‹ La double vie; nouvellesChapitre 9 sur 15 · LE CURÉ DANS L'EMBARRAS · texte numérisé non relu

LE CURÉ DANS L'EMBARRAS

Lejardio dn presbytère. — Le curé se promène eotre les plates-bandes en regardant ses fleurs (Fan air déoonragé. — Dame Marcotte, sa sernote, Ta et Tient snr la terrasse en essuyant de la Taisselle.

E CURÉ. — Allons I mes rhododendrons ne fleuriront pas encore cette année.

DAME MARCOTTE. — Est-CO pOSsible»

monsieur le curé?

LE CURÉ. — Dam I voyez comme ils baissent le nez. n faudrait des soins ; cela demanderait à être arrosé tous les jours.

DAME MARCOTTE. — Mais, mousieur le curé 1 je les arrose tous les jours LE CURÉ. — Oh !

tïi LE PRESBYTÈRE

DAME MARCOTTE. — TouS leS JOUTS, moDSteuT le curé, matin et soir, et moi-même.

LB CURÉ. — Avec Teau de votre vaisselle peutêtre?

DAME MARCOTTE. — Oh I moQsiem* le curé, avec Feau de ma vaisselle I

(On eoteod le brait do la 60onette4

LE CURÉ. — Tenez, allez voir un peu qui sonne. (La rappelant.) Eh I apportez-moi d'abord mon bréviaire, et si c'est quelque importun, dites que je suis occupé. (Dame Marcotte apporte le Uvre, va ouvrir, et revient avec la comtesse.) Eh I c'est madame la comtesse 1

LA COMTESSE. — - BoujouT, monsiouT le curé.. Toujours avec vos fleurs.

LE CURÉ. — Vous pouvez dire avec mes malades, madame. Voyez.

LA COMTESSE. — En effet, voici de pauvres rhododendrons qui font triste mine.

LE CURÉ. — Madame Marcotte prétend eepéDdant qu'elle les arrose elle-même deux fois par jour.

DAME MARCOTTE, baissant les yeux^ — Monsieur le curé ne voudrait pas dire que je mens.

LE CURÉ. — Allez, dame Marcotte, et veillez à ce qu'on ne me dérange point... inutilement du moins.

Dame Marcotte rentre à la maison.

LA COMTESSE, OU curé. — Vous avez la plus belle vue de tout le pays.

LE CURÉ. — Oui, madame, une assez belle vue.

LA COMTESSE. — Le presbytère est la maison la mieux située de toute la commune.

LE GCRB. — Je ne me plains pasi je ne me plains pasi

LA COMTESSE. — Et avec cela un jardin charmant... mais où il y a bien du soleil.

LE CURÉ. — Si madame la comtesse veut bien me faire Tbonneur d'entrer sous ce berceau ? Il n'est pas encore très-couvert, mais cependant il donne toujours un peu d'ombre.

LA COMTESSE. — Bien volontiers. Vos pauvres rhododendrons! Je vous en enverrai de chez moi; nous en avons de magnifiques.

LEGURÊ. — Madame la comtesse est bien bonne.

LA COMTESSE. — Et les myrtos, les avez-vous reçus?

LE CURÉ. — Oh I excusez-moi, madame la comtesse, je croyais vous avoir déjà remercié ; ils sont sur le mattre-autel de la chapelle de la Confrérie, oU Us font un très-bon effet.

LA COMTESSE. — Ah çÀ I mousiour le curé, parlons un peu de notre affaire.

LE CURÉ. — Quelle affaire, madame la comtesse?

LA COMTESSE. — Comment I quelle affaire? Et notre fête du 24?

LE CURÉ. — Ah I c'est juste. Eh bien, madame.

276 LE PRESBITËRE

j*espère qu*avec votre concours elle sera convenable.

LA COMTESSE. — Quoil convonable ? Il (autqa*dle soit brillante, ravissante, superbe I Ces dames el moi ne nous occupons pas d'autre chose du matio au soir; on ne pense qu'à cela ; on en rêve. J'ai mis toutes vos jeunes paroissiennes en réquisition; et tout ce petit monde-là s'occupe à vous faire des fleurs en papier pour enguirlander votre autel depuis le haut jusqu'en bas. C'est une nouvelle invention qoe miss Neil a rapportée de Paris et qui fait fureur. Ce sera charmant I

LE CURÉ. — Je suis bien reconnaissant à ces dames.

LA COMTESSE. — Oh! moi d'abord, je suis pleine d'amour-propre pour mon église. Madame de Cabassol a-t-elle fait assez d'embarras Tannée dernière pour vous envoyer quatre orangers le jour del'Adoration perpétuelle I Quatre orangers, voilà-t-il pas une belle chasse ! Moi, je vais partout, je remue tout : je fais mettre en caisse tout ce qu'il y a d'orangers, de myrtes, de grenadiers dans le pays. Je veux que votre église soit un parterre.

LE CURÉ, gravement. — Ce sera fort beau.

LA COMTESSE. — Laissoz faire, laissez faire. Je vous réponds qu'on en parlera. — Mais, par exemple, monsieur le curé, il y a une chose qu'il faut que vous nous accordiez absolument, *- absolumonl,

monsieur le curé; c'est pour vous demander cela que je suis venue.

LE CURÉ. — Qu'est-ce, madame?

LA COMTESSE. ^ Tâchoz quo nous ayons un peu de musique.

LE CURÉ. — Madame, il y a les chantres de la paroisse.

LA COMTESSE. — Oh I VOS chantresl... Vous no savez donc pas, monsieur le curé, que vous avez le bonheur d'avoir cet été parmi vos ouailles une des plus grandes chanteuses des salons de Paris, une dame dont le talent a fait fureur tout cet hiver dans le meilleur monde, car vous entendez bien que je ne parle pas d'une actrice.

LE CURÉ. — J'ignorais.cela ; et qui donc, s'il vous plaît, madame ?

LA COMTESSE. — Madame Pigache.

LE cuRÉi^ — Madame Pigache ? Oh I

LA COMTESSE. — Une voix admirable ! Eh bien, elle chantera tout ce que vous voudrez. Mais vous comprenez bien que, avec la meilleure volonté du monde, elle ne peut pas chanter accompagnée par votre contre-basse ou par votre trombone. De sorte qu'il faudrait... c'est là, monsieur le curé, ce que je suis venue vous demander, et ce qu'il faut que vous nous obteniez à toute force.

LE CURÉ. — Quoi donc, madame ?

LA COMTESSE. — Voyous, uo VOUS effrayez pas :

une toute petite chose, — un orgue.

t78 LE PRESBYTÈRE

XE CURÉ. — Un orgue I Eb ! madame, oh voulez- TOUS que je prenne de quoi faire cette dépense?

LA COMTESSE, noivemenî. — Oh! monsieur le curé, cela ne coûte pas bien cher. Un monsieur qui vient chez moi, et que j*ai chargé de s*en informer à Paris, m*a dit qu'on en pouvait avoir un, pour — mon Dieu ! — pour mille écus.

LE CURÉ. — Mille écusl Eh! oii voulez-vous qutf je les trouve, madame la comtesse ?

LA COMTESSE. — Mais n'avez-vous pas votre fabrique ?

LE CURÉ. — Mais, madame, ma pauvre fabrique est endettée pour plus d*uD an.

LA COMTESSE. — Bah I qu'est-ce donc que ces messieurs font de leur argent ?

LE CURÉ. — Notre fabrique est pauvre, madame la comtesse, parce qu'il y a des pauvres.

LA COMTESSE. — Sans doute, il faut secourir Ips pauvres, mais il faut aussi honorer Dieu. N'arezvous pas encore le... chose, — comment donc? — le conseil municipal?

LE CURÉ. — Madame, si j'allais demander au conseil municipal trois mille francs pour acheter uo orgue, il me répondrait qu'il y a des route.<( à construire, des arbres à planter, des chemins à entretenir, et finalement il me renverrait à mon br^ viaire.

LA COMTESSE. — Mais c'est donc tous parpaillotSi

tous voltairioQS, que les gens qui sont lÀ-dedans I — Qu'y a-t-il donc déjà au conseil iBunicipal?

LE CURÉ. *- Il y a d'abord M. le maire...

LA COMTESSE. — Ah ! le notaire I un grippe-sou I

LE CURÉ. — Corblet, le vigneron...

LA COMTESSE. — Un ivrogne 1

LE CURÉ. — Et puis M. l'adjoint...

LA COMTESSE. — Qui ça, M. Tadjoint?

LE CURÉ. — Gambu.

LA COMTESSE. — Le maçou ? — Encore un joli coco celui-là I — Mais enfin, ces gens-là n*ont donc point d'entrailles? Je vous le demande, n'est-ce point honteux qu'une église, qu'un chef-lieu de canton...

LE CURÉ. — Une simple commune, madame.

LA COMTESSE. — Une église bâtie par Louis XIV. . .

LE CURÉ. — Pardon, c'est Louis XVIIL

LA COMTESSE. — Enfin, c'est toujours un grand roi... n'ait pas d'orgue?

LE CURÉ. — Songez donc, madame, que voilà deux ans que je demande cinq cents francs pour fonder un asile, et que je ne les ai pas encore obtenus.

LA COMTESSE. — Eh bien, l'année prochaine, monsieur le curé, nous vous donnerons votre asile; mais, cette année, notre orgue, notre orgue, monsieur le curé, un tout petit orgue; nous vous l'aurons pour quinze cents francs I — Nous qui travail* Ions tant pour vous... car je ne vous ai pas tout

dit : une nappe d*autel qu'on finit de broder pour vous; en voilâ^une surprise I

LE CURÉ. — Ah! madame...

LA COMTESSE. — Mes pauvFos enfants, mes pauvres nièces ont perdu leurs yeux tout cet hirer à vous faire cette surprise-là. Et vous ne feriez rien pour elles?

Dame Blarcolte reparaît sur la terrasse arec 1>ame Roox, à qm elle fait des signes pour lui faire comprendre que le curé est en afbires.

LE CURÉ. — Qu'est-ce ?

DAME MARCOTTE, à dame Roux. — Vous Voyez bien que M. le curé est occupé.

DAME ROUX. — Oh I je n'en ai pas pour longtemps. Excusez, monsieur le curé. Votre servante, madame la comtesse.

LA COMTESSE. — Eh ! c'ost dame Roux, ma blaochisseuse.

DAME ROUX. — A vous sorvir, madame la comtesse.

LE CURÉ. — Qu'est-ce qu'il y a, madame Roux?

DAME ROUX. — n y a que j'sommes ben dans l'chagrin, et que je venons vous demander de dire la messe dimanche à notre intention.

LA COMTESSE. — Est-co qu'il y a des malades chez vous?

DAME ROUX. — Des malades! Non, madame, non. Ou plutôt si... enfin, c'est tout comme. — Ohl ne vous dérangez pas, monsieur le curé, j'pouTons

LE PRESBliTÈRE 284

parler devaat madame la comtesse : oUe est mère^ elle me comprendra.

LE CURÉ. — Il est donc arrivé quelque chose à votre fils ?

DAME ROUX. — Que oui, qu'il lui est arrivé quel* que chose ! Madame me demandait tout à Theure s*il n*étaitpas malade. Je crois que j*aimerais mieux qu'il serait malade. Car, malade, on guérit; tandis que de ce qu'il a... — EnGn, monsieur le curé, il é qu'il a perdu la tète , et qu'il nous la fait perdre à tous; que j'en perds le sommeil et l'appétit, et que mon homme ne sait quasiment plus ni ce qu'il boit, ni ce qu'il mange.

LA COMTESSE. — Mals, dîtos donc, ça m'a tout Tair d'être de l'amour, ce qu'il a, votre garçon I

DAME ROUX. — Comme vous dites; oui, madame la comtesse. Encore, s'il était amoureux comme j'voudrions qu'il le fût ! Mais une fillette de rien du tout... — Vous comprenez, monsieur le curé, que j'sommes obligés d'employer ben du monde ; et — dam! — j'prenons ce que j'avons sous la main. Quand notre Joseph était petit, je l'iaissions jouer avec ces jacasses. Mais, une fois grand, j'ons voulu len empêcher. Mais quoil c'est une chose, une autre ; on se retrouve le dimanche à la .dansô. Et puis ces filles, c'est si rusé I Suffit qu'un garçon ait de quoi, fût-il un chien coiffé, que ce serait à qui ferait le plus de grimaces pour l'enjôler. Je ne peux pourtant pas l'enfermer dans ma cavel Toujours

est-il que le v'ià majeur et qu'il met tout sens dessas dessous pour épouser c'te malheureuse. Et c*estbeii dur, allez ! quand on n*a qu*un fils et qu*on a travaillé toute sa vie pour qu*il soit heureux, de le voir, au moment de s'établir, s'amouracher d'une fille qui n*a que ses yeux. Car c'est-il pas se remettre dans la misère? Autant vaudrait lui voir prendre la pioche comme a fait son père I

LA COMTESSE. — C'est donc une personne... malhonnête T

DAME ROUX. — Malhonnête , je ne dis pas. Faut tout de même qu'elle soit ben intrigante pour IVoir monté comme elle a fait. S'il n'y avait que moieocore I Mais c'est mon pauvre homme I Lui et so& fils ne se parlent quasiment plus. J'ons renvoyé la fille, ben sûr; mais elle est toujours dans le pavs- Et s'il fallait que son père les trouvât ensemble... Ah I tenez, madame, rien que d*y penser me voilà toute tremblante. — Enfin, si le bon Dieu veulfaii^ un miracle, il nous rendra la paix à tous. — Tenez, monsieur le curé, voilà pour vos pauvres.

Elle doDDe ao coré une pièce de 5 tnaes.

LE CURÉ. — Ayez confiance, ùiadame Roux. Tâchez de tranquilliser votre mari. Et, quant à votre fils, je lui parlerai.

DAME ROUX. — Ah I monsieur le curé, si vous poo* viez lui faire entendre la raison I j'nons plus d'espoir

qu'en vous, — et en Dieu. — Votre servante, madame la comtesse.

Elle sort.

LA COMTESSE. •— Voilà Une pauvre mère bien affligée.

LE CURE. — Eh I madame... ouil Que voulezvous? c'est bien difficile qu*il ne leur arrive pas des malheurs semblables. Ces gens -là mettent tout leur amour-propre à vouloir que leurs enfants vivent autrement qu'eux. Ils travaillent comme des mercenaires pour en faire des fainéants. Qu'arrive-t-il ? c'est que leurs fils, sachant qu*ils ont leur pain cuit, se promènent du matin au soir; qu'ils vagabondent, vont au cabaret, et font de mauvaises connaissances. Je connais celui-ci ; ce n'est pas un méchant garçon, mais c'est bien l'être le plus désœuvré qui soil au monde ; et c'est un grand prodige qu'au lieu d'avoir été séduit, comme le prétend sa mère, il n'ait pas déjà mis à mal une douzaine de filles. Notez qu'il en aurait conté à tout le village, que les parents n'y trouveraient rien à redire; au contraire : ils en seraient plutôt vaniteux. Mais il veut épouser, cela touche à la bourse ; aussi vous voyez qu'ils sont touchés.

LA COMTESSE. — Ces gous-là sout donc riches T LE CURÉ. — Biches, pour des paysans, oui, madame.

LA COMTESSE. — Et le mari n'est pas du conseil municipal?

LE CURÉ, souriant. — Non.

LA COMTESSE. — Tant pisi — Oh! je suis moD idée, moi. — Voyons, monsieur le curé : qaaniâ notre orgue, — je n'y renonce pas; — mais jeTois qu'il faut vous laisser le temps d'y penser. Pour le moment, parlons d'autre chose. Par qui nous ferezvous prêcher? Surtout, n'allez pas nous redonner votre affreux capucin de l'an passé.

LE CURÉ, riant. — Et pourquoi donc, madame?

LA COMTESSE. — Fi I il ost abominable, à voir d'abord, et puis à entendre. Je vous demande un peu la belle nécessité qu'il y a de dire les choses qa*jl nous a dites ! Dans une église en fête, pleine de fleurs et de jeunes filles parées, le bel effet que cela ferait! Toujours vous parler de la mort! et de la mort! et de la mort I Pardi I nous le savons bien que nous mourrons 1 Et puis, entre nous, monsieur le curé, nous n*avons pas la conscience si noire.

LE CURÉ. — Madame...

LA COMTESSE. — Ah ! si VOUS pouviez nous r'avoir ce petit séminariste d'il y a deux ans, qui parlait si bien et qui était si gentil I

LE CURÉ. -- Madame, un séminariste n'a pas pu prêcher dans une église.

LA COMTESSE. — Séminariste, non I vous savez bien qui je veux dire.

LE CURÉ. — Vous voulez sans doute parler da jeune missionnaire qui était en vacances chez moi?

LA COMTESSE. — Justement ! oui. — Ah! mon-

LE PRESBYTÈRE t85

sieur le curé, qu'il parlait bieu ! et quelle jolie figure I II avait Tair de faire des m*amours à tout le monde.

LE CURÉ. — Pour celui-là, il n'y a qu'une petite difficulté: c'est que, présentement je le crois en Cochinchine.

LA COMTESSE. — En Cochinchino I Bon Dieu I quel fanatisme !

LE CURÉ. — Comment, madame, quel fanatisme?

LA COMTESSE. — Je veux dire : Quel courage I — Pauvre petit jeune homme I

Dame Marcotte gesticule Tiolemment sar le pas de la porte.

LE CURÉ. — Qu'est-ce encore ?

OAME MARCOTTE. — Vous vojez bien I

La femme Chanteau, petite vieille, pauvrement mais proprement vêtue, s'arrête sur le eeuil et y fait révérences sur révérences sans oser avancer.

LE CURÉ. — Qu'est-ce que vous voulez , mère Chaoteau? Avez- vous à me parler?

LA COMTESSE. — Je conuais cette bonne femme^ là. Je lui ai fait porter du bouillon quand elle était malade; car je ne la crois pas très-heureuse.

LE CCRÊ. — Approchez, mère Chanteau.

La mère Chanteau approche en faisant une génuflexion à chaque pas.

U MÈRE CHANTEAU. — Bien des excuses, monsieur le curé. — Bien des pardons, madame.

LA COMTESSE. ~ Est-ce que vous n'êtes pas encore rétablie ?

LA MÈRE GHANTEAU. — Ob I si fait madame. le vous remercie bien de vos bontés.

LE CURÉ. — Eh bien, voyons, mère Cbanteau, qu'y a-t-il?

LA MÈRE GHANTEAU. — Elle fond en larmu, — Ah I monsieur le curé, ma fîUe, ma pauvre fille, une enfant que j'ai si bien élevée ; car je peux bien le dire que je n'ai rien épargné , et aussi qu'eUe me fait bien de Thonneur. Hais enfin nous sommes si pauvres depuis la mort de mon mari , que je ne pouvais plus la garder chez nous à rien faire. Il a bien fallu la faire travailler. Je l'ai mise en apprentissage chez la Roux, et... (Elle pleure) le fils Roux lui a parlé. Elle est si innocente qu'elle a cru tout ce qu'il lui a dit. — Non pas qu'elle ait rien fait contre l'honneur ! oh ! non ! Dès les premiers mots qu'il lui a dits, elle a bien su lui répondre : « Faut d'abord que vous parliez à ma mère. » Il est venu chez nous ; je lui ai dit : « Mon garçon, avant tout, faut le consentement de tes parents. » — Les Roux sont si fiers de ce qu'ils sont riches, qu'ils n'ont seulement pas voulu entendre un mot là-dessus. Ils ont renvoyé ma fille comme une malheureuse. {ElUsan* glotte ) — Joseph Roux est un honnête homme..* Je lui ai dit : « Mon garçon, il ne faut plus y songer; tu ne dois plus venir ici. » Mais quoil cette enfant est si aimable ! et elle l'aime comme ses

yeux. — Il est toujours à rôder autour de la maison. Si peu qu'elle sorte pour allçr chercher de Teau, ou autre chose, ils se reacoutrenl. Elle ne me dit rien ; mais je vois bien, quand elle rentre, qu'elle a l'âme à Tenvers. Et vous croyez que le cœur ne me saigne pas?

LA COMTESSE. — Pauvrc femme !

LA MÈRE CHANTE AU. — Ah I madame, il ne devrait pas y avoir de mères pauvres, puisque les riches sont si méchants !

LE CURÉ. — Est^e que vous craignez que votre fille ne vous obéisse pas ?

LA MÈRE GHANTEAU. ^ Elle? Oh ! JéSUS, c'ost UUO

colombe. Je lui dis : € Il ne faut plus que tu parles à Joseph. ^ Et je répondrais qu'elle ne lui dit pas un mot. Mais lui voir toujours les yeux rouges^ Tcntendre soupirer, le jour, la nuit... Et encore ce n'est pas tout. Croyez-vous que nous puissions rester dans le pays après un affront semblable ? Ce n'est pas pour rien qu'une fille a été courtisée par un garçon , surtout par un garçon riche comme Joseph ! Faudra donc quitter ce village oli j*ai un petitbien qui nous aidait à vivre : qu'est-ce que j'en ferai? Qu'est-ce que je ferai de ma pauvre Lucienne? elle a trop de cœur pour en prendre jamais son parti.

LA COMTESSE. — Pauvro mère!

LA MÈRE GHANTEAU. — Enfin, mousiour le curé»

j*étais venue pour vous prier de dire la messe dimauche à notre intention...

LA COMTESSE. — Aye ! Aye !

LA MÈRE GHANTEAU. — Je no suis pas riche ; mais le peu que je donne, le bon Dieu sait que c^est pour rendre le bonheur à deux familles et la paix à mon enfant. — Une enfant si sage, si douce, si naturelle! Vous le savez, vous, monsieur le curé, qui lui avez fait faire sa première communion, qui l'avez reçue de la Confrérie : c'était bien le modèle de tout le village... Elle l'est encore I Faudra donc la voir périr de chagrin sous mes yeux I

LE CURÉ. — Gardez votre argent, mère Chanteau.

LA COMTESSE. — Oui, gardoz votre argent, ma bonne femme.

LE CURÉ. — La messe n'en sera pas moins dite à votre intention. J'entendrai votre fille à confesse.

LA COMTESSE. — Et moi j'irai la voir.

LA MÈRE CHANTEAU. — Oh ! VOUS ôtos bien bonne, madame la comtesse : je n*al pas oublié vos bontés. Mais je crains bien qu'il n'y ait que la mort qui puisse nous rendre le repos.

LE CURÉ. — Du courage I

LA MÈRE CHANTEAU. — Adieu, monsieur le curé; adieu, madame.

Lb mère ChanUAU se retire, la figure dans son mouchoir. — La comtesse essuie une larme i puis elle regarde le curé et part d'un édat de riit.

LA COMTESSE. — Ma foi! monsieur le curé, avouez que vous voilà bien embarrassé?

LE CURÉ. -^ Moi? pas du tout, madame la com* tasse. Je prierai Dieu; il agira selon sa sagesse.

LA COMTESSE. — Moi, j'avouo que mon choix est fait. Je suis pour la fille I Ces blanchisseuses ont le cœur dur comme leur fer à repasser. (Elle se lève,)

LE CURÉ. — Vous partez, madame ?

LA COMTESSE. — Oui ; je vous laisse à vos méditations. (Elle rit,) Quoi que vous en disiez, vous devez avoir besoin de vous consulter.

LECURÂ. —Madame...

LA COMTESSE. — Quant à tout ce que je vous ai dit, nous en reparlerons. Je vous laisse sur ces deux mots : — orgue, — prédicateur. — A propos, mon fils m*a envoyé d'Espagne trois peintures, trois portraits de saintes... Enfin, il paraît que c'est fort beau : je les fais encadrer à votre intention.

LE CURÉ. — Madame, je n'ai que des grâces à vous rendre.

LA COMTESSE. — J'ai bien envie d'y mettre pour condition que vous nous débarrasserez la vue de celte infamie que je vois pendue depuis quatre dimanches au troisième pilier de la nef. Oîi avez-vous été chercher cela?

LE CURÉ. — Madame, c'est l'auteur, un monsieur du pays, qui en a fait présent à l'église. C'est une sainte Madeleine.

LA COMTESSE. — C*est hideux.

LE CURÉ. — Cependant, madame, des personnes qui s'y connaissent m*ont dit que ce moDsiem avait beaucoup de talent.

LA COMTESSE. — Et moi je vous disque c'est une abominable croûte. — Enfin, Madeleine ou non, vous aurez vos Espagnoles. — Venez donc dtner avec nous un jour de cette semaine : nous sommes toutes seules.

LE CURÉ. — Madame, mon temps est tellement pris, que je ne sais si je puis vous le promettre.

LA COMTESSE. — Bah ! bah 1 vous nous gardez rancune de ce qu'on a un peu sautillé la dernière fois que vous êtes venu. Mais je vous répèle que dans ce moment-ci nous sommes seules. — Nous en sommes réduites, pour tout divertissement, au jeu du petit palet ; ça n'est pas scandalisant 1 — Adiea, monsieur le curé.

LE CURÉ. — Madame la comtesse, je suis Totre très-humble serviteur. [La comtesse sort.) — Madame Marcotte I je vais faire ma tournée dans le village. ^— Donnez-moi mon chapeau et ma canoë.

Une place. — Quatre garçons du village, parmi teaquds ioaiffk Roai Jouent à la paume. » En apercevant le curé, fis s'arrêtent et le saluent.

LE CURÉ. — Bonjour, mes enfants I — [A Joseph, Ecoute un peu ici, toi, mauvais sujet, j'ai quelque chose à te dire. — Attendez-le, mes enfants, je ne le

LE PRESBITÈRE 29f

garderai pas longtemps. [Joseph et le curé se retirent t à l'écart.) C*est donc toi, vaurien, qui t'amuses à en conter aux filles et qui fais tourner la tête à leurs parents? Tu ne sais donc pas que cette fille est honnête et que bientôt, si tu continues, elle en sera à ne plus trouver un épouseur dans le pays?

JOSKPH. — Pas moi, monsieur le curél Je sais bien que la fille est honnête, aussi je veux l'épouser.

LE CURÉ. — Hais ton père ne le veut pas, ta mère non plus.

JOSEPH. -» Mes parents ne sont pas raisonnables : qu'est-ce que ça lui fait, à mon père, que j'épouse Lucienne, puisqu'elle est honnête, comme vous le dites, et que je l'aime ?

LB CURÉ. — Il a ses raisons, tu le sais bien.

JOSEPH. — Dam I

LE CURB. — En attendant, la fille est remarquée ; tu devrais penser à cela, si tu l'aimes. Sa mère pleure. — Qu'est-ce que tu vas faire?

JOSEPH. — Je l'épouserai, monsieur le curé.

LE CURÉ. — Ton père te refusera son consentement.

JOSEPH. — Je m'en passerai : je lui ferai des «oumissions respectueuses. Léger, le clerc à M. Landry, m'a expliqué tout cela.

LE CURÉ. — Tu crois donc que c*est joli, Joseph, de se marier contre le gré de sa famille? Penses-tu que le bon Dieu bénisse les mariages faits de cette

façon ? Tes parents ont toujours été bons pour toi ;

tu devrais penser aussi à cela. Ils ont travwUé toute leur vie pour le bien élever et pour te meUxe à ton aise.

JOSEPH. — Mais, monsieur le curé, qu'est-ce que

vous voulez que Je fasse ?

LE CURÉ. — Il faut obéir à tes parents.

JOSEPH. —Tenez, monsieur le curé, m'est avis que vous feriez mieux de leur parler un peu, à mes parents. Car, enfin, qu'est-ce qu'il veut, mon père? — Lucienne est une bonne fille, bien rangée, bien gentille, il n'y a rien à dire sur son compte ; sa mère est une brave femme aussi, pas vrai, monsieur ie curé ? — Il dit que Lucienne n'est pas assez riche pour moi. Mais quand mon père a épousé ma mère, ils n'avaient le sou ni l'un ni l'autre. Ils ont travaillé; je travaillerai. Cela ne vaut-il pas mieux que d'épouser quelque borgnesse avec des écus, (p^ mettra le diable à la maison !

LE CURÉ.' — Ton père y voit plus loin que toi. S'il s'oppose à ce mariage, c'est pour Ion bonheur.

JOSEPH. — Mon bonheur, c'est d'épouser Lucienne. Après tout, si je la recherche, c'est pour en faire mon épouse en mariage légitime; devant le maire et dans l'église. M'est avis que, si je voulais faire du mal avec elle, vous ne me parleriez P»* autrement.

LE CURÉ. — Si fait, Joseph, je te parlerais autrement; je te parlerais très sévèrement, car ce serait un grand crime et un gros péché. Bfa« ^

n'en est pas moins une grande faute que de contrarier tes parents dans une circonstance aussi grave que le mariage. — Sais-tu qui est venu tantôt à mon presbytère me prier avec larmes de dire une messe pour rendre la raison à son fils ? — C'est ta mère, Josoph. Et sais-tu qui est venu aujourd'hui encore me demander, en pleurant, une messepour rendre le repos à sa fille ? — La mère de Lucienne.

JOSEPH. — Ils me feront perdre la tôte aussi ! Quand on voit le mal qu'on a pour faire le bien, ça donnerait quasiment envie de faire le mal.

LE CUBÉ. — Ne dis pas cela, Joseph ; c'est une mauvaise pensée que tu ne devrais pas avoir. Songe plutôt à rentrer en toi-môme.

iosBPH. — Ça ferait tout de même bien de l'effet I car Lucienne et sa mère soRt estimées, bien sûr. Et si on apprenait qu'une fille si honndto, — si pieuse, — une vierge de la Confrérie, — s'est dérangée de son devoir, — on en parlerait longtemps.

LE CUBÉ. — Qu'est-ce que tu dis là, malheureux?

iosEPH. - Je m'entends.

LE CUBE. — Oui, Ton en parlerait longtemps. L'on dirait qu'un mauvais sujet sans principes et sans honneur a séduit une pauvre fille qui s'était fiée à lai; qu'il a fait mourir de chagrin son père et sa mère; qu'il a scandalisé sa commune, sa paroisse t

JOSEPH. — Là I là I monsieur le curé. Ha mère est venue tantôt vous prier de dire une messe pour s'opposer à mon mariage, n'est-il pas vrai? Il se

t9i LE PRESBYTÈRE

pourrait bien qu*uQ de ces jours elle Tînt vous demaoder d'en dire une pour r'avoir son fils. Car, si elle apprenait un beau jour que Joseph s*6St ensauvé du pays avec sa fiance, elle prierait bien tous les saints du paradis pour le retrouver, et elle s'estimerait trop heureuse de reprendre Lucienne par-dessus le marché.

LE CURÉ. — Prends garde, Joseph. Je te vois sur le chemin de devenir mauvais fils, mauvais chrétien, suborneur sans foi.

JOSEPH. — Dam ! monsieur le curé, que voulezvous? J*ai tout le monde contre moi : ma mère faif dire des messes pour m*empécher d*épouser ma fiancée ; mon père me menace de sa malédiction ; la mèroChanteau pleure; — vous-môme, monsieur le curé, vous, Thomme de Dieu, vous vous unissez à eux pour m'empécher de faire mon devoir envers une pauvre fille qui n'a d*autre tort que de s'élre laissée aimer sur la foi que je lui ai donnée qu'elle serait ma femme. — Eh bien, quand elle m'aimerait un peu trop...

LE CURÉ. — Une dernière fois, Joseph, réfléchis. .

JOSEPH. — Monsieur le curé, voulez-vous béoir mon mariage avec Lucienne ?

LE GURÊ — Apporte-moi le consentement de les parents.

JOSEPH. — C'est votre dernier mot?

LE CURÉ. ~ Oses-tu bien me mettre lo marché à la main?

LE PRESBYTÈRE t95

JOSEPH. — Adieu, monsieur le curé. [Il s'éloigne.) LE CURÉ. — Joseph , si tu ne veux pas que je m*arme contre toi de toute ma sévérité... — Quelle tèle I — Il a raison. Allons I c'est le diable qui aide le bon Dieu. — La mère Chanteau aura sa messe... mieux vaut sauver deux âmes qu'un sac d'écusl

Page 1