‹ La double vie; nouvellesChapitre 6 sur 15 · ANDANTE · texte numérisé non relu

ANDANTE

Peut' être serait-il à propos ici, et à coup sûr il serait convenable de mettre le lecteur au fait de Taventure dont Jules était le héros, de lui raconter dans ses détails la rencontre merveilleuse qu'il fit de la baronne Lydie et de nous mettre enfin au sujet de cette dernière en quelques frais de description.

Mais à quoi bon ?

Depuis le temps que ce personnage mythique et éternel, — ce Saturne lettré qu'on appelle le lecteur, — fait passer par son estomac sans fond, — comme un ruban sans extrémité, — cette manoe perpétuelle et infinie qu'on appelle le roman ;

Depuis tant de siècles qu'on la lui prépare sans cesse sous tant de noms divers, Poôme, Conte, Histoire, Nouvelle....

Depuis le temps seulement que j'en lis moimême, j'ai mis chaque fois tant d'empressement à tourner du pouce les bienheureux feuillets qui, dans tout ouvrage de ce genre, contiennent l'aventure (l'aventure 1 ce cauchemar, cette roue d'Ixion, celle pierre de Sisyphe du romancier, odieux stratagème

qu*il lui faut combiner et varier perpétuellement, sachant qu*il sera perpétuellement omis à la lecture}, pour arriver au développement et à la péripétie;

Que je me suis toujours étonné qu*il ne se soit pas encore rencontré un homme assez audacieux, assez fort pour laisser en blanc lesdits feuillets, après la précaution prise d*écrire en tôte, par manière d'intitulé : Ici un tel et une telle se rencontrept; les circonstances sont abandonnées À la fantaisie du lecteur.

J'avoue d'ailleurs que je suis retenu par une autre difficulté. On a tellement.usé et épuisé le romanesque sous toutes ses (ormes, et jusque dans ses combinaisons les plus innocentes, que les écrivains de nos jours, pour se présenter au public décemment et d'une façon un peu neuve, ont été forcés d'affecter les dehors de la simplicité la plus banale. Hais ici nouvelles complications, nouveaux labeurs; le tout pour arriver à cette formule hypocrite :

Chapitre III (c*est ordinairement au Chapitre m que se produit la rencontre, les précédents étant généralement consacrés aux préliminaires, à l'histoire, à la description); — Chapitre III : Un matin. Rose et Théodore se rencontrèrent. •» Comment? —Je pourrais vous dire que le ciel était, ce jour-là, chargé de nuages; — vous transporter dans un paysage mélancolique, au sein d'une nature sauvage et effarée qui vous eût disposé aux pressentiments ;

— vous peindre Rose emportée sur un cheval fongueux, courageusement saisi au mors par Théodore.... Hélas ! il me faut, pour être vrai, renoncer à ces dramatiques accessoires. — Rose et Théodore se rencontrèrent tout bonnement — un matin — sur le trottoir de la rue du Bac. — Rose avait un tablier de soie noire., etc., etc....

Oui, si seulement Ji^les eût rencontré Lydie U où un. jeune homme et uùe baronne peuvent naturellement se rencontrer tous les jours — dans un saloa,

— sur le boulevard, — à l'Opéra, — j'atteste que je prendrais courage» et que je me résoudrais encore, moi deux cent millième, à rouler la pierre du récit de TAventure.

Mais, pour mon malheur, la rencontre de Jules fut, je le répète, merveilleuse, incroyable, impossible, — telle que, pour la faire accepter au lecteur, je ne vois pas de moyen meilleur que celui que je vais prendre : qui est de la lui laisser faire à luimême.

Que le lecteur donc — si lecteur il y a — se remémore, en quelques minutes de recueillement, tous les prodiges littéraires qu'il a, depuis qu*il est au monde, — absorbés I ^ qu'il remonte à la nage et les rencontres du roman moderne, et les coups de foudre du dix-huitième siècle, et les par hasard do tous les temps, et que, de ce butin, passé à l'alambic de son génie, il compose un précipité, le

plas romanesquei le plus extravagant, le plus inconcevable.

Nous lui fourniroQS seulement, en deux coups de crayon, deux ou trois indications pour servir à la mise en scène, savoir : une baronne en calèche, un jeune homme à pied, et, pour encadrer le tout, quelque paysage emprunté aux bois de Meudon, de Saiot-Cloud ou de Versailles.

Et maintenant que nous vous avons rendus complices de Textravagance du sujet, nous poursuivrons ^ le cœur plus léger, le récit des grands et petits péchés de notre ami Jules.

Jules, je Tai dit, ne se contentait pas de mentir sans vergogne; il fallait encore que ses mensonges eussent des approbateurs.

Aussi, le lendemain de cette soirée mémorable oU nous Tavons vu faire à ses éternels genêts de si adr mirables apostrophes, il se rendit, dès le matin, dan^ Tatelier de son ami Gustave le peintre, oU se trouvaient aussi son ami Antoine le musicien , son ami Arsène Tavocat, et son ami Marcus le naturaliste.

— Oh ! oh I dit Gustave en le voyant entrer, quelle nouvelle histoire aujourd'hui ? Je vous trouve une toilette et un air tout pleins de triomphes et d'a^ ventures.

— Et ces apparences, mon cher, répondit Jules en se laissant tomber sur le divan, ^ ces apparences ne sont point trompeuses. Je suis en effet le héros de l'aventure la plus extraordinaire et la plus roma-

nesque ; la plus romanesque et la plus flatteuse... et, ce qu*il y a de pis, c'est qu'elle est vraie.

— Oh I firent les trois amis d'un ton d'incrôdolilé.

— Hélas ! trop vraie. ..

Et, pour expliquer cet hélas, Jules raconta la rencontre que j'ai laissé imaginer au lecteur; et communiqua à ses amis les embarras qui, par sa faute, venaient en contrarier les résultats.

— De sorte, ajouta Marcus, que te voilà prêt à te donner au diable pour n'avoir pas voulu te laisser aimer par une intéressante personne qui ne demandait pas mieux?

— Marcus, mon cher ami, je ne vous ai jamais dissimulé que vous étiez une béte. Croyez-vous que la baronne m'eût accueilli aussi facilement et que les choses seraient aussi avancées si je n'avais eu la présence d'esprit de me donner pour son égal? Apprenez que le romanesque a sa logique comme tout au monde. Ne vous souvient-il pas de ce jardinier qui, surprenant une dame endormie, s'écrie : ~Ah ! pourquoi ne suis-je pas un beau monsieur ? — Eh bien I moi, rencontrant une baronne, j'ai trouvé plus tôt fait de me baptiser vicomte ; et la baronne doit me savoir gré d'avoir épargné le temps en lui faisant sauter deux ou trois degrés de l'échelle sociale.

— Bah t insista Marcus, on a vu des rois épouser des bergères...

— Eh 1 dit Arsène, vous avez eu un quart d'heure de gentilhomme, c'est quelque chose; maintenant

mettez-moi la baronne de côté, et n'y pensez pas davantage.

^ Impossible, reprit Jules ; je Taime.

— Filer une intrigue avec une baronne de rencontre, c'est un piètre dessert pour un bomme qui a eu des rendez-vous dans la grande tour de porcelaiae avec la fille de l'Empereur de la Cbine I...

— J'en conviens, j'en conviens. — Que voulezvous? les attachements ont leur fatalité, comme les livres. L'amour est un grand pipeur de dés. — Au surplus, j'apprécie votre observation. Arsène, touchez là ! vous êtes un homme d'esprit. Donnez-moi la main, vous dis-je ; entre nous je puis vous accorder cette marque de familiarité. Bientôt, au grand jour, je serai — qui sait?.... l'héritier d'un trône, une tôte couronnée ...

— Ah ! s'écria-t-il en se rejetant sur le divan, c'est un beau rôve, mes amis. — Si j'allais épouser cette femme ? si, dans sa famille, la noblesse se transmettait à l'époux? — Elle a de beaux domaines, j'en suis sûr. Tu serais notre peintre ordinaire, Gustave ; Antoine serait notre mettre de chapelle ; Marcus dresserait le catalogue des plantes et des insectes de nos jardins. Arsène, qui est avocat... prendrait la régie de tous nos biens.

— Je couvrirais vos murs de peintures et d'arabesques I dit en se levant Gustave.

— Quelle musique 1 s'écria Antoine. Vous en au-

riez le matin, à vôtre lever ; musique peadant le repas, musique le soir, à votre coucher...

— Pour nous endormir ?

— Oui, pour vous endormir ; mais de quelle fa* çon ! Dis plutôt pour vous bercer comme le chant des génies. — Concert tous les jours et opéra trois fois la semaine, dans une salle bâtie exprès.

— Moi, dit Marcus, dont le visage s'illumina, j'imprimerais à vos frais le catalogue avec planches, et j'en ferais un ouvrage qui m'ouvrirait les portes de l'Académie.

— Je ne laisserais pas un coin sans un coup de brosse, reprit le peintre, nullus munis sine figura. Ce serait plus beau qu'au palais Borghèse. Je voudrais qu'on vînt voir cela de tous les points de la France I — Quelle œuvre I sans parler de Tlnslitut et de la décoration qui seraient au bout.

— Ma fortune serait faite, ajouta Arsène. Je ne plaiderais plus que les affaires majeures : ou bien to me prêterais de l'argent pour acheter un cabinet d'avocat à la Cour de cassation ; je ferais un beau mariage, et je pourrais aussi, moi, acheter un château — qu'il faudrait encore décorer, dis donc, Gustave ?

— Mon cher, tu ne serais pas assez riche, et je ne m'encanaille pas à travailler pour les petites gens.

— Quelle musique ! dit encore Antoine.

— Corbleu I le beau livre I repartit Marcus.

— Animaux I brutes I hypocrites? 8*écrla Jules en se levant avec violence. Je vous y prends à faire de Timagination à votre tour. Ne venez-vous pas de vivre en un instant plus que vous n'avez fait et que vous ne ferez jamais dans toute votre existence de colimaçons et de vers à soie? Regarde à présent ta toile, Michel- Ange ; et toi, monsieur Favocat à la Cour de cassation, regarde tes bottes I Vous en êtesvous donné pendant un quart-d'beure I Des com* mandes, des décorations, des palmes vertes... Fermez donc les yeux une bonne fois, et retournez-moi vos toOes. Abandon nez- vous franchement à la Chimère, —soyez conséquents, — puisque vous avez la lâcheté de lui céder pendant dix minutes. Mais DOD 1 vous n*avez de goût que pour les croûtes, le galimatias, et le pathos de la police correctionnelle ! Je vous méprise. Adieu. A ce soir.

Page 1