RONDO
Et de fait, la situation devenait délicate. Lydie n'était pas une femme qu'on pût abandonner sans motif; Jules, d'ailleurs, on Ta vu, l'aimait éper-
(4) Alors il tombe dans la bière. (\oU de i'ëuteur.)
duQient. Et commeot arriver jusqu*à elle en passant par-dessus le comte de Chantreuil, ses biens et ses domaines, et ses exploits et ses dangers, et ses complots et ses proscriptions tant de fois décrits et racontés avec le luxe de détails et d*incidenls que Jules déployait en ces matières? L'amour de la baronne résisterait-il à une pareille épreuve? Sa passion pour Jules survivrait-elle au ridicule? Mourir I c'était facile ; mais renoncer à un bonheur certain, inespéré, légitime !
Un jour, Jules, invitée dtner par Lydie, fut surpris en entrant d'apercevoir son ami Arsène Favocat. — Situ m*avais appris, dit celui-ci, le nom do la baronne^ je t'aurais dit qu'elle était ma cliente.
Ce jour-là, pendant tout le repas, Jules ne tarit pas en descriptions de Turin et de ses environs, en détails sur ses relations et sa famille. Il se surpassa dans le récit de ses aventures, et prit plus d'une fois à témoin le pauvre Arsène, qui, bien malgré lui, se troQva ainsi, de son propre aveu, l'ami d'un gentilhomme piémontais et d'un proscrit .
Dans la soirée, profitant d'un moment oU ses botes la laissaient seule, Lydie prit Jules à part et lui parla bas pendant quelques instants. Arsène, qui )es observait, remarqua que Jules devenait fort pâle.
En s'en revenant, Jules lui apprit que Lydie ne mettait plus d'obstacle à leur mariage.
La coupe était, comme on le voit, pleine à ras.
Jules, désespéré, imagina de se croire malade. Peatêtre Tétait-il réellement plus qu'il ne croyait. Lydie envoya chaque jour savoir de ses nouvelles. Ses amis, Marcus, Gustave, Antoine, et Arsène lui-même, lui faisaient rigoureusement compagnie. GustaTe, sur ses indications, lui fit un portrait à peu près satisfaisant de la baronne; Antoine lui jouait sur le piano les airs qu'il lui avait entendu chanter. Harcos, réduit au rôle du quatrième officier dans le convoi de Mariborough, s'en acquittait de son mieux en famant du matin au soir le tabac de son ami ; de temps à autre il hasardait, pour le distraire, quelque observation d'entomologie.
Mais Jules ne voulait pas de distraction. Il s'entretenait sans cesse de son malheur, en se livrant sans relâche aux projets les plus fantastiques : un jour il résolvait d'écrire à Lydie que , rappelé par la guerre de l'indépendance , il était allé prendre du service en Sardaigne; motif à lettre pathétique, sacrifice de l'amour à la patrie, etc. D'autres fois, il voulait faire annoncer sa mort dans les journaux, se réservant ainsi dans l'avenir certaines apparitions romanesques qui ne seraient pas dépourvues d'eiïet : son père, au lit de mort, le réclamait pour l'exécution d'une vengeance de famille ; — sa mère, dans les douleurs de Tenfantement, l'avait voué au célibat ; — sa parole était engagée pour un mariage politique, ordonné par le souverain pour mettre fin aux dissentiments de deux maisons riva-
les, — il était marié secrètement — musulman — chevalier de Malte, etc. — Un autre jour il s'écriait: Et pourquoi n*aurais-je pas été mis dans les ordres contre ma volonté?
Le seul moyen auquel il ne voulût pas entendre était d'avouer sa folie à la baronne. L*idée seule le jetait dans de véritables convulsions ; c'était le déshonneur, c'était la mort. On n'en parla plus.
Un matin, Jules, à demi vôtu, était étendu sur son lit ; Antoine était assis au piano, Gustave, à son chevalet; Marcus, comme on voit Jupiter en certains passages de l'Iliade , s'enveloppait majestueusement d'un nuage .. de fumée.
Le licencié Arsène entra d'un air mystérieux et solennel. Après avoir échangé avec Jules quelques paroles indifférentes, il l'amena par voies détournées à parler de Lydie et des moyens d'entrer avec elle en composition.
—Tu m'as trahi ! s'écria Jules tout à coup, éclairé par certaines réticences de l'avocat; tu as dit à Lydie...
— Elle sait tout, répondit flegmatiquement Arsène, et elle te pardonne. Elle attribue à ton amour pour elle la ruse dont tu t'es servi ; et n'est pas éloignée de la trouver fort spirituelle.
Et comme Jules, exaspéré, s'emportait de nouveau, l'avocat tira de sa poche un pli cacheté qu'il , tendit froidement au malade.
Jules arracha violemment le cachet, et se mit à
lire ; mais son visage s'altérait visiblement, et sa respiration précipitée faisait flotter le papier comme un drapeau. — Arsène le considérait avec le calme d*un médecin qui vient d'administrer un remède énergique et qui attend la crise.
Quand il eut achevé, Jules, atterré, le front moite, laissa tomber sa tête sur sa poitrine et ses bras le long de ses flancs. En relevant la tête, il rencontra huit regards acérés par Tangoisse et la curiosité — Il ramassa la lettre.
— Ecoutez, dit-il d'une voix faible :
« Monsieur,
» Je sais tout. On m'a appris votre nom véritable. J'ai peine à m'expliquer le motif qui vous a fait prendre un nom de fantaisie pour vous préseoter chez moi, et surtout Topiniâtreté avec laquelle vous avez persisté dans une ruse que je vous pardonnerais bien volontiers, si, malgré moi, elle n'éveillait au fond de mon cœur quelques doutes sur la sincérité de vos démarches. Avez-vous pu penser qu'une femme fût, de notre temps, assez entichée dé noblesse pour sacrifier un sentiment vrai à un orgueil suranné?
» J'espère, mon ami, que vous ne me laisserez pas longtemps dans cette inquiétude, et que vous ne prolongerez pas davantage une plaisanterie,— innocente peut-être à vos yeux, — mais cruelle pour moi, je vous l'assure, en ce moment.
» Lydie de M... »
— Eh bien ? demanda Arsène avec un sourire d'oncle.
— 6h bien? répétèrent en chœur les assistants.
Jules demeura encore quelques moments à réfléchir; puis il s'approcha de son bureau, écrivit rapidement une lettre qu*il cacheta, et la remit à un domestique, en lui ordonnant de la porter sans retard à son adresse.
Son regard était redevenu brillant, sa lèvre souriante, sa démarche assurée.
— Il fait chaud 1 s'écria-t-il en regardant ses amis d'un air qui commandait la discrétion. Allonsnous-en prendre une glace au Café de Paris.
Et sur ce mot il s'habilla prestement; et bientôt tous les cinq se dirigèrent vers le boulevard.
Voici maintenant ce que Jules Miller avait répondu au billet obligeant de la baronne : *
€ Madame,
» Je ne sais de quelle part vous sont venus les rapports auxquels vous faites allusion ce matin. Je suis désolé d'apprendre que les insinuations ca< lomnieuses d'un étranger ont trouvé plus de crédit auprès de vous que mon propre témoignage. II m'en coûtera le repos et le bonheur de ma vie, mais je no serai jamais l'époux d'une femme qui m'a si étrangement méconnu.
» LuiGi Gastone de Canteroglio. »
L est un rêve affreux, véritable cauchemar, qui me tourmente au moins une ^ fois chaque mois.
Je révc — que je n'ai pas terminé mes classes et qu*on me remet en pension poury faire mon année de philosophie.
En pension, — oui, — en pension ! Barbon que je suis, avec des poils blancs sous le menton, avec ma patte d'oie sur la tempe et mon rhumatisme au bras gauche, on me romène à la pension, pour de là me rendre deux fois par jour au collège, livres sous le bras, à la queue d*une soixantaine de polissons
et sous la surveillance d*uQ vénérable cuistre, qai serait mon fils.
Affreux I vous dis-je.
Notez qu*à chaque nouvelle période, ce rêve se représente avec un degré de réalité si puissant, qu il ne me vient pas à Tesprit de rajouter aux éprouves précédentes :
— Je Tai déjà rêvé bien souvent, pensai-je ; miis aujourd'hui c'est pour tout de bon.
Ainsi m'y revoilà donc. Voici le dortoir, éclairé par une lampe funéraire, dont les chaînettes dessinent en ombre sur le plafond les pattes d'une araignée énorme : il est cinq heures; il faut se lever, se lever tout de suite , sauter à bas du lit ; moi qui, depuis tant d'années, ai contracté l'habitude d'accorder à ma paresse les honneurs d'une longue capitulation I
Et puis voici le lavoir, humide et infect, oii, les pieds danà l'eau, il faut se débarbouiller du coin d'une serviette gelée, se laver les mains à l'eau de puits, sans savon, et se peigner d'un horrible démêloir, si moite et si crasseux, que je le compare à un râteau oublié dans un jardin pendant quarante-huit heures de pluie.
Enfin voici I'étudb aux murs nus et suants, au plancher boueux, souillé de tous les détritus que peut rapporter à sa semelle le brodequin d'un écolier ; l'étude , dont l'atmosphère vous prend à la gorge et à la tôte : on me reconduit à mon ancienne
place, je la reconnais à mon nom sculpté au canif SUT le pupitre. J*di derrière moi ma baraque^ ma vieille baraque, dont la serrure était toujours cassée, €l où je retrouve mes anciens livres sans couvertures, tout maculés d*encre et roulés aux coins ; devant moi un sale cahier de papier à chandelle, sur lequel il me faut écrire, les bras collés au corps, dans uo espace de dix-huit pouces carrés. Si je lève le nez, pensum! Si je m'écrie par distraction, pensum ! Si je veux marcher un peu pour aider au travail de la pensée, oh I alors, je suis en pleine révolte, arrêts et privation de sortie !
Et puis, imaginez la tempête, le scandale :
— Monsieur, que cachez-vous là dans votre pupître?.... Ceci.... ceci.... Apportez-moi.... Grands dieux 1 du tabac!.... un cigare I Et que prétendezvous faire d*un cigare ici, monsieur?
0 heureux et trois fois bénits les huit jours de paradis que je passai autrefois à la maison d*arrét de*la garde nationale ! Heureux les citoyens bridés <le buffle et consignés dans une boîte I Heureux le commissionnaire étendu sur son crochet I Heureux le cantonnier pataugeant dès cinq heures du matin dans le ruisseau, mais qui fume du moins, qui parle et qui chante I
Et cependant s*il est une phrase passée à Tétat de maxime dans la sagesse des familles, et stéréotypée comme axiome dans les discours solennels des pé-
dagogues, c*est bien celle-ci : — Lk temps que l*<»
PASSE AU COLLÈGE EST LE PLUS BEAU TESfPSDS LATIE.
Cette sentence débitée par mes parents et par mes mattres me donna plus d*une fois h penser dans mon enfance.
Quoi 1 ces gens que je vois passer dans les rues, suivant leur gré et leur allure, s'arrètant devant les boutiques et prenant leur temps pour examiner les gravures étalées chez les marchands; ces gens si bien mis qu*à pas un le pantalon ne remonte audessus de la cheville ; quoi ! ce jeune homme frisé qui chantonne en soufflant la fumée de son cigare; ce monsieur décoré qui donne le bras à cette belle dame ; cet autre enfin qui se laisse aller au balancement de sa voiture, — tous ces gens-là regrettent Fépoque de leur vie oii ils étaient obligés, comme je le suis, de marcher en rang et de se lever à cinq heures?
Et, comme à cet Age Timagination a de bonnes jambes, j*allais jusqu'à me figurer une immense conspiration ourdie par les hommes faits pour cacher aux écoliers quelque mystère épouvantable dans la vie.
Evidemment, me disais-je, pour que tous ces hommes en apparence si heureux soient réduits à regretter la galère du collège, il faut qu'ils accomplissent en commun et fatalement quelque maléfice» auquel je serai initié plus tard.
Le dimanche, à la table de famille, j'observais
avec une sorte d'effroi certains coups d'œil, certaines réticences, et je me disais : — Mon père en
Lorsqu'au dernier jour de ma dernière année scolaire j'allai tout radieux prendre congé de mon instituteur, digne et excellent homme, U me dit d'un ton qui voulait être prophétique :
— Vous voilà bien content, mon ami, de quitter votre pension : vous la regretterez un jour l
— Encore un, pensai-je en m'en allant, qui est de la conspiration.
Eh bien, il faut ôtre franc : voici, si je ne^ me trompe, quelques douze ans que j'ai rompu avec la vie scolastique, et par ma foi 1 je ne la regrette pas encore. Au contraire, je n'ai jamais rencontré par les rues une bande d*écoliers marchant deux à deux sous l'œil d'un surveillant, sans me sentir le cœur serré. Pauvres enfants, qui courraient si fort et si bien s*il leur était donné d'en user h leur guise !
Je ne suis pas de ceux qu'un camarade fait sourire, lorsqu'il lui dit en lui poussant le coude : — Te souviens- tu?
Et, d'abord, les camarades de classe, je les ai en horreur. Je ne connais rien de plus... shoking, dirait un Anglais, de plus révoltant que l'indiscrétion de ce brutal qui vient mettre le pied dans votre intimité, vous prendre la main devant tout le monde, vous tutoyer, — vous tutoyer surtout ! — sous pré-
texte qu*oa s'est autrefois donné des calottes, ou gagné des points.
Non I Félix, Félix la gaîté vivante, Félix le rire intarissable, a beau me chatouiller la mémoire en me rappelant nos pâmoisons sans fin lorsqu'un croc-eojambe adroitement servi répandait sur le trottoir un ami au milieu de ses livres et de ses paperasses éparpillées; et les caricatures exhilar.antes passées de main en main sous le couvert des pupitres ; et nos danses de cannibales, dans le cabinet de physique, quand, sous couleur de répétitions, nous faisions servir les cornues à Texécutiou de nos fantaisies.
Tout cela ne m*arrache pas môme une grimace.
Il est vrai qu'alors nous n'avions ni dettes, ni créanciers, ni souci de la fin du mois ; nous ne connaissions pas ce dégoût d'un travail hâté dans la fièvre en vue d'un résultat désolant. Mais n'avions-nous pas la contrainte perpétuelle^ sous la figure d*uD Olibrius aussi mal élevé jque mal vôtu? N*avionsnous pas le froid dans la cour, le froid à table ea mangeant, le froid au lit, le froid partout? N*avionsnous pas les espérances du dimanche trompées pour une peccadille? Et toi-même, toi-même, 6 Félix, ne te souvient-il plus de tes angoisses, ce jour où, pour avoir (c'était bien le diable qui était coupable et non pas toi) laissé tomber du sol entre les draps du lit d'un maître, tu faillis être renvoyé à tes parents?
Oh I le mettre d'études, le surveillant, le pion! ce
pau\Te homme pour lequel on se prend de commisération plus tard, combien, en se reportant aux souvenirs de renfanee, ne trouve-t-on pas de haine et de colères accumulées contre lui I Car ce n*est point assez d*avoir sur nos moindres actions une autorité indiscutable, il excite encore notre envie. Supérieur de par de la discipline, il est supérieur aussi par la liberté.
II sort, cet homme, et il a une chambre.
Je la vois encore : une chambre étroite et basse et tapissée de badigeon ; à terre, le long des murs, trois malles; au milieu, une table, table de rebut, rarement chargée de plumes ou d*écritoires, mais sur laquelle apparaissaient de temps en temps un journal, une brochure, une pipe ; — dans un coin, protégés par un lambeau d*étoffe, des habits qu'on brossait une fois par quinzaine, aux grands jours.
C'était pourtant ce taudis, dont le moins riche d'entre nous ne voudrait pas aujourd'hui pour y loger son domestique, qui donnait à nos yeux quelque considération à nos maîtres. Partout ailleurs, dans la cour comme dans la chaire, au réfectoire comme à la promenade, le maître d'études n'était qu un malheureux payé, et mal payé, pour nous tourmenter et être tourmenté par nous. Une heure par jour, dans cette chambre, c'était un homme. Et UD homme, c'est beaucoup dire pour des écoliers au jugement de qui le maître de. pension est un personnage; car c^ maître de pension est un monsieur
que Ton salue, qui a un salon, et dans ce salon u» piano que nous entendions parfois résonner le dimanche en montant Fescalier du dortoir. — Le monde, en un mot, pénétrait dans ceUe chambre avec son prestige de liberté, de paresse et de plaisir. La paresse* s*y montrait avec le journal, la liberté avec le livre défendu ; et la pipe, que de- dioses ne disait-elle pas!
— Il n*y a pas d*bomme sur la terre ; — avait coutume de nous direL..., notre professeur de cinquième, savant et respectable vieillard que ses façons majestueuses nous faisaient prendre pour on prince déchu du trône (on allait même jusqu'à dire de quel trône) ; — il n*y a pas d*homme sur la terre plus heureux qu*un élève qui contente ses maîtres ; et un millionnaire, et un ministre (ici on dressait les oreilles), un ministre tout brodé d'or, avec des laquais chamarrés derrière sa voiture, n'est pas aussi heureux qu*un bon écolier I »
Sans doute c'est une grande joie qu*une première place, un grand bonheur qu*un premier prix ; c'est un triomphe véritable qu'une couronne décernée dans la grand'salle de la Sorbonne ; c'est un vif plaisir que de voir lever à sa considération la punition d'un condisciple. Mais aussi quelle honte que la dernière place I quel crève-cœur qu'une distribution de prix oli votre nom n'est point prononcé! quel ennui qu'une retenue, et surtout quel chagrin morne et insipide qu'une journée passée dans une salie
froide et puante à copier sans utilité des pages qu*on ne comprend pasi
Je sais bien que tout cela ne prouve rien contre Téducation du collège. Ce n*est pas moi qui voudrais, maintenant moins que jamais, médire de TUniversite. L'apprentissage de la vie commune est une excellente préparation aux devoirs de la société. Il est bon de s'habituer dès l'enfance à sentir les coudes du voisin ; U est bon môme d'éprouver de bonne heure la loi du plus fort, afin d'acquérfr ainsi par expérience la notion de la justice.
Mais, 6 conspirateurs I ô charlatans du monde I à quoi bon étendre sur cette vie faite de biens et de maux un voile cabalistique? A quoi bon troubler ces jeunes âmes par l'inquiétude de l'inconnu et par les tourments d'une terreur anticipée ? Ne serait-il pas plus sage et plus simple de leur apprendre à apprécier les uns et les autres, biens et maux, à leur juste valeur? Estrce l'orgueil, est^e la pédanterie qui vous fait vouloir à toute force que vos peines soient les seules réelles?
Eb bien, considérez cet enfant qu'entourent les soios d'une famille entière, que sa mère endort chaque soir dans un lit fait par ses mains, dont trois personnes goûtent la soupe avant de la lui présenter; cet enfant que l'on caresse, que l'on choie, que Ton berce, que l'on amuse, dont la moindre pâleur fait appeler le médecin.
Cet enfant, écoutez-le : il pleure, il se lamente, il
crie à fendre le cœur. Il veut une chose, il la désire, il en a besoin, il en a soif, il la lui faut 1 il ne peat se la procurer. Et vous qui pourriez la lui donner peut-être, vous ne le comprenez pas.
Je no connais pas de plus grand malheur au monde.
— Il n*y a pas de beau temps dans la vie ; il n*y a que de belles heures.
lA JAMBE
r. H^J*;V°® ^"®v ^^ v'ERCE est la NoujeUe Êjriise; U femme âgée, la Vieille Eglise. , les jardms (le Paradis) sijniifleut l'Intelligence; les pieds sont la ffecherche. •
{Colloquia Stcedmborgiana).
LLE marchait devant moi, simplement, mais avec une grâce assez noble.
Je m'écriai :
Oh ! la jolie jambe I
Ce qu'il y a de surprenant dans la vie du rêve, ce n'est pas tant de se trouver transporté dans des ré-
Mt LA JAMBE
gions fantastiques, où sont confondus tous les usa ges, contredites toutes les idées reçues; où souvent môme (ce qui est plus effrayant encore) l'impossible se mêle au réel. Ce qui me frappe encore bien davantage, c'est Tassentiment donné à ces contradictions, la facilité avec laquelle les plus monstrueux paralogismes sont acceptés comme choses toutes naturelles, de façon à faire croire à des facultés, ou à des notions d'un ordre particulier, et étrangères à notre monde.
Je rêve un jour que j'assiste dans la grande allée des Tuileries, au milieu d'une foule compacte, à l'exécution d'un général. — Un silence respectueux et solennel règne dans l'assistance.
Le général est apporté dans une malle. Il en sort bientôt, en grand uniforme, tête nue, et psalmodiant à voix basse un chant funèbre.
Tout-à-coup un cheval do guerre sellé et caparaçonné est aperçu caracolant sur la terrasse à droite, du côté de la place Louis XV.
Un gendarme s'approche du condamné et lui remet respectueusement un fusil tout armé : le général ajuste, tire et le cheval tombe.
Et la foule s'écoule, et moi-même je me retire, intérieurement bien convaincu que c'étaU l'usage, lorsqu'un général était condamné à mort, que si son cheval venait à paraître sur le lieu de l'exécution et qu'il le tuât^ le général était sauvé. Autre chose frappante est encore, la facilité avec
LA JAMBE n3
laquelle on reconnaît certains lieux, certains endroits, certains pays même, que Ton n*a pas mémoire d'avoir jamais vus ailleurs qu'en rêve, et qu*on se rappelle pourtant au réveil assez distinctement pour en concevoir tous les détails, rues, maisons, boutiques, enseignes, accidents de terrain, paysages, etc.
Qui ne se rappelle aussi certains personnages entrevus et retrouvés à de longs intervalles comme de vieilles connai sances? certaines aventures interrompues par le réveil «t dont un rêve postérieur vous fait connaître l'issue'
Ces phénomènes et bien 4'autres auxquels je suis très-attentif m'ont fait soment 'supposer, non pas des existences antérieures, nais des existences parallèles à la nôtre, ayant poui théâtre des régions extérieures oU notre Âme émi^rerait pendant les heures de sommeil.
Une vision, qu'est-ce autre chose qu'un ravissement complet de notre être s{jrituel dans une sphère étrangère au présent? ravissement dans le passé par le souvenir, ravissement dans l'avenir par Tespérance ou le désir, ravisser^ent dans le vague; etc.
Notre corps cependant demeure, et h personne qui nous écoutait tout-à-l'heure et que mus n'entendons plus, pense simplement ou que nois manquons pour le moment d'esprit, ou qu'elk nous ennuie.
J'ai ouï parler d'un jeune écolier de Strasbourg qui pendant le sommeil prononçait fort distinctement des mots inintelligibles. Un savant, de passage dans la ville, reconnut qu'il parlait alors trèscorrectement rindoustani. Comment cet enfant de douze ans, qui n'avait jamais quitté Strasbourg, avait-il appris cette langue?
Donc, ce jour-là, — ou du moins cette nuit— je cheminais par Tune des rues les plus fréquentées d'une de mes villes nocturces.
Une dame fort simplement vêtue de noir marchait devant moi, apparemment âgée de cinquante ans, mais douée de cett« élégance de tournure et de geste qui décèle, même dans une vieille, une femme avertie de bonne heure par sa beauté de veiller sur son maintien.
Un pan de sa r«be qu'elle relevait de la main gauche laissait voir le bas d'une jambe admirablement tournée. Il me sembla qu'il était convenable de lui témoigner par quelque galanterie la satisfaction qu'elle me causait. Et passant devant elle :
— Madamf, lui dis-je, en la saluant, vous avez une jambe délicieuse !
Son visige ne démentait pas ce que faisait présager sa ournure; une figure pâle, à grands traits, encadré* de cheveux gris bien plantés, et dou- «emen^ éclairée par deux prunelles bleues un peu éteintds par l'âge et peut^tre par les larmes. Il ne
paru! pas que moa compliment Veut choquée ; tout au contraire, me souriant :
— Je le sais, monsieur, répondit-elle ; on me Va dit bien souvent autrefois, et je vous avouerai que j'ai encore du plaisii à l'entendre dire.
Là dessus, grâce à fadmirable simplicité de la vie du rêve, je lui offrais non bras et toujours causant, je la reconduisais jusqufà la porte de sa maison.
Arrivée là :
— Monsieur, me dit^le, je vous inviterais volontiers à venir vous reposer chez moi ; mais je vis seale avec mon mari qui es\ vieux et, — ajouta-t-elle avec une émotion qui lui tra les larmes des yeux — et ma fille, — une pauvreenfant que les médecins ont condamnée. Vous vojez que ce serait là pour vous une maigre distracticn.
La douleur de cette mère m'étai allée au cœur.
— Madame, répondis-je, ne croyez pas que je sois si curieux, ni si avide de me d^traire. Je suis d'ailleurs quelque peu médecin moî-môme, et si j'étais assez heureux pour vous donne! un bon conseil sur la santé de mademoiselle votre fille, ce me serait un motif de plus de me féliciter deyous avoir rencontrée.
(Dans la vie ordinaire je ne m'exprime {as .toujours aussi bien que cela.)
Nous montons au quatrième étage et nous entions dans un de ces appartements à huit cents francs.
refuge ordinaire des fortunes délrailes et des employés mis à la retraite.
Au fond de la pièce oîi je fus introduit; au coin de la cheminée, tout encombrée de cafetières et de pots à tisane, était assis dans une bergère en velours d'Utrecht — le vieux mari.
Nous nous saluâmes.
— Voici, me dit la dame, notre pauvre enfant. Perdre une enfant si belle ' ajouta-t-elle en se penchant à mon oreille.
Le lit de la malade avart été roulé au milieu de la chambre, pour Fenlourtf d*air comme il convenait.
En m'approchent de ce lit je fus frappé de stupéfaction. Non ! jamais fgure plus idéalement belle ne s'était présentée à ma vue !
Blanche, mais bUnche jusqu'à en paraître bleue, sa blancheur étai' encore augmentée par la pâleur particulière aux usages des jeunes filles moribondes et qui leur donie la transparence mate de l'opale, — comme si ?réte à se dégager de ce corps vaincu l'âme devenai. plus visible ; — ses grands yeux bleu foncé, encoie agrandis par la maigreur, nageaient dansle,fli>de; ses lèvres rouges, irritées par la fièvre, trmiblaient convulsivement; une abondante chevelue d'un blond vigoureux se répandait sur l'oreil^r, en ondes, en torsades, en nœuds, en pelotons et faisait un cadre d'or h cette image delà souffraice résignée.
Placée au bord opposé à celui près duquel je me
tenais, la mère semblait deviner ce qui se passait en moi et paraissait jouir de mon admiration.
Elle se rapprocha de moi et feignant de vaquer à quelque soin autour de la malade elle releva un des coins de la couverture.
— Vous m'avez toul-à-l'heure fait un compliment sur ma jambe; me dit-elle à voix basse. Que direzvous donc en voyant celle-ci f
C'était la jambe de Diane I — Pour le coup je ne me possédai plus.
— Non , madame ! non ! m*écriai-je , on oe peut laisser mourir ainsi une aussi belle fllle I Non I quand je devrais aller chercher toute la Faculté de Médecine, le Doyen en tôte, nous la sauverons, nous la sauverons 1
Je ne me rappelle plus aujourd'hui ce que j'ajoutai; mais je sais parfaitement que je parlai ainsi pendant une heure avec un élan de conviction vraiment supérieur. Je tenais entre mes deux mains la main de la jeune malade. Le vieux père s'était levé et, debout au chevet de sa fille, me regardait, une larme dans chaque œil. Je sentais bien que je les persuadais tous deux , le père et la mère, qu'ils me considéraient comme un sauveur, et que comme Post^criptum obligé à toutes leurs actions de grâces, ils me promettaient cette main que je tenais dans les miennes, la main de leur fille !
Je me précipitai dans l'escalier, et toujours par-
lant, toujours me grisant de mes paroles, je traversai de suite une longue enfilade de jardins.
— Où allais-je ? Je n'en sais rien !
Le ciel était bleu , les murs, tapissés de verdure, les arbres couverts de fruits, Tair chargé des senteurs de mille fleurs délicieuses. Mais cette fôto extérieure n*était rien auprès de la fête de mon cœur.
— Je marchais, je volais, je courais sans toucher terre à peine; sans savoir oh, disais-jetout-à-l'heure? Oh ! si ! J'allais à la conquête du bouheur, à la coqq«ôte inespérée de l'idéal entrevu.
Je me sentais enfin en vue du port tant de fois désiré. Je me voyais accueilli comme un bienfaiteur, comme un fils, par cettd brave famille chez qui tout, jusqu'aux meubles môme, avait un air de probité digne et de loyauté patriarcale ; je leur apportais en dot le salut de leur fille, et je passais désormais les plus belles journées, tout entier h mes études aimées, entre ma belle femme et ses vieux parents.
Le dirai-je, qu'au réveil le souvenir de ce rôre m*afTecta singulièrement, et que plus d'une fois depuis, aux heures de dégoût et de découragement, je m'y suis retranché avec béatitude? Car quel paradis meilleur à inventer pour ces âmes sans cesse tiraillées, de haut, de bas, par des ennemis visibles et invisibles, que le calme de l'esprit réchauffé par des affections sincères?
Sed postquam fata peregit,
Stat vuUu mcBStut tacito, mortemque reposcit.
LVCATfUâ.
insQUE nous voilà morts et que nous n*aTons plus rien de mieux à faire jusqu'au jour de la résurrection que de nous raconter réciproquement et à satiété nos histoires, ô mort, mon voisin, faites comme moi; asseyez-vous sans façon sur votre tombe et écoutez le récit de mes aventures dans le monde des vivants.
Cela ne vous amusera guère, je le crains, à la première fois, vous ennuiera à la seconde et vous
assommera à la troisième; mais, comme je suis me- Dacé de votre part du même procédé, je vous engage dans notre commun intérêt à la patience. Apprenez d'ailleurs que je suis mort deux fois, ce qui me donne bien sur vous quelque avantage.
La nuit est belle, quoique fratche, et nous ne craignons plus de nous enrhumer... Donc, tandis que nos confrères tiennent conciliabule, làrbaut, sur la colline, autour de la chapelle, ou se lamentent derrière les ifs au souvenir de leurs amours passées et de leurs richesses perdues, écoutez, mort, mon voisin, comment je me suis noyé une première fois par désespoir; et comment, revenu au mondo sous condition, je m'en suis, au bout de peu de temps, retourné par le même chemin pour venir occuper auprès de vous cette tombe, oU je me trouve si mal à Taise depuis le lever du soleil jusqu'au lever de la lune.
Mon nom, sur la terre, était **** J'étais issu d'une famille de robe, et riche plutôt qu'aisée. J'étais jeune, puisque mon acte mortuaire définitif ne me donne pas plus de vingt-quatre ans d'âge; j'étais beau, j'étais riche, et cependant je n'étais pas heureux..* Vous trouvez la phrase commune, mon voisin, jo m'en aperçois ; néanmoins ayez patience, ainsi que je vous en ai prié ; car je prétends vous prouver que si ma phrase est vulgairq, mes malheurs ne l'étaient point.
Jeune, beau, riche, il semblerait que je n'avais,
LA SEœNDE VIE 183
pour ètrû heureux, qu*à suivre pas à pas les petits sentiers tracés de la vie. D'ailleurs, ce triple avantage de jeuaesse, de beauté, de richesse avait cela de particulier pour moi, qu'il correspondait aux trois vices principaux de oia nature : j'étais paresseux, et je pouvais donc ne rien faire ; j'étais vaniteux, et je pouvais tirer vanité de ma figure ; enfin j'aimais à vivre, à considérer le soleil, à flâner sans but par les bois et par les rues, et j'avais devant moi de longues années pour me livrer à ce penchant.
J'ignore, mon voisin, si dans le cours de votre existence vous avez quelquefois réfléchi. (Ce doute au surplus ne peut être de ma part une injure, car il ne m'est pas actuellement démontré que l'homme qui pense vaille mieux que celui qui conserve la virginité de ses facultés rationnelles.) Quoi qu'il en soit, si vous l'avez fait, n'avez-vous pas été frappé de l'utilité du malheur dans la vie humaine ?
Le sage qui le premier a dit que la vie est un combat, a été profond. H y a (ne Favez-vous pas remarqué?) dans la vie de tout homme, entre l'adolescence et l'âge viril, une période de malaise et d'inertie durant laquelle ses facultés restent comme suspendues : sa crue s'arrôte, son développement est accompli, sa pensée engourdie s'évapore en rôîeries vagues et stériles. C'est, pour ainsi dire, un temps d'arrôt, pendant lequel l'homme s'assure intérieurement de ses forces et cherche à pressentir
U SECONDE VIB
à sa rencontre : dès qu .U «P^^ ^^^ iusq«e4K, * La lulte commence et la v^ ^^ ^^baV.
«..fait que végéter, «'«^^J^n^s «'était p.s«'«J^ La béatitude inerte <»"/»;"J .-eotend. ^ ^«»* supportable; -une vie h«™"^;.; ^ n'avait, V^r notn, premier père n'y P«^.^%„.„u trou grand Lap^r à cet Eden ^^P^Vobstrué de ««.«comme la main, «t en<jre ^^J tant il ^^aU^^
et de malédictions : il *y P ,. J:. g^ec la '»• * **^
l nature de préf^rerl^.'^^^^^^Ii;»».. pa* *« '^ léthargique félicité. Si je »e cra g ^^.^^ ^ scandaliser . j'ajouterais «^«« » ^ «,„ insu à la qu'en agissant ainsi »» °« ^^te de l'homme «'eu "olontédu Créateur, ^^'^f^'^^^^^oi o'eW-a ?» été dans les vues de «>;«»;^°"Sal au b.atd«" attaché charitablement le f^^' » branches «T»» chêne, au lieu de le s««P«,"*/; "^^u lui donner 1. chétif pommier T Mais non '- »»/°'» ^^ ^^eiWir ta.science, et de plus, le '"^"'^ V„dis perd». 1" môme. Allez, dans le Mystère du Para serpent n'était qu'un compère. ^^ ^^^^je
Soyez sûr. pour en finir, que s*' ^^^^,it
ce monde rentraient cbaque •°°*® " j^nianq»» Pandore è la Saint-SyWestre. elle serait »m blement cassée le premier janvier: ^^
Mais fermons la parenthèse et reptenon
histoire. . ^fcoii-
D'où pouvait venir le malbour pour moi,
venti comme je Tétais par toutes les formes extérieures du bonheur? Je n*avais qu'une ressource, c'était de le trouver en moi-môme.
Ici, mon cher voisin, souffrez que je m*arrête et que je marque d'un repos épique cette heure solennelle où la vie, la vraie vie, commença pour moi.
Vous étiez, m*avez-vous dit, Parisien comme moimême ; vous devez donc avoir mémoire de ces visages jeunes et pâles, suspendus h des échines courbées que vous avez entrevus souvent, passant lentement dans les galeries et sur les trottoirs. Le manœuvre qui les coudoie ne voit d'eux que leur habit noir qu'il trouve plus riche que sa blouse, et qu'il envie. Il insulte à leurs fatigues stériles, à ces mécanismes tournant dans le vide, et les appelle — heureux !
Ah ! plus heureux qu'eux mille fois, toi qui du moins n'as à lutter que contre des obstacles visibles et tangibles; toi, dont chaque coup de marteau est une conquête, et qui t'endors, chaque soir, le front baigné de la sueur salutaire du travail I
Visages pâles I Habits noirs I livrée du désespoir et de l'impuissance, ah I que je vous connais I Que de fois j'ai échangé avec vous un regard sympathique! que de fois j'ai frotté mon coude à vos pannes fraternelles I Nos pères nous ont fatigués des récits de Moscou et de la Bérézina ; ils en ont escompté la gloire à grosse usure. Mais nul pinceau ne retracera jamais cette effrayante retraite de Russie, cette funèbre descente de Courtille exécutée
par une géoération de croque-morts, d'iavalides de la pensée, de Prométhées on linge sale, de Sisjphes en habit râpé. Eh I quel roc ne semblera doux à rouler à ces pauvres âmes broyées pendant toute une vie entre ces deux terribles cylindres : Tambition et rimpuissance 1
Je ne sais, mon voisin, si vous m'avez bien compris; j*en doute. Mais enfin j'étais de ceux-là! Moi aussi je devais cacher le renard sous ma robe, interroger les murs d'un œil terne, et demander compte à Dieu de l'inégalité de mes forces et de mes désirs.
Mon habit était peut-être moins délabré, parce que j'avais de l'argent pour le renouveler ; mais qu'importe?
Une amitié, un amour, une haine, voilÀ le triple complément de toute vie. J'avais une maîtresse, un ami, un ennemi : mon ami, mon bon, mon blond Schmidt, le peintre; ma maîtresse, la baronne Lydie, une coquette ; mon ennemi, le pianiste Gatieo, un plat et méchant animal.
Après cela, si vous vous attendes à une histoire d'amour, d'amour ordinaire surtout, vous avez tort. Entre nous, l'amour ne tient réellement place dans la vie qu'en raison des sentiments contingents qu'il développe. Pour moi, du jour oh j*aimai Lydie, elle me donna pour rival et pour ennemi le musicien Gatien.
Je me rends justice, mon voisin : d'ailleurs ce n'est pas le temps, ce n'est pas le lieu non plus de
faire de la coqaetterie. Mais, en vérité, j'étais in- 4!omparablement plus beau que ce Catien. Il avait une face d*émouchet, des yeux de homard, des mains de bœuf. Les miennes incessamment frottées de pâte d'amandes fines, étaient blanches et lisses comme celles d'une duchesse ; l'ovale de mon visage était parfait, ma chevelure abondante; mes yeux bien fendus se noyaient dans la ligne de mes sourcils dessinés au pinceau.
Disons, pour achever le portrait de Gatien, que, selon l'usage de ses confrères, il avait au bout des doigts l'esprit que les honnêtes gens ont coutume d'avoir dans la télé. Moi, j'entendais la toilette en artiste, et j'avais sous le cuir chevelu bien des choses qui n'étaient pas dans les doigts de Gatien. Que de fois, qpe de fois je me suis dit : Si j'étais baronne. Jolie femme, et femme d'esprit, eh bien I je voudrais m avoir pour amant !
Et de fait, elle n'eût pas été, en me prenant, trop malheureuse.
Elle voulut l'être. Je ne sais quelle fatalité la fit se prendre du plus étrange caprice pour celle manivelle organisée, pour ce cylindre à serinette, qui, le soir, s'habillait d'un habit bleu à boutons dorés et tournait les variations deThalberg et de Moscheles; fantaisie inexplicable ! vertige contre lequel elle luttail elle-même. Bien souvent, durant nos promenades matinales, le long des lilas en fleur, je la vis s'attendrir à mes paroles; son regard allangui sem-
us LA SEœNDE VIE
blait me dire : Vous avez bien plus d*espnt que Catien !
Mais le soir.... Oh! les soirées m'étaient fatales. Le cylindre se mettait en mouvement et emportait dans sa sphère d'activité, comme la roue du moulin entratne le nageur, le cœur et les pensées de la baronne.
Une nuit je révais : je me voyais dans un saloD magnifiquement éclairé, au milieu d*u ne nombreuse compagnie. Gatien et la baronne s*y trouvaient. J'étais assis du côté de Lydie et je jouais, en lui parlant, avec le bout de sa ceinture.
Tout-à-coup il so fit un grand mouvement dans Ta.ssistance : c'était Gatien qui se mettait au piano
La baronne retira vivement sa ceinture ; il Pavait regardée !
Mon ennemi préluda quelque temps avec aisance. Sa sotte figure s'épanouissait à l'idée du suc^^ès qu'il allait recueillir.
Il commence : mais dès les premières mesures un malaise singulier s'empare de l'auditoire ; chacun se récrie ; les plus timides s'entre-regardent.... L'instrument ne résonnait point !
Chaque note touchée par Gatien rendait sous son doigt le son sec et mat d'une planche frappée par un marteau.
Le musicien éperdu essaye en vain de lutter contre cette résistance : ses doigts se crispent et s'écarquillent, son visage se contorsionne ; mais
rien ! Les gammes les plus savantes et les plus compliquées n'arrivent qu*à reproduire le bruit strident d'un métier de fabrique.
Debout au fond du salon, je voyais les tètes des assistants se balancer par un mouvement uniforme et rhythmique, en signe de mécontentement. La maîtresse de la maison, cbarmanle jeune femme coiffée de marabouts, allait de Tun à Tautre comme pour conjurer les murmures.
Bientôt le clavier, toujours résistant, monte, monte et soulève les mains de l'exécutant jusqu'à son menton ; un grondement pareil à celui du tonnerre éloigné sort de la caisse d'harmonie.
Le balancement des tôles devient furieux, et audessus de cette mer de crânes en mouvement le gracieux visage de madame C*** voletait, souriant en agitant ses marabouts.
Oatien luttait toujours. Sa figure passait de l'expression de la plus vive terreur aux grimaces les plus grotesques. La dernière projeta en avant sou nez et sa mâchoire, arrondit ses yeux et fit saillir au-dessous des tempes deux longues oreilles velues entre lesquelles la tête de madame C***, toujours voletant, vint se poser, en disant avec un sourire qui fît voir ses dents de nacre de perles :
Un âne I c'est un âne !
En ce moment, je ne sais quelle force surnaturelle me porta è l'angle du piano. Catien avait disparu, et
à sa place j'aperçus un étranger à miae hétéroclite^ qui me dit en mauvais allemand :
Je suis à vos ordres.
En effet, sans que je pusse m'expliquercommeol, un violon se trouvait dans ma main gauche, un archet dans ma main droite.
Geh! (val) me cria mon accompagnateur.
J*appuyai Farchet sur les cordes.... Je jouais, je jouais, monsieur ! ou plutôt je chantais, je parlais^ car il me semblait que le son parlait de ma poitrine pour passer dans l'instrument. Bientôt il n'y eut plus ni violon, ni archet; mon bras droit, passé sur mon bras gauche, exécutait à mon gré des gammes et des arpèges. Songez que ce que j*exécutais n'était pas de la musique; je causais! La baronne, Ga tien, mon amour, ma jalousie, ma haine, tout cela se déduisait avec l'impétuosité de la passion, avec la facilité du discours.
Tantôt, j'adressais à Lydie de tendres reproches en lui rappelant nos douces promenades dans le jardin de son hôtel, tantôt je Taccablais, en raillant son goût insensé pour un animal de la plus vile espèce; puis je la foudroyais en me dressant de toute ma hauteur, et alors j'entonnais, sur le mode le plus élevé, rhymne de la passion héroïque. Et Lydie, subissant tour-à-tour l'empire des sentiments que j'exprimais, tantôt me souriait attendrie , tantôt s'apaisait humiliée, tantôt m'implorait avec larmes.
Je continuai longtemps ainsi : à la fin, succom-
bantèla violence môme de mon émotion, enivré^ en délire, je m'arrêtai et regagnai ma place au milieu d'applaudissements frénétiques.
Lydie m'attendait ravie , domptée , suppliante : Oh! me disait-elle, aimez-moi, je vous aime, laissez-moi vous aimer I
Elle m'aimait.
Comment vous peindre les pensées qui m'assaillirent au réveil? ce songe était-il un présage, une révélation? ou bien n'était-il qu'une raillerie amère du hasard ?
Je voulus en avoir le cœur net, et, pendant les jours qui suivirent, je dévorai tous les traités d'oneiromancie que je pus trouver.
Je m'arrêtai à ce passage de la Symbolique de Pemetius :
« Pendant le sommeil, l'âme quitte le corps qu'elle habite et s'en va oli il lui platt. Ce que nous appelons rêve n'est que le souvenir vague et incomplet de cette autre vie. C'est ainsi que nous entrevoyons, dans le sommeil, des pays que nous n'avons point visités. De là vient aussi que nous nous souvenons d'avoir fait en 'rêvant des choses que nous ne savons point faire et que nous referions sans doute le lendemain, si nos souvenirs étaient moins incomplets et plus précis. »
Ainsi donc, si je pouvais rendre à mes doigts le souvenir de ce qu'ils avaient fait la nuit précédente, je deviendrais en réalité le virtuose de mon rêve ?
Cette idée ne me quitta plus.
Je nVen ouvris un jour à Schmidt, tandis qu'il ébauchait un charmant paysage que je vois eDCore.
C'était, il m'en souvient, par une belle matinée d*avril : une lumière fraîche et gaie inondait Tatelier; un bouquet de lilas, posé sur la fenêtre, se balançait au vent, nous cnvoyaut à chaque secousse une bouiïée do parfums.
Schmidt, Tceil ardent, le front moite, la lèvre humide, travaillait avec enthousiasme ; sa main volli geait sur la toile hardiment et sans hésitation.
— Schmidt, lui demandai-je, est-ce bien difficile ce que tu fais-là ?
La question ne valait pas une réponse. — Croistu, ajoulai-je, que j'en pourrais faire autant?
Il sourit.
Je lui exposai alors la théorie de Pernetius et j'essayai de lui prouver que si, pendant la nuit, mon Âme était allée habiter.le corps d'un peintre et quelle eût gardé jusqu'au lendemain le souvenir de ce qu'elle avait su, j'aurais pu me trouver au réveil aussi habile que lui. •
Schmidt, illettré comme un paysagiste et positif comme un piocheur qu'il était, traita Pernetius de visionnaire et m'objecta ses dix années de travail qui, selon lui, n'étaient pas un rêve.
Mais, insistai-jc, s'il t'a fallu dix ans pour apprendre ce que tu sais, ne peux-tu supposer qu'eo concentrant en un instant l'efTort de dix années, tu
LA SEœNDE VIE 493
eusses pu l'apprendre sur-le-champ? Combien de temps faudrait-il à un homme médiocre pour arriver à comprendre ce que Michel- Ange a réalisé en un moment? On a dit que le génie était la patience, sans prendre garde que c'était le faire descendre à la portée des éntôtés et des imbéciles. Le génie,, r/est la volonté concentrée.
Je déroulai si longuement Técheveau métaphysique, que Schmidt, tout Allemand qu'il était, finit par me supplier de changer de discours ou de m'en aller.
Je sortis.
Mais cet entretien avait changé le cours de mes pensées : il ne s'agissait plus ni du rôve, ni des pérégrinations de l'âme, ni de ressaisir un souvenir œofus.
Egaler le pouvoir au vouloir, combiner dans un élan suprême l'effort de dix années, voilà quel était désonnais le problème. .
— Et de fait , pensais-je, n'est-il pas ridicule do croire que ces hommes, plus divins pour nous que les dieux môme, Raphaël, Colomb, Milton, Galilée aient trouvé dans l'univers un coin oii leur intelligence si pénétrante n'eût pu se répandre I Quoi l Raphaël tenant en main un archet et un violon n'eût pu s'en servir, quand, en moins de six mois d'études, le dernier polisson de Rome eu pouvait tirer des accords satisfaisants 1 —
Peut-être croirez-vous que dès-lors je n'eus plus
qu'une affaire, acheter un violon et m'en aider ponr expérimenter mon système ? Oh I que vous tous tromperiez I Sans cloute l'épreuve était facile, mais elle était décisive, et j'avais peur I
Souvent je me surpris, dans la solitude, tâtantle pouls, pour ainsi dire, à ma volonté ; et si dans ces moments il m'arrivait de la trouver à un certain degré de puissance, alors — j'ai honte à vous le dire, -^ je me levais, je pliais le bras gauche, j'étendais le droit et manœuvrais dans le vide. Un violon ! mais mon amour, mon bonheur, ma vengeance, ma vie tout entière était désormais passée dans le violon ; il était devenu le mobile de mes espérances et de mes craintes. Aussi j'avais pour lui ce sentiment d'éloignement superstitieux que les nègres de Guinée ont pour leur fétiche : le son m'en faisait dresser les cheveux ; la vue seule de l'instrument déposé dans sa botte me donnait le vertige; ses hanches arrondies, ses baies ricaneuses, son sternum cambré m'émouvaient plus vivement que n'eût fait la Véaus de Milo posant vivante et nue devant moi.
D'autre part la baronne, de plus en plus affolée de son pianiste, me traitait chaque jour plus mal.
Et, comme de raison, je l'aimais chaque jour davantage.
Un jour, je reçus un billet d'invitation pour une soirée prochaine. Comme j'avais quelque motif de supposer que Lydie s'y trouverait, je résolus de m'y rendre.
Mais le billet portait un post-scriplum : On fera de fa îMiHque! Gatien ! toujours Gatien \
A force d'y réfléchir, je crus voir dans cette fatalité qui nous réunissait sans cesse, une provocation, un défi que la destinée me jetait pour me décider à en finir.
Que risquais-je en effet ? la mesure du malheur n'élait-ello pas pour moi comblée? J^ ne pouvais vivTO sans l'amour de Lydie; et, pour être aimé d'elle, je n'avais qu'une ressource, détruire dans son esprit la supériorité factice de mon rival. Le moyen auquel je recourais était terrible, et, en cas de défaite, il n'y avait au-delà que la mort.
Hais était-ce vivre que de prolonger le cauchemar eontre lequel je me débattais depuis tant de jours? Qui me disait d'ailleurs que les regards de la foule, la crainte d'un ridicule mortel, en présence de ma mattresse et de mon rival, n'étaient pas autant d'obstacles nécessaires pour exalte^ ma volonté ? J'essayerais donc, sous leurs yeux, devatit elle, en public; là était le péril suprême, là peut-être aussi le triomphe.
Une fois cette résolution prise, j'entrai dans cet <^tat de calme sinistre qui précède les grands coups. Je me regardai vivre, j'observai mes moindres actes avec l'intérêt qui s'attache aux derniers gestes d'un mourant. Le jour venu, je m'habillai avec une lenteur solennelle : la toilette du condamné! Pendant le trajet, je m'étonnai de ne point entendre autour
496 LA SEœNDE VIE
de ma voiture le bruit de la cavalerie, tant ii me semblait marcher h une exécution !
Quand j'arrivai, les salons étaient déjà remplis.
Je cherchai des yeux ma baronne; une place était vacante auprès d'elle, j'y courus. En m'asscjaDt,je fus comme foudroyé par une révélation singulière : le salon oh je me trouvais était identiquement semblable à celui-que j'avais vu en rôve quelque temps auparavant; tout, jusqu'aux accidents de la lumière, à la disposition des groupes, coïncidait avec mes souvenirs. Je reconnus môme certains visages que j'étais assuré de n'avoir jamais rencontrés ailleurs que dans mon rôve. Enfin la place que j'occupais auprès de Lydie, sa toilette, étaient celles que j'avais occupée, que je lui avais vu porter cette nuil-lÀ.
Quelque chose ou quelqu'un le voulait donc?
Une dernière circonstance me restait à vérifier, avant de prendre une détermination : Gatien était-il là, viendrait-il ? Essaierait-il de jouer, et sa préteation tournerait-elle à sa honte? Telles étaient les pensées qui m'occupaient; tandis que ma voisine, étonnée do l'état oîi elle me voyait, surprise plus encore de n'obtenir aucune réponse aux paroles que probablement elle m'adressait, me considérait avec une sorte de crainte. Gatien parut. Je ne sais si ce fut l'effet de ma préoccupation , mais il me sembla que son visage était pâle, sa contenance embarrassée. Il s'assit néanmoins et promena ses doigts sur les touches. Le silence se fit. Deux ou trois fois mon
U SEœNDB VIE 497
rival tourna les yeux vers le côté oh était Lydie, et chaque fois mon regard qu'il rencontra i fit baisser le sien.
Il est certain que dès le début il parut à tous audessous de son talent. Tout à coup, comme atteint d'un malaise subit, il s'interrompit et se pencha sur son siège en murmurant quelques mots d'excuse.
Je me levai. Un général d'armée donnant le signal de l'attaque , n'est pas plus ému que je ne l'étais; c'est que moi aussi j'allais livrer une bataille. Je fis trois pas : chacun se retirait devant moi, comme si j'eusse eu la tête do Méduse sur les épaules. La conjuration du hasard dura jusqu'au bout ; le premier objet que j'aperçus enm'approchantdu piano fut un violon déposé sur le pupitre.
Je le saisis; je l'appuyai sur ma poitrine... En ce moment je sentis tous les regards s'attacher sur moi. L'émotion causée par la défaillance de Catien s'était apaisée.
J'attaquai vigoureusement.
Un cri d'effroi éclata dans l'auditoire. J'osai poursuivre. Mais celte fois la rumeur fut telle, que l'instrument s'échappa de mes mains et alla rebondir en gémissant sur le parquet.
Au môme instant, un bras se glissa sous le mien, et cédant à une impulsion étrangère, je me dirigeai vers la porte.
Les femmes s'enfuyaient, épouvantées, sur mon passage : l'une d'elles, jeune et jolie, me regarda
parlir d*un air de compassioa, et je rentepdis dire: — Pauvre jeune homme! il est fou.... quel dommage I
Fou!... L'élais-je, en effet? Vous comprendrez tout à l'heure pourquoi je ne puis plus avoir uûeidée nette du sens que les hommes attachent à ce mot.
La \érité est que pendant un certain temps je perdis la conscience de mon être.
Quand je revins à moi, j'étais au milieu de la place du Carrousel.
Je m'aperçus alors que j'avais la tète nue et que j'étais enveloppé d'un ample manteau que je me souvins d'avoir pris en passant dans l'antichambre, mais qui, je le crois, ne m'appartenait pas.
Je marchais, je courais sur les dalles blanches et sèches. En peu d'instants j'eus traversé la place, et je me trouvai sur le pont.
Le crépuscule étendait sur les quais ses nappes grises et étouffait dans leurs globes de papier huiit^ les rouges luminaires des marchandes nocturnes; les charrettes des maratchers s'acheminaient, sautant bruyamment sur leurs essieux.
Il me sembla que c'était là une bonne heure pour prendre congé de cette ville et de ce monde.
Le Paris que je connaissais, mon Paris à moi,
était eodormi; celui qui veillait autour de moi m*était aussi étranger que le peuple de Lima ou de Chandernagor.
Je sautai debout sur le parapet. Un léger bruit me fit tourner la tête; c*était la fenêtre d'un hôtel voisin qui s'ouvrait.
Une figure de femme m'apparut, encore embéguinée des blancs et moelleux langes de la nuit.
Par Feffet d'un effort suprême, mes yeux la virent à travers l'obscurité do l'heure.
Elle était belle, et je crus qu'elle mo regardait. Je concentrai dans un regard toutes les forces de ma vie prête à s'éteindre.
— 0 toi , pensaî-je, qu'il m'est donné d'apercevoir à ma dernière minute, reçois l'adieu que je laisse à ce monde que je maudis, à cette vie que je quitte en l'aimant I
Et en moins d'une seconde, le ciel des plus beaux jours, tout ce que j'avais connu, aimé, fut évoqué dans la chambre noire de mon esprit :
Adieu I
Je croisai les bras sous mon manteau que je serrai autour de moi, et.... pouffl...
Glou ! glou I glou 1 glou ! l'eau résonna bruyamment à mes oreilles. Il me sembla voir et compter les masses que je déplaçais. Enfin, le dernier soufQe d'air que contenait ma poitrine s'en exhala pour aller former des ronds magnifiques à la surface ; un dot pénétra dans ma gorge.... et je ne
sentis plusrîen Jusqu'au momenl ob je aie retrouvai roide et glacé dans mes vêtements alourdis.
J'étais dans une salle basse et voûtée, assez semblable, imaginai-je, à Tantichambro d'une ge6le ou d'une morgue. Un affreux réverbère suspenda au plafond projetait sur les murs suants une lumière sale et glauque. Tout alentour régnait un banc de bois sur lequel je voyais ^'agiter en face de moi et à mes côtés d'étranges formes humaines, les unes roulées comme moi dans leurs vêtements, les aafres à moitié nues.
Une surtout était horrible à voir : la tête était renversée et la gorge portait la trace de blessures récentes où le sang s'était coagulé.
Je découvris au bout de quelque temps que j'étais moi-même assis sur ce banc. Assis ou posé, comment? Je ne savais. Je n'éprouvais aucun contact. Je ne souffrais ni du froid ni d'aucune douleur. J'étais plutôt averti par une conscience intime que la chaleur vitale s'était retirée de moi et que mes membres étaient privés du ressort qui les faisait auparavant obéir h ma volonté.
Les yeux, qui seuls avaient conservé quelque peu de leur puissance, n'existaient plus qu'à l'état d'organe purement passif. La faculté de voir leur était restée, mais ils avaient perdu celle de regarder. Je veux dire qu'ils recevaient comme le verre la réflexion des objets, mais sans pouvoir se diriger ni rien exprimer par eux-mêmes.
lA SEœNDE VIE 204
J'aperçus alors, appuyé contre une porto épaisse, un être singulier qui attira toute mon attention.
C'était, oui, c'était bien un homme, ou plutôt un géant, car il n'avait pas moins de huit à neuf pieds de haut. Ses larges épaules, ses membres maigres, son visage pâle, non de la pâleur des visages humains, mais de cette blancheur mate, accidentellement teintée de rose et de violet qu'on remarque sur le masque des noyés, son attitude môme, avaient je ne sais quoi de surnaturel qui taquinait Timagination.
Son costume, uniformément gris, étroit et collé au corps, était coupé ras à la naissance du col, ce qui lui donnait l'apparence d'un légume monstrueux pelé à l'une de ses extrémités. Ses yeux, rouges comme ceux d'an Albinos, tenaient fixé sur moi un regard terne qui me fascinait. Je ne pouvais plus voir que lui.
En ce moment, le bruit d'une sonnette enrouée se fît entendre à l'un des bouts de la salle.
Le géant quitta sa posture nonchalante et appela :
Le n« 6 !
L'un des fantômes bizarres qui m'avoisinaient se leva roide sur ses pieds et se dirigea vers une petite porte située à l'opposite de la première, et que le géant referma soigneusement dès qu'il fut entré.
En se retournant, il attacha de nouveau sur moi son regard fixe, traversa lentement la salle et revint,
ÎOÎ LA SECX)NDE VIE
sans me quitter des yeux , occuper son poste à ma gauche.
— OU suis-je?
Ces mots no furent pas articulés ; j*avais perdu la faculté de m*«xprimor par les sons. Le géant aéan moins avait compris ma question et y répondit
Je reconnus ainsi que désormais je pouvais exprimer ma pensée sans le secours d^aucun organe .penser et parler étaient devenus chose identique. Et c*est de cette façon que le dialogue s'établit entre le .géant et moi.
J*étais (je vous traduis sa réponse) dans la salle d'attente du greffe oh tous ceux qui sont morts par immersion viennent consigner les causes volontaires ou accidentelles de leur trépas. Cette formahté est une espèce d'instruction ordonnée en vue du jugement dernier.
Le corps est ensuite renvoyé à fleur d'eau pour ôtre recueilli et inhumé. Je m'expliquai par là pourquoi les cadavies des noyés restent souvent longtemps au fond de Feau avant que de revenir à la surface.
Le gardien (je le désignerai ainsi} m'indiqua successivement parmi les morts qui m'entouraient un vieillard qui s'était suicidé par amour ; une jeune femme noyée par désespoir de misère : le blessé dont j'ai déjà parlé, avait été égorgé par des malfaiteurs et jeté ensuite à la rivière.
Durant ces explications, le géant avait quitté la
LA SEœNDE VEE %0B
porte contre laquelle il s'adossait et était venu s'asseoir à mon côté, le dos arrondi, les pieds repliés sous lui, les bras allongés et balançant machinale^ ment uu trousseau de grosses clefs, avec ce laisseraller, cet air bonhomme et cÂlin que prennent dans les intervalles de leurs fonctions les pauvres diables assujettis à des emplois vexatoires.
— Vous, me dît-il on m'examinant avec attention, vous n*ôtes pas blessé, vous ne portez aucune trace de violence ni de strangulation. C'est donc, ajouta-til en essayant de donner à son regard une expression commisérative, c'est donc volontairement que vous êtes venu ici? Et si jeune ! Et vos vêtements n'annoncent pas la misère. Si vous aviez une méchante petite robe d'indienne de quinze sous, comme cette malheureuse que vous voyez lè-bas... Oh t reprit-il d'un air d'intelligence (et quel air I et quelle intelligence I), vous êtes un amoureux?...
J'essayai d'éclater de rire et restei tout étonné de n'avoir pas réussi. Puis je me hâtei de désabuser moQ interlocuteur en lui content & peu près mon histoire.
11 parut ra'écouter avec intérêt, et j'avoue que je ne fus pas sans jouir de ce petit succès d'outremonde. Au fait, un homme qui se noie pour n'avoir pu séduire sa maîtresse en jouant du violon sans avoir appris mérite bien quelque considération.
Je ne tardai pas cependant à reconnaître que ce que j'avais pris pour de Tintérét n'éteit que de la
toi LÀ SECONDE VIE
surprise, moins que cela, de la stupidité ; mon auditeur ne m'avait pas compris.
Je voyais les idées que je lui avais émises se heurter dans sa pensée confusément, et sans qo*i] pût les accorder.
*- De la musique, faire de la musique? Et si vous en aviez fait de la musique, elle vous aurait donc aimé, cette femme ?
— Je le présume.
— Eh bien ! il fallait en faire.
— Je ne Tai pas pu.
— Pourquoi ?
Je lui expliquai le mécanisme du violon et tentai de Jui faire comprendre la difBculté qu'il y a à s'en servir.
Mais qui donc fait les violons? me demanda-i-il.
— Les hommes.
— Et ils ne peuvent pas s'en servir ?
— Il faut qu'ils l'apprennent.
Le géant me parut d'une gatté folle.
— Âh I pauvre espèce I infirmes créatures I parler, il leur faut une langue ; chanter, il leur faut une gorge ; jouer du violon, il leur faut des doigts !
— - Mais vous, lui dis-je, faites-vous donc tout cela saus difficulté?
— Assurément, me répondit le géant avec orgueil.
— Quoi ! vous savez la musique !
— Pardi ! la belle affaire ! Tenez, vous-môme, qui venez do dépouiller toute cette défroque mortelle
LÀ SEœNDE VIE 205
qu'on appelle orgaoes, eh l)ien ! dans ce moment vous avez la science infuse.
U disait vrai !
— Oh ! m'écriai-je, un an I retourner un an sur la terre, sachant ce que je sais !
En cet instant la sonnette rappela le gardien , qui dut me quitter de nouveau pour appeler le n** 7; c*était le dernier.
J'étais assez habitué déjà à son étrange physionomie pour remarquer, lorsqu'il revint à moi, qu'il était ea violent combat avec lui-môme.
Il se rassit visiblement embarrassé.
— Ecoutez, me dit-il en me dardant toute sa volonté daus un regard ; vous êtes un honnête garçon ; vous n'êtes pas un homme comme les autres. Enfin, vous m'intéressez; je vous aime, quoi ! Et puis... si jeune! se priver, à votre âge, d'une maîtresse et de longues années de plaisir ! car, je m'y connais, vous aviez longtemps à vivre, c'est une bien dure leçon. Seriez-vous content , hein I s'il vous était permis de retourner là-haut ?
Je voulus et ne pus lui serrer la main :
— Un an 1 un an I
— n y aurait une condition. Ce serait de nous revenir ici par le même chemin. . . Autrement, ajoutat-il en baissant les yeux, je serais en faute.
Pachevai sa pensée. Le drôle, à mon retour, se vanterait d'être pour quelque chose dans mon aventure : ce seraient ses petits profits.
— Ecoutez! écoulez! vous n*avez pas de numéro. Vous êtes arrivé le dernier ; personne ne sait que vous êtes ici. Je puis donc vous renvoyer. Hais il s*agit de ne pas mourir de vieillesse !
Je promis, je promis du plus sincère de mon amer et il put d*un regard se convaincre que je ne le trompais pas.
Il se leva donc, s*assura que nous ne risquions pas d'être surpris ; puis il m'enleva dans ses bras, entr'ouvrit la grande porte; et... houpp!
Je sentis de nouveau la fraîcheur de l>au, en môme temps mes membres s'assouplirent, et...
Je me retrouvai sur le trottoir du pont, saiu et sec, à la place même oîi j'étais avant d'accomplir ma dernière résolution.
C'était bien le même lieu, la môme nature, mais inondés des rayons du soleil levant, qui tout d'abord m'éblouirent. A ma droite, les arbres de la terrasse des Tuileries traçaient une ligne de verdure entre le bleu du ciel et le blanc de la muraille. Les flots gris de In Seine étaient pailletés çà et là de points lumineux plus nombreux et plus rapprochés que les écailles d'un poisson.
En tournant la tôte à gauche, j'eus la curiosité puérile de chercher la fenôtre oU m'était apparue la femme providentielle. La fenôtre était ouverte: des tapis de fourrure s'étalaient sur le balcon. Il me sembla que la chambre était vide.
Autour de moi les marchandes reposaient assoupies sur leurs éventaires.
Quelques passants m^examinaient, surpris de rencontrer à cette heure et à cet endroit un homme en toilette de hal et sans chapeau.
Selon mes conjecluros, deux heures avaient pu s'écouler depuis le moment oU j'avais franchi le parapet.
Mais k ces douces sensations du réveil et de la vie reconquise succéda bientôt une émotion plus violente, lorsque je me fus recueilli en moi-môme. Toutes mes facultés décuplées y chantaient le poème de la toute-puissance et du génie.
Je me sentais la Vertu, la Foi qui fait les Colomb et les Galilée. Mon regard franchissait les espaces el perçait les murs selon mon gré; les visages me dévoilaient les âmes. Mon oreille décomposait surle-champ les moindres bruits. En un mot, Tunivers se révélait à moi, non plus comme un spectacle, mais comme un système dont je comprenais les lois et les rapports.
La nouveauté de mes sensations me ravissait. C'était comme une nouvelle naissance; mais oh Tintelligence jouissait de chaque manifestation comme d'une conquête. Dix nuits ne me suffiraient pas à îous rendre compte des surprises, des joies que j'éprouvai pendant ces premières heures.
La première fois que je revis Lydie (ce fut encore dans une réunion), et que je vins à songer que
c'était pour
„ elle que j'avais voulu ««î»^ "^ puissance surhumaiDe. j^en fus étonné. Ce q.» je lus dans son regard m'indigna contre moi-même^ Les événements récents donnaient à ma ren dans le monde un intérêt assez romanesque.Le n» de folie prononcé à ma sortie avait circulé. Ln domestique de la maison qui par ordre de son maîlre m'avait suivi, avait été témoin de mon suicide. Le silence que je gardais sur ce dernier événement donna lieu aux suppositions les plus fantastiques, n fut dès lors avéré pour tout le monde que dans un accès de folie j'avais tenté de mourir ; et que ies rigueurs de la baronne étaient la cause de ceUe résolution. Eh bien ! Lydie fut charmée de ce commentaire : c'est ce que son premier coup à'a» m'apprit, et si cette découverte ne me la fit p«î prendre en aversion, elle mêla un désir de Tengeance à mes pensées d'amour.
• Catien, que je retrouvais partout ob je cherchais Lydie, joua ce s6ir-I& ^ son ordinaire et avec le succès accoutumé. Je ne pus résister à l'envie de
T!Î!r ^"' ^ ''**'® ' J® m'assis au piano . et l'origi naiité de mon improvisation ne laissa plus d'aulre
T2k ?* '"' *»"* «'«'"i «*•"«« mécanique. Lambuion do toute ma vie était donc satisfaite;
succésTue..ob«nr"'"'*V' "■"" '^ "" doutai pas. .«
P-S6 au vii^qiët.V!'"^ "**"'' **^ '" **'~"°'' "'"
irai-jo que ce triomphe, en raison du peu qu'il
me coûta, me parut médiocre ? Lydie, pourtant, ^tait toujours belle, et je ne pouvais oublier les sensations qu'elle m'avait causées. Mais chacune des révélations que je puisais dans ses yeux, oti se peignaient la vanité de son cœur et la légèreté de «on esprit, diminuait de jour en jour le prix de ma victoire. Qu'était-ce d'ailleurs que la conquête d'un cœur qui ne demandait qu'à se rendre, pour un être dont tous les sens tendaient sans cesse vers Timposssible ?
Au surplus, les joies du triomphe ne tardèrent pas à être compensées par un supplice intolérable ; mes organes, par suite de la délicatesse extrême qu'ils avaient acquise, étaient chaque jour et à •chaque instant ofîensés dans les rapports que j'avais avec les hommes.
Ainsi, par exemple, l'ouverture de Guillautne Tell, exécutée par l'orchestre du Conservatoire, me faisait Veffet d'un concert de Caraïbes ; elle me déchirait le tympan, elle m'agaçait les nerfs. La musique, telle que les hommes l'ont inventée et perfectionnée, était pour moi un art à l'état d'enfance. S'obstiner, comme font encore à cette heure les musiciens, à prendre pour base de la tonalité les sept notes de la gamme, me paraissait non moins absurde que de vouloir calculer avec quatre chifTres ou écrire avec cinq lettres. Sept notes! Pourquoi sept signes? et pourquoi pas vingt-quatre, comme dans l'alphabet, ou neuf, comme dans la numération T
Î4d LA SECONDE VIE
Mon oreille saisissait, d*une note à l'autre, des gammes entières. Chaque relation cl*un demi*toa comprenait pour moi des mondes de sons distincts, que Touïe humaine ne pergoit pas.
Les premiers de qui j'essayai de me faire comprendre, se contentèrent pour toute réponse de répéter que j'étais fou. Deux ou trois des plus savants entrevirent bien quelque chose au fond de mes idées, mais, embarrassés d*accorder ce que je leur disais avec leur science vulgaire, ils conclurent que si je devais avoir raison, ce ne serait pas avant deux siècles.
Je trouvai cependant un auditeur intelligent et de bonne foi ; ce fut un israélite allemand nommé Jérémias Klang.
Cet homme, après avoir dépensé soixante ans de vie et une fortune à la poursuite des phénomènes métaphysiques, se livrait dans un grenier à la recherche d'une nouvelle synthèse musicale. U vint me voir.
Dès le premier entretien, il me déclara que je lui révélais ce qu'il n'avait fait qu'entrevoir pendant toute sa vie, et que si je n'étais pas fou, j'étais certainement un génie surnaturel, car je venais de lui découvrir l'absolu en musique. Une seconde entrevue acheva de l'enthousiasmer ; j'eus toutes les peines du monde à l'empêcher de s'agenouiller devant moi. Il me supplia de l'accepter pour disciple
LA S£œND£ VIE 344
et de lui permettre d'écrire et de publier tout ce que je lui dirais.
J'avais la science en trop haut mépris pour ne pas consentir à ce qu'il me demandait. U vint donc chaque jour s'installer chez moi, et chacune de nos entrevues forma la matière d'une brochure, où mon précurseur prédisait l'avènement d'une révolution dans Tart, qui devait faire frémir sur leurs bases le Conservatoire et l'Institut.
Le supplice dont j'ai parlé me rendit bientôt le séjour de Paris insupportable ; je projetai alors d'acheter, à l'une des extrémités du bois de Boulogne, un pavillon isolé, et de m'y retirer avec Jérémias, le seul être qui pût désormais me comprendre.
Cependant, j'étais devenu célèbre, grâce à la singularité de mes aventures, aux publications apocalyptiques de Jérémias, et aussi à la facilité avec laquelle j'improvisais sur toutes sortes d'instruments. Ce vernis de renommée, que je n'avais pas cherchée, fut comme la glu à laquelle la fantasque baronne se laissa prendre. Elle fit plus : cette femme si hautaine, si vaine de sa beauté, qui vous eût fait compter pour faveur insigne de baiser le bout de M)n gant, ne craignit pas de se donner ostensiblement à moi, en me suivant dans ma retraite.
Bien qu'elle me donnât par là plus d'envieux que mon génie constaté n'eût pu le faire, je fus peu touché Je cette démarche.
Cette femme se perdant pour obtenir le droit d'être seule aimée d*un artiste on Taveoir duquel elle avait foi, me parut aussi misérable que si elle se fûtlirr^ pour de l'argent. Elle le comprit, et en tomba dansla désolation. Mais ni ses larmes, ni sa soumission no purent vaincre le mépris que j'avais conçu pour elle; je la reléguai, comme une sultane, au fond de mon appartement, ob j'évitai même de la rencontrer; et je passai tout mon temps en tète à tête avec le cher Jérémias.
Il ne se lassait pas de me faire parler et d'écrire sous ma dictée. Les nuits lui servaient à rédiger un solfège d'après mes nouveaux principes.
Selon ses calculs, il lui restait encore dix ans à vivre, et c'était plus qu'il ne lui fallait pour accomplir sa révolution.
Pressé d'en venir à l'exécution, il me pria un jour de composer une symphonie.
La chose m'était trop facile pour être refusée.
Je me mis donc à l'œuvre. Néanmoins les développements que j'avais donnés à la tonalité nous obligèrent d'inventer une notation nouvelle (et c'est à quoi les anciennes études de Jérémias nous furent d'un grand secours).
Tandis que je travaillais, il observa que la musique, telle que je l'écrivais, était impossible à exécuter avec les instruments en usage. C'était à des innovations de cette nature qu'il avait jadis dépensé une partie de sa fortune : il me persuada donc
LÀ SEœNDE VIE 243
d'établir (tens le voisinage une manufacture dont il prendrait la direction. Il en sortit des produits fabuleux. C'était des basses gigantesques qui ne se pouvaient mettre en jeu qu'au moyen d'un mécanisme, des pochettes tellement exiguës, que ce devint un embarras sérieux de savoir oii l'exécutant poserait les doigts.
Jérémias en prit occasion de joindre à sa fabrique une académie, où des élèves se formaient à sa méthode.
Ma famille s'émut de ces entreprises. Jusque-là ma folie, en tant que folie, lui avait paru supportable ; c'était d'ailleurs une folie douce. Mais lorsqu'elle apprit que le désordre de mon esprit allait jusqu'à m'induire en frais de construction et d'exploitation» elle prit l'alarme.
Des bruits singuliers me revinrent, d'après les< quels il n'était pas question de moins que de m'interdire. Je m*en moquai jusqu'au jour où une députation de mes proches se présenta chez moi pour me faire quelques remontrances dans mon intérêt. Je n'eus pas de peine à prouver à ces excellents parents que l'emploi que je faisais de ma fortune ne s'écartait pas des conditions légales. J'achevai de les déconcerter en leur traduisant mot pour mot leurs pensées, qui la plupart du temps contredisaient leurs paroles. Ils se retirèrent assez désappointés, et je n'en entendis plus parler.
Jérémias, depuis qu'il était devenu chef d'atelier
Îi4 LA SECONDE VIE
et professeur, était jouroellement attira à Pans par des acquisitions, des marchés, et mille autres soins. Un matin, il partit selon sa coutume, et ne revint plus.
Son absence durait déjà depuis quatre ou cioq jours , lorsqu'un soir je vis arriver Schmidt, le peintre.
Il était le seul de tous mes anciens amis qui ne m*eût pas mis dans la nécessité de le chasser avec dégoût; je tenais à haute considération de n*avoir jamais surpris son langage en désaccord avec sa pensée. La sublimité de son âme Tavait plus d*une fois porté à la hauteur du génie même ; et bien que dans les entretiens très-fréquents que nous avions ensemble il restât souvent, faute de me comprendre, mon adversaire , je puis dire qu'il fut (après Jérémias, bien entendu) le seul qui eût soupçonna quelque chose de la vérité. La conversation roula, selon Tordinaire, sur Testhétique.
— Hélas! me dit enfln Schmidt après m'avoir assez longtemps écouté, peut-être tout cela est- il trop beau pour nous , peut-être à force de t'éiever t*os-tu perdu dans l'impossible.
Puis, faisant allusion à mes récentes discordes avec ma famille, il me plaignit de m'étre rendu toute société incompatible :
— Comment, acheva-t-il, ne pas regretter l'état oh je te vois, lorsque je songe que le seul homme avec qui tu aies pu t'entendre est un fou ?
LA SEœNDE VIE Î45
Et là-dessus il m'exhiba un procès-verbal signé d'un commissaire de police, qui relatait que J. Klang» ayant été arrêté au moment oU il haranguait les passants sur la voie publique , avait été reconnu pour un malade aliéné échappé des hôpitaux de Bicétre, oh lui, commissaire, Tavait fait interner de nouveau !
Schmidt ( les meilleurs naturels ne sont pas exempts d'un petit grain d'égoïsnoie] souriait en me commiiniquant cette pièce authentique, qui lui semblait donner gain de cause à son opinion sur la mienne.
— Foui m'écriai-je; Jérémiasfoul Jérémias à Bicétre ? Ainsi le seul que j'aie rencontré parmi TOUS, ayant véritablement de l'intelligence, du savoir, du génie, vous l'avilissez, vous le privez de sa liberté? Oh! c'est que le voisinage du génie est dangereux pour vous, esprits bornés, avortons qui croyez posséder le secret de la nature et ne savez pas même peindre des écorces. Allez donc me dénoncer à votre police ! Car si Jérémias est an être dangereux pour vous, je le suis, moi, bien davantage. Il n'est pas de moitié aussi fou que moi !
Et je poussai Schmidt étourdi hors de la chambre.
La visite de Sclimidt s'était prolongée, et il était lard lorsque je le congédiai.
Resté seul, je tombai peu à peu dans un accablement profond. Que m'avait servi cette science acquise
246 LA SEœNDE VIE
par désespoir, qu'à faire de plus en plus le vide ei» moi et autour de moi 7 Le seul être qui pût m'y faire trouver quelque intérêt venait de m'ètre cdlevé. J*avaîs appris à mépriser la gloire ; Tamour s'en était allé avec la foi et rillusion. Enfln celui que je venais de chasser de chez moi était mon meilleur ami.
Je me retrouvais seul avec moi-môme, sans autre compensation à tant de pertes qu*une puissance saus objet. A quoi me prendre désormais? Et que me restait-il de mieux à faire, que d'aller dégager la promesse faite à celui qui m'avait ressuscité ?
Je ressongeai à Lydie, et pour la première fois, depuis que j'avais recommencé è vivre, je m'attendris.
Je me levai, pris un flambeau, et me dirigeai à petit bruit vers la chambre ou j'avais abandonné ma conquête.
Elle dormait... Le mépris que je lui témoignais avait altéré sa santé ; son visage, autrefois si beau, avait souffert. Pauvre femme I Elle m'avait aimé autant qu'il était en elle de le faire ; était-ce sa faute si j'avais voulu la forcer à me donner ce qu'elle n*avaitpas, et si je lui avais fait un crime d'une ambition dont tout autre que moi eût été flatté?
Jeune et belle, elle pouvait encore être heureuse, apporter le bonheur à un autre ; n'était-il pas juste de lui rendre sa liberté?
Je regagnai mon cabinet avec précaution et me mis
LA SECONDE VIE iH
en devoir d'écrire à la pauvre Lydie, pour l'instruire de ma résolution. Je terminai en lui conseillant d'épouser Gatien.
Cela fait, je sortis de la maison et je m'acheminai vers la rivière.
n était à peu près la même heure que lorsque j'avais pris pour la première fois congé de la vie. Seulement, comme on était en août, la nuit était plus chaude; ce qui diminuait d'autant le mérite de l'entreprise.
Je restai quelque temps assis sur la grève, m'interrogeant, tâchant de surprendre au fond de mon c/Kur quelque regret de la vie que j'allais quitter. Mais mon cœur n'était que ruines; j'eus beau frapper, il n'en sortit pas même un soupir.
Je n'eus donc plus qu'à fermer les yeux, croiser les bras et m'abandonner au courant...
.... Voisin, le jour nous chasse. Le coq a chanté ; séparons-nous. Demain ce sera mon tour d'écouter. Tâchez que votre histoire soit moins ennuyeuse et aussi instructive que la mienne.
Encore quatorze heures de séjour sous cette affreuse pierre !
— A demain !
['ai connu, il y a quelques années, à f Paris, un jeune musicien allemand I nommé Ernsi Malis. Il était alors figé fd'enviroo vingt-cinq ans et s*eji était venu de Lauenbourg, sa patrie, muni d'une petite somme , produit de la vente de son patrimoine , qui devait le faire subsister jusqu'au jour où, son talent reconnu, il pourre^it vivre de son travail.
Le raisonnement qui l'avait décidé à s'expatrier était des plus simples ; il n'avait, d'ailleurs, que deux termes : Musique, Paris. La musique, moyen de succès ; Paris, ville ob l'on aime la musique et
tn L'ENFER DU MUSICŒN
qui fait les succès. Il savait la musique, il était k Paris : après un mois de séjour, il en était à s'étonner qu*ôfi ne fût pas encore venu lui proposer d'exécuter ses chefs-d'œuvre. Quant à l'idée que le malheur pût venir pour lui avant la publicité et qu'il pût mourir de misère sans avoir eu le bonheur de se faire entendre, elle ne lui venait pas à l'esprit.
Il était de ces natures sauvages et délicates, fort communes au-delà du Rhin, qui ne savent agir qu'à leur place et dans leur sphère. En pleine salle du Conservatoire, il eût dirigé sans sourciller l'exécution d'une de ses œuvres entre un chœur de Mozart et une symphonie de Beethoven ; mais il serait mort de faim à la porte d'un éditeur, avant d'avoir os^ tourner le bouton de la porte. Quant à solliciter une audience d'un directeur ou d'une autorité quelconque, la seule pensée l'en eût fait fuir jusqu'au Danube.
Il continuait de manger tranquillement son héritage, les yeux fixés avec confiance sur l'avenir; dînant ^ans choix dans le meiUeur et le plus cher restaurant et payant chaque soir un louis sa slalle d'Opéra à l'hommo qui prétendait la lui céder à moitié prix.
Quelques connaissances qu'il fit parmi les jeunes gens qui dînaient aux mêmes endroits que lui, ou qu'il rencontrait au foyer des théâtres, entretinrent pendant quelque temps ses illusions. Il y en eut d'assez audacieux pour lui prédire le succès ; d'au-
très, après avoir bien éprouvé son orgueil et sa timidité, s'offrirent même à lui rendre service ; mais cette ombre d'encouragement s'évanouit bien vite avec l'ombre du dernier écu.
Alors commença pour Malis une de ces déroutes silencieuses pendant lesquelles les efforts, les épargnes accumulées durant toute une vie se dissipent en un instant. Ses meubles encore neufs s'en retournèrent pièce à pièce chez le marchand qui les avait vendus ; les cadres, les cahiers, les livres, ces frivolités précieuses dans la bonne fortune, inutiles dans la mauvaise, s'en allèrent en désordre chez le brocanteur. Malis avait la foi robuste : il combattit vaillamment dans la retraite. Chaque jour il dînait d'un morceau de pain et se grisait de ses mélodies.
Un soir, soûl dans sa chambre, il s'aperçut, après avoir épuisé son répertoire, que la musique n'est pas aussi puissante à remplacer les solides qu'à corriger la crudité de l'eau.
II 7 avait ce jour-là quinze jours quo Malis n'avait fait un repas et qu'il ne dînait plus, comme disent les rapins, que de chic. Une revue scrupuleuse, faite le matin môme, des objets qui se trouvaient encore dans la chambre l'avait convaincu qu'il n'y restait plus rien de vénal, les gros meubles étant retenus par le propriétaire. Pour la première fois Malis eut le frisson de la réalité. Il se sentit seul et sans secours contre les ennemis invisibles qui l'assiégeaient. On s'est efforcé dans ces derniers temps de faire de
tu L'ENFER DU MUSICIEN
la misère une chose gaie : sans doute elle peut l'Mre pour celui qui, dans sa patrie et dans sa fille, peut se trouver un lien de parenté avec le premier qui passe; celui-là d'ailleurs a une famille, des amis et son nom se connaît. Mais celui quo deux cents lieues séparent du sol natal, dont le visage ne réveille aucun souvenir, dont le nom se comprend à peine; celui que la loi elle-môme abandonne et que la justice emprisonne pour la plus légère dette, pour celui-là la misère est un abtme qui ne lui laisse d'autre alternative que de mourir, ou de se déshonorer.
La mort, sous quelque forme qu*elle se présente, n'est jamais que la mort. Sur le champ de bataille, comme dans une chambre solitaire, ce n'est qu'un mauvais quart-d'heure à passer; et Malis avait du courage. Le sacrifice de sa vie lui semblait facile; il s'y était résigné. Mais ce qui lui paraissait bien autrement cruel que la mort, l'angoisse contre la* quelle toute sa philosophie ne lui fournissait ni encouragement ni consolation, c'était le renoncement À tant d'espoirs qui vivaient en lui comme ses entrailles. Mourir sans avoir été entendu, jugé! Les chants qu'il s'était répétés tant de fois à lui-même et dont il s'était enivré; son génie, auquel il croyait et que nul autre quo lui n'avait constaté, applaudi, voiiô ce que Malis déplorait à l'heure de la mort bien plus que la vie môme, et qui lui eût fait donner tous les trésors du monde pour un quart-d'heuro
d'existODce de plus avec Tespoir d'être écouté. Le peintre méconnu de la foule, peut se consoler en regardant ses tableaux ; le poète peut réciter ses vers ; mais celui qui a mis son âme dans Forchestre, comment se révélera-t-il à TindifTérent, comment s'assurera-t-il de lui-môme?
— Mon Dieu ! se disait-il, j*ai joué si souvent et si longtemps les mômes choses, que les voisins ont eu tout le temps de les apprendre par cœur, s'ils en ont en la bonne volonté. Peut-ôtre Tun d'eux s'en sera allé loin d'ici, hors de France, au bout du monde, emportant dans sa mémoire une de mes pensées ; dire que peut-être il la répète en ce moment sur les bords du Mississipi et que je no l'entends pas? — Les gens du conte de. Perrault méritaient bien qu'on leur collât leur saucisse au bout du nez, les imbéciles I ces gens-là ne se doutaient pas de ce que c'est qu'un désir. Qu'il me vienne donc à moi une bonne fée du bon temps, fût-ce Carabosse en personne; je n'en aurais pas peur. Je la prierais à genoux : elle étendrait sa baguette et la voix de mon Mississipien arriverait jusqu'à moi; et fût-elle fausse comme un jeton, elle serait plus douce à mon oreille que le chant de Rubini. Je l'écouterais en fermant les yeux , et pour la première fois ma musique serait exécutée sans que mes doigts, ni mon gosier y fussent pour rien. Je l'écouterais et puis je me laisserais mourir en disant merci !
««6 LENFER DU MUSICIEN
La chétive chandelle qui trembloltaitdansleboageoir du piano s'éteignit en cet instant.
Malis, instinctivement, se tourna vers la feDèlre magniGquement éclairée par la lune. Dans une maison voisine , dont les vitres resplendissaient comme les verres d'une lanterne magique, il y avait bal, et le ronflement de la contrebasse attaquait le diaphragme du musicien ; dans la rue, deux passants se rencontrant se disaient un joyeux bonsoir. Malis le cœur serré, s*alla jeter sur son lit.
Il n'y trouva pas le repos, mais un sommeil douloureux, un engourdissement pénible incessamment troublé par les secousses du cauchemar et par Tagitalion des nerfs. Au milieu de ces convulsions, il ût un rôve bizarre. Il revoyait la maison paternelle, à Lauenbourg, le petit jardinet tout en fleurs du mois de mai, et par-dessus la clôture de charmille, dans le jardin voisin, la fille du vieux professeur, la petite Adélaïde, courant et sautillant d'une allée à l'autre, ses longues nattes de cheveux blonds flottant au vent, son chapeau de paille noué autour de son bras. Ils se rejoignaient : Ernst appuyé sur la haie se mettait à chanter; mais l'enfant, l'interrompant, posait un doigt sur ses lèvres et étendait l'autre main vers l'horizon. Alors, dans Téloignement, Malis entendait une voix jeune et fraîche reprendre et continuer le chant qu'il avait commencé et qui, par l'eiïet d'une contradiction fréquente dans les rôves, se trouvait être une des dernières œuvres qu'il eût
LTNFER DU MUSICIEN 2â7
composées depuis son séjour à Paris. La vision changeait de forme : ce n'était plus ni la maison, ni le jardin paternels, ni la petite Adélaïde que Malis avait devant les yeux. 11 se retrouvait dans sa chambre pauvre et nue, accoudé comme il Tétait tout à l'heure sur son piano : et le chant continuait toujours. Puis, presque subitement, il se sentait couché sur son lit; il s'éveillait, le front moite de sueur, le corps endolori. Mais Tillusion durait encore. Malis, cette fois, eut sérieusement peur d'être victime de quelque sorcellerie. Il ferma les yeux, plongea le visage dans son oreiller et s'engourdit de nouveau.
Le matin, en ouvrant les yeux, il aperçut, appuyé au pied de son lit, la hideuse figure de la misère, dont la bouche cave, dont les yeux ternes rinterrogeaient ironiquement sur ses résolutions.
Il se leva, fit quelques tours par la chambre ; puis il s'assit et se mit à réfléchir. Le résultat de cette délibération fut qu'à rester plus longtemps chez lui il ne risquait que de mourir littéralement de faim. Au-dedans était l'agonie lente, cruelle, sans secours, sans consolations même : au-dehors était la vie, la distraction, et surtout cette providence des hommes réduits à l'extrémité — le hasard. — Le Hasard, c'est-à-dire l'inespéré, l'impossible; l'ami riche retrouvé au coin d'une rue, le vieillard charitable rencontré sur un hanc du Palais-Royal, qui vous adopte et vous fait son héritier.
ti» • L'KNFER DU MUSICIEN
Malis se disposa donc à sortir, il s*habilla leatement, passant avec soupirs la revue de chacune dos pièces de sa garde-robe, et s'évertuanl à en déguiser autant que possible le délabrement. Puis, avec le geste désespéré d*un homme qui s*élance dans le vide, il s'engagea dans l'escalier.
Lorsqu'il reparut, le jour suivant, il était si pâle, tellement défait de visage et de costume que le concierge de la maison, chargé par le propriétaire d'une commission désagréable pour Malis, remit au lendemain pour s'en acquitter.
Il jugea qu'il était malade, et, comme Malis était après tout un bon jeune homme, capable de s'attendrir au besoin sur la maladie d'une femme ou d'un enfant, il ajouta (le portier) : — ce pauvre monsieur Malis !
Malis cependant gravissait péniblement l'escalier en se suspendant à la rampe. Parvenu à Tétagc qu'il habitait, il fut obligé de s'arrêter comme un homme pris d'étourdissement.
Il ouvrit sa porte et la referma sans prendre la peine de retirer la clef do la serrure.
Quelques minutes après, ses hahits, arrachés sans égards, gisaient sur le carreau ; et lui, le pauvre musicien, était étendu sur son lit en désordre.
Il lui arriva ce qui, dit-on, arrive aux noyés prë^ de suffoquer, qui voient en une seconde tous les visages qu'ils ont connus, tous les lieux qu'ils ont aimés.
UENFER DU MUSOEN 229
Toul son passé, sa vie entière, se déroula devant lui comme un tableau de panaroma. Il entrevit sa chambre, non plus délabrée, comme elle était, par Ja misère; mais propre et gaie, telle qu'il Tavait vue jadis, et se mirant au luisant du mobilier acheté de la veille. Il entendit le bruit sonore de son piano tout neuf.
A travers tout cela défilaient procession nellement et en silence, comme des silhouettes d'ombres chinoises, tous les amis que Malis avait eus depuis son enfance, dans leurs attitudes familières et avec leurs costumes habituels. Quelques-uns, en passant devant son lit, s'arrêtaient pour lui sourire avec compassion; d'autres filaient gravement et sans se détourner.
Les figures se succédaient, l'une amenant l'autre ; et ce qui ajoutait à la bizarrerie de l'apparition, c'est que, d'après la direction qu'elles suivaient, cilos devaient entrer dans la chambre par la muraille. Il semblait d'ailleurs que, parvenues à l'extrémité de la pièce, elles revenaient sur elles-mêmes pour repasser indéfiniment à la façon des armées de théâtre.
Bientôt la chambre en fut remplie; et le bruit de leurs pas retentit sourdement aux oreilles de Malis, ainsi que le ronflementd'une garde endormie, àl'ouïe du malade en torpeur.
Tout à coup, du milieu do cette rumeur monotone, un son fin et léger s'éleva, modulé par une
voix coDfusémeDt coDDue de Malis. — C'était ta voix du rôve ; c'était le chant qui recommoDçait. — Songea-t-il, le pauvre musicien, à son souhait de Tautre soir : entendre, et puis mourir? Peut-être, étourdi par l'incohérence de ses visions, ne se rendil-il compte ni de cette coïncidence, ni même de ce souvenir; peut-être se laissa-t-il bercer par cette îoii douce et par ce motif chéri, comme au chant d'adieu d'un oiseau qui serait venu gazouiller au pied de son lit.
Vers la fin, une voix d'homme vint traverser la mélodie; une voix brusque et grondeuse, la voix du professeur mécontent, qui reprend et qui gronde. Au même instant, Malis se sentit prendre rudemeol le bras : il ouvrit les yeux et rencontra du regard un habit vert, un gilet perse et, au-dessus de cetbabii, un visage qu'il reconnut pour être celui d'un de ses anciens commensaux.
Cette fois il n*y avait pas à douter de la réalité c'était une visite qui lui était survenue pendant sa défaillance, grâce à la clé qu'il avait laissée sur la porte en rentrant.
Le visage remuait les lèvres, et il était probable qu'il parlait. Mais Malis avait encore aux oreilles le bourdonnement des pas et le chant de la mélodie.
Au bout d'un instant il finit cependant par entendre :
— Ah ! ah I disait l'ami, lui secouant toujours le
L'ENFEU DU MUSICIEN 234
bras, — ce n'est pas malheureux ! Tu ouvres les yeux à la fin, dormeur. Sais-tu qu*il y a longtemps que je suis là ? Ta portière m'a dit que tu étais rentré tantôt assez mal assuré sur tes jambes. Il paraît que tu t*en es donné, coquin ?
El, comme Malis ne répondait mot, le jeune homme se pencha jusqu'à son oreille :
— Est-ce que tu es malade ?
Malis abaissa convulsivement les sourcils en signe d'affirmation.
L'ami se redressa pour jeter un regard autour de lui, et, étonné de n'apercevoir sur les meubles ni verre, ni fiole, rien en un mot qui rappelât l'appareil de la maladie :
— Et, reprit-il, qu'est-ce que tu as ?
A cette question si directe et qui pouvait être une tentation du sort, Malis recueillit ses forces pour souffler cette réponse :
— Je n'ai rien mangé depuis deux jours. Et il s'évanouit une seconde fois.
Quant il revint à lui, surpris par une violente odeur de vinaigre, son officieux ami s'épuisait autour de lui en soins de toute espèce. Un garçon de caf(!> s'évertuait à disposer deux couverts sur une table rapprochée du lit.
— Et d'abord, bois-moi ça, dit l'ami en présentant à Malis une tasse de bouillon qui embaumait.
Et maintenant, pour économiser désormais les
234 LENFER bV MUSICIEN
synonimes, nous décHaerons les noms et qualité de cet ami.
Gédéon Silbermann, israélito de naissance, était un des premiers jeunes gens dont Malis eût fait connaissance à Paris (du temps qu'il allait à rOpéra]- Affligé d'un physique superbe, d'une taille de cinq pieds sept pouces, et d'une paire de favoris distingués, il joignait à tant de malheurs celui d'être le neveu d'un oncle plusicur« fois millionnaire. Cen était plus qu'il ne fallait pour lui permettre déjouer le rôle de dandy et de dilettante auprès des artistes; et c'était sur ce pied qu'il s'était autrefois lié avec Malis, dont il prétondait estimer fort le talent. Il est vrai qu'il s'était peu à peu retiré de lui, du jour oii il était devenu apparent que son talent ne lui suffirait pas pour se tirer d'affaire.
Or, tout n'est pas rose dans l'état de neveu, même, je pourrais dire surtout, quand les oncles, bien portants du reste, commç était Silbermann, se trouvent pères d'une fille de dix-sept ans, grande et belle, dont les millions et la beauté s'éventent réciproque ment.
J'ajouterai que le banquier Silbermann, étant fil» de ses œuvres, était parfaitement libre d'avoir pour frère le plus grand gueux de sa tribu ; le gros péché
L'ENFEK DU MUSICIEN «33
dp Oédéoo était précisément d*étre le 61s de ce frère là. Gédéon n'avait tout à l'heure d'autre actif que quatre mille francs d'appointements qu'il touchait dans les bureaux de son oncle. Peut-être me direzvous que ce n'est guère pour l'homme que je vous ai annoncé? Je répondrai que Gédéon eût été bien peu de sa nation, si, appointé de quatre mille francs chez un banquier, il n'eût pas trouvé moyen de faire quelques petites affaires pour son compte.
Le père, la fille, les millions, tels étaient les trois termes de la proposition que Gédéon s'était mis en léte de résoudre. Renchérissant sur la vieille thèse d'Archimède, le malheureux cherchait la quadrature du triangle. Mais, pour faire quadrer l'oncle h ses vues, il y avait du chemin à faire. Le vieux banquier était dur à la détente ; c'était une de ces nature d'hommes impénétrables sur qui le demi-mot et le sous-entendu glissent comme le mercure sur le marbre. Quelquefois, aux beaux jours, après un hoQ coup gagné (Silbermann avait coutume de passer le soir de ces jours-là en famille ; il avait la joie communicativB et s'en défiait), il lui était arrivé entre deux gorgées de café de laisser tomber par manière d'aphorisme quelque phrase du genre de celle-ci *. — U fortune, voyez- vous, ce n'est rien ; ce qui est tout, c'est d'avoir les moyens de la gagner.
Quand Silbermann avait regardé son neveu en disant cela, celui-ci partait comme un coup de fouet, arpentait six fois de suite les boulevards, de la rue
LafOte à la Bastille et de la Bastille à la Madeleine; et passait la nuit à se cogner la tôte contre les murs en répétant : — Une affaire 1 une affaire I Comment prouver à mon oncle que j*ai dos moyens?
Vers ce temps-là, il n'était bruit à Paris que de la fortune singulière d'un jeune compositeur, qui, ignoré la veille et pauvre jusqu'à la détresse, s'était élevé en quelques heures, par un succès inouï, au comble do la prospérité et de la gloire.
Silbermann, quoique de complexion peu musicale, crut devoir par déférence pour ses écus conduire sa fille à l'une des matinées de ce prodigieux musicien. Gédéon n*cut garde de ne pas être de la partie.
Le soir, au petit cercle que les dix-sept ans de Sarah Silbermann rassemblait quotidiennement dans le salon de son père, la conversation roula exclusirement sur les impressions du concert. Sarah, grande musicienne , exalta le génie du jeune mattre en termes si excessifs que Gédéon ne savait ou prendre ses expressions pour se tenir au diapason de l'enthousiasme de sa cousine.
Silbermann se tenait serré sur son fauteuil immobile, muet et énigmatique comme un dieu mexicain, attitude qu'il avait gardée dans sa loge pendant toutp la durée du concert.
Le génie, la gloire, la divinité de TinspiralioD et autres mots sonores étaient lancés et renvoyés d'un bout à l'autre du salon, au grand ébahissement des
TétéraDS de ]a finance, fort déroutés par ces vocables insolites.
— Et auparavant il était si pauvre? demanda Sarah avec intérêt.
— Eh ! mademoiselle, répondit un jeune quart d'agent de change, si pauvre il y a huit jours que, si je ne Ta vais pas fait déjeuner avec moi à midi, il serait probablement mort de faim à quatre heures.
— Si Von savait!... dit lentement Silbermann.
Ce mot, qui Gt baisser les yeux à Sarah, fut recueilli par Gédéon. — Au fait ! se dit-il, pourquoi, maintenant que toutes les opérations sont avilies, n'opérerait-on pas sur le génie ?
On devine maintenant ce que le commis de la maison Silbermann était venu faire chez Malis, et le motif de l'intérêt qu'il lui témoignait. Il s'était souvenu des éloges donnés autrefois en sa présence à certaine symphonie, et venait en emprunter la partition.
Malis, provisoirement restauré par le bouillon, dtoa plus tard fort convenablement. Lorsque dans la soirée Gédéon, entamant la négociation, lui fit entrevoir la possibilité de faire exécuter sa symphonie, il le remercia si passionnément que le spéculateur en fut un instant embarrassé.
— Ah ! pensa-t'il, si je n'avais pas peur d'être méprisé par Sarah, je t'aurais pour rien !
La communication du manuscrit de Malis n'entrait dans le plan de Gédéon que comme un détail né-
«36 LENFER DU MUSICIEN
cessaire, mais iosigaiûant ; à peu près comme l'aveu de la fille, indispensable dans un mariage, mais qui n'en est souvent que la moindre formalité. Les difficultés étaient bien autrement grandes do côté de la famille, c*ost-à dire du banquier. Mais Gédéon, qui avait son idée et qui y avait foi, avait fait provision du courage. .
La première fois qu'il proposa à son oncle de lui présenter un musicien de ses amis, pauvre, mais plein de génie, — le vieillard lui lança par dessous ses lunettes un regard froid et aigu comme uoe langue de couleuvre. Néanmoins, après qu'un vieO académicien, devenu un des habitués de la maisoo pour avoir donné des leçons de fugue à Sarah, eût déclaré qu'il y avait du mérite dans la symphonie; lorsque Sarah elle-même, que le rôle de révélatrice électrisait, eut suffisamment passionné le débat, le banquier consentit à ce que Malis fût introduit chez lui. Ce soir là fut, à vrai dire, l'ouverture des hostilités pour Gédéon : il y brûla sa première poudre d'or, convertie au profit du musicien en une magnifique livrée d'Humann.
Le jour oU Malis, après avoir obtenu un brillant succès dans les salons du banquier, ofTrit le bras à Sarah,* pour passer dans la salle oli le souper était servi, Gédéon placé au bas de la table se frotta les mains; pour lui, l'affaire était faite. — A compter de ce jour, Malis devint Vhôte le plus assidu de l'hôtel de la rue du Helder. li y devint Tâme des
soirées quotidiennes, le mobile des soirées extraordinaires. Les manuscrits passèrent pièce à pièce de la petite chambre, bientôt abandonnée, sur le piano de la belle juive qui se montrait de jour en jour plus enthousiaste. Le succès franchit les murs de rhôtel et se répandit dans le monde. Les éditeurs commencèrent à parlementer avec Gédéon, qui, en homme habile, les laissait venir.
Les influences mises en jeu par le vieil académicien, tout à la dévotion de sa belle élève, avaient fait obtenir à Malis la salle privilégiée du Conservatoire.
11 en sortit couvert de gloire; « inconnu à deut heures, illustre à quatre! » dit le lendemain un journal.
Au moment ou, tiraillé par ses amis anciens et nouveaux, Malis recevait les félicitations de Tlnstilut, représenté à ce concert par trois de ses membres, Gédéon se sentit saisi de remords et d*admi* ration.
Il pleura, il eut des lormes en embrassant ce grand artiste, qui sortait pauvre et à pied de cette salle où la fortune eût dû commencer pour lui avec la gloire; il se trouva soudain un cœur de mère, une fidélité de notaire des anciens jours, pour cet ami qu*il dépossédait. En un mot, il l'aima ; et ainsi se trouva en quelque sorte corrigé le marché ignoble dont Malis était la dupe.
Par reflet d'une capitulation de conscience assez
bizarre, mais qui n'étonnera pas, partant d'an juif ambitieux et sentimental, Gédéon se promit d'être généreux envers Malis jusqu'à la restitution de ses droits exclusivement ; il le logea, il le nourrit, il le vôtit, il le soigna; il se fit sa garde-malade, son compagnon, son homme d'affaires ; il veilla comme une nourrice sur son grand homme, son ami, son bienfaiteur, sa victime.
L'Israélite toutefois ne tarda pas à s'étonner de l'accueil fait à ses soins. Depuis le jour ob la gloire s'était levée pour lui dans les salons de Silbermann, Malis, après les premiers transports d'une gatté naïve, était tout à coup tombé dans un étal singulier. Les accès de sa joie, toujours aussi vive, étaient coupés par des moments de rêverie profonde ; assis au piano, ou engagé dans une conversation animée, on le voyait s'arrêter subitement et regarder autour de lui avec inquiétude. Deux ou trois fois Gédéon placé à côté de lui s'était senti serrer brusquement le bras comme par un mouvemeoi de surprise ou d'effroi.
Lorsqu'avaient commencé les répétitions tant dé* sirées, cette préoccupation bizarre s'était exallée jusqu'à la fureur. Malis prononçait alors des plaintes douloureuses; des imprécations furibondes expiraient dans sa gorge, des gestes violons lui échappaient, et il quittait le salon sans mot dire.
GédéoD, alarmé par ses scrupules, n'était pas éloi'^ gné de soupçonner une rancune dans ces boutades.
LENFBR DU MUSICIEN 239
Ilm'a deviné, pensait-il; et il redoublait de sollicitude dans une pensée d'expiation.
L'ambitieux commis trouva bientôt un autre sujet d'alarmes dans l'empire croissant que prenait Malis sur l'esprit de sa cousine. La belle juive avait passé de Tenthousiasme au fanatisme. Pour elle, Malis était désormais Tincarnation suprême de Tart; sa musique, la Musique. Elle n*en voulait plus entendre d'autre, elle n'en tolérait plus d'autre sur son piano. Les incroyables distractions du musicien ne rebutaient point son admiration : elle considérait ces écarts comme les accès d'un génie maladif, qu'il fallait adorer en les subissant.
Il va sans dire que le contre-coup de cette adora tioQ était rudement éprouvé par Gédéon. Jamais le pauvre garçon, quoique dès longtemps habitué à rbumeur hautaine de l'héritière, n'avait été aussi malmené.
Plus d'une fois, en la voyant couver d'un œil attendri la tête inclinée de son « génie malade, » il fut sur le point de s'écrier : — Vous vous compro* mettez, Sarah 1 — Mais le dédain qu'il surprenait dans les regards de sa cousine arrêtait les paroles dans son gosier.
Cependant, en dehors de ses incartades, Malis n avait pas changé de manière d'être avec Gédéon. Dans ses momens lucides, il continuait de l'appeler soD anû, son sauveur, et de le traiter affectueusement. L'israélite avait remarqué que ces momens-là
240 UENFBR DU j^fUSIOKN
concordaient ordinairement avec le temps tlcss rutilions. Ces jours-là, le musicien, si sombre qu'il eût été la veille ou dans la matinée, avant la séance, redevenait aussitôt calme et serein, et dirigeait allfr grement Texécution. Ses effusions, alors, n'avaient plus ni fm ni trêve; il se jetait dans les bras de son associé et allait jusqu'à lui demander pardon es pleurant de lui témoigner si mal sa gratitude. Cet état, qui parfois se prolongeait jusqu'au lendemaiD, apportait de grands soulagements à la conscience de Gédéon. Malheureusement, ces lueurs consolatrices n'étaient que des trouées de soleil à travers le nuage qui allait s'obscurcissant de plus en plus.
Le jour de la première audition publique, jour de triomphe pour Malis, fut troublé par une crise tuai faillit ruiner l'entreprise du spéculateur. Malis, dao^ un accès d'irritation qui dépassait en violence too> les précédents, refusa tout à coup de se rendre an concert, et annonça môme un instant l'intention formelle d'en interdire l'exécution. Gédéon, effaré, dut réclamer l'intervention de quelques-uns des principaux musiciens de l'orchestre et port«^r le récalcitrant à demi vôtu jusque sur son siège.
L'enivrement des applaudissements et des félicitations de toutes sortes dont Malis fut comblé à l«i sortie du Conservatoire, ne fut qu'un éclair. Dès le jour suivant, il était retombé dans sa noire mélancolie; aucun intervalle n'en séparait plus les crises, et il paraissait s'être entièrement abandonné à son
L'ENFER DU MUSICIEN Ui
désespoir. La belle Sarah elle-môme, jusque-là respectée comme une idole, a*élait plus à l'abri de ses Yiolences : un jour il la suppliait avec caresses et le lendemain lui donnait impérieusement l'ordre de s'abstenir de toute exécution, même partielle, de ses œuvres. Gédéon, un jour, fut obligé de le saisir à bras le corps au moment ob il se jetait sur le piano pour le briser.
Gédéon crut alors devoir s'inquiéter sérieusement. Les médecins furent appelés. Les uns crurent voir dans l'état de Malis un cas de névralgie particulier; les autres, une folie accidentelle. Gédéon se décida un jour à risquer tout haut Thypothèse d'un amour contrarié. R..., médecin des hôpitaux, qui s'était occupé toute sa vie des affections nerveuses, lui demanda brusquement :
— Connaissez-vous la personne f
A cette question, l'amoureux jeune homme sentit ses genoux fléchir. Il ferma les yeux et répondit :
~ Non, je ne la connais pas. — Mon Dieul pensa-t-il, je Fassassine après l'avoir volé !
La recette du premier concert s'était élevée à quinze mille francs. D*après ce chiffre, on pouvait donc conjecturer, sans trop présumer, que le manuscrit de Malis, acquis par Gédéon pour mille écus, rendrait, tant par la vente que par les concerts, environ cent mille francs à la fin de la première année. En confiant ce résultat à son oncle, l'ambitieux commis s'était senti grandir de toute la per-
speclive puverle à ses espérances. Habile à saisir sur le visage impassible de son patron les impressions les plus fugitives, il sut y découvrir, en dépit d'une indifférence de commande, une lueur d'approbation qui TéFectrisa. Il se dit : Je réussirait Comment, après avoir senti sous son pied le sable du pays de ses rêves, après avoir aspiré les parfums de rUe prochaine, comment songer à Taoïi qu*on "voudrait sauver, mais dont le poids ralentit la nage? Oîi trouver cette vertu entre les ardeurs combinée:^ de l'ambition et de l'amour, dans un cœur desséché par la jalousie et par la cupidité? Cette vertu, Gédéon ne l'avait pas eue ; il avait lâché le noyé ; il avait menti en présence de son idéal entrevu.
Malis, au surplus, avait décidément cessé de se présenter à l'hôtel de la rue du Helder. Logé dans un quartier désert et reculé, parmi des maraîchers, il n'apparaissait dans la ville que de loin en loin et do nuit. On le voyait alors errer sur les boulevards et passer indifférent devant les affiches pittoresque» do ses concerts. Vainement Gédéon essaya-t-il de le rencontrer de jour dans sa retraite. Chaque matin il en partait pour des pérégrinations en différenb^ lieux, un jour à Saint-Germain, le lendemain à Corbeil, à Fontainebleau, partout ob le parcours des chemins de fer le pouvait emporter rapidement. Plus d'une fois son hôte déclara ne l'avoir pas aperçu pendant huit jours entiers.
LENFER DU MDSISIEN - 243
Un malin, Gédéon reçut à son bureau le billel suivant :
« Gédéon, je pars, je quitte Paris; il le faut. Tai besoin d'argent. Tai compté sur toi. Viens, si tu m'aimes.
» Malis. »
Pourquoi ce départ? — Pour le coup il sait tout, se dit Gédéon qui accourut néanmoins au domicile indiqué. Comment va-t-il me recevoir? pensait-il.
Contre son attente, il fut accueilli affectueusement. Il trouva Malis sur son divan, abattu, mais calme.
A toutes les questions qu*il lui adressa sur le motif de sa résolution, Malis ne répondit que par ces seuls mots : Je pars^ il faut que je parte.
Tout ce que Gédéon put obtenir fut de régler Titinéraire de son ami et de le diriger vers l'Allemagne, oh la maison Silbermann avait de nombreux correspondants.
Gédéon accompagna Malis jusqu'à l'embarcadère. Prêt à monter, Malis se retourna, et, Tœil humide, la voix tremblante d'émotion :
— Gédéon, dit-il, je n'oublierai jamais ce que tu fus pour moi. Crois que... tu ne sais pas quel supplice, quel malheur je fuis en ce moment.
L'Israélite^ non moins ému, lui répondit : .
— Je te comprends. De'nous deux, l'obligé, ce n'est pas toi, c'est moi.
Ui L^ENFER DU MUSICIEN
Et le train roulait depuis longtemps hors de la gare, que Gédéon rêvait encore à la même plaee.
— Il aime Sarab, se disait-il. n a deviné les projets que j'ai sur elle, et il s*éloigne par générosité. Ame sublime I
A la nouvelle de ce départ, que Gédéon lui apprit au dessert, Sarab pâlit; et le soir elle traita son cousin plus cruellement que jaiAais.
La première lettre que reçut Gédéon était datée de Francfort. Elle débutait par deux pages de description de la ville et des campagnes environnantes; puis, vers la moitié de la troisième page, la phrase s'arrêtait brusquement, et au dessous de la dernière ligne restée interrompue se lisaient ces mots écrits d*uno main hâtive et évidemment crispée :
« Gédéon, je quitte Francfort à Tinstant. Adressemoi lettres et argent chez Hauptmann frères, à Berlin. »
En ouvrant le Journal des postes^ Gédéon y lut à la date de ce môme jour :
« Le jeune et déjà iUustre compositeur Ernst Malis, de Lauenbourg, dont les journaux français ont fait connaître Téclatant succès, vient de descendre dans notre ville. En apprenant Tarrivée d*un béte
L*£NFER DU MUSICIEN 245
aussi important, les membres de la Société Philharmonique se soDt portés en corps à son hôtel pour le féliciter et pour le supplier de prendre la direction du concert qui doit avoir lieu samedi prochain, et dans lequel la symphonie qui lui a valu un si brillant triomphe sera pour la première fois offerte à l'admiration du public Francfortois. »
« A Messieurs^ Messieurs Silbennann^ banquiers à Paris,
« BerUu, 18...
» Mon cher monsieur Gédéon I
» L*ami dont vous nous aviez annoncé la venue est effectivement arrivé chez nous lundi dernier. Je vous prie bien de croire que nous n'avons rien négligé pour faire honneur à votre recommandation. Néanmoins, quoi que nous ayons pu faire pour le retenir plus longtemps, et bien qu'il ait paru se plaire parmi nous pendant les premiers jours, il a voulu absolument' partir hier matin, et a pris en effet la poste pour Hambourg.
» Ce départ imprévu nous afQige par la pensée que peut-être vous Tattribuerez à quelque négligence de notre part, bien que nous puissions protester que votre ami a été traité ic» avec tous les égards dus à son mérite et à nos anciennes relations.
L'Opéra annonce pour vendredi prochain Vexécution de son ouvrage et les musiciens de rorcheslre étaient même venus le supplier avec beaucoup de considération de présider le concert en personne, ce qui rend encore plus inexplicable cette fuite précipitée.
» Ma femme, qui ne manque pas d'amour-propre, comme vous savez, prétend que votre jeune ami s'était épris pour elle d'une passion subite et désespérée. S'il en était ainsi, etc., etc.
» J. Halptmann.
» p. s. Je rouvre ma lettre pour vous apprendre que M. Malis vient de prendre passage sur le navire de guerre hollandais le Sagittarius, faisant voile pour Batavia, ce dont nous informe à l'instant notre correspondant à Hambourg.
« A bord du Sagittarius, le ... décembre, en vue du Cap- Vert.
» Mou chor Gédéon,
» Dans co cabinet modeste où d'ici je tt vois laborieusement penché sur ton bureau, veillant avec activité aux intérêts de ton patron, ou même, hélas! aux miens, tu m'accuses sans doute d'indiCTérence, d'ingratitude ; peut-être ton âme généreuse cherche-
LTNFER DU MUSICIEN . 247
t-elle dans le mal auquel tu m'as vu en proie une excuse à Toubli dont je dois le paraître coupable, après ces dix longs mois passés sans (c donner de mes nouvelles et sans m*infornier des tiennes. Tu ne peux te douter, mou ami, que depuis notre séparation peu de jours se soient écoulés sans que je t'écrivisse et sans que je fisse sur moi-même une tentative nouvelle, souvent rebutée, pour l'expliquer ce qui dans ma conduite a dû te sembler si incompréhensible.
» Le monceau de notes, de fragments informes, de lettres interrompues que j'ai devant moi sur ma table et que je vais essayer de te résumer d'une façon lucide, ce monceau qui chaque jour s'accrott par un nouvel effort est la preuve palpable que ton image bienfaisante et bénie n'a jamais cessé de m'étre présente au milieu des tortures que j'endure chaque jour depuis si longtemps; tortures dont la moins poignante n'est pas certainement ce soupçon perpétuel de passera tes yeux pour un ingrat, et de le paraître indigne de tout ce que tu as été pour moi! Comment l'oublier? commenlte méconnaître? N'est-ce pas toi qui sur mon grabat de douleur m'es apparu comme un Ange do Salut, qui m'as tendu la main et qui m'as dit, comme autrefois la Rédempteur au paralytique : lève-toi et marche ! N'est-ce pas toi qui m'as arraché à la double agonie de la faim et <lu désespoir? qui m'as donné deux vies, la vie de ce monde d'abord ; puis cette autre vie, bien plus
248 L'ENFER DU MUSIQfiN
précieuse et que nous ambitionuons, nous aatres «irtisles, par dessus tous les biens, celle qui propage notre pensée autour de nous et après nous T Âh! mon ami, qu'est-ce que les désirs de l'homme? J'ai souhaité ardemment la célébrité : c'était à elle, je le l*ai dit vingt fois, qu*à mon heure fatale, sur ce lit oli tu me ressuscitas, allaient mes regrets les plus déchirants. L'ai-je obtenue? Oui ! j*ai entendu men nom répété au milieu d'acclamations enthousiastes; les murs en ont été couverts; les journaux s'en sont fait un moyen d'illustration. Si loin que j'aie élé jusqu'ici dans ma fuite, il m'a toujours précédé. Partout il a été le premier que j'aie lu à l'arrivée sur les murailles d'une grande ville. Eh bien ! moo ami, je suis le plus malheureux des hommes. — Je te le dis avec la triste conviction de ne point exagérer.
» Né va pas croire, mon ami, que je t'impute en rien le malheur qui m'accable. Non, non, je m'empresse de le répéter, ton action a toujours été bienfaisante et salutaire, ton intention pure et généreuse. Le mal est venu de moi, de moi seul. Conuneai te le faire comprendre ?
» Au moment d'entamer la confession que je U dois, la faiblesse me reprend. Peut-être ce préambule va-t-il aller rejoindre les deux ou trois cents lambeaux entassés sur cette table...
» Eh bien I non, aujourd'hui j'aurai du courage; dussé-je exciter ta pitié, dussé-je perdre quelque chose de l'estime pour l'artiste qui âe mêlait à ton
amitié pour ma personne; tout me paraît préférable au mépris qui suivrait nécessairement chez toi Vidée dlogralitude. Et puis, d'ailleurs, après tant de douleurs dévorées en silence, jour par jour, heure par heure, est-il déraisonnable d'espérer quelque soulagement d'une confidence ? Que de fois j'y ai pensé I > Il est, mon cher ami, des existences damnées qui n'échappent à un mal que pour tomber dans un autre. J'avais jadis le pressentiment d*une fatalité semblable dans la mienne. Alors que, pauvre et inconnu, j'entrevoyais dans l'avenir l'avènement possible de la gloire et du bien-être, une angoisse secrète se mêlant à ces visions m'avertissait que ce bonheur apporterait avec lui de terribles compensations. Les maux dont je me plaignais alors n'étaient que le prix et comme l'expiation de l'espérance; celle du bonheur présent devait être autrement cruelle. Ce soir, soirée funèbre et la dernière heure de ma première existence, où, les pieds sur les bords de ma tombe, je voyais se fermer rapidement le coin du ciel où m'apparaissaient les visions qui m'avaient soutenu pendant toute ma vie, sentant s'écouler si vite le dernier délai qui me restât pour faire appel à Dieu, je le suppliai, si quelque mémoire, indifférente ou amie, avait recueilli quelqu'une des pensées que je répétais sans cesse pour moi-même, qu'U me fût donné d'entendre la voix de cet admirateur inconnu, une seule fois seulement et fût-il au bout du monde.
» Celle prière fui exaucée. Comment mon oreille acquil-el]e en un instant une acutesse assez subtile pour annihiler les distances, et en même temps cette faculté si extraordinaire de n'être affectée à travers tant de bruits hétérogènes que des sons combinés par mon inspiration,? C'est ce que personne n'expliquera jamais sans doute ; mais enfin le phénomèoe se produisit. Si ce fut le châtimenl d'un vœu téméraire, Texpiation suivit immédiatement la taute.
)> Tu te souviens qu'après la première audition de ma symphonie chez ton oncle, tu essayas en vain de me retenir chez toi; et qu'avec une obstination que tu qualifias de caprice je persistai à aller passer la nuit dans la mansarde théâtre de ma misère. Cest que mal assuré encore du prodige qui s'était accompli en moi, j'avais hâte d'en acquérir la preuve décisive, et qu'attribuant au local lui-même la faculté dont j'étais doué, il me tardait de mo retrouver dans cette chambre ou seulement jusqu'alors le phénomène s'était manifesté.
» Je passai la nuit entière à savourer l'âpre jouissance que me causait la certitude de ma possession. Supprimant par la pensée les quelques jours qui séparaient mon agonie de mon triomphe, je rapprochai l'instant de mon vœu de l'effet singulier qui en paraissait ainsi la réalisation immédiate. Pendant plus d'une heure mon oreille recueillit les lambeaux de ma symphonie fredonnés par les auditeurs attardés, concert inouï de phrases tronquées, incohéren-
L'IÎNFER DU MUSICIEN 254
tes, faussées, barbares que dominait le piano de ta belle cousine, dont les mains ardentes persistèrent plus tard encore, jusqu'au jour. Tu me demanderas comment dès lors je ne fus pas effrayé de mon état? La vérit« est que je n'en fus pas même étonné. Depuis quelques jours, tout ce qui m'arrivait avait tellement le caractère du prodige, j'avais été si miraculeusement sauvé de la mort, j'avais passé si brusquement des ténèbres de l'isolement et de la misère au grand jour du luxe et du succès, que peut-être rien n'était plus capable de me surprendre. Le phénomène si bizarre qui s'accomplissait en moi ne me paraissait pas plus surprenant que les applaudissements que je venais do recevoir, ou que l'habit neuf que je portais. En un mot, vivant en plein enchantement, pouvais-je être arrêté par un fait surnaturel?
» La perception très-singulière que j'avais acquise me ravit durant les premiers jours. .Je la considérais comme une des conditions de ma célébrité naissante, et je la mêlais aux sensations délicieuses de ma nouvelle vie. Mais, lorsque les effets s'en multiplièrent au point d'interposer continuellement comme un réseau, comme une atmosphère entre moi et le monde réel, je commençai à prévoir le genre de supplice qui m'était réservé. De là les premiers accès de mélancolie dont tu t'inquiétas et dont tu voulus savoir la cause, sans pouvoir obtenir <ie moi aucune explication. Que t'aurais-je répondu?
Désormais je n'étais plus un homme comme un autre. Un prisme de sons contrariés, tantôt ravissants par leur douceur, tantôt déchirants par leur sauvagerie, m'entourait et m'isolait du monde réel. Je sentais de jour en jour la trame s'épaissir; et de jour en jour mon cerveau endolori saignait davantage sous la meurtrissure des marteaux invisibles.
» Les répétitions commencèrent I Alors le martyre devint permanent. Le réseau que ju8qu&4à il m'avait semblé voir tendu autour de moi se déchira^ trôné de toutes parts par l'assaut continuel des instruments sur lesquels étudiaient chez eux les musiciens de l'orchestre. Je devins sourd, avec cette différence que ma surdité n'était pas l'engourdissement qui provient de la perte de l'ouïe, mais une surdité eo quelque sorte active et dont le foudroiement se renouvellerait de seconde en seconde. A force de subir l'action multiple des instruments, je finis par tirer de chaque sensation une image , que mon esprit malade n'en sépara plus : ainsi, je sentais distinctement le crin des archets passer et repasser dans ma cervelle ; les petites flûtes y pénétraient en spirale, comme des vrilles ; les flûtes , en ondulant comme des couleuvres ; les clarinettes, les bassons s'insinuaient par le même mouvement, mais perpendiculairement, de haut en bas, par le sommet du crAne ; les trompettes, les cors faisaient glisser entre mes dents serrées de minces lamelles d'acier poli, tandis que le retentissement prolongé des trombones
VESFER DU MUSICIEN 253
faisait passer devant mes yeux des tentures flottantes de crêpe noir.
> Le seul moment de répit que je trouvasse à ce supplice étaient les heures de répétition; la joie que j'éprouvais à me retrouver dans le monde naturel en ne percevant plus que des sons harmonieux et combinés parvenait ordinairement à distendre la crispation causée par les souffrances des jours pré* cédents. J'en venais quelquefois à espérer une guérison radicale et à me demander si tout ce que j*avais enduré antérieurement n'était pas un rêve pénible ; mais les rechutes qui suivaient souvent à peu d'heures de distance ne me laissaient pas longtemps dans cette illusion. Je commençais d'ailleurs à soupçonner quelle recrudescence de maux devait engendrer pour moi la publicité donnée à mes œuvres. Cest alors que je résolus d'arrêter les répétitions et d'interdire , à quelque prix que ce fût, l'exécution du concert. Tu t'y opposas, mon ami; ta piété envers celui que tu appelais si justement ton enfant, te fit résister à ce que tu considérais comme le sacrifice de ma gloire et de ton œuvre. Tu vainquis ma résolution sans te douter que c'était me plonger dans un abtme de tourments.
» Le jour du premier concert fut le dernier moment de bonheur dont j'aie joui. Si la vie tout entière était composée de moments semblables, quel paradis resterait à inventer ? Hélas I ce jour-là encore , en voyant s'incliner vers moi la tête vénérable du mattre
254 LTNFER DU MUSICIEN
de Tart contemporain, en recevant la chaude étreiote de tant de mains émues, en lisant sur tant de visage^ attendris, dans de beaux yeux en larmes, lasTm{Vâthie, — j*espérai mon salut ! Je crus que Dieu aussi était touché.' Combien je me trompais!
» J*approchais du dernier cercle de mon enfer!
» Le succès du concert n*avait fait qu'accroître mon supplice en augmentant le nombre de mes au diteurs.
» Quelque temps après tu vendis la partition à un éditeur. Dès lors les plus affreuses tortures que m'eût causées la confusion des voix et des instruments se trouvèrent dépassées par le bruit de six cenl mille pianos me rapportant de tous les points de la France, et de l'étranger môme, des fragments incohérents de ma symphonie.
» Pour le coup je me sentis perdu et condamotsans retour. Je tentai cependant un dernier eiïorl Pendant quelques jours , je m'en allai d'usine eu usine, espérant vaincre le bruit par l'intensité du bruit môme. Mais dans cette formidable invasiou nouvelle de sons, les plus effroyables discordaDt*e> s'évanouissaient. Le bruit de l'usine n'était plu< qu'une note dans le chaos.
» Je voulus du moins fuir ce Paris dont les mur> portaient partout écrite la cause de mes malheurs. Je m'enfuis : je vous quittai tous comme un coupable, comme un lâche, comme un ingrat, comme un furieux. C'est que l'excès môme de mes maui
avait en effet tourné en fureur le peu d'énergie qui mo restait.
* Cette fuite insensée ne pouvait apporter et n'apporta aucun soulagement à mes souffrances. J'emportais avec moi les bruits que je fuyais, toujours aussi près de mon oreille après huit jours do route qu'au moment du départ. De Francfort à Berlin et dp Berlin à Hambourg, je sentais croître mon martyre de toutes les sympathies que je rencontrais sur mon passage. Tout homme qui m'abordait en se disant mon admirateur n'était qu'un bourreau de plus. Toute démarche faite pour m'honorer, toute annonce d'une ovation nouvelle devenait aussitôt pour moi le signal d'un départ. Et c'est ainsi que cet itinéraire réglé par toi pour unvoyagededeux mois fut dévoré en moins d'une semaine. Je ne m'arrêtai pas même devant la mer.
» Hélas I la mer elle-même ne fut pas pour moi plus hospitalière que le continent. Dans ce moment oii je t'écris après plusieurs mois de navigation, tous les pianos de l'univers résonnent dans ma pauvre tête I Juge du courage dont j'ai besoin pour achever cotte lettre.
» J'ai cependant pu trouver, depuis mon embarquement, la solution d'une difficulté que j'avais vainement combattue à Paris, oîi la musique me rendait le sommeil impossible pendant le jour. Ici l'habitude de dormir sous le roulement des pièces d'artillerie pt au fracas des vagues m'a rendu moins sensible.
De sorte qu'en faisant du jour la nuit et en TeiHantà l'heure ordinaire du repos, j'ai pu reconquérir quelqu'usage de mes facultés ; encore la fureur de certains fanatiques parvient-elle à troubler mes moments de tranquillité. Malheureusement on nous défend d'avoir delà lumière dans nos chambres pendant la nuit. Ce qui me force à braver, pour t'émre, les souffrances auxquelles j'ai réussi à échapper depuis deux mois.
» On me fait espérer que, lorsque nous serons entrés dans la mer des Indes, l'ordre des jours étant interverti, je pourrai recommencer à vivre à la lumière du soleil. Sans doute ce sera un grand adoucissement à ma situation. Mais mon pauvre ami| i quoi bon? Un ébranlement tel que celui que je subis depuis si longtemps ne se localise pas dans son siège. Gédéon , je me sens attaqué dans les sources de la vie. J'ai vieilli de vingt ans : mon visage contracté a l'apparence de celui d'un vieillard; mes cheveux ont blanchi, et* je suis plus maigre aujourd'hui que je ne l'étais le jour oh tu m'as tiouvé mourant de faim! Le médecin du bord, malgré les espérances dont il me berce, ne me laisse que trop voir combien il croit ma santé compromise, et môme mon existence.
» Un passager suédois, homme fort instruit, et particulièrement très-versé^ dans les choses d'ordre surnaturel, essaie de me persuader que tout ce que je souffre vient de ce que j'ai péché par orgueil en
mettant la vanité de la gloire humaine au-dessus de la vie que Dieu m'avait donnée pour le connattre et pour l'aimer. Je souscrirais volontiers à son sentiment s'il me laissait la consolation d'espérer que je pourrai à forco d'humilité désarmer mon juge. Mais il m'assure d'un autre côté que je ne puis y parvenir seul, et que je ne serai complètement racheté que lorsqu'une femme que j'aimerai consentira parpitié et par amour à s'associer à ma pénitence. Or, mon cher Gédéon, ce n'est pas dans un cœur brisé et crispé par la douleur, comme Test le mien, 4)u'il peut j avoir place pour une passion d'amour. Et surtout ce n'est pas le squelette que je suis, ni une âme troublée comme la mienne qu'on peut croire capables d'inspirer un dévouement aussi absolu.
» Tu trouveras dans ce paquet l'acte formel de donation de la propriété de toutes mes œuvres, tant de celles que tu as déjà acquises que de celles que je t'ai laissées en dépôt. Ce petit héritage est une bien faible rémunération de tous les services que tu m'as rendus. Reçois-le néanmoins comme un dédommagement bien insuffisant des chagrins et de l'inquiétude que je t'ai causés. Je considère d'ailleurs comme un devoir de protester par un témoignage authentique contre les soupçons que ma fuite a pu faire naître défavorablement à notre amitié et à mes bons sentiments pour toi.
» Et maintenant, adieu, mon cher, mon bien
Î58 LENFER DU MUSICIEN
cher Gédéon, raon seul aini, mon bienfaileur. car il est bien impossible que nous nous revoyions jamais, sépares comme nous allons Tèlre par deuï mille lieues de mor, et plus encore par ma faiblesse * » Une chose bétonnera sans doute, c'est que, vivant depuis six mois on face de celte mer et sans cesse harcelé par la douleur, Tidée ne me soit pas . encore venue de m'y précipiter. Mais, mon cher ami, c*est là une des contradictions les plus inexplicables de Tcsprit humain ; cette vie dont on fait si bon marché dans la jeunesse , et dont le sacrifice vous semble si facile, alors qu'on se sent vigoureui, sain, robuste, on s*y cramponne dans la maladie alors même qu'elle est devenue intolérable. On met alors autant de vanité à vivre que les vieillards en mettent à marcher sans canne. On devient lâche contre la mort, et tout vous est prétexte pour ajourner une résolution qui paraîtrait raisonnable aux plas sages : le beau temps, le ciel , la mer ; jusqu à ce navire, mon habitation depuis six mois, ces passagers auxquels je suis bien indifférent, mais qui de temps à autre m'adressent par politesse, par oisiveté peutêtre, une parole d'intérêt, ce matelot qui me sert, cet étranger, ce suédois à qui j'ai fait quelques confidences et qui, à de certains moments, essaie de m'oûcourager, tout cela, pour peu que mon ennemi invisible me laisse un moment de répit, devient autant d'obstacles contre lesquels vient trébucher mon courage.
Y Et cependant, mon pauvre Gédéon, je t'assure que je souffre bien et que je suis vraiment bien mal-heureux I
» J'ajoute un codicile à mon testament : donne à td cousine Sarah le manuscrit original des compositions qui restent encore à graver et prie la bien de KG souvenir de moi.
» Adieu , adieu , mon cher Gédéon ; à Dieu, Cet il est un Dieu , -mon ami ! oui I à Dieu , à Dieu! »
La petite île de Jyvesé située sous le 45® de latitude orientale, appartient depuis le commencement du siècle aux Hollandais..
Un gentilhomme aventurier, breton de naissance, s'y établit primitivement avec un équipage de cent cinquante hommes ; et, considérant qu'il lui serait difBçile de jouir paisiblement de sa conquête, autrement que sous la protection de Tune des grandes puissances maritimes d'Europe, il sollicita successivement celle de la France , de l'Espagne et du Danemark. Mais aucun do ces Etats ne jugea la prise assez importante pour s'en emparer, même aux conditions modestes proposées par le conquérant. Le roi des Pays-Bas, déterminé sans doute parla proximité de l'île avec ses possessi(ms de la mer des
t60 L*ENFER DU MUSICIEN
Indes, y accéda, et moyeDDant une livraison de deux cents fusils, acquit la propriété de la nouvelle colonie. C'est dans celte tle, aujourd'hui convenablement peuplée en proportion de son étendue et oh des cultures florissantes ont partout remplacé les établissements un peu sauvages des premiers colons, que Halis était descendu , espérant y trouver le calme auquel il aspirait. C'est de le, qu'après l'avoir précédemment informé de son installation définitive, il adressait au bout d'un an de séjour, la lettre suivante à son ami :
« Enfin, mon cher Gédéon, après tant de doléances et de lamentations que je te fais subir depuis notre séparation, voici le premier cri de bonheur que tu vas entendre, la première joie que je t'appelle à partager I Mon ami, je suis heureux, je suis guéri, toat est fini, j'ai ma raison, je suis un homme I Que ne peux-tu te contenter de ce peu de mots I Que ne l'ai^je assez près de moi pour te raconter de vive voix et à loisir les circonstances qui m'ont si singulièrement rendu la possession de moi-même ! Cest impossible ; il faut, malgré l'impatience que j'ai de t'associer à la joie dont mon cœur déborde à cette heure, il me faut absolument revenir sur des détails, déjà bien loin de moi, mais faute desquek ce que j'ai è t'apprendre resterait inexplicable.
» Tu te souviens que dans ma dernière lettre, en te faisant connaître le lieu de ma résidence défini-
ti?e, je m'applaadissais de quelque amélioratiou surveaue dans mon état. Eu effet, le soulagement quo jVais attendu de Tinversion horale s*était produit : rbabitude contractée à bord de dormir au milieu du tapage, me faisait des nuits tranquilles; et, quant aux journées, j^étais trop assuré de indifférence dos habitants à l'endcoit de la musique européenne, pour craindre de les sentir troubler.
» Le pays d'ailleurs est superbe : une magnifique végétation et le voisinage de la mer y tempèrent suffisamment la chaleur du jour, qui serait insupportable en plaine, bien que les tles de la Malaisie n'éprouvent point ordinairement les chaleurs excessives qui sévissent dans les climats correspondants des autres parties du monde. Les sommes que tu me faisais parvenir sufQsaient et au-delà à ma vie, dans un pays oh les hommes donnent pour rien leur travail et où les besoins du luxe européen sont inconnus. Les colons avec lesquels le voisinage me mettait en rapport, étaient pour moi pleins de bonté. J'avais tout lieu de me féliciter et de me considérer, sinon comme délivré de mes tourments, au moins comme échappé sous condition à leur atteinte. Je reprenais des forces ; les rides de mon visage, la crispation de mon cœur se détendaient; en un mot , je sentais peu h peu revenir en moi la vie, non pas la vie inquiète et ambitieuse de l'esprit, mais la vie passive de la créature heureuse d'absorber tantôt les rayons du soleil, tantôt les effluves de la
264 L'ENFER DU MUSIGEN
chambre , Andrès , ce bon Hollandais dont je t*ai parlé, et qui, de mon voisin, est devenu mon ami et ma garde-malade.
» Andrès avait dans la cour deux chevaux tout sellés et venait m'enlever (ce fut son expression) pour aller rendre visite à un nouveau colon, son compatriote, récemment arrivé d'Europe et qui brûlait de l'envie de faire ma connaissance. Encore mal remis des secousses de la veille, je me laissai habiUer et mettre en selle ; et, à travers un paysage sublime, je franchis les trois lieues qui nous séparaient de rhabitation de M. Olgdorp, considérant les arbres qui nous faisaient haie, comme deux rangées de curieux stationnant pour voir passer la charrette qui mo menait au supplice.
» L'habitation que nous allions visiter est la plus importante et la plus riche de l'Ile. H. Olgdorp nous reçut avec une urbanité parfaite, je dirai même arec empressement. La collation fut immédiatement servie. Pendant les premiers moments l'entreUen ne fut qu'un roulement cruel de compliments et de formules d'admiration. Je recevais, la tète basse et le deuil dans l'âme, les caresses louangeuses de ce nouveau bourreau. C'est aprôs une heure environ
de cette contrainte Mais ici, mon ami, je n]ai
plus la patience de suivre l'ordre minutieux des détails. Le rideau s'agita : M. Olgdorp nous annonça sa fille. — Oh ! mon cher, une figure céleste! telle qu'elle m'apparut , enveloppée de mousselines
blanches et ses longs cheveux nattés et tombant en arrière, je pus la prendre pour un de ces génies qui passent devant nos yeux à Theure de Tinspiration. C'était elle pourtant qui venait changer mon paradis en enfer. Car, en précisant le lieu oh je me trouvais au moment de la surprise, c'était, à n'en pas douter, de son habitation qu'étaient partis les sons ; et le piano que j'avais entendu avec tant d'épouvante était bien le sien. C'était donc elle qui, se faisant le ministre de lire céleste, apportait dans ce pays Yinstrument de mon si\pplice.
» Jamais au reste l'ange des vengeances ne s'était montré revêtu d'une beauté pius désespérante. Ainsi les tortures de l'amour allaient s'ajouter pour moi au désespoir de ma rechute.
» Allons vite, mon ami : je l'aimai I Après quelques jours passés sous le toît hospitalier de son père, je lui appartenais : elle reçut ma confession tout entière. Comment ce cœur si orgueilleusement fermé, ce cœur à qui l'excès même de la douleur n'avait pu arracher son secret devant les sollicitations chaleureuses d'amis tels que toi, comment ce cœur s*abandonna-t-iI si facilement et triompha-t-il si vite — ce qu'il n'avait pu faire qu'à peine après un an passé, — des préjugés de l'amour-propre et des scrupules de la timidité? Ce fut sans doute sous l'influence de cette atmosphère de confiance et de charité infinie que répandait autour d'elle cette Ame CHndide et généreuse.
» C'était par une de ces belles nuits qui feraient pAlir vos plus beaux jours ; nous étions seuls, elle et moi, cachés sous un massif de mangliers noirs : je me mis à genoux devant elle, et, une de ses mains dans les miennes, mon front posé sur ses pieds étendu?, je lui fis du môme coup Taveu do mon amour et le récit de mes tortures»
T> Elle-même, cotte nuit-là, me fitausèi ses coniidences et c'est ici, mon cher Gédéon, que tu vas avoir Texplication de ma guérison vraiment miraculeuse.
» Cette voix que j'avais entendue quelques Jours auparavant était bien la sienne ; mais la mélodie qu'elle chantait était déjà pour elle un ancien souvenir. Car, mon ami. M"® Olgdorp a été le premier auditeur, j'ose môme dire le premier admirateur que j'aie eu ; mon talent, ou si tu veux, mon génie, lui a été révélé bien plus tôt qu'à vous.
» Sache donc que M. Olgdorp habitait il y a deux ans, à Paris une maison voisine de la mienne, et que LA VOIX, cette voix que j'entendis la première, après avoir fait le vœu fatal, était la voix de sa fille I
» Ainsi donc, tu le vois, la prophétie du bon Suédois s* est réalisée : le péché d'orgueil a été racheté par l'amour. Elle est à moi, je suis et elle, et je suis guéri I
» Avec quelles sensations délicieuses de liberté et d'espérance je l'entendais, durant les premiers jours, me dire, lorsque j'accourais à elle après une absence
de quelques heures, qu'elle avait passé tout ce temps à son piano ! Le piano, bien qu'éloigné souvent de trois milles à peine, je ne Tavais pas entendu I
> A cette heure, je suis tellement sûr de ma guérison que je me sens tout disposé à me rendre avec elle à Batavia, et de là à New-York, oh M. Olgdorp a des intérêts assez importants.
» Quant au voyage d'Europe, dont on a deux ou trois fois (timidement, il est vrai) agité le projet, i*avoue quo toute ma confiance hésite devant la terreur du passé.
» Enfin , mon cher Gédéon, je suis aimé, je suis heureux... Car je ne sais si je te l'ai dit jusqu'ici assez clairement, je suis l'époux de H"* Olgdorp.
> Mon beau-père passe pour millionnaire... à je ne sais combien de millions. Tu trouveras donc bon que je ne révoque rien des dispositions du testament que je t'ai envoyé dans un autre temps. Seulement comme ma femme, — ma femme ! — a la fantaisie de posséder toutes mes œuvres, gravées ou manuscrites, je te prie de m'envoyêr toutes celles ayant déjà paru que je ne pourrais pas trouver à New- Yorck. Et, quant à celles qui sont restées en manuscrit, tu auras la bonté de les faire copier par un expert; je t'indemniserai de tes frais au moyen d'une traite.
» La bonne fortune rend oublieux : j'allais omettre de te féUciter au sujet de la grande nouvelle que tu
m'apprends de ton mariage avec ta belle cousine Sarah I Je t'assure cependant que je m*associe à ta joie de toute la part de mon cœur dont je puis encore disposer. Ainsi donc nos deux existences si différentes sont couronnées par un dénouement semblable. Seulement tu es Partisan de ton bonheur, et je ne dois le mien qu*à la miséricorde divine, peut^tre au hasard d'une rencontre ; et je t'avoue que, bien que ton sort ne fasse aucunement envie au mien, je ne peux m'empécher d'être touché et même un peu confus de la comparaison. Sois mon interprète et au besoin mon intercesseur auprès de H*" * Silbermann; dis-lui bien, si ma conduite passée ne lui fait pas horreur, et, si malgré tous mes torts, mon ingratitude et ma fuite impardonnable elle a daigné me conserver un souvenir, que j'ai tressaUli de joie à la nouvelle de la récompense légitime de voire affection mutuelle, affection que, moins aveugle, j'aurais sans doute vu naître, et dont j'aurais été le confident; mais... je n'en étais pas digne
» Gédéon, je suis bien heureux I Je no saurais trop te le répéter après t'avoir tant fatigué de la déclaration contraire, mais cependant ce serait uq beau jour pour moi que celui oli je pourrais te serrer la main en présence de ta fenmie et de la mienne. Et dis donc, toi qui n'as pas pour redouter New-York les raisons que j'ai pour redouter Paris, pourquoi ne te chargerais-tu pas de la réalisation.... >
J'ai connu Halis : je l'ai vu à New- York en 484., daDs tout Téclat de la richesse et de l'amour heureux; 11 était alors père de deux charmants enfants.
n se montrait chaque soir à l'opéra avec sa femme doDt la beauté faisait frissonner tous les cœurs et trembler toutes les lorgnettes.
Ses soirées auxquelles on n'était admis que sous bonne caution, étaient des plus brillantes et des plus recherchées de la ville. On y entendait toute espèce * de musique, excepté celle du maître de la maison.
Ses maux passés avaient disparu : il ne s'en ressouvenait que de loin en loin , à de certaines migraioes que les soins d^ sa femme dissipaient promptement.
Ce fut un soir, dans un cabinet particulier d'un des cafés de Broadway, que le docteur Ârrowsmith, médecin de la légation anglaise, me raconta après de nombreuses libations de punch l'histoire de Malis, qu'il se vantait d'avoir traité et guéri.
— Est-ce donc, lui dis-je, que votre science a des moyens pour guérir de telles perturbations?
— J'ai connu, me répondit le docteur qui depuis quelques instants s'était levé et tirait des bordées dans l'étroit espace compris entre la table et la muraille, —j'ai connu — à Londres, — une jeune fille
parfaitement vertueuse et parfaitement née qui se figura un beau jour que ni vêtements» ni murs ne la pouvaient dérober aux regards des hommes : de façon qu'elle n*osait plus changer de chemise de peur d'ôtre vue par tout le monde. — Sa famille était désolée. — On la maria (un peu par force) et elle guérit...
— Je comprends, dis-je, que voas supposez on désordre accidentel dans l'organisation, causé par- Quelque chose comme — une névrose ?
— Une névrose, — oui ! — peut-être I dit Arrow- Smith en se laissant tomber sur une chaise.
— Et selon vous la maladie de H. Malis aurait ea la môme cause que celle de la jeune londonnienne?
Mais le bon docteur ronflait e^mme une forge !