LE PROJET DE LA BARONNE
Quelques jours plus tard, madame de Savigny et la baronne achevaient de déjeuner dans un petit salon affecté à l’usage de la mère de Pauline. Pendant le repas, qui se composait seulement de laitage et de menues pâtisseries, les deux dames s’étaient montrées tristes et silencieuses, échan-
géant à peine une parole à longs intervalles. Tout, chez la mère et la fille, trahissait le profond chagrin dont elles étaient accablées. Madame de Savigny, qui malgré sa santé chancelante avait conservé jusqu’alors ce léger embonpoint, cette fraîcheur de teint que donnent une vie régulière et un esprit tranquille, semblait avoir subitement vieilli de dix ans. Pauline elle-même, était faible, décolorée, languissante ; elle avait les yeux caves, son innocente coquetterie avait disparu. Par moments elle demeurait morne, immobile ; puis elle avait des gestes impétueux qui trahissaient un véritable égarement d’esprit.
Le repas terminé et les gens de service étant sortis, la baroune se rapprocha de sa mère et lui dit à demi-voix :
— Vous êtes allée hier à la ville et vous avez vu sans
doute votre notaire, comme nous en étions convenues
Pendant que nous sommes seules, apprenez-moi bien vite le résultat de cette démarche. L’homme d’affaires croit-il possible ?...
— Ma fille, interrompit madame de Savigny d’un air de malaise, ton mari ne peut tarder à venir. Voici l’heure où chaque matin il monte ici pour s’informer de mes nouvelles... et sans doute aussi pour avoir des tiennes.
— Il ne montera pas de sitôt ; aujourd’hui, il visite le vieux Rousselot, qui est très-gravement indisposé, et à travers ma persienne, je l’ai vu partir à pied pour Gousance. Il ne reviendra pas si vite, surtout s’il a eu l’audace de chercher à voir le malade.
— L’audace ! que veux-tu dire, Pauline? pourquoi Léopold craindrait-il de voir le juge de paix?
— C’est que M. Rousselot sait comme moi... Mais lais-
sons cela, chère maman, et répétez-moi, de grâce, la réponse du notaire. Cette séparation que je rêve, que j’appelle de tous mes vœux, est-elle possible?
— Hélas ! non, ma Pauline ; on m’a énuméré tous les cas de séparation prévus par la loi, et pas un ne se rapporte à la situation actuelle. Il y a bien là séparation à l’amiable, par incompatibilité d’humeur ; mais je doute que ton mari consente...
— Vous avez raison, il ne consentira jamais ; et, s’il n’existe aucun moyen de le contraindre... Mais alors, mon Dieu! quel parti prendre? poursuivit la baronne en donnant cours à ses larmes. La vie que je mène ici est devenue un supplice intolérable, et si je ne quitte pas promptement cette odieuse maison, je mourrai bientôt à la peine.
— Ne dis pas cela, Pauline, mon enfant chérie ! reprit madame de Savigny en pleurant elle-même ; que veux-tu que je fasse? Ton malheur, je le crains, est sans remède.
— Sans remède ! Non, répliqua la baronne d’un ton ferme; j’en connais un, moi, et si vous voulez m'aider...
— Quel est-il, ma fille? Ah ! je donnerais- ce que j’ai de temps à vivre pour t’épargner un chagrin.
— Eh bien ? ma mère, un seul parti me reste, c’est de fuir cette maison maudite et de me cacher quelque part où il ne puisse jamais me découvrir.
— Y penses-tu, Pauline? Le monde est bien sévère pour ces démarches scandaleuses... La réprobation tomberait sur toi.
— Qu’importe! D’ailleurs, je ne vous quitterai pas ; sous votre protection, je braverai le jugement des sots et des méchants.
— Mais où pourrions-nous aller, Pauline, que ton mari ne sût nous retrouver et réclamer ses droits sur ta personne ?
— A Paris, d’abord ; au milieu de cette immense agglomération humaine, il est facile de se cacher ; puis nous chercherons autre part, s’il y a lieu, une retraite plus conforme à vos goûts et aux miens. Ecoutez, chère maman, depuis quelques jours j’ai bien réfléchi à ce projet : sous un prétexte quelconque, vous allez retourner à la ville, et vous ferez secrètement tous les préparatifs de départ. Ce soir, votre voiture viendra m’attendre à l’extrémité de l’avenue, avec Joseph, pour me conduire. Quand tout le monde ici sera couché, je m’esquiverai sans bruit, je monterai dans la voiture, et j’irai vous rejoindre à la ville. Quelques heures nous suffiront pour arriver à la station du chemin de fer, et nous nous rendrons à Paris par le train de nuit. Demain, quand on s’apercevra de notre absence, il sera trop tard pour nous atteindre. D’ailleurs je connais Léopold : il a horreur du scandale, et l’amour-propre l’empêchera de nous poursuivre... Maman, chère maman, ajouta la baronne avec véhémence, il n’y a plus que ce moyen... Consentez; oh! consentez vite, je vous en supplie!
Madame de Savigny était mortellement embarrassée. Son expérience, sa raison droite lui faisaient comprendre les difficultés et les dangers de cette résolution extrême; mais elle n’osait la combattre ouvertement. Tout à coup elle crut avoir trouvé un argument sans réplique contre le plan proposé.
— Eh bien ! et ta fille? dit-elle, vas-tu donc renoncer à ta chère Marie?
— Non, Dieu m’en garde ! J’ai déjà trop souffert de passer
quelqués heures loin d’elle. Si jë la laissais ici, le besoin impérieux de l’embrasser ne tarderait pas à m’y ramener en dépit de moi-même, comme cela est arrivé déjà une fois... Aussi, j’y suis résolue, Marie nous accompagnera.
— Réfléchis donc, Pauline, M. de Champ-Rosay ne permettra jamais...
— C'est tout réfléchi, nous nous passerons de sa permission, répliqua la baronne, dont les yeux maintenant étaient secs et dont la voix avait des intonations dures ; ma fille est à moi, et je ne veux pas m’en séparer... Quant à l’emmener d’ici, rien n’est plus simple. Nous trouverons un prétexte pour que la petite vous accompagne à Cuiseaux, et, quand nous nous mettrons en route, elle nous suivra, sans opposition de personne.
— Et tu ne songes pas, Pauline, à l’isolement cruel où tu vas laisser le baron? Si coupable que tu le supposes, l’abandon de sa fille et de sa femme... Oh ! comme tu le hais I
Pauline baissa la tête et garda un moment le silence. Enfin elle reprit avec une sorte d’impatience contre elle-même :
— Si bizarre que cela vous paraisse, chère maman, je ne le hais pas... autant du moins qu’on pourrait le croire. Quand il est absent, et quand j’invoque certains souvenirs, il m’inspire une véritable horreur. Mais quand il est devant moi, quand je contemple sa figure douce et sereine , quand j’entends sa voix caressante, ma colère tombe malgré moi ; je ne me souviens plus que de mon bonheur passé, de ses chaleureux témoignages d’affection, de ses nobles qualités. Dans ces moments-là ma haine se fond, et j’éprouve une tentation irrésistible... Tenez, maman, il faut que je parte
au plus vite, car je serais capable de lui pardonner, et alors ce serait moi qui mériterais la haine et le mépris.
— Eh bien! pourquoi ne lui pardonnerais-tu pas, ma Pauline? dit madame de Savigny, prompte à profiter de cet aveu ; comment encourrais-tu la haine et le mépris si tu pardonnais une faute unique à l’homme que ton devoir est d’aimer et de respecter, quoiqu’il fasse? Sois bonne et généreuse, Pauline, sois miséricordieuse. Léopold est le père de ta fille ; tu reconnais toi-même que ces dernières années ont été les plus heureuses de ta vie... Je t’en conjure donc, reviens à ton mari, oublie ses torts, aime-le... Dieu te l’ordonne et ta pauvre vieille mère t'en prie !
Cette adjuration ne pouvait manquer de produire un grand effet sur la baronne. Madame de Savigny serrait sa fille dans ses bras ; ses joues vénérables étaient inondées de larmes ; et puis sa voix était si touchante, si pleine de tendresse? Pauline bouleversée et frémissante fut sur le point de céder; sa bouche s’ouvrit comme pour laisser échapper un cri du cœur, une parole de pardon ; mais aussitôt une image nouvelle surgit, un revirement s’opéra dans son âme. Elle se dégagea des étreintes de sa mère et dit avec effort :
— Non, non, maman, ne me demandez pas cela... ce serait au-dessus de mes forces... Si vous saviez !... Son crime est si odieux, si révoltant...
— Mais plus ce crime est affreux, moins je suis disposée à croire que ton«mari s’en soit rendu coupable... Pauline, quand tu souffres ainsi, quand tu es en proie aux inspirations de cette aveugle colère, la pensée ne t’est-elle jamais venue que Léopold pouvait être innocent ?
— Innocent! répéta la baronne avec épouvante ; voilà ce
que vous me dites toujours... Mais si cela était, maman, ce serait moi qui... Allons I c’est impossible... impossible, je vous l’affirme pour la centième fois.
La pauvre madame de Savigny sentait que toutes ses objections, toutes ses instances échoueraient contre la détermi nation obstinée de sa fille.
— Chère mère, poursuivit madame de Champ-Rosay, n'insistez pas sur ce point, car vous me rendriez folle. Il n’y a et il ne peut y avoir aucun doute dans mon esprit... aussi, est-il absolument nécessaire que je parte au plus vite... Voyons, maman, consentez-vous à me prêter votre appui?
— Et si je te le refusais, Pauline?
— En ce cas là, j’agirais seule à tous risques.
— Mais ce que tu me proposes serait abominable I Moi, à mon âge, employer la ruse pour soustraire une femme à son mari, une fille à son père 1 Tromper Léopold, qui hier encore me disait avec des larmes dans les yeux et dans la voix : « Je ne coràpte plus que sur vous. » Quel rôle m’assignes-tu dans ces tristes dissentiments ? As-tu songé à sauvegarder ma dignité de mère ? Absorbée par tes propres souffrances, n’as-tu donc aucune pitié des miennes ?
— Soit, n’en parlons plus, répliqua la baronne d’un ton bref; puisque vous refusez de m’assister dans cette circonstance, je ne prendrai conseil que de moi-même.
-r Tu ne réussiras pas et ton obstination amènera une catastrophe nouvelle.
— - J’en courrai les chances.
— Eh bien ! ma Pauline, laisse-moi du moins quelques heures de réflexion ; nous ne devons pas prendre inconsidé-
rément une détermination si grave... Je verrai... Peut-être me déciderai-je à agir selon tes désirs.
Ce demi-acquiescement causa beaucoup de joie à la baronne, et elle remercia sa mère avec chaleur.
L’une et l’autre étaient épuisées d’émotion. Pendant que madame de Savigny demeurait accablée dans son fauteuil, Pauline s’était approchée d’une fenêtre ouverte pour respirer un peu d’air frais. Bientôt elle aperçut dans l’avenue un cavalier qui se dirigeait vers le château.
— Chère maman, dit-elle, voici le capitaine de Champ- Rosay qui vient nous faire visite, comme il fait chaque matin en allant aux Buissons, voir Natha. Sans doute il ne s’arrêtera que quelques minutes ici, suivant son habitude... Voulez-vous que nous descendions ensemble au salon pour le recevoir ?
— Volontiers, ma fille.
Elles arrivèrent au salon en même temps que Valentin. Le capitaine les salua, et, après avoir a<hassé machinalement les compliments d’usage, il se laissa tomber sur un siège. II demeura un moment silencieux, la tête baissée, ' comme s’il eût oublié déjà où il était.
— Cousin Champ-Rosay, demanda la baronne, comment avez-vous trouvé hier notre pauvre Natha ?
— JSIIe s’affaiblit de plus en plus, malgré les soins qu’on lui prodigue chez les Bruchard, répondit Valentin avec tristesse ; mais vous, ma cousine, vous avez dû voir le docteur Philibert; que dit-il de l’état de la malade ?... Oh! parlez sans crainte... Elle est perdue, n’est-ee pas !... Morbleu! je suis un homme, et l’on n’a pas besoin de tant lanterner pour m’apprendre la vérité !
La baronne, sans s’offenser de cette brusquerie, s’empressa d’affirmer qu’elle n’avait pas vu le docteur ces derniers temps.
— La chère enfant ne se plaint jamais, poursuivit Valentin ; c’est un ange de résignation, mais elle souffre, j’en suis sûr... Parfois elle ne peut contenir sa toux en ma présence, et je crois avoir vu sur ses lèvres quelques gouttes de sang... Si cet âne de médecin campagnard ne la guérit pas, je lui romprai les os !
— Allons !... capitaine Champ-Rosay, ne vous en prenez pas à cet excellent docteur de l'imperfection actuelle de la science... Par malheur, je crains bien que le repos de Natha ne soit troublé aujourd’hui.
— Comment cela, ma cousine?
Alors la baronne raconta que, la veille au soir, la Chizerotte était venue au château de Balme pour voir sa fille. Ne l’y trouvant plus, elle avait dû, le matin même, se rendre aux Buissons, ^ez les Bruchard, dâns l’intention de la reprendre. w
Expliquons cette exigence nouvelle de la vieille rabala.
On se souvient que les premières révélations de Natha et les découvertes singulières qui en étaient la suite avaient fait grand bruit non seulement dans le pays, mais encore dans toute la France, grâce aux journaux qui les avaient propagées en les exagérant. A Paris, un de ces médecins « magnétiseurs » qui assistent les « somnambules » avait cru voir dans Natha un moyen de grande et rapide fortune pour lui. Il s’était rendu sur-le-champ à Cuiseaux, où il avait pris des informations, et les faits merveilleux que l’on racontait sur les lieux môme où ils s’étaient accomplis
avaient encore exalté ses désirs et ses espérances. Il s’était alors présenté à Palme, où le baron, auquel il s’était adressé, l’avait éconduit sans vouloir lui donner aucun renseignement sur la retraite de l’ancienne protégée de sa femme. Le magnétiseur, en désespoir de cause, s’était enquis de la' Chizerotte, qui seule désormais lui semblait avoir de l’autorité sur Natha ; il était allé la trouver, et à force de promesses, il l’avait décidée à réclamer sa fille, qu’il comptait exploiter à son profit.
En écoutant ces détails, le capitaine Champ-Rosay éprouva une violente colère. Son visage s’était empourpré, ses narines se gonflaient d’indignation.
— INatha ! ma belle, ma chaste, ma divine Natha livrée à cet ignoble spéculateur! s’écria-t-il; l’exposer pour de l’argent à la stupide curiosité des badauds et des commères qui auront à la consulter sur mille sottises !... Je ne le souffrirai pas, de par tous les diables!... Adieu, mesdames; je vais bien vite aux Buissons ; et que ce charlatan ne se trouve pas sur ma route, où je le tuerai comme un chien. Quant à la mère, je ne me gênerai pas pour la congédier rudement elle-même, si elle m’échauffe trop la bile.
Tout en parlant, il gagna la cour où l’attendait son cheval. Les dames le suivaient à pas lents.
— Pas d’imprudence, mon cousin ! dit la baronne ; la violence ne peut avoir aucun bon résultat. Natha est mineure, et par conséquent elle dépend de sa mère. Si méprisable que soit la Chizerotte, de quel droit prétendriez-vous soustraire une pauvre fille à l’autorité maternelle?
— De quel droit? répéta l’officier d’un ton farouche; / parbleu 1 du droit que je saurai bien m’arroger.
— Encore une fois, prenez garde. Si vous aviez voulu me permettre de veiller, comme par le passé, sur Natha, mon Intervention en cette circonstance eût été toute naturelle, et peut-être...
— On l’a chassée de Balme; elle ne veut, elle ne doit pas y revenir.
— Aussi n’ai-je pas l’intention de la rappeler au château, cap il se pourrait que dans un terme prochain... Seulement, de grâce, considérez combien vos assiduités auprès de Natha ont d'inconvénients pour elle. Vous passez presque toutes vos journées aux Buissons; si loyale et si désintéressée que
soit votre affection, elle n’en compromet pas moins cette pauvre petite, et je vous supplie de réfléchir.
Pendant qu’elle parlait, Valentin avait détaché la bride de son cheval.
— Ne me parlez pas de réfléchir, ma cousine, dit-il avec résolution ; je n’ai plus à me rompre la tête en prévision de telles ou telles éventualités... En deux mots, voici mes projets : si Natha guérit, je l’épouserai, en dépit du monde entier ; si elle meurt je me brûlerai la cervelle... Vous voyez que tout est prévu... Adieu donc !... Ah ! si je rencontrais cet effronté charlatan !
En même temps il se mit en selle et partit. La baronne et madame de Savigny se dirigèrent vers le jardin pour faire un tour de promenade.
— Valentin est dans cette fâcheuse disposition d’esprit où l’on commet de grandes fautes, dit Pauline.
— Hélas ! reprit madame de Savigny d’une voix plaintive, il semble qu’en ce moment la famille de Champ-Ro-
say, autrefois si heureuse, soit vouée tout entière au désespoir, à la souffrance et à la folie.
La promenade de la (i Ile et de la mère fut très-courte; bientôt madame de Savigny se sentit fatiguée. En sortant du jardin, on rencontra tout à coup le baron de Champ-Rosay qui arrivait de Cousance et venait de rentrer par la porte du parc.
Léopold marchait d’un air abattu En approchant de la maison, son premier mouvement avait été de lever les yeux vers les fenêtres de la chambre de sa femme. Comme elles étaient fermées, il soupira et il continuait d’avancer, quand il aperçut à son tour madame de Savigny et Pauline à quelques pas de lui. Pauline voulut éviter son mari, mais sa mère la retint fortement par le bras et l’obligea d'attendre. Le baron les aborda avec un empressement marqué.
— Bonjour, chère mère, dit-il affectueusement à madame de Savigny, je suis heureux de vous voir ce matin en disposition de promenade... Bonjour, Pauline, ajouta-t-il d'un ton plus doux encore ; j’espère que vous allez bien ?
— Très-bien, répondit la baronne en détournant la tête.
Madame de Savigny lui lança un regard de reproche, puis elle se mit à énumérer la longue série des maux dont elle se croyait atteinte. Pauline ne tarda pas à l’interrompre :
— Cependant, chère maman reprit-elle d’un ton délibéré, vous devriez dire à M. de Champ-Rosay que vous vous sentez assez forte aujourd’hui pouraller passer un jour ou deux à Cuiseaux et que, dans la crainte de vous ennuyer, vous désirez emmener avec vous la petite Marie.
.La pauvre vieille femme éprouvait une anxiété cruelle.
— En effet, balbutia-t-elle, j’avais l’intention... si la chose était possible... niais je crains...
— Vous voulez nous quitter, bonne mère? répliqua le baron avec un accent mélancolique; mais quand vous serez partie, quel espoir me restera-t-il... Et vous allez encore m’enlever Marie? Elle est mon unique consolation dans cette triste demeure où je vis à présent comme un étranger.
— C’est précisément parce que cette maison n’est pas gaie et ne semble pas près de le devenir, reprit la baronne sans se retourner, que ma mère et Marie feront bien de la quitter... du moins pendant un jour ou deux.
Léopold essaya, mais inutilement, de rencontrer le regard de sa femme.
— Il suffit, dit-il enfin avec un mélange de dignité et de chagrin ; si madame de Savigny veut absolument nous quitter, je n’ose la retenir... Seulement je la conjure d’avoir pitié de mon isolement et de revenir au plus vite avec l’en* fant bien-aimée que je lui confie.
En même temps il s’éloigna, pour cacher l’émotion qui le gagnait. Les deux dames remontèrent à leur appartement.
— Comme il est bon! disait madame de Savigny, le départ de la petite Marie, pour laquelle il a tant d’affection, lui causait une peine extrême, et pourtant il n’a pas hésité... Pauline, Pauline, il est impossible qu’un homme si sage et si généreux ait les torts que tu lui reproches !
— Ah ! maman, s’il me restait un doute, un seul !... Enfin, il n’y a plus à s’en dédire ; on va préparer la voiture, et vous partirez dans une heure avec Marie. Il n’a aucun soupçon et ce soir...
— Mais, Pauline, je n’étais pas encore entièrement dé-
cidée ; cette résolution mérite un examen sérieux... D’ailleurs je suis bien faible, bien souffrante pour entreprendre un long voyage !
— En ce cas, restez ici, et je partirai seule.
Madame de Savigny -se remit à pleurer.
— Ingrate et cruelle enfant! dit-elle, je vais commettre une grande faute ; mais, puisque rien ne peut te toucher, je suis prête, je ferai ce que tu voudras.
Grâce à l’activité de Pauline, le départ de madame de Savigny et de Marie pour Cuiseaux eut lieu sans encombre quelques instants plus tard. Le baron, auquel on avait amené sa fille pour lui dire adieu, éprouvait une vive répugnance à se séparer d’elle, bien que cette séparation, comme il le croyait, dût seulement se prolonger un jour ou deux. Enfin, après avoir embrassé plusieurs fois la petite, qui semblait ravie de voyager avec sa grand’mère, il prit congé de madame de Savigny, et la voiture, contenant la vieille dame et Marie, quitta le château.
De ce moment, la baronne redevint invisible pour tout le monde ; mais les gens de la maison avaient remarqué depuis longtemps déjà la mésintelligence qui régnait entre les deux époux, et les bizarreries de leur maîtresse ne pouvaient plus les étonner.
Pauline, du reste, n’éprouvait pas la satisfaction qu’elle avait espérée en voyant son projet de fuite près de se réaliser. Après avoir empaqueté le petit nombre d’objets qu’elle comptait emporter et vaqué à sa toilette de voyage, elle s’abandonna aux plus douloureuses réflexions. A mesure que la journée avançait, sa résolution était moins ferme ; mille doutes se présentaient à son esprit. Les observations de sa
mère, bien qn’elle les eût repoassées avec énergie, lai revenaient à la mémoire ; elle se demandait si réellement Natha ne l’avait pas induite en erreur, et si elle, baronne de Champ-Rosay, était bien fondée à risquer son bonheur, celui de sa tille peut-être, sur la foi d’aflirmations si contestées et si mystérieuses.
AO DBBN1KR MOMKNT.
Le temps s’écoula dans ces poignantes incertitudes et la nuit vint. Pauline sonna pour avoir de la lumière, puis elle congédia Adèle en annonçant qu'elle ne tarderait pasà se coucher. En effet, elle fit quelques tours dans la chambre pour donner à croire qu’elle se disposait à se livrer au repos ; puis elle éteignit sa lumière, et vint s’asseoir auprès de sa fenêtre entr’ouverte ; elle attendait l’heure où la voiture de sa mère devait se trouver à l’extrémité de l’avenue.
. Un calme profond réguait dans la campagne. Tout le monde semblait dormir au château et à la ferme. Les lu-
mières s’étaient éteintes successivement aux fenêtres ; une seule persistait à la fenêtre de la bibliothèque, située, comme nous le savons, au rez-de-chaussée. Sans aucun doute. Léopold se trouvait encore dans cette pièce, et peut-être absorbé par son travail, se proposait-il de prolonger sa veille assez avant dans la nuit. Or, Pauline ne pouvait traverser le vestibule et gagner la grande porte du château sans passer devant la bibliothèque et sans courir le risque d’être vue ou entendue.
Si son projet de fuite n’eût rencontré aucun obstacle, peutêtre la baronne, au dernier moment, fût-elle revenue sur sa décision ; mais ce contre-temps inattendu absorbait sa pensée et elle ne songeait plus qu’aux moyens d’en triompher.
Dix heures sonnèrent à l'horloge placée dans l’escalier du château : c’était l’heure convenue avec madame de Savigny, et Pauline crut distinguer au milieu du silence le bruit d’une voiture roulant avec précaution sur la route voisine. Par malheur, le rayon lumineux continuait de filtrer à travers les vitres de la bibliothèque. La jeune femme résolut d’aborder franchement la difficulté.
— Je passerai, murmura-t-elle; et si je rencontre quelqu’un, nous verrons qui aura l’audace de me retenir!
Elle mit à tâtons son châle et son chapeau ; puis, saisissant son petit paquet, elle descendit l’escalier avec précaution. V
Elle savait que la porte extérieure, grâce à la sécurité dont on jouit dans les campagnes ne pouvait être fermée encore, et d’ailleurs elle était certaine de faire jouer aisément verrous et serrures, malgré l’obscurité. Si donc elle parvenait à traverser le vestibule sans donner l’éveil, son entreprise ne
devait plus rencontrer de difficultés sérieuses. Or. elle avait un pas si furtif, elle connaissait si bien les êtres du logis, qu’elle espérait franchir le passage dangereux avec la légèreté d’une ombre.
Mais elle avait compté sans l’émotion^que sa nature nerveuse devait éprouver à cette heure décisive. Son cœur battait, elle était tremblante, un poids de cent livres semblait s’attacher à chacun de ses pieds. En dépit d’elle-même, elle pensait que, le seuil de la maison conjugale une fois franchi, elle ne pourrait plus peut-être le repasser jamais, elle pensait à la réprobation dont le monde la frapperait pour cette démarche audacieuse. Sa détermination ne tenait maintenant qu’à un fil. Le moindre bruit la faisait tressaillir ; le craquement du plancher lui causait des transes horribles, et elle avait besoin d’un effort sur elle-même pour ne pas regagner sa chambre au plus vite.
Elle atteignit ainsi le bas de l’escalier. Au courant d’air plus vif qui frappait son visage, Pauline jugea, comme elle l’avait prévu, que la porte extérieure était ouverte, circonstance tout à fait favorable pour son projet. Aussi se disposait-elle à traverser rapidement le vestibule, quand elle en fut empêchée par un incident imprévu.
Des pas précipités se firent entendre dans la cour, et les aboiements des chiens de garde réveillèrent les échos endormis de la veille demeure. Au même instant un inconnu tout haletant, sans chapeau, s’élança dans le vestibule, puis dans la bibliothèque, dont il ne referma pas la porte. Son apparition avait été si subite, si impétueuse, que la baronne eutà peine le temps de se blottir dans l’enfoncement de l’escalier.
Le visiteur nocturne fut accueilli dans la pièce voisine
par une exclamation d’étonnement échappée à Léopold, et* quand il prit la parole, la baronne reconnu la voix du jeune Rousselot. Ne pouvant deviner la cause de cette visite à une heure aussi avancée, elle prêta l’oreille sans songer à profiter de l’occasion p«ur gagner la cour.
Du reste Charles Rousselot ne paraissait nullement vouloir cacher sa présence au château de Bal me. Il était en proie à une agitation extrême ; sa voix, habituellement basse et timide, avait des intonations fermes et hardies.
— Ah! cher baron, disait -il avec une véhémence qui touchait à l’égarement, je savais bien que vous ne deviez pas être encore couché, et je n’ai pas voulu tarder d’une minute à vous apprendre l’évènement qui va changer la face de mon existence... Champ-Rosay, je suis libre enfin!... Mon père n’est plus.
Cette manière révoltante d’annoncer la mort du vieux Rousselot indigna le baron, et il adressa au fils dénaturé quelques mots de reproches qu’on n’entendit pas.
— Vous avez raison Champ-Rosay, reprit Charles ; en présence du monde, cette joie que je ne peux cacher serait abominable, impie et attirerait sur moi la haine universelle... Mais vous qui avez connu mes humiliations, mes souffrances, mon désespoir, vous comprendrez le sentiment irrésistible auquelje cède dans ce premier moment... Oui, il était mon père, mais il ne m% jamais aimé. Quand je suis devenu un homme, il n’a pas su respecter en moi la dignité, l’indépendance que j’étais en droit de faire respecter de tous. Abusant de son autorité, à laquelle, par une infirmité fatale de ma nature, il m’était impossible de résister, il m’a rendu ridi- • cule et méprisable aux yeux de tous ceux qui me connais-
saient. J’étais pour lui un serviteur, un esclave, un ilote et non pas un fils. Bien plus, dans un but d’égoïsme calculé, il a comprimé si énergiquement en moi tous les instincts généreux, qu’il m’a mis dans la nécessité de commettre des actions viles, basses, criminelles même,; il nous a condamné au malheur et à la honte, moi et d’autres innocents... Ne me blâmez donc pas, Cbamp-Rosay, si je me réjouis parce que l’air arrive enfin à mes poumons, parce que je peux mouvoir mes membres, relever ma tête, exprimer tout haut ma pensée. De quoi se plaindrait-il ce vieillard qui vient de mourir? Jusqu’à son dernier jour, jusqu’à sa dernière heure, j’ai été docile devant lui. Tout à l’heure encore, après plusieurs journées et plusieurs nuits passées à son chevet, je lui prodiguais les soins les plus attentifs. Tant qu’il a conservé un souffle de vie, j’ai rempli mon devoir... Mais à présent je ne dois plus que la vérité à sa mémoire. Et qui pourra me blâmer si je me réjouis de me sentir libre de corps et d’esprit ? Ma joie actuelle est le châtiment de celui qui, pendant sa longue existence, a mieux aimé se faire craindre que se aire chérir !
Comme nous l’avons dit, Charles Rousselot s’exprimait avec une volubilité, une animation qui touchaient à la folie. On l'entendait aller et venir à pas saccadés dans la bibliothèque. Son haleine était sifflante, son geste brusque, et cet état violent semblait encore plus digne de pitié que de colère.
Certes, si en ce moment la baronne de Champ-Rosay eût voulut traverser le vestibule, nul ne l’eût aperçue ; mais quelques mots prononcés par Charles l’avaient singulièrement frappée, et elle continua d’écouter.
Au bout de quelques instants, le baron reprit avec douceur :
— Allons I calmez-vous, mon pauvre Charles, calmezvous, je vous en prie; si l’on vous entendait... Seul au monde je connais les faits que vous pouvez alléguer pour excuser ces sentiments dénaturés ; seul au monde je sais quelles poignantes angoisses...
— Eh bien ! alors, s’écria Charles éclatant en sanglots, laissez-moi, pour la première fois de ma vie, pleurer librement et sans crainte. La douleur qui couve en moi depuis tant d’années me suffoque et me tue... Il est un nom que j'éprouve le besoin de prononcer tout haut, après m’être efforcé de ne jamais le prononcer même tout bas, même dans mes songes... Il est une femme dont il faut que je parle, après l’avoir reniée lâchement ! Je veux dire combien je l’aimais, combien je fus coupable envers la bonne et simple créature qui s’était donnée à moi avec tant de confiance et d’amour ! .. Clarisse, pauvre Clarisse! ajouta-t-il dans un éclat de désespoir, où est-tu ? si tu vivais encore, comme nous serions heureux avec notre enfant 1
Le baron s’etait élancé vers lui.
— Charles, taisez-vous, je vous en conjure ! Toutes les personnes de la maison peuvent ne pas être couchées, et si l’on venait à savoir...
— Que m’importe, maintenant ! Je n’ai plus rien à cacher, je veux tout dire, je veux pleurer tout haut... O ma Clarisse ! ma bien-aimée Clarisse !
Léopold s’efforcait de lui imposer silence, quand une femme, drapée dans un grand châle noir, apparut tout ^
coup et marcha droit à Rousselot d'uri pas rapide. On a deviné la baronne.
Pauline était d’une pâleur effrayante. Elle ne jeta pas un regard sur son mari ; arrivée près de Charles, elle lui posa une main sur l’épaule, comme pour l’empécher de fuir et lui dit avec volubilité :
— Est-ce vous qui étiez l’amant de Clarisse et le père de son enfant? Est-ce vous qui l’avez tuée? Répondez ; je ne vous trahirai pas, mais je veux savoir la vérité.
AD DERNIBR MOMENT (suite).
Charles et le baron, stupéfaits l’un et l’autre, gardaient le silence. Pauline secoua le bras de Rousselot :
— Répondez... répondez donc! bégaya-t-elle, n’est-ce pas vous qui avez noyé Clarisse Menot dans le ruisseau de Giziat?
Charles ouvrait de grands yeux, comme s’il n’eût pu comprendre ce qu’on lui demandait.
— Moi! répliqua-t-il impétueusement, moi donner la mort à la seule femme que j’aie aimée sur terre, à la mère de mon enfant?
— Alors, si ce n’est pas vous, c’est donc lui... lui , comme l’avait annoncé Natha.
Et la baronne attachait sur son mari un regard étincelant.
Cette question fut pour Léopold et pour Charles Rousselot un trait de lumière.
— Pauline, s’écria le baron, voilà donc la cause de l’inimitié étrange que vous me témoignez depuis quelque temps ?
— Attendez 1 s’écria Charles à son tour, je commence à comprendre les paroles obscures que prononçait mon père dans sa dernière maladie, paroles que j’attribuais au délire... Grand. Dieu ! monsieur de Champ-Rosay, votre' générosité envers moi a-t-elle eu des conséquences si funestes pour vous et pour les vôtres?
— Eh bien ? oui, reprit la baronne ; votre père, comme moi, a entendu les révélations de Natba ; comme moi il en a frémi, et, peut-être l’impression profonde qu’elles ont produites sur lui a-t-elle contribué à accélérer sa fin... Mais, par tout ce qu’il y a de plus sacré ! ne me faites pas languir davantage... Monsieur Charles Rousselot, étiez-vous le séducteur de Clarisse Menot?
— C’est là, madame, répliqua Charles avec une sombre mélancolie, une question à laquelle je n’aurais pas répondu il y a seulement quelques heures, quand même on m’eût déchiré en morceaux ; mais à présent j’ose et je veux dire la vérité... Oui, madame, j’étais ce séducteur inconnu que le pays tout entier a couvert de malédictions, et qui par malheur les avait méritées.
— Mais lui, interrompit encore madame de Champ-Rosay d’une voix tremblante, lui... Léopold... le baron, quel rôle a-t-il joué dans celte lugubre histoire?
— Celui d’un protecteur bienfaisant, d’un ange tutélaire, répondit Charles chaleureusement. Ecoutez-moi, madame ; et vous verrez si je ne dois pas une reconnaissance éternelle à l’homme de cœur qui m’a soutenu dans cette malheureuse période de mon existence.
En même temps, il fit à la baronne un récit dont nous nous bornerons à rapporter les événements principaux.
Nous avons déjà dit en racontant la catastrophe de Giziat, dans quelle position précaire s’était trouvée, deux ou trois années auparavant, la jeune ouvrière Clarisse Menot, chez sa tante, couturière à Cuiseaux. A peu près à la même époque, Charles Rousselot, qui se préparait alors à l’étude du droit, avait été placé par son père chez un notaire de la même ville. Comment Clarisse et Charles se virent, comment ils s’aimèrent, comment ils eurent l’occasion de se le dire, cela importe peu. Il suffira de savoir qu’il y eut absence complète de réflexion des deux parts. Ils se sentaient entraînés l'un vers l’autre par un penchant irrésistible, et ils cédèrent à ce penchant sans songer aux conséquences.. Charles, si timide et si lâche devant son père, était partout ailleurs, comme nous l’avons vu, ardent, impétueux, et dans la fièvre d’un premier amour, il avait dû montrer cette fougue qui renverse tous les obstacles, domine toutes les volontés.
Une circonstance particulière avait caractérisé cette liaison d’un jeune clerc et d’une grisette, c’était le secret absolu dont ils avaient su l’entourer. Clarisse avait des pré-
cautions infinies à prendre, afin de ne pas éveiller la défiance de la parente dont elle dépendait. Quant à Charles Rousselot, il eût mieux aimé mourir que de mettre son père dans la confidence de ses amours, et il s’exposait aux plus grands périls pour en dérober la connaissance au monde entier. Etant à Cuiseaux, il ne voyait Clarisse que la nuit, pour parvenir jusqu’à elle, il devait passer sur le toit de plusieurs bâtiments dont la pente effrayante eût donné le vertige à tout autre qu’à un amoureux. Plus tard, ayant été rappelé à Cousance par le juge de paix, ses visites à Clarisse furent accompagnées de fatigues et de dangers plus grands encore, à chacune de ses visites, il avait plusieurs lieues à parcourir, souvent par des temps horribles et par une obscurité profonde; il avait des murailles à franchir, des fenêtres à escalader. Grâce à la prudence des deux jeunes gens et à cette chance heureuse qui favorise parfois les amoureux, ces entrevues étaient restées ignorées de tous. Charles savait si bien composer son maintien et son visage, mesurer ses paroles, affecter l’indifférence, que, lorsque la faute de Clarisse fût connue, il était le seul jeune homme du voisinage sur lequel ne pesât aucun soupçon.
Aussitôt que Clarisse eût été chassée ignominieusement par sa tante, la malheureuse, alors enceinte de huit mois, se rendit à Cousance ; ce n’était pas, comme on pouvait le croire, pour cacher sa honte dans un pays nouveau, c’était pour se rapprocher de Charles. Cependant elle n’oublia pas de prendre encore les précautions les plus minutieuses, afin de ne pas trahir son timoré séducteur. Comme autrefois, elle ne le vit que la nuit, dans un lieu solitaire, et elle lui apprit dans quelle affreuse situation elle se trouvait.
Charles faillit devenir fou de douleur; mais il importait d’agir et de pourvoir aux besoins les plus pressants de la pauvre créature qu’il avait perdue. Par suite de la dépendance où il vivait dans la maison paternelle, il n’avait que fort peu d’argent à sa disposition ; d’ailleurs il était encore mineur à cette époque, et la loi ne lui permettait pas de réclamer la fortune assez ronde qui lui revenait du chef de feue sa mère. A qui donc s’adresser? Il n’avait que peu ou point d’amis, car lejuge de paix, craignant ou feignant de craindre pour lui des influences dangereuses, avait pris soin d’éloigher tous les jeunes gens qui eussent pu se lier d’une façon trop étroite avec son fils. Enfin Charles, poussé par l’inexorable nécessité, eut l’idée de se confier à Léopold de Champ-Rosay.
AU DERNIER MOMENT ( Suite ).
Jnsqa’à ce moment il n’y avait pas eu de grande intimité entre Léopold et lui. Malgré leurs rapports de bon voisinage, une ligne de démarcation bien réelle n’avait jamais cessé d’exister entre le jeune représentant d’une des plus nobles familles de la province et le fils du juge de paix campagnard. Mais ce qui décida surtout Charles à invoquer l’assistance de Léopold, ce fut que le futur baron de Champ-Rosay était grave, posé, plein de tenue, et que son caractère donnait toute. garantie contre les imprudences ou les indiscrétions.
Charles Rousselot alla donc le trouver secrètement à
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Balme ; il lai apprit sa situation désespérée et celle de Clarisse. Léopold se montra tel qu’on pouvait lesouhaiter, c’està-dire plein de sympathie et de dévouement. Bien qu’il fut encore lui-même sous la dépendance de son père, il avait beaucoup plus d’argent que Charles, et ne manquait pas de moyens pour s’en procurer. Il fournit donc à son ami la somme nécessaire, afin que Clarisse allât faire ses couches dans une ville voisine. Plus tard, quand Clarisse fut revenue à Cousance avec son enfant, espérant pouvoir y vivre de son travail, ce fut encore lui- qui, en diverses circonstances, pourvut à l’insuffisance des ressources de la pauvre ouvrière. Il était ainsi devenu le confident de ces tristes amours; souvent il l’encourageait, il consolait les deux jeunes gens, et sa bienveillance ne s'était pas un instant démentie.
Les choses restèrent donc dans cet état pendant près de deux ans, Charles devait à Léopold des sommes dont la rigoureuse économie à laquelle le condamnait son père exagérait l’importance à ses yeux. Bien que la mort du vieux baron de Champ-Rosay eût rendu Léopold maître de sa fortune, Charles Rousselot se faisait scrupule de recourir incessamment à une bourse étrangère ; il lui semblait odieux de paraître exploiter la générosité de son confident, et il résolut à tous risques de couper court à ces emprunts, dont le remboursement était soumis à tant d’éventualités plus ou moins éloignées. Pour rassurer la conscience de l’obligeant Léopold, il lui annonça que Clarisse trouvait dans les produits de sa modeste industrie de quoi pourvoir à ses besoins et à ceux de son enfant. Le jeune baron, de son côté, était alors tout occupé de son prochain mariage avec la char-
mante Pauline de Savigny, et il craignait un peu, nous devons l’avouer, que ses rapports avec Charles et Clarisse ne finissent par se découvrir, ce qui eût pu lui nuire auprès de sa fiancée. Aussi n’en avait-il pas demandé davantage, et il avait éprouvé cette satisfaction sereine que donne la conscience d’une bonne action accomplie.
Ce fut à cette époque qu’une personne fort peu digne de confiance pénétra par hasard ce douloureux secret. Les jeunes gens avaient souvent rendez-vous dans un endroit désert de la vallée de Giziat, et la Chizerotte, qui habitait le voisinage, les aperçut un soir en rentrant de ses travaux. Comme tout le pays désirait ardemment de connaître l’amant mystérieux de Clarisse, la rabala ne se gêna pas pour adresser le lendemain quelques grossières plaisanteries à Charles Rousselot en passant. Elle fut bien surprise de voir sa terreur au premier mot qu’elle prononça. Il la supplia de se taire et lui remit tout l’argent qu’il avait sur lui, en s’engageant à payer plus tard une forte somme. La Chizerotte ne savait pas grand’chose, et elle promit le silence. Elle se borna, pendant quelque temps, à tirer de Charles de misérables aumônes quand elle le rencontrait; mais, après la catastrophe qu’il nous reste à raconter, soupçonnant à ses révélations une grande importance, elle éleva les prétentions que nous l’avons vue faire valoir avec tant d’âpreté contre le fils du juge de paix.
Cependant Charles n’avait pas dit vrai ; les ressources de Clarisse n’augmentaient pas ; souvent même l’ouvrage manquait d’une manière complète et la détresse devenait cruelle dans la petite chambre où vivaient la mère et l’enfant. Charles donnait à Clarisse tout l’argent qu'il possédait, tout
celui qu’il pouvait emprunter à l’insu de son père, il allait quelquefois jusqu’à lui apporter du pain et de la nourriture qu'il prélevait sur ses propres repas. Malgré tout cela, Clarisse souffrait, et ses souffrances, surtout celles de son enfant, aigrissaient son humeur. Elle reprochait à Charles sa faiblesse ; elle le conjurait de prendre un parti pour la tirer de cet état de pauvreté et d’humiliation. Charles, toujours frappé d’épouvante à la seule pensée de braver en face le vieux Rousselot, hésitait, tergiversait, si bien que la malheureuse femme, poussée à bout, finit par ne plus écouter que les inspirations du désespoir.
Charles en était là de son récit, quand la baronne l’interrompit avec impatience.
— A quoi bon tous ces détails ? dit-elle; venez-en bien viteauxévénementsdeGiziat... Comment est morte Clarisse? comment M. de Champ-Rosay se trouvait-il dans la vallée le soir de l’événement? par qui étaient poussés les gémissements que ma mère et moi nous entendîmes pendant que nous nous rendions au moulin Neuf ? Ne me cachez rien ; je veux tout savoir.
— Et vous saurez tout, madame la baronne, répliqua Charles en pleurant ; vous connaissez mes torts, à présent vous allez apprendre les angoisses mortelles qui en furent l’expiation.
« Clarisse m’avait menacé plusieurs fois de terminer par un suicide ses chagrins et sa misère ; mais je l’avais toujours trouvée si timide et si soumise que je ne la croyais pas capable d’exécuter un pareil dessein. Cependant un matin elle partit de Cousance avec son enfant, et, comme tous les habitants du bourg, j’ignorais ce qu’elle était
devenue. Le lendemain seulement elle reparut, mais seule. Vers le milieu du jour, elle passa devant les fenêtres du cabinet de mon père où je travaillais. Je savais ce que signifiait sa présence; une lettre pour moi venait d’être déposée derrière une borne, dans une ruelle solitaire qui longeait notre jardin. Par malheur, mon père se trouvait en ce moment dans son cabinet, et surveillait mon travail, qui était pressé. Malgré mon impatience, je ne pouvais m’esquiver. Il étaitdéjà tard quand, ma tâche accomplie, il me fut permis de sortir. Alors je courus en toute hâte où je savais trouver la lettre de Clarisse.
» Comment en la lisant ne tombai-je pas moi-même mort de douleur et de honte? Dans cette lettre, Clarisse m’annonçait que la force lui manquait pour supporter plus longtemps sa triste situation: qu’elle avait mis son enfant à l’hospice de Z..., où je pourrais le reconnaître à des signes certains; que, pour elle, sa détermination était bien prise de mourir, et que l’on trouverait son corps dans le ruisseau de Giziat.
» J’étais frappé de vertige ; je courais comme un fou, sans savoir où j’allais, quand je me heurtai contre un passant qui m’interpella aussitôt et dont la voix connue me rendit un peu de présence d’esprit. C’était Léopold de Champ- Rosay. Il se rendait à pied dans la vallée où il savait que vous vous promeniez avec votre mère. Voyant mon agitation, il m’en demanda la cause et je n’hésitai pas à la lui apprendre.
» Son affection ne se démentit pas encore cette fois ; il exprima l’espoir que Clarisse n’aurait pu exécuter son affreux projet, et il s’offrit à parcourir la vallée avec moi.
Incapable d’aucnne initiative, j’acceptai sa proposition; mais, toujours préoccupé de la redoutable inquisition de mon père, je craignis de donner soupçon de la vérité, si j’étais rencontré en compagnie de M. de Champ-Rosay. 11 fut donc convenu que nous opérerions nos recherches chacun de son côté, et que nous nous retrouverions à l’extrémité de la vallée, dans l'endroit le plus solitaire.
» Vous savez le reste, madame ; Léopold venait de vous rejoindre lorsque vous aperçûtes, dans l’écluse du moulin, le corps de Clarisse. Attiré par vos cris, j’accourus à mon tour, mais mon indomptable poltronnerie me retint encore sous les arbres, à quelque distance, et ce fut seulement après votre départ, quand Léopold fut seul, que j’osai approcher... Les sanglots que vous entendîtes étaient les miens... »
— Mais alors d’où venait ce mouchoir qui liait les jambes de Clarisse? reprit la baronne. On ne me persuadera jamais qu’une main criminelle n’avait pas voulu mettre cette pauvre créature dans l’impuissance d’échapper à la mort ; c’était là l’opinion de votre père lui-méine, fort expérimenté en pareille matière.
— Et cependant, madame, cette opinion n’avait rien de fondé, je vous l'affirme. Le fait dont il s’agit ne pouvait être qu’une horrible précaution...
— Enfin cette lettre dont vous parlez, s’écria Pauline, cette lettre qui vous innocente tous, où est-elle ? Pourquoi ne la voit-on pas ? L'auriez-vous détruite ?
— Non, madame, et je vais vous la montrer à l’instant même. Vous savez peut-être jusqu’où allait la surveillance de mon père à mon égard; il fouillait tous mes papiers; il
avait une double clef des meubles à mon usage. Pour soustraire à ses investigations celte funeste et précieuse lettre, je la porte toujours sur moi pendant le jour, la nuit, je la cache sous mon oreiller. De temps en temps je la relis et je pleure... Pas une fois encore elle n’est sortie de mes mains ; mais je veux réparer le mal involontaire dont je suis cause, et la voici.
En même temps, Charles Rousselot chercha dans sa poche un petit portefeuille de cuir facile à dissimuler sous les vêtements, il l’ouvrit et en tira une lettre usée, maculée, que la grossièreté du papieravait seul préservée d’une destruction complète. Madame de Champ-Rosay la saisit avidement et lut tout haut ce qui suit :
» Charles, je n’y peux plus tenir. Je n’espère plus que » vous aurez la force nécessaire pour amener un changeb ment dans ma situation et dans celle de votre fils. Je » veux donc mettre un terme à des souffrances devenues / » intolérables, et vous délivrer d'une charge douloureuse * maintenant, importune plus tard peut-être.
b Je viens de faire admettre notre petit Clément à l’hos- » picedeZ...; vous le reconnaîtrez aux marques suivantes, b Ici il y avait là quelques indications qui devaient permettre de retrouver l’enfant avec facilité. « Charles, je vous en » conjure, retirez-le de l'hospice aussitôt que vous le pourrez. » Elevez-le, aimez-le... Surtout parlez-lui de moi quelque- » fois et apprenez-lui à ne pas maudire sa pauvre mère l
» Dans quelques heures je n’existerai plus. Je ne regrette » pas la vie, j’ai trop souffert. Aussi vais-je prendre toutes b les précautions pour que la mort ne trompe pas mon at-
s tente... On trouvera mon corps dans le ruisseau de Giziat. » Adieu, Charles ; encore une fois, aimez notre enfant.
» Clarisse Menot. »
La baronne était fort émue en achevant cette lecture. Après un moment de stupeur, elle s’écria d’une voix vibrante : '
— Ainsi donc Natha a menti!... Clarisse est morte par un suicide ! Mais alors...
Elle s’arrêta et regarda M. de Champ- Rosay; qui, debout, la figure calme, lui souriait d’un air d’indulgence. Par un mouvement impétueux, elle se précipita à ses genoux:
— Grâce ! grâce! mon Léopold, mon mari, le plus noble, le plus loyal de tous les hommes ! s’écria-t-elle en fondant en larmes ; pourras-tu oublier jamais combien j’ai été cruelle et stupide? Oh! pardonne-moi !... Au nom de ta fille, au nom de tout ce que tu as de plus cher, oublie mes injustices, mes colères insensées! Toute ma vie sera désormais employée à te vénérer, à te bénir et à t’aimer !
Il y avait dans les paroles, dans l’accent, dans l’attitude de Pauline, tant de regrets et d’abandon qu’elle devait être irrésistible pour son mari, aussi Léopold ne résista-t-il pas. Il l’enleva doucement dans ses bras, lui donna un baiser presque paternel sur le front, et lui dit, toujours souriant, quoique fort attendri lui-même :
— Eh bien! folle, voilà donc la raison revenue?... Je savais bien qu’elle reviendrait, et je prenais patience, bien que tu m’aies cruellement torturé, méchante I Enfin je sais quelle monstrueuse idée on avait insufflée dans ta charmante petite cervelle... On m’accusait d’une séduction, puis d’un assassinat, rien que cela !... Parbleu! ton amie Natha
LA DOUBLE VUB
n’y allait pas do main morte!... Si encore tu m’avais fait connaître, dès le premier jour, cette ridicule accusation, j’aurais pu demandera Charles Rousselot la permission de te détromper ; tu nous aurais épargné ainsi de grands chagrins à tous deux ! ,
— Et cette permission, je vous l’eusse accordé volontiers, Champ- Rosay, répondit Charles, car mon secret eût été en sûreté avec madame la baronne. De plus, je lui eusse dit moi-même combien vous aviez été plein de bonté, de zèle, d’abnégation à mon égard ; je lui eusse dit encore que, grâce à vous, j’avais pu, depuis quelque temps, déjà, retirer de l’hospice mon petit Clément pour le placer chez les époux Bruchard... Hélas! j’ai eu le triste courage de ne pas l’embrasser, de peur de me trahir, quoique je sois souvent allé me cacher dans le voisinage de la maison, afin de le regarder de loin.. Mais, à présent que je suis libre, bien libre, je vais reconnaître mon fils, le réclamer, et la mort seule pourra désormais me séparer de lui !
AU DERNIER MOMENT (suite).
Le baron et la baronne, occupés uniquement de leur réconciliation, l’écoutaient à peine. Tout à coup, Léopold remarqua le petit paquet que sa femme venait de laisser tomber à ses pieds.
— Qu’est ceci, Pauline? demanda-t-il avec étonnement. Aviez-vous donc l’intention...
La baronne l’interrompit par un baiser.
— Puisque tu as dit toi-même que j’étais folle, repritelle, dois-tu t’étonner si j’ai porté la folie jusqu’à la dernière limite?... Mais j’y songe... la voiture de ma mère m’attend depuis une heure au bout de l’avenue.
— La voiture... de votre mère? Serait-il possible que madame de Savigny eût prêté les mains?...
— Tu sais bien qu'elle ne peut rien me refuser, l’excellente femme! Eût-il mieux valu me laisser partir seule? Mais écoutons... Qu’ya-t il donc?
On entendait dans la cour, au milieu du silence de la nuit, le roulement sourd et lent d’une voiture auquel se mêlait le piétinement de plusieurs chevaux. Puis s’éleva la voix forte du capitaine Valentin, qui appelait un domestique pour avoir de la lumière, Pierre, qui sommeillait au coin du feu dans la cuisine, s’empressa d’accourir ; il y eut quelques pourparlers au-dehors. Enfin madame de Savigny, encapuchonnée dans une mante, portant dans ses bras la petite Marie endormie, entra suivie de près par Valentin.
En apercevant sa mère, Pauline courut à elle.
— Ah! chère maman, lui dit- elle, vous êtes donc venue vous-même? Sans doute vous vous êtes impatientée d’attendre... si vous saviez...
Madame de Savigny ne parut pas l’avoir entendue.
— Pauline, dit-elle d’une voix haute et ferme, ce soir je me suis sentie moins souffrante ; et comme surtout cette chère petite devait manquer à son père, j’ai voulu revenir au plus vite...
— Madame, dit Léopold froidement, il est inutile de dissimuler ; je sais la vérité,
— Vous croyez? répliqua madame de Savigny en souriant; mais, avec votre permission, mon gendre, vous ne savez rien du tout, du moins en ce qui me concerne.
Croyez-vous bonnement qu’ù mon âge et avec mes infirmités, j’allais courir les aventures, en compagnie de ma fille
LA DOUBLB VÜB
et de ma petite fille, uniquement pour satisfaire une colère aveugle et fondée sur des chimères?... Vous connaissez, Léopold, ma faiblesse pour Pauline, et il m’est impossible de lui résister en face; voilà pourquoi j’ai paru, ce matin, céder à ses instances. Mais, en réalité, je comptais que quelques heures de solitude et de méditation modifieraient ses desseins ; je voulais qu’elle vit dans toute son horreur l'abîme où elle allait se jeter. Je me croyais sûre que Pauline reculerait au dernier moment, et, dans tous les cas, j'avais pris la détermination de m’opf)oser à son désir insensé. Aussi, au lieu d’envoyer ma voiture attendre ma fille à l’extrémité de l’avenue, comme on m’en avait arraché la promesse, suis-je venue moi-même directement ici avec cette pauvre enfant qui doit être un gage de réconciliation pour vous.
— Merci, chère maman, dit Léopold ; je ne devais pas moins attendre de votre sagesse ordinaire.
— Merci aussi, ma bonne et tendre mère, reprit Pauline avec effusion. Ah ! vous aviez raison d'espérer que je finirais par faire un retour sur moi-même ; je le sais maintenant, j’ai été la plus ingrate, la plus insensée des femmes !
Et elle se suspendit encore ’au coude son mari, qui lui rendit ses caresses.
Il y eut une touchante scène de famille. Madame de Savigny, tout en larmes, fut serrée à son tour dans les bras de sa fille et de son gendre. Néanmoins la bonne dame, qui avait bien aussi un grain de curiosité féminine, paraissait fort impatiente d’apprendre les causes de cette réconciliation inattendue.
LA DOUBLB VUB
— Pour Dieu ! mes enfants, reprit-elle, ne m’expliquerezvous pas...
— Plus tard, chère maman, répondit la baronne ; pour le moment, contentez-vous de savoir que Natha n’est pas infaillible dans ses divinations.
— Que dit-on de Natha? demanda tout à coup le capitaine Champ-Rosay.
Jusqu’à ce moment, Valentin s’était tenu à l’écart, spectateur distrait sinon indifférent de la scène précédente. Nul ne savait la cause de sa visite à cette heure avancée, et madame de Savigny l’avait rencontré par hasard dans l’avenue, où le cheval du capitaine, sans doute par une distraction de son maître, avait failli se briser la tête contre la voiture au milieu de l’obscurité.
Valentin s’approcha de l’heureux groupe et reprit d’un air préoccupé :
— Eh bien ! voilà donc la paix faite? Tant mieux. Vous deviez du reste finir par vous entendre, parce que vous aviez tous les deux de bons et braves cœurs... Mais que disiezvous de Natha ?
— Mon Dieu ! mon cousin, répliqua Pauline, il s’agissait d’une assertion fausse de cette pauvre fille.
Valentin, sans lui laisser le temps d’avancer, demanda encore :
— Natha n’est-elle pas venue à Balme aujourd’hui?
-— A Balme ? répéta la baronne ; non pas que je sache.
— Et toi, Léopold, l’as-tu vue ?
Léopold répondit négativement. On questionna toutes les personnes de la maison ; Natha n’avait pas paru au château.
— Mais alors où peut-elle être ? reprit Valentin avec désespoir.
— Ah ça ! consin Champ- Rosay, dit la baronne avec étonnement, vous n’avez donc pas rencontré Natha aux Buissons, chez les Bruchard ?
— - Je l’y ai rencontrée en effet; mais on l’a crnellement tourmentée, et pendant qu’on la croyait enfermée dans sa chambre, elle s’est enfuie. Faible et souffrante comme elle est, ses émotions, ses fatigues nouvelles lui auront porté le dernier coup.
— Elle se sera réfugiée peut-être dans quelque habitation de Giziat.
— Aussitôt que je me suis aperça de son absence, j’ai visité toutes les habitations des alentours ; nulle part on n’a pu me donner de ses nouvelles. Alors j’ai galopé jusqu’à Cousance , jusqu’à Cuiseaux même , sans retrouver ses traces. Enfin j’ai poussé jusqu’ici, bien que je sache, ajoutat-il avec amertume, que Balme est le dernier du monde où Natha serait venue chercher un asile.
— C’est que peut-être, cousin Champ-Rosay, il n’est pas d’endroit au monde où Natha ait causé tant de maux et fait verser tant de larmes... Cependant, je vous l’affirme, si elle s’était présentée ici, elle y eût été aecueiilie avec bonté.
On se taisait. L’événement annoncé par Valentin avait refoulé la joie de cette famille sf heureuse tout à l'heure. Le capitaine reprit :
— Peut-être Natha n’a-t-elle pas osé se montrer au château, mais il se pourrait qu’elle ne fût pas loin d'ici... Ma
cousine, je vous prie de me faire donner une lumière afin que je visite le parc avec soin.
— En effet, reprit la baronne, la pauvre petite affectionnait beaucoup le parc, surtout le voisinage de la grotte... On va allumer des flambeaux... Pierre et les autres domestiques vous accompagneront... Moi-même je vous assisterai dans vos recherches, pendant que ma bonne mère s’occupera de faire coucher Marie et de remettre tout en ordre dans la maison.
— Je vou3 accompagnerai aussi, dit Léopold. Et il ajouta plus bas :
— Pauline, je ne te quitte plus... j’ai eu trop peur.
Pour toute réponse, la baronne glissa son bras sous celui
de son mari.
Bientôt une grande lumière brilla dans la cour, Pierre et les gens de la ferme venaient d’allumer des lanternes pour opérer les recherches projetées. Charles Rousselot, que l’on avait oublié au milieu de ces agitations, s’approcha de Valentin et lui dit :
— Capitaine, puisque vous venez des Buissons, n’avezvous pas vu mon petit Clément ?
— Clément! répéta Valentin machinalement; ah! oui, un gentil enfant que Natha chérissait et dont le babil égayait sa solitude?
Charles était gonflé d’orgutil et de joie.
— Eh bien ! capitaine^ reprit-il, ce bel enfant, c’est mon fils. Il y a bien longtemps que je n’ai pu l’embrasser; mais demain, aussitôt que mon père aura été transporté à
sa dernière demeure, j’irai réclamer mon bien-aimé Clément, et...
Il s’arrêta ; Valentin venait de s’élancer dans la cour où il était attendu, bientôt une troupe nombreuse, portant des lumières, se dispersa dans le parc.