triomphe de cette doctrine serait d'arriver à la folie complète.
Le pauvre garçon dont je parle avait senti cette vérité; mais en la découvrant, il fut bien désolé; car il fut forcé de reconnaître qu*il lui restait encore assez de raison pour la trouver.
Jules n*allait pas aussi loin, ou plutôt il allait plus loin encore : il voulait persister dans la folie, en dépit de la réalité.
— Qu'est-<;e que la vie ? demandait-il, -* un mensonge I — Lisez Montaigne, etc., etc...
Mais quel choc rude et douloureux éprouvait le chasseur tyrolien en tombant du pic duMont-BIaoc sur le trottoir de la rue Yivienne ; — quel choc le millionnaire, en chutant du haut de son belvédère sur le parquet de sa petite chambre !
Quel dédale monstrueux et compliqué ce mélange de faux et de vrai avait jeté dans la vie de Jules! — comparable au supplice de cet autre excentrique, qui, possesseur d'une salle pavée en pierres de liais, noires et blanches, et rôvant apparemment un dallage blanc uniforme, — s'était interdit de marcher jamais sur les dalles noires ; supplice renouvelé chaque jour et à chaque instant I
Pour le moment, la pierre noire, c'était pour Jules Miller la visite du lendemain promise à la baronne.
— Qui sait? 'songeait-il en contemplant toujours les mômes genêts, ces choses-là n'arrivent qu'à moi,
—si cette damnée baronne ne m*aura pas fait suivre pour savoir positivement qui je suis? Peut-être en ce moment un laquais galonné s*arrôte chez la portière !
— N'est-ce pas ici que demeure M. Gaston de Chantreuil !
— Inconnu !
— Un jeune homme brun, vôlu de noir, etc... Il vient de passer à Tinstant.
— Ah ! ça? M. Jules Miller, un jeune homme qui ne fait rien — là-haut au troisième.
Quelle chute !
— Ëb bien I après tout, continuait-il, suis*je le premier exemple d'un homme qui ait été contraint de cacher son nom? Je m'appelle Gaston de Chantreuil, parbleu I ma famille est originaire du Piémont (je connais beaucoup Turin). — Chantreuil! Canteroglio ! c'est cela ! — Je suis ici , à Paris, caché. J'ai eu quelque mauvaise affaire là-bas... En Italie, c'est si commun I — Ou bien je suis poursuivi pour mes opinions.
— Et puis, — et ceci était dit lentement, d'un ton attendri, en regardant la lune (c'était la lune qui éclairait les genêts}, — si je suis forcé d'avouer ma faiblesse, si je suis convaincu — d'imagination — par la baronne Eh bien I mes pistolets sont làl
Ressource ordinaire des gens à imagination et sans caractère.
— Ou bien, je — Ou bien je bonsoir!
Et là-dessus Jules ferma sa feaètre, et s*en bit se coucher.