‹ La double vueChapitre 16 sur 16 · LE MAGNÉTISEUR · texte numérisé non relu

LE MAGNÉTISEUR

Il nous reste à faire connaître au lecteur, ce qui s’était passé aux Buissons pendant la journée précédente.

En approchant de la demeure des époux Bruchard, Valentin de Champ-Rosay aperçut une cariole d’osier arrêtée devant la porte. La maigre haridelle qui formait l'attelage de cette laide machine, avait été débridée et mâchonnait une botte de foin jetée à ses pieds. Le voiturier, vieux bonhomme en blouse et en large chapeau, était assis sur une pierre à quelques pas de là et déjeunait, de son côté, avec un morceau de pain et un oignon. La présence de cet homme et de

son piètre véhicule annonçait que la retraite de Natha contenait des visiteurs étrangers, et que l’intervention de Valentin pouvait être fort nécessaire.

Le capitaine eut encore moins de doutes à cet égard quand, après avoir mis pied à terre et attaché son cheval à l’anneau de fer scellé dans la muraille, il entendit des voix animées à l’intérieur de la maison. Il s’empressa donc de soulever le loquet de la porte et entra.

Il y avait en effet nombreuse compagnie dans la salle basse. Outre Bruchard et sa femme, qui semblaient avoir été dérangés pendant leur déjeuner, on y voyait Natha, la Chizerotte, un individu tout à fait inconnu de l’oflicier, et enfin le petit Clément.

Pendant la période qui venait de s’écouler, la maladie de Natha avait fait de cruels progrès. La pauvre fille était d'une maigreur extrême ; son visage avait la blancheur de la cire vierge, ce qui faisait ressortir encore l’éclat de ses grands yeux, où la vie semblait s’être réfugiée. Son costume consistait en une robe de chambre très-ample et à larges manches, que la baronne de Champ-Rosay lui avait envoyée en prévision de ses crises subites, et elle avait pour toute coiffure ses longues et luxuriantes tresses noires. Elle occupait au coin du feu un fauteuil de bois foncé de paille, sur le dossier duquel une main attentive avait glissé un oreiller. Malgré la langueur et la souffrance empreintes d’ordinaire dans tous ses mouvements, Natha était en ce moment fort agitée, et une teinte vermeille colorait les pommettes saillantes de ses joues. Le petit Clément, son favori, appuyé contre le bras du fauteuil, un sarment de vigne à la màin comme pour la défendre, semblait partager sa peine et re-

garder avec colère un second groupe placé de l’autre côté du foyer.

Ce groupe se composait de la Chizerotte et du personnage dont nous avons parlé déjà. La mère de Natha était vêtue avec une somptuosité tout à fait insolite ; elle avait un chapeau bressan d’uoe entière fraicheur, avec l’accompagnement obligé de dentelles flottantes, une robe neuve et un tablier de soie à corsage; une petite croix d'or se balançait sur son cou rouge et ridé. Toute fière de cette élégance, la rabala parlait haut, d'un ton d’autorité, et c’était sa voix qui avait frappé Valentin en approchant de la maison.

L’inconnu était un homme jeune encore, mince, aux cheveux blonds et pendants, à l’œil morne et presque éteint. Il portait un costume entièrement noire. Sa parole était pâteuse, son geste lent ; sa personne avait je ne sais quoi de compassé et d’hypocrite.

La présence subite de l’officier impressionna vivement toute son assistance. Les époux Eruchard levèrent les mains vers le ciel, d’un air de soulagement ; la Chizerotte qui donnait carrière à son éloquence naturelle, s’arrêta tout à coup et fit une révérence embarrassée, tandis que l’inconnu saluait avec une roideur automatique. En revanche, Natha s’écria toute joyeuse :

— Ah ! vous voilà donc, monsieur Valentin ? Je n’espérais plus qu’en vous !

— Oui, oui, voilà mon ami le capitaine! ajouta le petit Clément en renforçant sa voix et en agitant sa baguette d’une façon belliqueuse ; nous verrons s’il laissera emmener Natha !

— Emmener Natha! répéta Valentin.

Il pressa doucement la main de la jeune Hile lui qui souriant avec mélancolie, et s’assit sur un siège que Fanchette Bruchard venait d’apporter.

Il y eut un silence. Enfin le personnage vêtu de noir fit signe à la Chizerotte, qui dit d’une voix mal assurée :

— Ab ça ! monsieur l’officier, vous n’allez pas sans doute nous causer de l’embarras ? Je suis la mère de cette petite, en définitive, et, puisqu’elle n’est plus au château de Balme, chez sa maîtresse, elle m’appartient complètement. C’est une honnête fille, et je n’entends pas qu’elle tourne mal, vous comprenez ? Or, je la trouve ici, dans une maison contre laquelle je n’ai rien à dire, mais que je ne connais pas; et c’est vous, un officier, qui payez sa pension. C’est en tout bien tout honneur, je le sais; cependant on pourrait en jaser, et, cela ne me convient pas. Faut donc pas vous étonner si je ramène ma fille; je lui ai trouvé une bonne place, et je prétends la gouverner à ma guise. Bien grand merci pour vos services ; mais c’est assez, et elle va monter avec nous dans cette bonne voiture qui est là devant la porte... Elle viendra, qu’elle le veuille ou non... Ah ! mais je connais mes droits, voyez-vous !

Valentin, au lieu de s’emporter, comme on devait s’y attendre, demeura calme et presque souriant.

— Fort bien, la Chizerotte, dit-il avec ironie ; vous êtes en effet la mère de Natba, et une bonne mère! encore ! Vous lui avez témoigné jusqu’ici tant d’affection, vous avez veillé sur elle avec tant de sollicitude ! Il serait odieux de lasous-

trnire à une autorité si respectahle. Seulement votre fille est malade, hors d’état d’être transportée, et un voyage, si court qu’il fût, présenterait des dangers pour elle en ce moment.

LE MAGNÉTISEUR (suite).

La Chizerotte fut dupe du ton de modération qu’affectait le capitaine Champ-Rosay.

— A la bonne heure! reprit-elle, vous êtes raisonnable. Pour ce qui est de la maladie de la petite, voyez-vous, faut pas s’en inquiéter... Voilà monsieur qui est un grand médecin et qui en sait mille fois plus long que vos mauvais médecins d’ici. Je lui confierai Natha pour qu’il la conduise à Paris. Il la guérira et fournira à tous ses besoins... Elle sera désormais une vraie demoiselle, et elle gainera tant d’argent que ses sœurs et moi nous pourrons un jour aller

en carrosse... C’est cela un sort! Ce n’est pas comme votre madame la baronne, qui avais promis de se charger de ma fille et qui ne s’en soucie guère, en fin de compte.

Natha voulait protester en faveur de sa bienfaitrice, mais Valentin l’invita par un geste amical à garder le silence; puis il se tourna vers le personnage vêtu de noir, et dit avec sa tranquillité étudiée :

— Ainsi donc c’est monsieur qui doit remplir toutes les promesses de ce brillant programme! Pourrait-on, du moins savoir, qui est monsieur?

Le soi-disant médecin crut le moment favorable pour intervenir d’une façon directe dans cette discussion.

— Je ne suis pas le premier venu, répliqua-t-il, avec un accent germanique des plus prononcés, en se redressant ; je m’appelle Wolf ; je suis docteur en médecine de la faculté de Berlin. Je suis connu dans toute l’Europe par un grand ouvrage sur le magnétisme naturel , et, j’ose le dire, aucun magnétiseur de Paris n’a obtenu de succès aussi éclatants que moi. Quand à ma position de fortune, il est facile de prendre des informations chez mon notaire, et les amis de mademoiselle Natha peuvent être certains que je tiendrai rigoureusement mes engagements envers elle.

— Eh bien ! monsieur... Wolf, qu’attendez-vous demademoiselle Natba pour prix des avantages que vous êtes disposé à lui assurer?

— Rien de plus simple, monsieur. J’ai lu dans les journaux les étonnantes découvertes opérées à Cuiseaux sur les indications de cette jeune fille, qui me semble atteinte d’un cas particulier d’extase et de somnambulisme naturel. Comme je dirige à Paris un cabinet de consultations médi-

cales très fréquenté, j’ai pensé que soumise à l'influence magnétique, elle pouvait être un sujet d’une lucidité vraiment exceptionnelle, etj’ai voulu me l’attacher, au prix des plus grands sacrifices. Grèce à l’habileté avec laquelle je conduirai cette affaire, grâce aux réclames dans les journaux, et à certains autres moyens de publicité dont je connais l’emploi, mademoiselle JNatha, avant deux ans, aura fait sa fortune.

— Et la vôtre par la même occasion, n’est-il pas vrai, docteur? Je comprends maintenant ce dont il s'agit, et, à vrai dire, je l’avais en partie deviné. Les marchands d’orviétan ne sont plus de mode aujourd’hui ; en revanche les magnétiseurs... Enfin vous avez obtenu déjà le consentement de la mère; c’est beaucoup, ce n’est pas tout... Que pense Natha de cette proposition ? Consentirait-elle à suivre le docteur Wolf à Paris, et accepterait-elle l’honorable condition qui lui est offerte ?

Natha étendit ses bras amaigris vers l’officier et lui dit avec un accent douloureux :

— Par pitié! monsieur Valentin... mon ami... mon protecteur, mettez fin à cette cruelle plaisanterie! Vous le savez, et ne. puis ni ne veux quitter cette maison, où après tant d’agitations j’ai trouvé un peu de repos. Mes jours, mes instants sont comptés... qu’on me laisse donc mourir en paix ?

Le capitaine Champ-Rosay, ému de cette adjuration touchante, parla à Natha d’un ton affectueux. Elle s’apaisa comme s’apaise un enfant aux caresses de sa nourrice, et se renversa sur son siège. Alors Valentin se tourna vers les assistants : le masque d’impassibilité qui tout à l’heure couvrait son visage était tombé.

. — Vous avez entendu; monsieur le docteur Wolf? dit-ll d’un ton menaçant; mademoiselle Natha n’accepte pas vos offres ignobles... En conséquence, il ne vous reste plus rien à faire ici et je vous invite...

Il montrait du doigt la porte.

Les joues creuses du magnétiseur devinrent cramoisies. Il se leva et dit d’une voix que la frayeur et la colère rendaient tremblante :

— Vous n’avez aucun ordre à donner ici, monsieur ; je ne suis pas chez vous et je ne souffrirai pas...

— Brucbard, interrompit Valentin en s’adressant au maître de la maison, as tu réellement du plaisir à recevoir ce maudit charlatan qui cherche à t’enlever Natha ?

— Je n’y tiens pas du tout, capitaine, répliqua le vigneron, et je le donne volontiers au diable.

— Des gens qui viennent ôter le pain de la bouche au pauvre monde ! ajouta Fanehette avec colère.

— En cc cas, mes amis, ouvrez la porte, s’écria Valentin.

II s’élança sur le chétif Allemand, l’enleva de terre avant

qu’il eût put se mettre en défense; puis le jetant sous son bras, il s’avança vers la porte que les époux Bruchard s'étaient empressés d’ouvrir.

Wolf se débattait et s'écriait en foreur :

— C’est une infamie!... vous m’en rendrez raison... Je porterai plainte aux magistrats...

Fanehette et son mari riaient aux larmes, tandis que le petit Clément, qui avait tremblé de perdre sa chère Natba, ne se gênait pas pour appliquer, au milieu du désordre, quelques coups de sa baguette sur les maigres jambes du malencontreux magnétiseur.

Quand au capitaine, il ne s’inquiétait pas pins de ses cris et de ses menaces que de ses veilleités de résistance. Etant sorti de la maison, il remit Wolf sur ses pieds, lui donna dans le dos une violente poussée qui l’envoya à vingt pas de là, puis il rentra et ferma la porte au verrou.

LE MAGNÉTISEUR (suite).

Quelques secondes après, Wolf, du dehors, attaqua la porte des pieds et des poings. Comme on n’y prenait pas garde, le soi-disant docteur parut comprendre que la violence et le bruit ne lui serviraient de rien. Use ravisa donc, et, cessant de frapper, il dit à haute voix :

— Bonne femme!... Madame Chizerotte! je vous rends responsable de tout ce qui arrivera... Vous savez quel engagement vous avez pris par acte authentique. Je vais vous attendre avec la voiture dans l’auberge où nous nous sommes arrêtés à Giziat. Si dans deux heures vous ne m’avez

pas.rejoint avec votre fille, je porterai plainte contre vous aussi, et l’on saura si je me laisse voler et maltraiter impunément!

En même temps il s’éloigna ; et bientôt on entendit la carriole rouler avec un grand bruit de ferraille vers la vallée.

Natha était douloureusement affectée de cette scène scandaleuse ; cependant elle écoutait avec complaisance les paroles consolantes que Valentin lui adressait à voix basse, quand la Chizerotte, d’abord surprise et comme ahurie, s’écria tout à coup :

— Et bien ! me voilà dans de beaux draps, moi, et l’on a fait de joli ouvrage par ici.... On ne me mènera pourtant pas non plus par le bout du nez! J’ai promis, je dois tenir ma promesse, sans quoi le manatiseur me mettrait dans la peine... Il n’a déjà pas l’air si bon, le manatiseur !... Voyons, petite, ajouta-t-elle en s’adressant à sa fille, tu ne peux renoncer ainsi à la bonne place qu’on te propose ; ce ne sont pas les amoureux qui te feront un sort... Tu vas donc prendre tes clic et tes clac, et venir bien vite à l’auberge où l’on nous a donné rendez-vous.

— Mère, mère, ce que tu demandes est au-dessus de mes forces, répondit JNat ha d’un air abattu.

— Allons! pas de simagrées... Tu n’es pas malade puisque tu vas et tu viens, tu bois, tu manges et tu dors... Ecoute, j’ai signé un papier avec le manatiseur comme quoi tu dois partir aujourd’hui même avec lui. Si tu ne partais pas, il faudrait lui rendre l’argent qu’il m’a avancé, ou bien il aurait le droit de nous faire arrêter toutes deux par les gendarmes! Et moi je neveux ni rendre l’argent, ni payer un dédit, ni aller en prison, entends-tu bien ?

IA DOUBLE VUB

Natha était incapable de répondre.

— Vous avez fait cela, misérable femme? s’écria Valentin; vous avez vendu votre fille à cet effronté spéculateur?

Si brute et si grossière que fût la rabala, elle parut un peu confuse.

— Appelez cela comme vous voudrez, répondit-elle, mais pas moins cettd petite est en âge de gagner sa vie. Je ne peux pas la nourrir à fainéanter, moi. Je lui ai trouvé une excellente condition, qu’elle la prenne. Puisque j’ai signé, que je vous dis, un papier avec le manatiseur , et encore devant M. Rochot, notaire! Si à l’iostant même Natha ne part pas avec le monsieur, il me faudra payer dix mille francs de dédit, sans compter l’argent qu’il m’a avancé et que j’ai employé sur-le-champ pour mes filles et pour moi ; je ne peux pas payer, comme bien vous pensez, et alors ou me mettra en prison: le notaire a bien pris soin de me faire comprendre cela. Voyons, petite , souffriras-tu que l’on traite comme une voleuse ta mère, qui a toujours été honnête femme ?

— Faites de moi ce que vous voudrez, répondit Natha en se renversant dans son fauteuil.

Valentin frappa du pied.

— Vous tuez votre fille, dit-il à la Chizerotte ; pour Dieu! cessez de la torturer!... L’acte dont vous parlez n’a aucune valeur ; nous le ferons casser, car il est évidemment l’œuvre d’une surprise et d’un abus de confiance... Ensuite, s’il faut de l’argent, j’en fournirai autant qu’on voudra.

— Serait-il possible ? s’écria la Chizerotte en ouvrant de grands yeux; vous êtes donc bien riche?,.. Mais, tenez, ce sont là des paroles x vous y regarderez à deux fois avant de

débourser une si grosse somme, et j’aime mieux m’en tenir à ce qui est sûr... Allons, Natha, tout bien vu, bien examiné, tu vas venir avec moi.

Et elle se leva résolûment.

Natha, qui avait les yeux fermés, les rouvrit avec effort.

— Mère, dit-elle d’une voix gémissante , laissez-moi mourir en paix ! * •

Et elle s’évanouit complètement.

— Odieuse femme ! s’écria Valentin furieux en menaçant du poing la Chizerotte, voilà votre ouvrage !

— Bah I ce sont des manières, répliqua la rabala durement, elle a pris là bas à Balme les simagrées des demoiselles, mais ça lui passera.

Valentin dit quelques mots tout bas à Fanehette Bruchard, qui souleva Natha évanouie et la porta dans sa chambre. Le petit Clément avait saisi son amie par la jupe et il l'escorta en brandissant son sarment.

Quand tous les trois furent entrés dans la pièce voisine, la Chizerotte voulut y entrer à son tour ; le capitaine l'arrêta, et lui dit avec violence:

— Restez ici... N’avez- vous pesasses fait de mai?

Subjuguée par cet accent d’autorité, eilç n osa pas résister.

Au bout de quelques minutes, Fanehette reparut.

— Mademoiselle N«tha a repris connaissance, dit-elle, et je l’ai laissée avec Clément.

— Que fait-elle, madame Bruchard?

— Elle pleure, la pauvre fille !

— Eh bien! puisque l'idée lui est revenue, dit la Chizerotte en se levant de nouveau je m’en , vais lui parler, moi.

Valentin s’élança d’un bond devant la porte de la chambre.

— Fussiez vous dix fois sa mère, s’écria-t-il, vous n’entrerez pas... Votre égoïsme, votre brutalité seraient capables de lui porter le dernier coup.

— Ah 1 c’est comme çà ! répliqua la Chizerotte devenue furieuse ; vous voulez m’empêcher de parler à ma fille, vous? Nous allons bien voir !

Elle essaya de repousser l’officier, celui-ci demeura ferme comme un roc. Saisissant les deux mains de la rabala, il les contint sans effort apparent dans une des siennes, tandis que de l’autre il l’éloignait pour se mettre hors de ses atteintes. La Chizerotte rugissait, trépignait, cherchait à frapper et mordre; le robuste Valentin ne s’en émouvait pas.

— Allons! calmez- vous, disait-il ; je ne veux pas vous faire de mal ; si je le voulais, j’en ai la force et le pouvoir... Mais vous êtes la mère de Natha, et, malgré votre méchanceté, vous n’avez rien à craindre de moi.

La farouche paysanne continuait de se consumer en efforts inutiles. Enfin, fatiguée et vaincue, elle dit d’une voix haletante:

— Je n’en, puis plus... Lâchez-moi... vous êtes le diable

en personne? *

— Me promettez-vous de ne pas essayer de voir votre fille en ce moment 1

— Oui, oui.

— Vous me le promettez ?

— Oui, je vous le promets... Mais lâchez-moi, vous m’avez brisé les bras.

Là DOUBLE VUB

Le capitaine Champ-Rosay consentit enfin à la laisser aller, et elle se jeta sur un siège. <

Cependant Valentin, redoutant quelque retour offensif, se tenait toujours sur ses gardes. II s’était assis devant la porte de Natha, prêt à repousser toute nouvelle attaque. Ses craintes étaient vaines; les natures grossières telles que celle de la Chizerotte accordent à la force physique une soumission qu’elles refuseraient aux raisonnements et aux prières. La rabala, après être restée quelques minutes à reprendre haleine, dit d’un ton radouci :

— Vous êtes un rude gaillard, vous I Eh bien I puisque vous êtes si solide, vous mettrez Vautre à la raison, n’est-ce pas? vous me défendrez contre les gendarmes, vous ne me laisserez pas conduire en prison, et vous payerez pour moi, s’il est nécessaire, est-ce entendu ?

— Oui, je m’engage à vous garantir contre les fâcheuses suites de votre imprudence... mais, de grâce, apaisez-vous... Natha nous entend, et elle doit être au supplice.

— Alors, si vous prenez tout sur vous, on peut être tranquille... Eh bien ! puisque vous paraissez être le maître ici, monsieur l’officier, ne me ferez-vous pas donner quelque chose à manger et un coup à boire? Je meurs de faim et de soif. *

Valentin était trop enchanté de ce succès inattendu pour .ne pas satisfaire le vœu de la Chizerotte. Il dit un mot à Bruchard et à sa femme, aussitôt la table fut chargée de tous les mets que la maison pouvait fournir, sans parler d’un grand pot rempli de vin. La rabala toute joyeuse se mit à manger et à boire ; et si son avidité ne prouvait pas

un excellent cœur, elle prouvait du moins un excellent appétit.

Quand le calme se fut rétabli dans la première pièce, Valentin alla écouter à la porte de Natha. Il n’entendit d’autre bruit qu’une respiration douce et régulière, comme celle d’une personne endormie.

— Dieu soit loué ! dit l’offlcier, elle reposé paisiblement.

LB MAGNÉTISEUR (suite).

On prit les plus minutieuses précautions pour que rien ne troublât ce précieux sommeil de la jeune malade. Bruchard, qui avait à travailler au dehors, se rendit à son ouvrage, tandis que Fanchette s’était mise à tricoter un bas près de la fenêtre. Quant à laChizerotte, elle n’avait pas tardé à devenir très-peu gênante : après s’être gorgée de nourriture et de vih, elle s’était endormie à son tour dans le fauteuil de Natha.

Deux heures se passèrent. Pendant ce laps de temps, Valentin était venu plusieurs fois encore coller son oreille contre

la porte de la chambre ; toujours il entendait cette respiration calme et égale qui entretenait sa sécurité. Cependant il finit par s’étonner que Clément, dont l’humeur était assez remuante d’ordinaire, ne donnât aucun signe de sa présence. Bientôt il conçut quelques craintes et en fit part à Fanchette.

— On peut voir, dit-elle en déposant son ouvrage.

Elle alla ouvrir la chambre. Un cri lui échappa ; Natha avait disparu, et il n'y avait plus là que le petit Clément, qui dormait, la tête appuyée contre le lit.

. Valentin accourut, et il futsaisid’une inquiétude mortelle en trouvant la chambre vide.

— Grand Dieu ! où peut être Natha? s’écria-t-il.

Cette disparition était facile à expliquer. La chambre, située au rez-de-chaussée de la maison, nous l’avons dit, donnait sur le jardin. Natha, sans doute excitée par la terreur, avait franchi au moyen d’une chaise la fenêtre qui était fort basse et avait pu gagner la campagne.

Fanchette se mit à la fenêtre et appela de toute sa force ; on ne répondit pas. Les alarmés de Valentin allaient croissant. Il se pencha vers le petit garçon qui venait de s’éveiller.

— Clément, demanda-t-il, où est allée ta bonne amie Natha ?

L’enfant prit un air futé.

— Ecoutez, répliqua-t-il, ne faut pas le dire : elle a eu peur de sa méchante maman qui criait ; elle est sortie par la fenêtre et elle est montée vers la vigne ; elle m’a commandé de ne pas bouger et moi j’ai dormi.

Il ne savait rien de plus.

La Chizerotte venait d’accourir aussi en se frottant les

yeux ; quand elle apprit ce qui se passait, elle dit tranquillement :

— Vous voyez bien que la sotte n’était pas si malade, puisqu'elle a pu se sauver... Elle aurait mieux fait de venir avec le manatiseur !

Valentin franchit la fenêtre, parcourut le jardin, puis la vigne, appela et cria à son tour; tout cela inutilement.

Alors il s’empressa de battre les environs, grimpant sur les rochers, descendant dans les vallées, scrutant les moindres coins, tandis que Fanchette et la Chizerotte cherchaient de leur côté.

Tout à coup un soupçon nouveau lui vint à l’esprit. Ne se pouvait-il pas que Natha, en fuyant au hasard, eût rencontré le docteur Wolf, qui, fort de ses prétendus droits sur elle, se serait emparé de sa personne? Cette crainte fit bouillonner le sang de Champ-Rosay, et il résolut de s’assurer à l’instant si elle était fondée. Il savait dans quelle auberge de Giziat Wolf avait donné rendez-vous à la Chizerotte, et il n’y avait pus à s’y tromper, car elle était unique. Il gagna donc bien vite la vallée, et, en approchant de l’espèce de cabaret borgne qu’on décorait du nom d’auberge, il eut la satisfaction de voir la carriole d’osier stationnant devant la porte.

Néanmoins il fut imparfaitement rassuré par cette circons-

tance, et fit irruption dans la salle destinée au public. 11 n’y avait là qu’une vieille femme qui égrenait des épis de maïs, et le soi-disant docteur Wolf, qui, assis devant une table graisseuse, écrivait aux magistrats pour se plaindre des dois et violences dont il se prétendait victime.

A la vae du capitaine, Wolf fut frappé d’épouvante et se mit sur la défensive. Champ Rosny, sans paraître remarquer son effroi, lui demanda d'un ton impérieux ce que Natha était devenue. Le magnétiseur répondit, avec un étonnement très-réel, que, depuis le moment où il avait quitté les Buissons, il n'avait pas vu la fille de la Chizerotte. A l’appui de cette assertion, il invoqua le témoignage de la vieille aubergiste et du voiturier, qui la confirmèrent pleinement, et il finit par demander avec timidité de quoi il s’agissait.

Valentin lui apprit en peu de mots la disparition de Natha et poursuivit : »

— Vos intrigues à l’égard de cette pauvre enfant, monsieur, vont avoir sans doute les suites les plus funestes. Mais que Natha se retrouve ou non, qu’elle vive ou qu’elle meure, vous aurez à rendre compte de votre indigne conduite dans cette affaire... Tâchez que je ne vous retrouve pas sur mon chemin, c’est le plus sûr.

Et il sortit.

Sans doute le magnétiseur ne se croyait pas non plus à l’abri de tout reproche, car il demeura pensif après le départ de Valentin. Puis il déchira le papier qu’il était en train d’écrire, paya sa dépense, et, montant dans sa carriole, il quitta le pays où il ne reparut jamais.

Le capitaine retourna bijjn vite aux Buissons, comptant que Natha y serait revenue pendant son absence, mais cette attente fut vaine encore; il ne trouva que la Chizerotte et Bruchard, qui avaient inutilement parcouru tous les environs. Ce fut alors qu’il sauta sur son cheval et galopa jusqu’à Cuiseaux. Nous savons comment il arriva,au château,

LA DOUBLB VÜB

quand la soirée était déjà très-avancée, avec la vague espérance que la pauvre Natha aurait pu y chercher un asile. Disons maintenant quel fut le résultat des perquisitions dans le parc de fialme.

LB MAGNÉTISEUR (suite).

La nuit était sombre. De grands nanges passaient continuellement sur un mince croissant de lune, et les montagnes se dessinaient, comme un mur grandiose et noir, sur le ciel phosphorescent.

Aucune brise n^frémissait dans les arbres du parc, sapins et autres espèces toujours vertes ; rien ne bougeait, ne bruissait. Aussi les pas de ceux qui cherchaient Natha résonnaient-ils avec une force singulière sur le sable des allées, tandis que les reflets des lanternes et torches produisaient

de pittoresques effets de lumière sous ces arceaux de feuillage.

Valentin, la baronne et Léopold marchaient côte à côte; mais ils se taisaient et se contentaient de regarder autonr d’eux avec une sorte d’anxiété. Le capitaine surtout paraissait en proie aux plus sinistres pressentiments, et cette promenade aux flambeaux avait quelque chose de lugubre qui serrait le cœur.

On parcourut ainsi la partie supérieure du parc , le kiosque, les terrasses, les tonnelles de verdure ; quand on atteignit le mur de clôture, la baronne, qui frissonnait à la fraîcheur de la nuit, dit avec tristesse :

— Il n’y a rien ; maintenant il ne nous reste plus qu’à visiter les environs de la grotte.

— C’est par là que nous eussions dû commencer, répliqua Valentin d’une voix étouffée : si Natha est à Balme, nous la trouverons dans le voisinage de la fontaine.

Sans attendre de réponse, il prit l’allée des arbres verts, tandis que le baron et Pauline rappelaient les domestiques pour leur indiquer la nouvelle direction à suivre.

Mais déjà Valentin a^ait oublié qu’il n’était pas seul à la recherche de Natha. La pensée qu’il allait la rencontrer du côté de la grotte devenait pour lui une certitude, sans qu'il pût dire pourquoi. Il précipitait sa marche, comme si un devoir pressant, une force irrésistible, l’eût entraîné dans cette direction. Ce sentiment inexplicable devenant de plus en plus impérieux, Valentin se mit à courir, et quelques minutes lui suffirent pour atteindre la grotte.

On sait que, en cet endroit, les massifs d’arbres s’interrompaient tout à coup. Sauf le charme centenaire qui s’éle-

vait au tord de l'étang et un rideau de peupliers, l'espace était partout découvert jusqu'aux montagnes. La lune venait de se dégager des nuages; une lumière nacrée, tombant du ciel, faisait miroiter les eaux paisibles qui s'épanchaient lentement du rocher pour s’endormir ensuite dans les roseaux. Le calme était si profond que l’on entendait le léger murmure de la fontaine, murmure insaisissable pendant le jour, et qui maintenant se prolongeait comme une plainte ou un soupir.

Valentin s’arrêta irrésolu sur la limite du bois. Quelques flocons de brouillard voltigeaient à la surface de l’étang, agités par un souffle insensible, mais aucune forme humaine ne se montrait sur la rive. Du côté du parc, le reflet rougeâtre des torches commençait d’apparaitre au milieu des sapins, quoique l’on ne put encore ni voir ni entendre ceux qui allaient venir.

Comme l'officier, plein d’anxiété, poursuivait son examen, cette voix étrange qui lui était si connue et si chère appela doucement :

— Valentin ! Valentin !

Nous avons constaté déjà que la voix de Natha, pendant les accès d’extase, avait les propriétés merveilleuses qui caractérisent celles des ventriloques ; aussi semblait-elle venir de ces légers brouillards qui se balançaient à la surface de l’eau comme des fantômes blancs. Mais le capitaine Champ- Rosay cette fois ne se laissa pas prendre à l’illusion. Il regarda au pied du vieux charme, jadis la place favorite de Natha, et il crut distinguer une personne couchée dans le gazon, an milieu de quelques fleurs d’automne déjà humides de rosée.

Il courut vers l’arbre centenaire ; c’était en effrt Natha, qui occupait sa place habituelle. Malgré la saison avancée, le feuillage du charme répandait autour de lui une ombre que la lumière diffuse de la lune ne pouvait pénétrer. Aussi était-il impossible de voir l’attitude de la jeune fille, la couleur et la forme de ses vêtements. En revanche, son visage, d’une blancheur éclatante, se détachait nettement au milieu des ténèbres, et il avait ce rayonnement inexplicable qui, dit-on, se manifestait sur les traits des saints et des martyrs. Son immobilité absolue, ses yeux fermés, témoignaient qu’elle était en extase.

Valentin, tout tremblant et saisi d'une sorte de respect religieux, se pencha vers elle.

— Ah 1 chère Natha, vous voilà donc enfin? lui dit-il; comment vous trouvez-vous ici ?.. comment se fait-il...

— Valentin, répondit Natha, je t’ai suivi par les yeux de la pensée pendant tes longues recherches, et, avec la permission divine, j'ai pu retenir sur mes lèvres mon âme prête à s’exhaler, car je voulais te dire un dernier adieu, et mon heure est venue.

— Non, ton heure n’est pas venue, Natha, ma bien-aimée Natha ! s’écria le capitaine Champ-Rosay avec désespoir; tu vivras pour être heureuse, pour devenir ma compagne et ma femme, à moi qui t’aime plus que la vie, à moi qui t’admire comme une créature d’une espèce supérieure.

— Oui, tu m’aimes Valentin, et il est temps que je disparaisse de ce monde, afin de te laisser poursuivre ta brillante destinée... Mon heure est venue, te dis-je, et nous allons nous séparer sur la terre. Sache te soumettre, comme moi, aux volontés d’en haut !

En ce moment le baron et la baronne approchaient, escortés des domestiques. La lumière des flambeaux se réflétait dans l'étang, éclairant la grotte, les rochers, les arbres d’alentour. Valentin eut un mouvement d’impatience ; Natha lui dit :

— Laisse-les venir... Ne dois-je pas aussi faire mes derniers adieux à ma bienfaitrice, que j’ai tant affligée?

Pauline et Léopold s’avancèrent, tandis que les gens de service s’arrêtaient à quelque distance. L’un et l’autre n’eurent besoin que d’un regard pour comprendre ce qui se passait.

— Pauvre enfant, dit la baronne en soulevant doucement Natha, pourquoi rester ici ? Nous allons te porter au château, où tu trouveras les mêmes affections qu’autrefois.

Natha répondit d’une voix qui s’affaiblissait de plus en plus :

— Merci, bonne maîtresse ; je ne rentrerai pas vivante dans cette maison hospitalière où j’ai causé tant de maux. Vous pouvez me pardonner, à cette heure que le nuage est dissipé et que la paix, l’harmonie, la tendresse mutuelle ont remplacé la discorde, la haine et la colère. Mais moi, ne sais-je pas combien j’ai été funeste à tant de personnes chères?.. Ah! maudit soit ce pouvoir mystérieux que je n’avais pas souhaité 1 Mes divinations, comme mes erreurs, ont été fatales à moi-même... Seigneur Dieu ! qu’ai-je fait, moi, simple et humble créature, pour que vous m’érigiez comme une prophétesse faible et sujette à s’abuser au milieu de la société? Sans ce don malheureux, j’aurais pu... Mais comment osé-je murmurer contre les volontés de la Providence? Mon Dieu, pardonnez-moi.

Pendant qn’elle parlait, on pouvait voir un changement remarquable s’opérer en elle Ses traits avaient perdu leur rigidité de pierre : une teinte violette se montrait sur scs lèvres, et ses paupières frémissaient comme si elles allaient s’ouvrir. En revanche, sa physionomie continuait de refléter une espèce de béatitude qui n’appartenait pas à la terre.

Il y eut un moment de silence solennel. Enfin ftatha reprit :

-T- II est temps... Dieu m’appelle... Mais il me reste un devoir à remplir. Valentin, ma dernière pensée sera pour toi... Tu veux mourir aussi; je le sais, je le vois... Valentin, jure que, lorsque je ne serai plus, tu n’attenteras pas à tes jours !

— Natha, comment pourrais-je vivre désormais sans toi?

— Jure... ohl jure, je t’en supplie.

LE MAGNÉTISEUR (suite).

Valentin bouleversé prêta le serinent qu’on exigeait de lui. Alors un sourire d’une ineffable douceur s'épanouit sur le visage de Natha. Elle fit encore une courte pause, puis elle murmura lentement :

— Valentin, donne le baiser d’adieu à ta fiancée.

Le capitaine Ghamp-Rosay se pencha vers elle, tandis que Natha, de son côté, faisait un léger mouyement pour venir au-devant de lui. Leurs lèvres se rencontrèrent, et l’officier sentit un souffle imperceptible effleurer sa figure. Fuis Natha retomba sans vie; elle avait exhalé son âme dans ce premier et chaste baiser.

Le lendemain, après avoir assisté aux magnifiqnes funérailles que Charles Rousselot avait ordonnées pour son père, toute la famille de Champ-Rosay suivit le modeste convoi de Natha; la jeune fille fut enterrée dans le petit cimetière de Giziat, et, selon le vœu de Valentin, la simple pierre qui la recouvre ne porte d’autre épitaphe que ces mots :

PAUVBE NATHA 1

La Chizerotte accompagna le corps de sa fille. Sa conscience ne lui reprochait rien envers la morte et on l’entendait murmurer tristement : .

— Quel malheur ! une fille qui devait tant a me rapporter ! »

Valentin, en revenant des funérailles, était si sombre et si abattu que le baron en fut effrayé :

— Souviens-toi de ta promesse ! dit Léopold bas à l’officier en lui serrant la main.

— J’ai juré de ne pas attenter à mes jours, répliqua Valentin avec un sourire amer, mais non de ne pas me faire tuer... Je retourne en Afrique.

En effet, le capitaine Champ-Rosay partit le lendemain pour l’Algérie, où la guerre était alors dans toute sa force. Mais, en dépit des actes de témérité auxquels il se livra, la mort, comme il arrive d’ordinaire en pareil cas, ne voulut pas de lui. Un pouvoir mystérieux semblait le protéger. Sauf quelques blessures légères, son courage n’eut d’autre résultat que de lui procurer de nouveaux grades et de nouveaux honneurs. Aujourd’hui Valentin de Champ-Rosay est un des plus brillants colonels de l’armée.

Peu à peu le temps a opéré sur lui son œuvre réparatrice.

Les blessures de son cœur se sont cicatrisées comme les blessures reçues sur le champ de bataille. Il est calme et parait heureux, ainsi que Natha le lui a prédit; mais son exubérante gaité d’autrefois n’a pas reparu, et par moments il est plongé dans une douce rêverie, qui contraste avec son caractère vif et ardent.

Le baron Champ-Rosay est parvenu depuis longtemps aux plus hautes positions administratives, et sa famille continue à jouir de la paix et de la prospérité un moment interrompues par les événements que nous avons racontés.

Page 1