‹ La double vueChapitre 2 sur 16 · LA VALLÉE DE G1Z1AT · texte numérisé non relu

LA VALLÉE DE G1Z1AT

La partie de la chaîne du Jura qui avoisine le département de Saône-et-Loire s’élève sans transition à une grande hauteur au-dessus de la plaine. Le voyageur qui vient de traverser les campagnes plates et sans accident de la Bresse, voit tout à coup comme un mur cyclopéen se dresser devant lui. Le sol change brusquement, ce n’est plus le terrain gras et glaiseux du bas pays ; c’est ce curieux calcaire de soulèvement, proprement appelé terrain jurassique, dont le savant Louis Figuier nous a raconté en beau style la merveilleuse création.

A partir de cette limite tontse transforme, tout s’agrandit, tout prend un caractère nouveau ; la nature et les hommes. Aux mœurs paisibles et douces des Bressans succèdent les caractères toujours plus graves et plus âpres des montagnards. Nous sommes sur le premier étage, étage vert et fleuri de cet entassement de montagnes qui, de chaîne en chaîne, de sommets en sommets, parvient jusqu’aux altitudes majestueuses du mont Blanc et se couronne de neiges éternelles.

Une jolie route longe la base de cette partie du Jura, et traversant Maynal, Beaufort, Cousance, Cuiseaux, Saint- Amour et Coligny, s’étend de Lons-le-Saulnier à la ville de Bourg. Tous ces centres de population ont à la fois les avantages de la montagne et de la plaine, la fertilité et le pittoresque.

Pendant que leurs habitants cultivent en bas des vignes fécondes, de vastes champs de maïs, ils jouissent du spectacle toujours varié et toujours splendide que le soleil, les vents et les nuages, ces grands acteurs, leur donnent sur le majestueux amphithéâtre dressé devant eux. Ces villes ellesmêmes, avec leurs vieux édifices dont plusieurs remontent au temps où la Franche-Comté appartenait à l’Espagne, avec leurs rues en arcades qui rappellent des galeries moresques, avec leurs petits clochers modernes recouverts en fer-blanc, ne contribuent pas peu à égayer le paysage, à lui fournir la vie et l’animation que l’aspect grandiose des hauts sommets ne pourrait suppléer.

En face du bourg de Cousance, la route dont nous parlons est coupée à angle droit par un chemin tortueux qui vient de l’intérieur des montagnes et qui côtoie un ruisseau. Ce

chemin est ombragé de noyers et d’autres arbres touffus qui empêchent de voir bien loin autour de soi ; mais il est si frais, bordé de prairies si vertes, le ruisseau qui l’accompagne est si limpide et si babillard, que l’on se laisse aller au charme de le suivre, bien qu’on ne puisse reconnaître où il conduit.

D’ailleurs, à chaque instant on découvre dans cet épais boccage, quelque habitation rustique, quelque moulin au tictac monotone, quelque maison de vigneron proprette et bien biitie. Des enfants rient derrière les haies ; des canards se jouent à la surface de l’eau ; des vaches mugissent dans les herbages. On sent que l’on n’est pas trop seul, et on ne s’effraye pas outre mesure en s’enfonçant dans cet inconnu de feuillage et de verdure.

Cependant, à mesure que l’on avance, la solitude devient plus profonde, je ne sais quoi de sombre s’étend autour du promeneur. Le jour s’obscurcit, le chemip se creuse, et quand les interminables noyers éprouvent quelque solution de continuité, on s’aperçoit que l’on marche au pied de roches énormes taillées à pic. Si malgré ces apparences inhospitalières, on poursuit sa route, on arrive enfin à une t place où le plus indifférent ne peut retenir un cri de surprise et d’admiration.

On se trouve au fond d’un abîme, dont les parois, presque partout perpendiculaires, ont quinze à dix-huit cents pieds d’élévation. Le jour ne descend qu’avec peine dans ces profondeurs, et à une certaine époque de l’année le soleil ne les éclaire pas. Le ciel apparaît comme une coupole lumineuse au-dessus de cet espèce de puits.

Cependant, nulle part la verdure n’est aussi fraîche, aussi

veloutée que dans le creux du vallon. Le mur dérocher luimême bien qu’il paraisse inaccessible à un chamois, est tapissé partout d’arbustes et de grandes herbes. Sur le sommet, la piété des habitants du voisinage a élevé trois croix » gigantesques, qui vues d'en bas, ne paraissent pas plus grandes que les petits crucifix de bois suspendus au chapelet d'une religieuse.

Au pied du plus haut escarpement, on aperçoit la source du ruisseau qui parcourt la vallée. L’eau jaillit avec abondance, au milieu de grosses pierres, et s’élance tout d’abord avec la rapidité d’un torrent, pure et glaciale, turbulente et indomptée. Mais bientôt, retardée par les méandres incessants de son lit, par les barrages que l’agriculture etl’indusdrie lui opposent; elle se calme, se civilise, se soumet et finit par arroser docilement les prairies, par communiquer le mouvement aux roues des usines et des moulins, jusqu’à ce qu’elle retrouve à l’extrémite du défilé, la liberté, l’espace plan et le soleil.

Parfois, à la suite de grandes pluies ou de la fonte des neiges, un second torrent, dont l’œil peut reconnaître la direction à travers des bouleversements de roches, vient se joindre au premier, et alors ce sont des cascatelles sans fin, des mugissements tumultueux répercutés par l’écho, des flocons d'écumes dont la blancheur éclatante tranche sur le fond noirâtre des mousses aquatiques. Mais pendant l’été, ce turbulent auxiliaire se tait et disparait. La source réduite à ses propres forces, anime seule par un doux et caressant murmure la tranquillité du vallon. Les rougesgorges et les troglodytes chantent joyeusement dans la feuillée. Le matin et le soir, les cris rauques de quelques cor-

beaux, qui nichent dans une grotte située à une centaine de pieds au-dessus de la fontaine, se font entendre par intervalles; et comme tout est harmonieux dans la nature, ces croassements eux-mêmes, mêlés au roucoulement des tourterelles dans le taillis, ajoutent encore au charme mélancolique de cette solitude.

Telle est donc la vallée de Giziat où nous allons, sans autre préambule, promener le lecteur.

Une petite calèche découverte, plus solide qu’élégante et .traînée par une vigoureuse jument noire, venait de quitter la grand’route et de s’engager dans le chemin étroit et tortueux de la vallée. On était à la fin de septembre, et rien encore n’annonçait les approches de l’hiver. Les arbres conservaient leur feuillage ; les prairies récemment fauchées, reverdissaient dans les bas-fonds. Seulement le ruisseau, grossi par des pluies récentes paraissait plus bruyant qu’à l’ordinaire et coulait à pleins bords. Il était environ cinq heures du soir, et le jour, déjà si sombre sous les vieux arbres du défilé de Giziat, se rembrunissait rapidement à mesure que le soleil invisible s’enfoncait derrière le cirque de rochers.

Cependant cette lueur presque crépusculaire n’attristait ni n'alarmait les personnes qui se trouvaient dans la voiture ; c’étaient deux dames, l’une jeune, l’autre êgée, dans lesquelles on reconnaissait aisément la mère et la fille. Leur mise quoique simple, annonçait de riches habitantes du voisinage. Un vieux domestique, auquel on ne parlait qu'avec déférence, occupait le siège, et sa livrée bleue à boutons d’argent témoignait du rang élevé de ses maîtresses, dans

LA DOULLE VUE

un pays où nul no songe à se faire croire plus riche et plus haut placé que son voisin.

Ces dames bien connues du voisinage, habitaient en effet la petite ville de Cuiseaux. située à quelques kilomètres de Giziat. L’une était la veuve et l'autre la fille d’un haut fonctionnaire, mort quelques aimées auparavant en leur laissant une belle fortnne. Cette fortune ne pouvait tomber en meilleures mains car la mère et la fille, la fille surtout, étaient la bienfaisance en personne.

Leur vie se passait à visiter les pauvres et les malades, à porter des secours et des consolations aux malheureux. La petite calèche était elle-même célèbre dans les environs, et quand on la rencontrait, toujours traînée par la vigoureuse jument noire on se demandait: « Qui donc est malade ou dans la peine par ici ? que les dames de Savigny viennent de ce côté ? »

C’était encore une œuvre de bienfaisance qui attirait les dames de Savigny, à cette heure de la soirée dans la vallée de Giziat. Si un regard curieux eût plongé au fond de la voiture, on eût pu voir plusieurs paquets de vêtements attendus sans doute avec impatience par quelque pauvre famille. Une petite chienne couleur café au lait, avec une étoile blanche sur le front, s’était constituée gardienne de ces paquets. Elle les gardait si bien qu’elle élevait à chaque instant sa tête mutine au-dessus de la portière, pouraboyer avec fureur contre les passants ; quand les passants étaient mal mis et ses maîtresses ne réussissaient pas toujoursà calmer la hargneuse et fière petite bête.

Madame de Savigny la mère, avait alors dépassé debeaucoup l'âge moyen de la vie, et pourtant on pouvait recon-

naître encore en elle des traces de beauté. Sa figure douce et bienveillante paraissait un peu froide au premier abord ; mais cette froideur n’était qu’apparente. Comme tous ceux qui ont vécu longtemps ; madame de Savigny avait eu de mauvais jours, et sa réserve était seulement la résignation mélancolique et réfléchie de la personne qui elle-même a beaucoup souffert. Un sourire d’indulgence se jouait habituellement sur ses lèvres ; et si elle ne manifestait pas ses impressions avec la même vivacité que sa fille, par exemple on devinait pourtant que son âme n’était pas moins généreuse ni sa charité moins ardente.

Mademoiselle Pauline de Savigny en effet, semblait être tout expansion, tout enthousiasme et tout élan. Elletouchait alors à sa dix-neuvième année ; elle était blonde avec des yeux d’un bleu clair et des traits d’une finesse exquise. Cependant Pauline n’avait pas cette langueur souvent un peu fade des blondes. Le peintre le plus habile eût éprouvé une difficulté extrême à faire son portrait, tant il y avait de mobilité dans cette charmante physionomie. Toutes les nuances du rose passaient successivement sur son visage, suivant les émotions qu’elle éprouvait. Du reste, souple et nerveuse comme une jeune chatte, mademoiselle de Savigny ne fût jamais parvenue à poser devant un peintre. Sa volonté semblait mobile comme ses traits; toujours active, elle s’accommodait mal de la lenteur qu’on pouvait mettre à satisfaire ses désirs ; elle ne donnait un ordre que quand elle était elle-même dans l’impuissance de l’exécuter. Avec ces qualités ou avec ces défauts, comme on voudra, Pauline était adorée de tous ceux qui l’approchaient, et sa mère, tout en la grondant parfois, l’adorait plus que personne.

Malgré sa gande fortune, elle était vêtue avec beaucoup de simplicité : une robe de mousseline claire, un mantelet de soie noire, un chapeau de paille composaient cette toilette, qui empruntait tout son charme et toute sa distinction à Pauline elle-même. La mise de la mère était aussi simple mais plus riche ; on n’en voyait du reste qu’une capote de batiste et un grand chiilede l’Inde, dont madame de Savigny s’enveloppait frileusement aux approches du soir. Mais, comme nous l’avons dit, ni l’une ni l'autre n’avait besoin de somptueux ajustements pour exciter le respect des gens du pays; telles qu’elles étaient, tous les fronts se découvraient sur leur passage, les bouches semblaient leur adresser une bénédiction.

Au mome»t où la voiture s’engagea dans la vallée de Giziat, Pauline éprouvait un accès de gaieté folle, et ses éclats de rire dominaient le grincement continuel des roues sur les cailloux du chemin. Cette gaieté était si franche que nous croyons convenable d’en apprendre la cause au lecteur.

Mademoiselle de Savigny était promise à un jeune gentilhomme du voisinage, et le mariage devait avoir lieu quelques semaines plus tard. Le baron Léopold de Chnmp-Rosay, le fiancé de Pauline appartenait à une des familles les plus nobles et plus anciennes de la Bresse. Privé de sa mère dès son enfance, il avait été élevé par son père, homme de goût et de savoir, qui était mort peu de temps avant le jour où commence cette histoire.

Léopold avait vingt-quatre ans ; il était docteur en droit et venait d’être nommé auditeur au conseil d’Etat. Sa vaste instruction, sa haute intelligence, ses qualités personnelles,

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le nom honorable qu’il portait faisaient présager pour lui les plus brillantes destinées.

Le mariage était donc parfaitement assorti, et comme les deux jeunes gens s’aimaient, et on ne pouvait attendre qu’un heureux résultat de l’union projetée. C'était pourtant bel et bien de son fiancé que mademoiselle de Savigny riait en ce moment de si bon cœur.

Léopold de Champ-Rosay habitait en ce moment le château de Balme, situé à moins de cent pas de la route de Giziat, vieux manoir qui, avec quelques terres attenantes était tout ce qui restait au jeune baron de l’immense fortune possédée autrefois par sa famille dans la province. Or, les dames venaient de passer devant Balme sans que personne au château eût paru s’en apercevoir.

— Vous verrez, chère maman, disait Pauline en plaisantant, de quelle façon je relancerai M. Léopold, la première fois qu’il osera me parler de son amour, ce qui sans doute ne tardera guère. Comment I nous étions si près de sa maison et il ne s’en est pas douté? Son cœur n’a pas bondi dans sa poitrine ? Sans doute en ce moment il était en train de fumer un cigare dans le parc de Balme ou de compulser des paperasses dans son cabinet ; et le cigare ne s’est pas éteint ! et les paperasses n’ont pas été jetées à tous les vents du du ciel !... Ah! monsieur le baron, je vous revaudrai cela.

Et les rires continuaient de plus belle. Madame de Savigny profita du moment où la gentille enfant s’arrêtait épuisée pour lui dire d’un ton d’indulgence.

— Allons, petite folle, est-ce fini? Comment M. de Champ-Rosay eût-il su que tu passais sur la route, quand tu t’es efforcée toi-même de lui cacher le jour et l’heure où

nous irions à Giziat ? Le pauvre garçon était pourtant assez désireux de nous accompagner dans cette promenade, dont tu as parlé vaguement devant lui, il nous a proposé de nous suivre à cheval et tu as refusé sa compagnie.

— Ce n’est pas une raison. Mais vraiment, chère maman, devais-je souffrir qu’il nous accompagniit chezlesraôalas où nous allons ?

— Et pourquoi non, ma Pauline?

— Dam! ce n’est pas beau chez les rabalas, et je compte habiller moi-même ces jeunes enfants avec les effets qui sont là dans la voiture. M. de Champ-Rosay, qui a des instincts aristocratiques et délicats, eût pu prendre en dégoût ma besogne et j’ai préféré qu’il me vit à tout autre moment.

— Chère petite! toi seule tu devrais éprouver du dégoût, mais rien ne t’arrête, rien ne te répugne quand il s’agit de secourir des malheureux... Tu serais bien attrapée si M.de Champ-Rosay venait nous retrouver ici! Il n’y aurait pourtant rien d’impossible à cela, car beaucoup de passants nous ont reconnus et peut-être va-t-il apprendre.

— Qu’il se garde bien de venir, je lui ferais unemoueaffreuse pour m’avoir troublée dans mes occupations.

— Alors, espérons qu’il ne viendra pas.

— Au contraire, je lui ferai une moue bien plus affreuse encore,' la première fois que je le verrai, pour n’avoir pas deviné ma présence dans le voisinage de Balme.

— Enfant! dit madame de Savigny, pourquoi es-tu si peu raisonnable?

— Eh ! bonne mère, répliqua Pauline d’un ton câlin en l’embrassant, c’est parce que vous l’êtes trop.

— Ne faut-il pas que je le sois pour deux.

Pendant cette conversation entre la mère et la fille, la route devenait de plus en plus roide, tortueuse et escarpée ; à chaque instant les roues de la voiture heurtaient de gros cailloux ou Jknfonçaient dans de profondes ornières ; il en résultait poim les voyageuses des chocs et des soubresauts continuels qui arrachaient à la petite chienne Elfie des gémissements. Pauline s’aperçut que Belle-Biche, la jument noire, était en nage.

— Maman, reprit-elle, cette pauvre bête n’en peut plus, et d’ailleurs la voiture ne saurait avancer jusqu’à la maison des rabalas, qui est tout près d’ici... voulez-vous que nous descendions ?

— Volontiers, ma fille; la marche ne saurait être aussi fatigante que ces horribles cahots.

Sur l’ordre de sa maîtresse, Joseph, le cocher, arrêta la calèche. Aussitôt Pauline ouvrit elle-même la portière, sauta lestement à terre avec Elfie, puis elle aida sa mère à descendre.

— Joseph, dit madame de Savigny, attendez-nous avec la voiture au moulin Neuf ; nous ne tarderons pas à vous rejoindre.

Joseph, qui avait tous les privilèges d’un vieux serviteur, regarda ses maîtresses d’un air d’inquiétude et leur demanda où elles allaient.

— Vous le savez bien, vieux grondeur, répliqua Pauline, qui était en train de retirer les paquets de la voiture, nous nous rendrons à pied chez les rabalas.

• — Fort bien, mademoiselle, mais qui portera ces effets?

— Moi, certainement, répliqua Pauline, qui chargea ses deux bras d’un lourd fardeau.

— Mademoiselle va se fatiguer.

— Et si c’est mon plaisir d’être fatiguée !

— Ces dames ne craignent-elies pas que lesrabalas, dont ta réputation n’est pas des meilleures...

— Allons, Joseph, voudriez-vous que nous eussions peur d’une femme et de trois petites filles?

— Mademoiselle n’a peur de rien quand il s’agit de secourir les pauvres gens, cependant...

Pauline le menaça de son joli doigt, et se tournant vers sa mère, elle dit :

— Renvoyez donc vite, chère maman, ce vilain sermoneur, ou nous n’arriverons pas avant la nuit.

Madame de Savigny congédia Joseph en l’assurant qu’elles ne seraient pas absentes longtemps, qu’elles se trouveraient presque aussitôt que lui au moulin Neuf. Force fut au domestique d’obéir, mais il grondait en faisant tourner la voiture, il grondait en revenant sur ses pas, il grondait encore quand les dames eurent disparu.

l.a mère et la fille, précédées d’Eliie, s’éloignaient dans une direction opposée. Madame de Savigny avait absolument voulu se charger d’un des paquets de Pauline, qui, par obéissance, finit par lui confier le plus léger. Bientôt elles quittèrent le grand chemin et commencèrent à gravir un sentier roide et difficile qui serpentait suç une peiite pente hérissée de buissons. Cette partie de la vallée était encore plus ôpre et moins accessible que la première. Aussi madame de Shvigny ne tarda-t-elle pas às’apercevoir qu’elle avait trop présumé de ses forces. Après quelques minutes de cette pénible ascension, son pas se ralentit, l’haleine lui

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manqua, et enfin elle fut obligée de s’arrêter. Pauline accourut pour la soutenir et la débarrassa de son fardeau.

— Chère maman, lui dit-elle, reposez-vous, vous savez que vous ne valez rien pour la marche... O mon Dieu ! pourquoi vous ai^je exposée à une pareille fatigue?

— Ce n’est rien, ma fille, répliqua madame de Savigny en souriant; j'étais un peu essoufflée mais me voilà remise. Continuons notre chemin...

Pauline y consentit, à condition qu’elle resterait chargée seule de tous les paquets, et encore, tout en marchant, pressait-elle sa mère de s’appuyer sur elle.

Enfin on aperçut la misérable habitation vers laquelle tendaient les deux dames bienfaisantes. Située sur un coteau très-escarpé, elle était entourée de roches énormes et abritée par deux chàtaigners rabougris dont les racines ne semblaient devoir trouver aucun aliment dans ce sol pierreux.

Ce n’était guère qu’une hutte, fort délabrée et couverte en chaume. Jadis elle avait été occupée par un couple d’honnêtes paysans ; mais la difficulté des abords ayant déterminé les anciens propriétaires à l’abandonner, elle tombait en ruines lorsque les habitants actuels, après y avoir fait quelques réparations très-insuffisantes, étaient venus s’y établir à titre gratuit.

Ces nouveaux habitants appartenaient à une caste proscrite, analogue à celles des bohémiens et fort connue dans le Jura sous le nom de rabalas. Comme les bohémiens, les rabalas sont errants et exercent les plus infimes industries ; mais ils ne forment pas de troupes nombreuses, et.sauf leurs goûts vagabonds, ils diffèrent peu des autres montagnards.

Une femme et trois petites filles de celte malheureuse race occupaient la hutte isolée. Les dames de Savigny, en parcourant le canton pour accomplir leurs bonnes œuvres ordinaires, les avaient rencontrées par hasard. La mère qui était veuve, allait travailler dans les fermes pendant la journée, et les enfants, livrées à elles-mêmes, s’élevaient à la garde de Dieu. Pauline touchée de leur misère, leur avait promis quelques secours, et c’était cette promesse charitable que la mère et la fille venaient accomplir en ce moment.

La pente qu’il y avait à gravir pour atteindre la maison était si difficile, que madame de Savigny se sentit de nouveau incapable d’avancer.

— Eh bien! chère maman, dit Pauline, voici une place charmante pour vous reposer à l’abri de ce buisson. Asseyezvous sur l’herbe, et je ne tarderai pas à revenir.

— Quoi ! tu veux que je te laisse aller seule.

— D’ici, vous pouvez me suivre des yeux jusqu’à la maison des rabalas... Allons, prenez patience pendant quelques instants.

Elle obligea sa mère à s’asseoir, l’enveloppa dansson châle, lui donna un gros baiser; puis, reprenant ses paquets, elle se remit en marche.

Elfie en la voyant s’éloigner, ne savait si elle devait la suivre ou rester auprès de madame de Savigny. Elle finit par se décider en faveur de sa jeune maîtresse, mais celle-ci la repoussa :

— Non, non, Elfie, dit-elle, reste auprès de maman et tiens-lui compagnie... D’ailleurs on est trop mal mis là-bas, et vous causeriez du scandale, mademoiselle l’orgueilleuse!

Quand on aura fait sa toilette, on pourra se montrer à vous.

Pauline était si légère, malgré son fardeau, que peu de minutes lui suffirent pour arriver à la maison des rabalas; mais avant d’y pénétrer, elle s’arrêta quelques secondes, autant pour reprendre haleine que pour échanger un dernier regard avec madame de Savigny. Enfin poussant la porte qui était entrebâillée et derrière laquelle on entendait un bruitde voix, elle entra résolûment.

L’intérieur de la hutte tenait ce que promettait le dehors, c’est-à-dire que tout y attestait une profonde indigence. Il se composait d’une seule pièce, à laquelle le toit de chaume servait de plafond, la terre nue de plancher. Il y avait pour sièges des billots de bois, pour table une planche mal équarrie, pour lit une sorte de grand coffre garni de paille de maïs. Quelques pots de faïence ébréchés formaient la batterie de cuisine et les ustensiles de ménage. Quant à des armoires ou d’autres meubles propres à enfermer des effets, on n’en voyait d’aucune sorte.

Là se trouvaient trois petites filles, dont l’aînée paraissait âgée de douze ans environ, la cadette de huit, et la plus jeune de cinq à peine. Elles étaient vêtues de la manière la plus incomplète, malgré la fraîcheur de la soirée. Les deux plus jeunes n’avajent qu’une chemise et un jupon en lambeaux; l’aînée portait de plus une espèce de casaquin tout rapiécé, qui soutenait sa taille souple et nerveuse ; mais sa tête et sesjambes étaient nues comme celles de ses sœurs. Chose singulière ! bien qu’elles eussent fréquemment à souffrir de la faim, du froid et des privations, leurs joues brunes brillaient des couleurs de la santé ; leur carnation

était ferme, leur chevelure abondante. Elles paraissaient pleines de sève et de vigueur, comme ces plantes sauvages qui prospèrent naturellement sur un sol ingrat où le jardinier le plus habile ne saurait faire germer unegraine, fairecroitre même un brin d’herbe.

Toutes les trois étaient jolies, maisl'ainée mérite unernention particulière. Sa taille était haute et bien prise, quoique peut-être un peu grêle, comme il arrive à son âge, et elle avait une figure régulière, d’un ovale allongé, aux lignes pures, au teint transparent. Ses yeux étaient peut-être un peu trop grands, mais noirs, profonds, et d’une expression étrange. On éprouvait à l’examiner un mélange d’admiration, de pitié et d’étonnement.

Quand Pauline entra, les filles de la veuve vaquaient aux soins du ménage. Les deux plus jeunes allumaient dans Pâtre un feu alimenté de toutes les bûchettes de bois mort qu’elles avaient pu ramasser sous les arbres du voisinage. L’ainée versait dans un pot de la farine de maïs, pour faire la bouillie appelée gaude, qui est la principale nourriture du paysan bressan. En voyant une belle et élégante demoiselle pénétrer ainsi sans façon dans leur triste demeure, elles interrompirent leur besogne et parurent alarmées,

Le sourire amical que leuradressaPauline eût dû pourtaut les rassurer.

— Bonjour, mes petites, leur dit-elle en patois, en déposant ses paquets sur la table boiteuse ; est-ce que la Chizerotte, votre mère, n’est pas à la maison ?

Personne ne répondit; les trois sœurs restèrent muettes et immobiles comme des statues. Pauline ne s’en inquiéta

pas, et s’asseyant sur un billot, elle poursuivit avec aisance :

— Votre mère, j’imagine, ne peut tarder à rentrer... Eh bien ! mes chères petites, si vous voulez, nous lui ferons une surprise... Je vais vous habiller avec les jolies choses que je vous apporte... Tenez, tout cela est pour vous.

En même temps, mademoiselle de Savigny ouvrit les paquets et en étala le contenu sur la table. Il y avait des chemises, des robes, des jupons, adaptés à la taille de chaque enfant: trois trousseaux complets. Ces ajustements étaient d’étoffe grossière, mais neufs, solides, et Pauline avait travaillé plus de quinze jours à les confectionner, avec l’aide de sa femme de chambre.

L’étalage de ces trésors ne produisit aucune impression sur les filles de la Chizerotte : les deux plus jeunes conservaient leur attitude inquiète ; quant à l’aînée, elle se tenait debout, en face de mademoiselle de Savigny, et ses yeux noirs, démesurément ouverts, reflétaient plus de délianceet de colère que d’admiration. Pauline finit par s’impatienter de ce mutisme obstiné.

— Ah ça ! dit-elle, n’avez-vous donc pas de langue? Allons, toi, la grande, comment t’appelles-tu?

— Je m’appelle Natha, répondit l’aînée sèchement; qu’est-ce que cela vous fait ?

— Tu n’es pas polie, mon enfant, reprit Pauline avec douceur, je n’ai pourtant que de bonnes intentions à ton égard. Tiens, Natha, laisse-moi t’habiller avec cette robe qui t’es destinée ; je gage qu’«Ile t’ira parfaitement.

Et elle développait une robe de mérinos brun, comme ja-

mais la jeune rabala n’en avait porté depuis qu’elle était au monde. Natha ne daigna même pas regarder.

— Non, répondit-elle sans hésitation. Ces choses-là ne sont pas à moi, mais à vous, et je ne vous connais pas..

— Ah ! ah ! de la fierté, dit Pauline qui, pour la première fois en pareille circonstance, voyait refuser ses présents ; si tu ne me connais pas, ta mère me connaît, et elle ne sera pas aussi difficile... Allons ! puisque tu ne veux rien entendre, je vais m’adresser à tes sœurs... Eh! toi, ma mie, ajoutat-elle en se tournant vers la petite fille de cinq ans, approche, et je vais te rendre si belle, si belle, quêta mère elle-même ne te reconnaîtra plus !

L’enfant ne bougea pas et se cacha le visage. Pauline, impatientée, se leva et la prit par la main, sans cesser de lui adresser des paroles caressantes ; alors la petite fille résista en trépignant et poussa des cris aigus. Natha s’approcha hardiment de mademoiselle de Savigny.

— Ne touchez pas ma sœur, dit-elle ; ma mère en sortant me l’adonnée à garder. Parce que vous êtes bien habillée, croyez-vous être la maîtresse chez nous? Allez-vous en et emportez ces hardes, si cela vous plaît ; qui vous les a demandées? Ah ca I voulez-vous laisser ma sœur? Tiens-toi

près de moi, Marthe, ajouta-t-elle en s’adressant à la cadette d’un ton impérieux.

Aussitôt Marthe vint se placer à son côté, et Pauline vit les trois petites sauvages la menacer du geste et du regard.

Elle ne put s’empêcher de sourire de la nouveauté de la situation ; cependant elle essayade raisonner les révoltées en leur remontrant qu’elie n’avait que de bonnes intentions pour elles, et que leur mère les gronderait fort quand elle

reviendrait des champs. A toutes ces représentations, Natha répondait d’un ton farouche :

— Allez-vous en !

— Allez-vous-en ! allez-vous-en 1 répétaient ses jeunes sœurs.

Réellement Pauline ne savait plus quelle contenance garder ; cette obstination stupide l’impatientait. Enfin elle crut devoir faire acte d’autorité, et elle annonça d’un ton ferme qu’elle allait habiller bon gré mal gré les deux petites avec les ajustemeats qu’elle avait apportés.

— Ah ! c’est comme ça ! reprit Natha avec plus de force; Marthe, Julie, aidez-moi... Nous allons la battre.

Les deux fillettes, ainsi appelées à la rescousse, s’armèrent l’une d’un vieux balai qui était dans un coin, l’autre d’une branche de fagots. Quant à Natha, le chef de la coalition, elle avait saisi un morceau de fer qui servait à attiser le feu, et elle le brandissait d’une manière belliqueuse. Mademoiselle de Savigny voulait d’abord soutenir bravement la charge de l’ennemi ; mais, en voyant l’ainée s’avancer d’un pas ferme et brandir son arme dangereuse, la peur s’empara d'elle, et. moitié riant, moitié menaçant, elle gagna la campagne.

Elle fut poursuivie par l’armée victorieuse, qui poussait de grands cris. Toutefois, les deux petites s’arrêtèrent au seuil de la chaumière; Natha seule, avec un acharnement incroyable, s’attachait aux pas de la fugitive. Pauline, mettant de côté tout amour-propre, n’hésita pas à prendre sa course, et distança bientôt l’amazone aux pieds nus.

Alors Natha ramassa des pierres et les fit rouler sur le penchant de la montagne, dans l’espoir d’atteindre la fugi-

tive, qui entendit plusieurs de ces lourds projectiles rebondir autour d’elle. La jeune rabala, irritée de l’insuccès de son attaque, allait redoubler d’efforts, quand, une voix nouvelle s’étant fait entendre derrière la maison ; elle s'arrêta Comme à regret, et revint sur ses pas.

LA HENCONTHE.

Pauline atteignit rapidement l’endroit où elle avait laissé madame de Savigny. La bonne dame s’était assoupie en l’attendant et ne soupçonnait rien de ce qui venait de se passer. Quand elle vit sa fille accourir rouge et haletante, elle la questionna d’un air d’inquiétude. Pauline lui raconta, non sans de nouveaux éclats de rire, comment elle avait été reçue par les enfants de la Chizerotte, et comment elle avait dû battre en retraite devant la vaillante Natha. Mais madame de Savigny ne songeait pas à rire:

— Sais-tu, dit-elle avec .un accent d’indignation, que ces petites brutes auraient pu te porter un mauvais coup? Je ne devais pas te permettre de t’exposer ainsi... Du reste, ma fille, tu vois là une preuve de ce que je t’ai dit souvent, si, en exerçant ta bienfaisance, tu comptes sur la gratitude, ♦ tu seras cruellement déçue ; on sème les bienfaits, on ne ré-

coite que la haine. Aussi est-ce en vue de Dieu seul qu’il faut exercer la charité.

— Vous avez raison, chère maman ; mais avais-je vraiment quelque chose à craindre de ces enfants? L’ainée, je l’avoue, y allait d’un cœur... Ce sera une rude femme !... Sans doute Chizerotte, en rentrant, donnera une correction à mesdemoiselles ses filles quand elle apprendra comment elles m’ont traitée ! Ma foi, tant pis I elle l’auront bien mérité, et je les abandonne à la justice de larabala... Mais partons, car il est tard.

Elle passa son bras sous celui de madame de Savigny, et déjà elles se dirigeaient vers le grand chemin, quand Pauline se ravisa.

— Pourquoi, dit-elle, au lieu de cette route pierreuse, ne prendrions nous pas, pour revenir au moulin Neuf, le sentier qui longe le ruisseau ? Cela ne nous retarderait guère, et la promenade sera délicieuse là-bas, à cette heure delà soirée.

Madame de Savigny résistait rarement aux sollicitations de l’enfant gâtée ; cependant elle répondit :

— Il doit faire bien noir nu fond de la vallée, et sans doute tu auras peur.

— Peur ! répliqua Pauline, mais c’est précisément ce que je désire... Je ne demande qu’à avoir peur.

— Je croyais, ma fille, que l’aventure de tout à l’heure devait te suffire...

— Oh ! maman, ce n’est pas la même peur. Celle que je cherche résulte de la solitude, de la demi-obscurité, de la vue d’objets pittoresques, et cette peur-là fait plaisir.

— Folle ! Mais, allons, je le veux bien.

La mère et la fille se dirigèrent donc vers le fond de la vallée, suivies d’Elfie qui regardait d’un air de défiance l’abîme ténébreux où ses maîtresses allaient s’enfoncer. Mais elles n’eurent pas le temps de s’éloigner beaucoup ; des cris aigus qui s’élevaient du côté de la maison des rabalas attirèrent leur attention, et elles s’arrêtèrent de nouveau. Deux personnes venaient de sortir de la hutte et descendaient rapidement la montagne.

— Tiens 1 c’est la Chizerotte ! s’écria Pauline ; elle sera rentrée par le chemin d’en haut.

C’était en effet la Chizerotte qui, arrivée à la maison une minute après le départ de mademoiselle de Savigny, avait appris de ses filles la réception qu’elles venaient de faire à leur bienfaitrice. Les cris que l'on avait entendus permettaient de deviner comment la mère avait manifesté son indignation ; mais ce n’était pas tout. Maintenant elle essayait de rejoindre Pauline, et elle amenait avec elle Natha, sa fille aînée. Comme Natha refusait de marcher, elle l’avait saisie par les longs cheveux et la traînait dans le sentier, en poussant des cris d’appel.

La Chizerotte était une grande femme maigre, hâlée, efflanquée, couverte de haillons sordides. Elle était nu-jambes et nu-pieds, comme ses filles ; elle avait sur la tête un chapeau bressan à double étage, qui rehaussait encore sa taille colossale. Mais dans quel état était ce chapeau ! les barbes de dentelles en avaient été arrachées depuis longtemps ; il ne restait plus qu’une carcasse noire, tachée, déchirée, ornement barbare qui convenait aux joues creuses, aux yeux caves, à l’air grossier tle celle qui s’en parait.

Chizerotte, dans son impatience de rejoindre les dames de

LA DOUBLE VUB

Savigny, faisait de grandes enjambées, et sa fille ne pouvant la suivre tombait à chaque instant. Alors la mère, qui avait entortillé les cheveux de Natha autour de son poignet, comme nous l’avons dit, la relevait avec fureur en l’accablant d’injures. Cependant, la petite ne criait pas, ne pleurait pas ; elle supportait ces mauvais traitements avec un stoïcisme opiniâtre. On eût pu voir parfois un éclair de colère dans ses yeux ; mais elle ne prononçait pas une parole, et cette insensibilité apparente exaltait encore la rage de la rabala.

Madame de Savigny et Pauline furent révoltées.

— Regardez, maman, disait Pauline, c’est sa fille que la malheureuse traite ainsi!... Elle veut donc la tuer!... Ah ! voilà la pauvre enfant qui tombe encore; elle la frappe... c’est horrible !

Aussitôt que la Chizerotte et Natha lui semblèrent être à portée d’entendre, elle s’écria de toute sa force.

— Arrêtez, la Chizerotte ! Laissez cette petite ou vous ne me reverrez plus, vous n’obtiendrez plus rien de moi... Assez... je vous le défends !

Madame de Savigny elle-même joignit sa faible voix à celle de Pauline, mais la Chizerotte était trop animée pour écouter ces injonctions charitables. Semblable à une furie, les traits crispés, l’œil en feu, elle continuait à faire des bonds énormes sans lâcher sa victime impassible et muette. Enfin, elle rejoignit les daines, et, sans les écouter, elle jeta Natha à leurs pieds, en lui disant d’une voix rauque :

— A genoux 1 et demande pardon à la bonne demoiselle, qui est comme une Vierge descendue sur la terre... Demande-lui pardon., ou je te tue, je te coupe en morceaux !

Natha se releva et essaya d’écarter sa longue chevelure en désordre qui l’enveloppait comme un voile. Mais elle se taisait toujours ; elle avait toujours l’œil sec, les lèvres serrées.

Avant que la terrible mère eût pu s’abandonner à un nouvel accès de rage, madame de Savigny et Pauline lui reprochèrent avec chaleur la barbarie de ses procédés envers sa fille ; elles lui signifièrent encore une fois que, si elle ne se montrait pas plus raisonnable, elles ne lui parleraient de la vie et ne lui apporteraient plus aucun secours. La Chizerotte les écoutait avec un étonnement farouche.

— Vous ne savez pas, répondit-elle, combien cette petite me cause d’ennui ! Ce n’est pas qu’elle soit méchante ; quand je suis dehors, elle tient le ménage et elle a grand soin de ses sœurs, mais elle a en horreur les bourgeois et tous ceux qui sont plus qu'elle. Si mademoiselle de Savigny, au lieu d’étre une riche et belle demoiselle avait été une mendiante, Natha lui eût donné la part de gaude qu’elle doit avoir pour son souper. Elle est vaillante à l’ouvrage, mais elle a quelque chose en elle. Ses idées sont si bizarres que le diable si je ne crois pas souvent qu’elle est folle.- Et ne faut-il pas qu’elle le sort, continua la Chizerotle en s’animant, pour avoir voulu battre la chère demoiselle qui lui apportait tant de belles choses, à elle et à ses sœurs ; pour lui avoir jeté des pierres ? Je vous dis qu’elle est folle... Mais elle va demander pardon... à genoux !... Natha, drôlesse, m’obéiras-tu !

Et la Chizerotte posant ses deux larges mains sur les épaules de sa fille, voulut encore l’obliger de s’agenouiller. Natha, incapable de résister à cette vigoureuse impulsion,

tomba sur ses genoux ; mais elle ne se soumit pas pour cela. Ses traits ne cessèrent d’exprimer une indomptable obstination, et elle répliqua deux fois d’une voix sourde :

— Non ! non !

La mère, poussée à bout, allait la frapper de nouveau ; Pauline retint le bras de la Cbizerotte, et dit d’un ton d’au* torité :

— Voyons, ma chère, je vous demande grâce pour cette enfant ; c’est moi qui l’ai excitée lé-haut, ou plutôt je n’ai pas su m’y prendre... Elle a pu se tromper sur mes intentions... Enfin, seule j’aurais le droit de me plaindre d’elle, et je lui pardonne de tout mon cœur... Ne l’avez-vous pas traitée bien cruellement pour un simple malentendu? Et tenez, ajouta-t-elle avec effroi, elle a du sang sur la figure, elle est blessée !

En effet, Natha, pendant que sa mère la traînait dans le

sentier rocailleux, était tombée sur une pierre qui lui avait

ouvert le front, à l’angle du sourcil. Pauline ne s’inquiéta pas de savoir si sçs bons offices seraient bien ou mal accueillis; elle écarta les cheveux de la jeune rabala, et se mit à éponger le sang avec son propre mouchoir. Dans cette posture, les yeux se rencontrèrent; mais ceux de Natba n’avaient plus leur expression farouche ; on y voyait je ne sais quoi de doux et d’humide qui annonçait un changement complet dans cette âme fière et hardie. Cependant elle se taisait toujours, et elle se contenta de permettre à mademoiselle de Savigny de bander la blessure avec son mouchoir.

La vue du sang de sa fille parut aussi produire quelque impression sur la Chizerotte, qui était plus violente et gros-

sière que méchante. Elle écouta donc docilement Pauline, qui lui disait:

— Vous allez rentrer chez vous avec Natha, la Chizerotte ; mais il faut que vous me promettiez de ne la plus maltraiter...

— Je n’ai rien à vous refuser, mademoiselle, répliqua la

rabala attendrie : vous et votre excellente dame de mère,

vous êtes la Providence du pays, et voilà pourquoi j’étais si furieuse contre cette...

— Paix ! la Chizerotte, déjà vous manquez à votre promesse. Ecoutez-moi ; avec la permission de maman, vous viendrez dimanche prochain chez nous, à la ville, en compagnie de vos trois filles, que vous aurez habillées de neuf. Peut-être alors pourrai-je ajouter quelque chose à nos petits cadeaux d’aujourd’hui, et je ferai la paix avec vos enfants.

La Chizerotte se répandait en remercfmcnts et en protestations ; elle pleurait, et ne pouvait contenir encore tout à fait certains transports de colère contre iNatha. Pauline se hâta d’interrompre ce flux de paroles.

— A dimanche donc! reprit-elle. Et toi, Natha, ajoutat-elle en prenant la main de la fillette, tu ne seras plus méchante avec moi, n’est-ce pas? Tu m’aimeras... Je veux que tu m’aimes !

Natha se taisait toujours; mais une grosse larme, après avoir tremblé à l'extrémité de ses longs cils, tomba brûlante sur la main de Pauline.

— Pauvre petite ! dit mademoiselle de Savigny.

Elle arrangea délicatement le bandeau de Natha, lui donna un baiser sur le front, puis elle se mit à descendre

!e coteau avec sa mère, tandis que les deux rabalas, immobiles, les suivaient du regard avec un mélange d’attendrissement et de respect.

Les promeneuses ne tardèrent pas à s’engager sous les noyers qui ombrageaient le fond de la vallée ; Pauline dit à madame de Savigny d’un air pensif:

— Savez vous que cette petite Natha n’est pas une enfant ordinaire? Avec quelle fermeté elle m’a tenu tête, quand elle a cru, dans sa naïve ignorance, que j’avais de mauvais desseins contre ses jeunes sœurs ou que je voulais attenter à sa propre dignité ! Avez-vous vu avec quelle énergie elle a subi les traitements barbares de sa mère ? Pas un cri, pas un soupir, quand on la traînait ainsi par les cheveux, et elle a refusé de s’humilier, parce qu’elle s’imaginait avoir le bon droit pour elle !... Il me semble qu’il y a là une üme vigoureusement trempée, un caractère, comme on dit.

— Pour moi, ma fille, je ne vois dans ses actions et ses paroles que l’envie haineuse du pauvre contre le riche, un indomptable orgueil, une obstination aveugle...

— Et! qui aurait dit à cette simple créature que certains sentiments coupables doiyent être contenus, désavoués, arrachés de notre cœur? A-t-elle eu comme moi, un bonne et intelligente mère pour l’éclairer, pour lui faire comprendre la différence du bien et du mal, pour l’engager à réprimer les instincts mauvais que l’on croit inhérents à la nature humaine ? Voulez-vous donc que le sauvageon de la forêt produise des fruits aussi abondants, aussi savoureux que l’arbre du verger? Malgré ses défauts, que je n’oserais nier, cette petite a du cœur... N’ai-je pas aperçu cette larme de

regret et de reconnaissance qui lui est échappée au dernier moment, quand elle a mieux compris mes intentions et quand nous l’avons protégée contre la brutalité desa mère !... Le fond est bon, vous dis-je, et si vous voulez bien me le permettre, je m’occuperai du sort de cette pauvre INatha.

— J’ai deviné, dès tes premières paroles où tu voulais en venir ; répliqua madame de Sa vigny, doucement , cependant, ma fille, peut-être devrais-tu bientôt mettre des bornes à ta bienfaisance. Dans une quinzaine de jours, ce ne sera plus à ta mère que tu auras à demander la permission d’écouter les inspirations de ton cœur généreux; et, dès à présent, par exemple, ne ferais-tu pas bien de consulter sur tes projets envers la jeune rabala une personne qui, seule désormais, aura le droit de contrôler tes actions et tes volontés ?

— Je vous comprends, chère maman, répliqua Pauline d’un petit air de suffisance, mais je n’ai pas d’inquiétude sur ce point... Je parlerai à Léopold... à M. le baron de Champ-Rosay, et je suis sûre d’avance... En vérité, je ne saurais vous dire combien cette enfant m’intéresse.

Pendant cette conversation, les dames de Savigny avaient descendu le sentier et atteint l’endroit le plus creux de l’abime de Giziat. Elles se trouvaient maintenant dans une prairie fraîche et veloutée, au pied des roches cyclopéennes. Quoique la cime de ces roches fût encore en pleine lumière, le jour ne parvenait plus au fond de la vallée, et il semblait y prendre des teintes verdâtres, comme tout ce qui se trouvait dans cette espèce de puits. Les arbres, la prairie, les pentes des montagnes présentaient toutes les nuances du vert, depuis le vert clair et printannier du gazon naissant jusqu’au vert noirâtre des pierres moussues.

Seul, le torrent tranchait par la blancheur de son écume sur cette teinte uniforme en bondissant dans son lit rocailleux.

Les dames ne parlaient plus et subissaient l'influence mélancolique de ces solitüdes. Elles marchaient toutes rêveuses l’une à côté de l’autre. Eliie elle-même ne courait plus ^ en avant d’un air joyeux, et se tenait timidement auprès de ses maitresses, l’œil attentif et les oreilles dressées. Pauline cessa bientôt de penser à ce qui la préoccupait si vivement tout à l’heure. Serrant contre sa poitrine le bras de sa mère, elle regardait les formes fantastiques qui apparaissaient cà et là sous les vieux arbres, elle écoutait le torrent •»

qui avait des notes étranges ressemblant à des plaintes. Souvent elle tressaillait; une noix ou une châtaigne qui tombait tout à coup avep un bruit sourd, une rainette verte sautillant dans l’herbe, un mulot sortant brusquement de son trou pour aller à la picorée, suflisait pour lui donner des terreurs bientôt terminées par un sourire. Du reste, cette partie de la vallée était déserte ; aucune créature humaine, aucun animal domestique ne s’y montrait.

Madame de Savigny n’avait pas tardé à s’apercevoir de l’état de Pauline.

— Eh bien ! ma fille, lui dit-elle, tu voulais avoir peur... il me semble que tu es servie à souhait?

Pauline ne répondit pas, soit que le bruit du torrent l’eût empêchée d’entendre l’observation de sa mère, soit que l’émotion ne lui permit pas de formuler sa pensée.

On atteignit enfin une place où la scène était plus paisible etj)lus douce. Le ruisseau après tous ces bonds désordonnés, ralentissait sa course et ne faisait plus entendre qu’un faible bruissement. En revanche , on commençait à

distinguer le tic-tac d’un moulin dans l’éloignement et le frémissement de la brise du soir à travers les arbres. Pauline regardait déjà sa mère d’un air triomphant, comme pour se glorifier d’avoir subi avec courage cette épreuve volontaire, quand un incident nouveau lui rendit ses terreurs.

La petite chienne Elfie s’arrêta tout à coup et poussa un léger aboiement. Une forme noire et mobile venait d’apparaitre dans le sentier, à moins de vingt pas des dames de Savigny.

r— Il y a quelqu’un dans le chemin, dit Pauline d’une voix étouffée, en retenant sa mère.

— Eh! mon enfant, répliqua madame de Savigny, que nous importe ? Tant mieux s’il y a du monde par ici, car cette solitude commençait à me peser.

Et elle voulut se remettre en marche, mais Pauline la retint de nouveau et fixa son regard surle personnage inconnu qui se montrait à quelque distance.

Il ne semblait pas avoir encore remarqué les dames; il allait et venait d’un air irrésolu, et son attention se portait surtout vers le ruisseau, on eût dit qu’il observait les flocons d’écume qui couraient à la surface. Enfin il aperçut Pauline et sa mère dont la forme devait être aussi confuse pour lui que la sienne l’était pour elles, et il se mit à son tour à les considérer. La chienne, qui jusqu’à ce moment s'était contentée.de gronder tout bas, fit entendre des jappements sonores.

— Elfie ! cria-t-on avec un accent de surprise.

La bête courut en avant toute joyeuse.

— Il parait que nous sommes en pays de connaissance ? dit madame de Savigny.

— Eh! c’est Léopold... c’est M. de Champ-Rosay ! s’écria Pauline, il nous cherche sans doute... Mais quelle frayeur il vient de nous causer 1

En un instant, M. de Champ-Rosay fut auprès des dames, et il leur adressa des compliments empressés.

Le baron Léopold était âgé de vingt-six ans environ et ses traits lins avaient encore plus d’intelligençe et de distinction que de régularité. Cependant c’était un bel homme, aux formes bien prises, à la physionomie ouverte, aux manières avenantes. Dans les salons ofliciels, le. jeune auditeur au conseil d’Etat montrait sans doute la gravité exigée par les hautes fonctions auxquelles il était appelé ; mais en ce moment, avec son costume de fantaisie, c’était seulement un élégant bourgeois campagnard, plus fait pour inspirer la sympathie et les sentiments affectueux que le respect.

Il passait pour être fort amoureux de sa jolie cousine, mademoiselle Pauline de Savigny, qui, de son côté, tout en riant et plaisantant sans cesse, ne demeurait nullement indifférente à la passion qu’elle inspirait ; aussi la satisfaction de se rencontrer fut-elle réciproque. Cependant le jeune baron, soit par l’effet de la surprise, soit par tout autre motif, ne pou vait cacher en ce moment une gêne, une sorte d’embarras qui contrastaient avec la franchise habituelle de ses manières.

— Voilà un singulier hasard ! disait madame de Savigny pendant que les mains des deux jeunes gens s’oubliaient l’une dans l’autre; comment, monsieur de Champ-Rosay, vous trouvez , vous ici, à pareille heure, pour jouer sous ces arbres le rôle de fantôme ? Savez-vous que vous avez fait grand peur à Pauline?

Jll

LA DOUBLE VÜB

— Ce n’est pas le sentiment que je désire lui inspirer, répliqua Léopold, j’espérais, mesdames, vous rencontrer de ce côté.

— Et comment saviez-vous que nous y étions? demanda Pauline, qui reprit son ton moqueur; quand nous avons passé devant le château de Balme, il ressemblait à la clas-, sique demeure de la Belle au bois dormant; et, à moins que, contre mon attente, une secousse électrique, des « effluves invisibles » ne vous aient averti de notre présence...

— La vérité, mademoiselle Pauline, répliqua Léopold avec une gaieté peut-être un peu artificielle, m’oblige de convenir que «l’électricité» et les « effluves,» ne sont pour rien dans cette affaire. Vous avez été reconnues par un de mes fermiers, qui est venu m’avertir de votre visite à la vallée de Giziat. Je suis accouru, sans prendre le temps de faire seller mon cheval...

— Avec l’espoir sans doute qu’on vous offrirait une place dans la calèche pour le retour ! répliqua malicieusement Pauline.

— Peut-être... Mais, à propos de la calèche, où donc est-elle? Comment vous trouvé-je ici seule et à pied?

— Quoi ! ignorez-vous que la voiture nous attend au

moulin Neuf? *

— Je l’ignorais.

— Mais alors puisque vous nous supposiez encore dans la calèche, comment avez-vous eu l’idée de venir nous chercher dans ce sentier impraticable pour les voitures?

— Je connais peut-être le goût de mademoiselle Pauline pour les scènes de la nature sauvage, répliqua Léopold en souriant ; peut-être aussi un de ces instincts mystérieux

dont elle se moque tant aura-t-il dirigé mes pas de ce côté.

Mais, comme nous l’avons dit, il y avait quelque ehose qui sonnait faux dans l’enjouement du baron, et Pauline s’en aperçut sans doute, car elle ne pût s’empêcher de lui dire avec son étourderie habituelle :

— Monsieur de Champ-Rosay, vous êtes tout singulier ce soir 1

Léopold se tut et on se mit en marche vers le moulin, pendant que madame de Savigny racontait en peu de mots la visite chez les rabalas.

On longeait maintenant un canal assez spacieux, qui servait de réservoir aux eaux de l’usine. Comme, en cet endroit, les arbres étaient peu nombreux, la surface du canal reflétait librement le ciel encore clair et ressemblait à un miroir poli sur le fond sombre du sol environnant. En dépit du tic-tac du moulin, un silence lugubre régnait dans cette partie de la vallée. /

Elfic continuait de précéder les promeneurs pour éclairer la route ; tout à coup elle s’arrêta de nouveau, et, les yeux tournés vers une touffe de vergnes qui croissait au bord du canal, elle fit entendre quelques sons prolongés et plaintifs. Ce n’étaient pas de ces jappements que la colère et la crainte arrachait parfois à cette vigilante petite bête, mais de ces hurlements auxquels le vulgaire attache une signification sinistre.

— Mon Dieu 1 qu’a donc Elfie ? demanda Pauline,

On fit halte et on regarda de tous côtés, en prêtant l’oreille. La chienne ne bougeait pas et ne cessait de pousser son hurlement lamentable.

— Qu’y a-t-il, Elfie? répéta Pauline d’une voix attérée.

LA DOUBI.E VUE

— Bah! ce n’est rien, répliqua M. de Champ- Rosav avec précipitation ; elle aura vu quelque rat d’eau s’ébattre dans l’écluse et elle l’injurie à sa manière... Allons, venez, mesdames, la nuit approche et l’humidité commence à se faire sentir.

— Cependant, j’aurais voulu savoir...

— Encore une fois, Elfie radote... Il n’y a rien.

— Mais si, mais si, s’écria Pauline avec agitation ; qu’aperçois-je donc là sur l’eau, au pied de cette touffe d'arbustes? Grand Dieu ! on dirait...

La voix lui manqua.

— En effet, reprit madame de Savigny à peine moins émue, c’est une femme... couchée sur l’eau .. sans mouvement... Que le ciel ait pitié de nous !

Léopold ne jeta qu’un regard dans la direction indiquée, et il se plaça devant les dames.

— De grâce! éloignez-vous, leur dit-il, un pareil spectacle pourrait être dangereux pour mademoiselle Pauline... Courez bien vite au moulin, et envoyez-moi du monde.

— Le plus pressé est de secourir cette femme ! s’écria Pauline avec énergie.

— C’est inutile, tout est fini, répliqua M. de Champ- Rosay en essayant de la retenir; voyez, elle ne bouge plus.

— Eh ! que savez-vous s’il ne lui reste pas une étincelle de vie que l’on pourrait ranimer? Je veux /avoir... Je vous dis que je le veux...

Et échappant avec agilité à sa mère et à Léopold qui lui barraient passage, Pauline s’élança vers le canal.

Autant que permettaient de le reconnaître les faibles lueurs du crépuscule, c’était une jeune femme, pauvre-

LA DOUULE VUE

ment vêtue, dont on voyait ie corps arrêté au pied dç la touffe de vergnes. L’eau, très peu profonde en cet endroit, ne recouvrait qu’en partie la malheureuse créature ; son visage pâle, aux yeux demi-clos, flottait à la surface doucement balancé par le courant.

Dans ce mouvement presque insensible, Pauline crut voir un reste d’existence; sans hésitation, m elle surmonta l'indicible horreur qu’elle éprouvait, saisit la noyée par ses vêtements et l’attira vers le rivage. Léopold, qui venait de la rejoindre, aida mademoiselle de Savigny à retirer le corps de l’eau et à le déposer sur le rivage.

Cette femme était belle encore, quoique ses traits fussent flétris par le chagrin et la misère. Ses vêtements vieux et usés, n’appartenaient pas à une paysanne ; ils annonçaient plutôt, par l’étoffe et la coupe, une petite ouvrière de quelque ville voisine. Ses mains crispées étaient pleines de cailloux qu’elles avaient sans doute saisi au fond de l’eau dans les dernières convulsions de l’agonie, et, — circonstance remarquable !— un fort mouchoir qui attachait ses jambes avait dù lui rendre impossible toute tentative pour échapper à la mort.

Mais Pauline ne remarqua pas ces détails ; elle s’était agenouillée sur l’herbe, auprès de la jeune femme, et, écartant les mèches de cheveux qui recouvraient en partie le visage, elle lui frictionnait les tempes avec un vinaigre parfumé dont elle était toujours munie dans ses promenades. Madame de Savigny, de son côté, avait desserré les misérables vêtements de l’inconnue, afin de faciliter autant que possible la circulation du sang. La mère et la fille, par la pratique continuelle de la bienfaisance, avaient acquis une expérience,

spéciale qui eût fait d’excellentes sœurs de Charité. Aussi donnèrent-elles à la noyée les soins les plus intelligents; mais leurs efforts demeurèrent sans résultat. Le baron de Champ-Rosay, qui les regardait tristement, reprit à demi voix :

— Je vous le disais bien, il n’y a rien à faire... Le corps est froid depuis*longtemps et la mort doit remonter à plusieurs heures. Cette femme n’a plus besoin que de prières !

Pauline, en acquérant cette douloureuse certitude, recula d’un air d’effroi ; cependant elle contemplait toujours la morte.

— Je la connais, dit-elle enfin; maman, n’est-ce pas Clarisse Menot, notre ancienne couturière ?

— Oui, c’est bien Clarisse Menot, répondit madame de Savigny en se relevant à son tour ; la pauvre fille, autrefois si honnête et si laborieuse, devait-elle finir ainsi?

— C’est Clarisse Menot, répéta machinalement le baron Léopold.

l’enquéte.

L’histoire de la pauvre créature qui avait péri dans cet endroit désert était bien connue dans le pays. Clarisse Menot, orpheline de père et de mère avait été élevée fort durement par une de ses tantes, couturière à Cuiseaux. En

grandissant, elle avait appris le métier de sa tante, et était devenue, disait-on, une ouvrière fort habile. Clarisse était jolie, vive, spirituelle; on la savait malheureuse chez sa parente ; les séductionss ne lui manquèrent pas. Cependant, elle demeura longtemps sage, résistant courageusement à toutes les influences mauvaises, lorsqu’un jour, une fâcheuse nouvelle se répandit dans la ville ; Clarisse avait failli, et sa faute ne pouvait plus se cacher. La couturière irritée l’avait chassée de chez elle sans se demander si elle n’était pas elle-même pour quelque chose dans la chute de sa nièce. Clarisse disparut du pays pendant quelques mois, et on ignora ce qu’elle était devenue.

Elle reparut pourtant, mais faible, pâle, amaigrie, et portant dans ses bras un chétif enfant qu’elle nourrissait de son lait. N’osant s’établir à Cuiseaux, où l’on connaissait sa faute, elle avait loué une petite chambre à Cousance, à quelques kilomètres de là, et avait voulu reprendre son état de couturière. Mais la réprobation qui la poursuivait dans sa ville natale s’était attachée à elle dans sa nouvelle résidence , peu de personnes avaient voulu lui confier de l’ouvrage, et la pauvre fille était notoirement dans un état voisin de la misère, lors de la catastrophe qui venait de terminer sa vie.

Maintenant, qui était le séducteur de Clarisse? Nul ne le savait* elle-même n’avait jamais prononcé une parole qui pût mettre sur la voie des découvertes. Parmi les beaux fils de Cuiseaux et des bourgades voisines, il n’en était pas un qui n’eût tenté, peu ou prou, de se faire aimer de la jolie grisette, dont les allures un peu légères semblaient annoncer une conquête facile. Dans cette foule de soupi-

rants, quel était le favorisé? L'opinion publique en avait désignésuccessivement plusieurs ; mais les uns s’en étaient défendus avec une grande énergie, les autres avec une mollesse qui prouvait seulement combien leur stupide amourpropre trouvait son compte à cette supposition. L’énigme demeurait donc inexpliquée, puisque Clarisse ne consentait pas à en donner l’explication. Un seul fait semblait certain, c’était que le séducteur devait être bien pauvre ou bien dur pour laisser l’enfant et la mère dans cet état de dénûment.

Les dames de Savignv n’ignoraient pas ces détails, car, ainsi que nous l’avons dit, l’histoire de Clarisse Menot était depuis deux ans un sujet de conversation ordinaire dans tout le pays, et on comprenait facilement que la fille séduite eût pu mettre fin elle-même à sa déplorable existence.

— Ah! chère maman, dit Pauline en pleurant, pourquoi ne m’avez-vous pas permis de donner du travail à cette pauvre Clarisse, qui s’est trouvée plusieurs fois sur mon chemin ? Certainement la misère l’a poussée à cet acte de désespoir... Si nous lui avions tendu une main secourable, elle vivrait peut-être encore !

— Eh !que sais-tu, ma fille, si elle eût accepté ton aumône? Clarisse était très-fière, et peut-être... Quand à lui donner de l’ouvrage, n’eût-ce pas été encourager le vice et l’inconduite ?

Pauline ne répondit pas et des larmes silencieuses continuèrent à couler de ses yeux. Elle reprit tout à coup :

— - Mais son enfant... ce pauvre petit être innocent que j’ai vu une fois me sourire el me tendre les bras, qu’est-il devenu? qu’en a-t-elle fait? Elle n’a pu avoir le cœur assez dur pour vouloir que son enfant pérît avec elle ?

— Certainement, certainement, répliqua le baron de Champ-Rosay ; une femme, si bas qu’elle soit tombée, reste toujours mère. Celle-ci aura sans doute confié son enfant à des personnes charitables avant d’exécuter son affreux suicide.

— Est-ce bien un suicide, monsieur de Champ-Rosay? dit madame de Savigny ; regardez ceci 1

Et elle montrait les deux jambes de Clarisse fortement liées avec un mouchoir.

— El'e aura pu s’attacher elle-même, répliqua Léopold ; un désir bien arrêté de mourir inspire parfois de pareilles précautions.

. — En effet, reprit Pauline, il serait trop horrible de penser... Cependant, voyez donc, monsieur Léopold, il n’y a pas plus d’un pied d’eau à l’endroit où se trouvait le corps ; et elle n’a pu se noyer à cette place.

— Peut-être se sera-t-elle jetée dans un endroit plus profond, et le courant l'aura transportée-là.

— Mais, dans sa partie supérieure, le ruisseau, malgré sa rapidité, a encore moins de profondeur.

— C’est sans doute à cause du peu de profondeur de l’eau que Clarisse, se défiant d'elle-même, s’est attachée les pieds. Encore une fois, quand on est bien énergiquement déterminé à mourir, on emploie des moyens de cette nature... Mais, pardon, mesdames, ajouta Léopold d’un ton différent, ce qui reste à faire est l’oeuvre de la justice. Allez bien vite au moulin Neuf et envoyez moi du monde, pendant que je resterai auprès du corps pour le garder. Ayez aussi la complaisance de faire prévenir l’autorité compétente à Cousance... Adieu donc, mesdames ; votre place n’est

plus ici, et je crains que cette funeste rencontre n’ait des suites fâcheuses pour ma chère Pauline.

— Oui, oui, dit madame de Savigny, nous sommes déjà trop restées... Pauline est pâle et tremblante... Elle va être malade de cette terrible secousse... Partons, ma fille.

Mademoiselle de Savigny, avant de se laisser entraîner, se pencha encore vers la morte pour s’assurer qu'il ne lui restait aucun souffle de vie. L’ayant trouvée toujours inerte et glacée, elle se redressa et dit à M. de Champ-Rosay :

— Nous allons nous rendre au moulin, puisqu’il le faut ;

mais je ne veux pas quitter la vallée sans savoir tout ce qu’on découvrira au sujet de ce douloureux événement... Nous vous ramènerons à Balme, monsieur Léopold. •

Et elle s’éloigna lentement avec sa mère, en murmurant avec tristesse :

— Pauvre, pauvre femme !

Quand elles furent à quelque distance, elles crurent entendre des sanglots qui partaient de la place même où elles avaient laissé Léopold. Elles se retournèrent, mais un bouquet d’arbres leur cochait maintenant le lieu de cette lugubre scène, et le bruit avait cessé. Convaincu qu’elles avaient été trompées par le grondement plaintif des eaux, elles se hâtèrent d’arriver à l’habitation.

Une heure plus tard, la grande salle du moulin Neuf contenait une nombreuse réunion. Outre les dames de Savigny et le baron dont le témoignage était nécessaire, il y avait là le juge de paix de Cousance et son greffier, puis tous les gens de la maison, reconnaissables à leurs vêtements enfarinés ; puis enfin quelques curieux attirés par la nouvelle de l’événement, sans oublier un vieux boiteux affublé d’un

sabre rouillé, qui représentait la force publique de Giziat. Par respect pour tant de personnages éminents, on venait d’arrêter la roue du moulin, dont le bruit avait troublé les investigations de la justice, et l’on avait allumé tout ce que la maison possédait de chandelles et de lampes en ferblanc.

Après les constatations d’usage, le corps de Clarisse Menot avait été transporté dans une pièce voisine, en attendant qu’il fût inhumé ; le juge de paix, M. Rousselot, avait interrogé toutes les personnes présentes sur les faits qui étaient à leur connaissance, et maintenant il s’agissait de dresser procès-verbal de la levée du cadavre.

M. Rousselot, le principal magistrat de Cousance, était un vieillard sec, à la voix brève, aux formes cassantes, il avait à peine quatre pieds de haut, et sa figure était sillonnée de mille rides qui se croisaient en tous sens, mais il était toujours fraîchement rasé, il portait une cravate bien blanche, et sa redingote bleue, d'une propreté rigoureuse, ne faisait pas le moindre pli sur son torse grêle. Grâce à cette mise soignée, il avait au premier abord une mine assez avenante. En revanche, son ton tranchant, sa voix aigre, ses manières impérieuses faisaient de lui l’homme le plus revêche et le moins aimable qu’il y eût à vingt lieues à la ronde.

Ce n’était pas seulement dans l’e^prcice de ses fonctions judiciaires que M. Rousselot montrait cet esprit impérieux et peu sociable. Son despotisme s’étendait sur tous ceux qui l’approchaient : sur ses inférieurs, sur son greffier, et surtout sur son fils, jeune homme de vingt-deux ans, qui n’osait ni parler ni remuer en sa présence, qu’il avait enfin ré-

duit à une sorte d’idiotisme. Une seule chose pouvait faire excuser les défauts de M. Rousselot : il passait pour un fort honnête homme, de vertu rigide et de bon conseil, malgré cet absolutisme qui éloignait de lui beaucoup de gens.

En ce moment, le vieux juge de paix, bien qu’il crût devoir s’observer devant les dames de Savigny et le baron de Champ-Rosay, les personnes les plus considérables du pays, s’abandonnait à sa mauvaise humeur habituelle et ne s’occupait qu’avec distraction de la besogne, fort sérieuse pourtant, dont il avait à s’acquitter. C’était contre son fils absent qu’était dirigée sa colère, et tandis que le greffier se préparait à écrire sous sa dictée, il lui disait à demi-voix :

. — Voyez si cet étourdi de Charles viendra nous rejoindre 1

C’eût été pourtant l’occasion pour lui de prendre une leçon de procédure criminelle; nous n’avons pas souvent occasion de constater un décès dans des circonstances aussi graves. Savez-vous, monsieur Bernard, que l’acte que nous allons dresser passera peut-être sous les yeux d’une cour d’assises ? Mais ce beau monsieur, à son retour, apprendra de quel bois je me chauffe !

Le greffier, qui était témoin chaque jour des humiliations et des souffrances du pauvre Charles, et qui éprouvait pour lui une véritable pitié, essaya de rappeler à M. Rousselot que, deux heures auparavant, il avait permis à son fils d’aller faire une promenade^ux ruines de l’abbaye du Miroir, à une lieue de là. Le juge de paix campagnard ne lui laissa pas le temps d’achever :

— Il suffit, monsieur, dit-il avec brusquerie : prétendezvous m’enseigner comment je dois diriger mon fils? Suis-je donc de ces pères déraisonnables qui exigent plus que leur

droit? Si l’on n’en agissait pas rigoureusement avec la jeunesse... Mais ceci n’est pas votre affaire, monsieur Bernard ; dressons bien vite notre procès-verbal, car il ne faut pas abuser de la patience des honorables personnes qui doivent le signer en qualité de témoins... Etes-vous prêt?

Le greffier s’empressa de saisir sa plume, et il se mit à écrire sous la dictée de son chef. Rousselot n’omit aucun détail concernant la découverte du corps de Clarisse ; il relata les plus minutieuses circonstances de l’événement, soit qu’il les eût observées par lui-même , soit qu’elles lui eussent été dénoncées par les dames de Savigny et par M. de Champ-Rosay. Comme ce travail tirait à sa fin, quelqu’un entra d’un pas furtif et sans bruit. C’était un jeune homme modestement vêtu, à figure douce et presque imberbe. U était de grande taille ; mais l'habitude de porter la tête Baissée le faisait paraître un peu voûté, et il avait constamment les yeux tournés vers la terre. On a deviné Charles Rousselot, le fils du juge de paix. Après avoir salué les dames de Savigny et donné une poignée de main à Léopold, qu’il connaissait depuis l’enfance, il s’approcha de son père. Il était si tremblant que ses genoux flageolaient d’une manière visible. Sans rien dire, il se plaça devant la table où était le juge de paix et attendit, presque courbé en deux, qu’on lui adressât la parole.

Rousselot parut enfin remarquer sa présence.

— Ah I vous voici, monsieur? dit-il avec dureté; il est bien temps ! Plus tard, vous aurez à me rendre compte de votre conduite.

— Mon père, balbutia Charles d’une voix à peine distincte, vous aviez eu la bonté de me permettre...

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— Assez, monsieur, interrompit le colérique vieillard, allez-vous me contredire, et devant le monde encore? Je ne le souffrirai pas... Mais asseyez-vous et écoutez le procèsverbal dont M. Bernard va donner lecture.

— Mon père, reprit Charles avec un accent de terreur, je ne saurais écouter cet horrible récit... Je crains...

Rousseiot fit un geste impérieux, et le pauvre Charles, se jetant d’un air accablé sur un siège, se cacha le visage avec ses mains.

Pauline qui était assise dans un coin de la Salle entre sa mère et son fiancé, se pencha vers madame de Savigny :

— Je crois, dit-elle, que j’aimerais mieux mourir que de

vous offenser ; mais, si vous me parliez comme ce M. Rousseiot parle à son iils, je m’enfuirais si loin que vo^ n’entendriez plus jamais parler de moi. ™

Pour toute réponse, madame de Savigny embrassa sa fille, et on écouta le procès-verbal dont le greffier venait de commencer la lecture. Comme nous l’avons dit, cet acte n’omctlait aucun détail, et parmi ces détails il en était qui firent frissonner les assistants. Cependant toutes les personnes présentes durent le signer, et les formalités accomplies, on quitta le moulin Neuf.

Les dames ne purent faire autrement que d’offrir au juge de paix une place dans leur voiture jusqu'à la sortie de la vallée, et il s’assit à côté du baron de Champ-Rosay.

La nuit était noire, et quoique les lanternes de la voiture fussent allumées, on ne pouvait aller qu’au pas dans ces chemins pierreux pleins d’ornières, où l’on avait peine à éviter les accidents, même en plein jour. Pendant que l’on

avançait avec prudence, on causait du tragique événement qui avait nécessité la présence du juge de paix à Giziat. Pauline, qui boudait M. Rousselot à cause de sa sévérité excessive envers son fils, se décida pourtant à lui demander s’il considérait réellement la mort de Clarisse Menot comme le résultat d’un crime.

Le petit juge de paix essaya de donner à sa voix des inflexions caressantes, et répondit d’un air de galanterie surannée :

— Si toute autre personne que mademoiselle de Savigny m’adressait une pareille question, peut-être devrais-je garder le silence ; mais Thémis elle-même s’incline devant la beauté... je dirai donc à ma belle interrogatrice que, pour

moi, le fait n’est pas l’objet d’un doute. Oui, Clarisse Menot * • est morte victime d un attentat.

— Grand Dieu! et qui donc a été assez cruel, assez féroce?...

— Voilà ce que le parquet du procureur général pourra rechercher, s’il en a la fantaisie, lorsque je lui aurai transmis mon procès-verbal. Quant à moi, ma tâche est finie, du moins pour le moment.

— Quoi ! monsieur Rotisselot, dit Léopold de Champ- Rosay avec chaleur, persistez-vous à croire que la mort de cette pauvre fille n’a pas été volontaire ? Les circonstances que vous avez relevées avec tant d’habileté s’expliquent pourtant d’une manière complète par l’hypothèse d’un suicide. Clarisse Menot, poussée par un grand désespoir, a dû chercher une place favorable à son triste projet, et elle ne s’est pas précipitée dans l’endroit le plus profond de l’écluse, parce que de là elle eût pu être vue des habitants du

moulin. L'endroit qu’elle a choisi était beaucoup plus solitaire, mais l’eau manquait de profondeur, et Clarisse, se défiant d’elle-même, a pris la précaution de s’attacher les jambes avant de s’y jeter. Ainsi s’expliquent ses mains crispées, pleines de cailloux et de sable; la pauvre créature se cramponnait, pour ainsi dire, au fond de l’eau, afin de résister à l’instinct de la conservation...

— Fort bien, monsieur le baron, dit Rousselot ; mais monsieur votre père, qui daignait parfois me consulter sur ses affaires litigieuses, avait une certaine confiance dans ma vieille expérience ; et, quoique vous soyez docteur en droit tandis que je suis simple avocat, je vous demanderai humblement la permission de persister dans mon sentiment.

11 va sans dire que, malgré les formes respectueuses de cette réponse, le petit vieillard semblait avoir autant d’estime pour sa propre expérience que de dédain pour l’opinion du docteur en droit. Aussi Champ-Rosay ouvrait-il déjà la bouche pour riposter vertement ; mais la réflexion l'arrêta, et il se contenta de faire un haussement d’épaules qui ne fut pas remarqué dans l'obscurité.

Rousselot crut avoir réduit son adversaire au silence, et il triomphait à part lui, quand Pauline, suivant son idée avec obstination demanda brusquement :

— Mais enfin, monsieur, quel motif aurait-on de tuer avec tant de barbarie une pauvre créature inoffensive?

— Il est assez difficile de faire comprendre ceci à une délicate et honnête demoiselle telle que vous, répliqua le juge de paix ; cependant peut-être y a-t-il de par le monde quelqu’un qui avait à craindre les indiscrétions de Clarisse Menot, ou qui voulait se débarrasser d’elle parce qu’elle lui

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était à charge, ou enfin qui, désirant épouser une autre femme...

— Oh ! c’est horrible... c’est horrible ! interrompit Pauline. Existe-t il vraiment des hommes aussi odieux?

— Il en existe, mademoiselle, et de plus odieux encore.

Rousselot poursuivit après un moment de silence :

— Un point reste à éclaircir; c’est de savoir ce qu’est devenu l’enfant de Clarisse. A-t-il péri avec elle, et a-t-il été entraîné par le courant, ou bien... Je prendrai des informations au domicile de la victime.

On venait de sortir de la vallée, et la voiture s’arrêta pour permettre au juge de paix de descendre. Rousselot remercia les dames de leur obligeance, et, comme il allait s’éloigner, Léopold, se penchant hors de la voiture, lui dit à l’oreille :

— Croyez-moi, voisin Rousselot, n’insistez pas pour trouver un crime où il ne saurait y en avoir... Vous pourriez vous repentir de votre opiniâtreté !

— Monsieur le baron, je ferai mon devoir, répliqua le juge de'paix d’un ton rogue et à voix haute.

Puis il salua prétentieusement, et rentra à Cousance pendant que la voiture continuait sa route vers Cuiseaux.

Nous devons dire dès à présent que les investigations du petit juge de paix n’eurent pas le résultat qu’il en attendait. Il fut constaté que, deux jours avant la catastrophe, Clarisse Menot s’était rendue à une ville voisine, où elle avait fait admettre son enfant à l’hospiœ. C’était à son retour de ce voyage qu’elle avait trouvé la mort dans le ruisseau de Giziat et tout prouvait que cette mort avait été volontaire. Aqssi ce lugubre événement, après avoir occupé le pays, ne tarda-t-il pas à être oublié.

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