LA DORMEUSE
Le château de Balme, propriétédu baron de Champ-Rosay, était situé dans la plaine, comme nous l’avons dit, et à quelque distance de Giziat, dont on apercevait, du seuil de la porte, les cimes majestueuses. Cette habitation d’une ancienne famille n’avait pourtant ni les vastes dimensions, ni l’architecture d'une demeure féodale. Construite sur les frontières de la Franche-Comté, elle ne pouvait remonter au-delà de la fin du règne de Louis XIV, époque relativement calme, où les partisans et les seigneurs pillards n’étaient plus à redouter. Aussi ne voyait-on à Balme ni tours, ni fossés, ni créneaux. C’était un assemblage de bâtiments noirs, irréguliers, élevés successivement et à de longs intervalles. En effet, Balme avait été d’abord un simple rendezvous de chasse pour les seigneurs de Champ-Rosay, qui possédaient dans la Bresse bien d’autres terres et d’autres manoirs. Plus tard seulement, le rendez-vous de chasse était devenu une demeure permanente; ses propriétaires y avaient fait ajouter tantôt une aile, tantôt un pavillon, selon leur goût ou leurs besoins. De là résultait pour qes constructions le défaut d’ensemble et de symétrie qui choquait
Dlgilized by GoogI
le regard. Leurs derniers maitres, en affectant à l’exploitation rurale et au logement des fermiers une partie des bâtiments restés sans emploi, n’avaient pas peu contribué à enlever au château son caractère aristocratique.
Lors delà Révolution, la famille de Champ-Rosay, suivant l’exemple de tant d’autres familles nobles, avait cru devoir émigrer et la plupart de ses propriétés avaient été vendues comme des biens nationaux. Quand les temps devinrent plus tranquilles et quand les émigrés purent rentrer sans danger dans la mère-patrie, les Champ-Rosay ne trouvèrent plus de leurs anciens domaines que la terre de Balme qui n’eût pas été aliénée. Le château fut restitué au baron, le père de Léopold, qui y vécut modestement pendant l’Empire et la Restauration. C’était là que Léopold était né, c’était là qu’il avait vu son père et sa mère mourir pleins de jours, dans le calme et l’obscurité. Aussi tenait-il à cette habitation, malgré son peu d’importance, car elle résumait toutes ses traditions de famille, tous ses souvenirs de jeunesse, toutes ses affections présentes et passées.
D’ailleurs, si la maison avait un air un peu refrogné, en revanche sa situation était pittoresque et riante. Une de ses façades avait vue sur la plaine, l’autre sur la montagne. De la première, le regard pouvait glisser sur une province presque tout entière, avec ses bourgs, ses villes, ses rivières et ses forêts. A l’opposite, se dressaient les premiers contreforts du Jura, représentés sur ce point par une belle montagne qu’on appelle la Chalantine. En avant de la Chalantine apparaissaient, sur un mamelon escarpé, les ruines sinistres et les tours éventrées de l’ancien château-fort de Chevrot, repaire de brigands féroces au temps de la do-
mination espagnole. Enfin, sur la droite, parmi les cimes qui dominent la ville de Cuiseaux, on apercevait le rocher de Courban, du haut duquel le célèbre partisan Lacuson faisait précipiter les malheureux, qui ne pouvaient lui payer de rançon. Ces souvenirs d’une sombre histoire contrastaient avec le délicieux aspect des montagnes, dont les premières assises étaient chargées de vignes luxuriantes, et dont les sommets se couronnaient de sapins.
Le château, qu’une petite avenue de chênes reliait à la route voisine, était encadré dans un parc rempli d’arbres épais. Cette espèce de- bocage au sol montueux et accidenté était percé d’allées pittoresques, et à l’extrémité de chacune d’elles se déroulait un nouveau paysage sur la campagne environnante. Des blocs de pierre se dressaient çà et là, empanachés de fougères, égayés par des festons de polypodes et des touffes de scolopendres. Mais la curiosité naturelle la plus importante du parc était la grotte ou balme , de laquelle le château tirait son nom. Cette grotte, dont l’entrée était basse et tourmentée, s’enfoncait sous un rocher hérissé de coudriers et de sureaux. 11 en sortait en tout temps une eau abondante, limpide, glaciale, qui s’épanchait sans bruit dans un étang situé un peu plus bas. Là elle disparaissait en partie sous une couche verdoyante de joncs, de flûteaux et d’iris, pour ressortirde l’enclos par un conduit souterrain, et sans bruit comme elley était entrée. Rien de gracieux comme cette grotte sombre et fraîche dont l'œil sondait avec curiosité les mystérieux détours, comme ce paisible étang où se jouaient de nombreux oiseaux d’eau: castagneux pétulants qui grignottaient les pousses tendres des herbes aquatiques, râles-marouettes au corps svelte qui
couraient avec leurs larges pattes sur les feuilles rondes des nénuphars, et, dans la saison des passages, bécassines au ventre blanc, avec leur bec démesuré, ou chevalier aux pieds de corail.
C'est dans cette partie solitaire du parc, à quelques pas seulement de la fontainede la Balme, que nous retrouverons un des personnages principaux de cette histoire.
Plusieurs années se sont écoulées depuis les événements de la vallée de Giziat. Mademoiselle Pauline de Savigny est devenue madame la baronne de Champ-Rosay, et une mignonne petite fille, aujourd’hui âgée de quatre ans, a été le fruit de cette heureuse union. Monsieur et madame de Champ-Rosay habitent ordinairement Paris, où Léopold, nommé depuis peu maître des requêtes, suit les travaux du conseil d’Etat. Cependant, dès le commencement de l’été ■184., le baron, ayant obtenu un congé, était venu avec sa famille passer à Balme la belle saison.
Donc, un jour de juin que la campagne était pleine de soleil, de papillons, de fleurs, de bourdonnement, une jeune fille, âgée de seize à dix-sept ans, reposait sur le gazon, en face de la grotte, à l’ombre d’un charme centenaire, planté par un des ancêtres du baron de Champ-Rosay. Cette jeune fille, qui paraissait appartenir au château, avait sans doute cherché de l’ombre et du silence en cet endroit pour travailler à un ouvrage d’aiguille ; mais, vaincue par la chaleur, elle avait laissé échapper sa broderie, et le sommeil s’était insensiblement emparé d’elle.
Le, costume fort simple de l’inconnue attestait néanmoins une innocente coquetterie. Elle était vêtue d’une robe d’indienne de couleur claire, presque blanche, qui permettait
à peine d’entrevoir l’extrémité de ses bottines encore humides de rosée. Une collerette de linon entourait son cou, sur lequel se détachait une croix d’or. Son chapeau de paille avait roulé à ses pieds, et elle n’avait plus pour coiffure que d’abondants cheveux noirs lissés en bandeaux sur son front virginal. Quoique ses yeux fussent clos, on n’eût pu se défendre d’admirer le galbe délicieux de ce visage aux tons dorés, aux petites narines roses, à la bouche vermeille. Tout cela avait comme un parfum de chasteté et de candeur, un rayonnement de beauté qui s’ignore elle-même; et si quelque poète eut contemplé cette belle enfant endormie, il n’eut osé la comparer ni à la naïade de la fontaine ni à la nymphe des bois ; il lui eût fallu, pour trouver un terme de comparaison, redescendre d’âge en âge jusqu’aux vierges chrétiennes de Lamartine ou de Chdteaubriand.
Nous ne saurions dire depuis combien de temps cette jolie créature était là, couchée sur les pâquerettes et les boutons d’or, quand un bruit léger se fit dans un cheminqui longeait le mur du parc, à une centaine de pas de la dormeuse. De ce côté se trouvait une petite porte qui donnait sur la campagne et que l’on ne fermait jamais à clef. Bientôt une main ferme souleva le loquet, la porte s’ouvrit, et un homme tirant un cheval par la bride, entra dans le parc. Il promena d’abord autour de lui un regard d'hésitation, comme s’il eût cherché à s’orienter dans un lieu nouveau ou qui avait subi des modifications récentes; puis, après avoir refermé la porte, il s’avança dans un sentier qui, longeant le marais, passait près de la jeune fille endormie.
Or, le visiteur qui venait de s’introduire avec si peu de cérémonie dans le parc de Balme, était un jeune officier de
cavalerie, dont l’uniforme de petite tenue faisait ressortir les élégantes proportions. 11 avait une figure brune et mâle, aux moustaches fièrement relevées ; mais son œil bleu ne manquait pas de douceur et sa physionomie ouverte exprimait une imperturbable gaieté. Le cheval, tout surpris de cette nouvelle manière d’avancer derrière son maître, était une bête fine et de formes sveltes, qui ne paraissait pas indigne de servir de monture à ce charmant cavalier.»
L’officier marchait avec lenteur, en cadençant son pas du bruit de ses éperons. A son approche, les pies et les geais s’envolaient en poussant un cri d’alarme, les oiseaux aquatiques se renfonçaient dans les roseaux ; les écureuils qui s’étaient hasardés à descendre le long du tronc des châtaigniers, regagnaient lestement la cime des arbres. Cependant la belle dormeuse ne s’éveillait pas et conservait son immobilité au milieu de la verdure et des fleurs.
Toute l’attention de l’officier se concentrait sur le paysage, dont la vue semblait éveiller en lui de vifs et joyeux souvenirs. Sa physionomie trahissait une vague émotion pendant qu’il contemplait le marais silencieux et le bois touffu qui lui cachait le château ; mais quand il arriva en face du rocher dans lequel se creusait la grotte, il s’arrêta brusquement et ses idées parurent changer de caractère. A quatre pas de lui, sous l’ombre épaisse du charme centenaire, qui était le plus bel arbre du parc, il venait enfin d’apercevoir l'inconnue.
— Tiens 1 tiens! dit-il à demi-voix avec jovialité, sommesnous donc en pleine mythologie?
Mais il se tut aussitôt et se mit à examiner la charmante fille que le hasard plaçait ainsi sur son chemin.
GO
Elle reposait toujours dans une attitude gracieuse, la tète appuyée sur un de ses bras. Le peigne d’argent chargé de contenir son abondante chevelure s’était détaché, et ses cheveux se déroulaient en boucles onduleuses sur le gazon. Sa large manche, un peu relevée, permettait de voir son bras, d’une forme parfaite, auquel s’attachait une petite main aux doigts blancs et effilés. Un souffle léger soulevait régulièrement sa poitrine, et sa personne avait un calme, une harmonie, unesuavité qui faisaient à peine regretter que ses yeux fussent clos.
L’officier se pencha vers elle et il lui sembla qu’elle souriait; puis les lèvres remuèrent, et quelques mots articulés sortirent de cette bouche entr’ouverte comme une grenade mûre. Enfin, il distingua les paroles suivantes :
— Il est venu !... Je savais bien qu’il viendrait!... Dieu soit loué! et pourtant...
Le reste était inintelligible.
— Hum! pensa l’officier, on attend quelqu’un à ce qu’il parait... malheureusement il est certain que ce n’est pas moi... Ah ça! qui est donc cette belle enfant ? Je la trouve ravissante, ma parole d’honneur! Oui ravissante... délicieuse, divine... Et la rencontrer seule, endormie dans ce lieu solitaire...
Il hésita quelques secondes ; puis, prenant son parti tout à coup.
— Bah ! reprit-il, la tentation est trop forte., un baiser est élémentaire, classique, en pareil cas... advienne que pourra !,
Et il déposa rapidement un baiser sur le front de la jeune fille.
LA D0UBLB VUE
L’effet de cette action fut magique. La dormeuse tressaillit, ouvrit deux grands yeux pleins de feu, et se releva d’un bond; puis elle demeura debout, chancelant sur ses pieds, mais tière, irritée, presque menaçante.
L’oflicier, en voyant ce changement inattendu, avait reculé d’un pas, quoiqu’il fût d’un caractère très-peu timide.
— Pardon, mademoiselle, dit-il avec une certaine gaucherie ; je crois que j’ai commis une sottise... que voulezvous ? un sentiment plus fort que moi m’a emporté. Cependant si je vous avais vue me regarder comme vous me regardez maintenant, peut-être n’aurais-je pas eu le courage de mon insolence.
L’inconnue recouvra rapidement toute sa présence d’esprit, obscurcie un moment par les dernières atteintes du sommeil. Une vive rougeur envahit ses joues, et ses paupières s’abaissèrent modestement sur ses yeux. Elle se mit à ramasser son chapeau et son ouvrage qui étaient à ses pieds.
L’officier observait avec complaisance chacun de ses mouvements, et il reprit avec douceur:
— Voyons, chère enfant, vous aurais-je offensée ? Parlezmoi, de grâce !... Je ne vous quitte pas que vous ne m’ayez pardonné !
Et comme la petite gardait toujours le silence, il ajouta d’un ton moitié gai, moitié sérieux:
— Morbleu ! si vous êtes muette, savez-vous que je suis capable de recommencer?
Et il s’avança avec l’ihtcntion réelle ou simulée de l’em- +
brasser de nouveau; mais elle l’évita si lestement que les
lèvres et les bras du jeune militaire ne rencontrèrent que le vide. L’officier s’étant retourné pour calmer son cheval, que ce brusque mouvement avait effrayé, l’inconnue prit sa course vers l’intérieur du parc et disparut.
- Le voyageur ne songea pas à la poursuivre et s’engagea dans une allée de sapins qui conduisait au château et que l’on appelait l’allée des arbres verts. Cependant il était pensif et retournait la tête à droite et à gauche, comme s’il eût été encore occupé de la charmante enfant ; bientôt il lit une nouvelle rencontre de nature un peu moins poétique.
C’était une fille de ferme, qui ressemblait à la jolie dormeuse comme Maritorne ressemblait à Suzanne. Elle avait les bras et les jambes nus; son costume très-sommaire ne se distinguait ni par la fraicheur ni par la propreté; son visage maigre, halé, était criblé de taches de rousseur, et ses cheveux d’un blond douteux, massés sur le sommet de sa tête, semblaient n’avoir d’autre utilité que de soutenir le baquet de bois qu’elle allait en ce moment remplir à la fontaine de la Balme.
L’allée des arbres verts était si étroite que l’officier et son cheval en occupaient toute la largeur. Aussi la canéphore en jupon court dut-elle se ranger au bord du chemin pour leur livrer passage. Tout à coup elle rougit jusqu’aux dents et s’écria :
— Sainte-Vierge! c’est M. Valentin... je veux dire le capitaine de Champ-Rosay.
Et son étonnement était tel que le baquet en équilibre sur sa tête fût tombé si elle n’y eût vivement porté la main.
L’officier s’arrêta.
— Tiens, dit-il avec familiarité, c’est la petite Fanchette, la fille du métayer... Quand je dis petite , ma chère, poursuivit-il, cette qualification ne vous convient plus, car vous avez fièrement monté en graine depuis cinq ans que je ne suis venu à Balme !
Fanchette se mit à rire d’un rire niais.
— Ça c’est vrai, monsieur Valentin, répliqua-t-elle; il a bien fallu que je grandisse puisque je vais me marier dans un mois... Ah ! mais oui... j’épouse le fils à Bruehard, le vigneron... vous savez... celui qu’on appelle Bruehard le riche.
Valentin de Champ-Rosay, puisque tel était le nom de l’officier, ne parut nullement ébloui par la haute alliance qu’allait contracter la fille du métayer, et il demanda distraitement :
— Savez-vous, Fanchette, si mon cousin et ma cousine de Champ-Rosay sont à cette heure au château ?
— Oui, oui, monsieur le capitaine, et ils vont être bien contents de vous voir.
— En êtes-vous sûre? dit Valentin ; quant à moi, je crains le contraire... A tout hasard, j’arrive modestement par cette petite porte, que je prenais autrefois quand j’étais enfant, pour aller picorer du raisin dans les vignes du voisinage... Mais je ne me reconnais plus ici, Fanchette, continua le capitaine en regardant autour de lui ; pendant mon absence, on a fait des plantations, on a percé de nouvelles allées... Conduisez-moi donc au château par le plus court.
— A votre service, monsieur, répliqua Fanchette en exécutant sa plus belle révérence.
Elle fit volte-face, et marcha en avant, toute glorieuse
de la tâche qu’on lui donnait, Valentin de Champ-Rosay crut devoir profiter de l’occasion pour s’informer de la jeune fille qui depuis quelques instants occupait sa pensée.
— Pourriez-vous m’apprendre, Fanchette, demahda-t-il en affectant l’indifférence, qui est la personne que j’ai trouvée endormie là-bas, près de l’étang?
— Endormie ! répéta Fanchette en riant de son rire niais; ah bien Isi vous l’avez trouvée endormie, je n’ai pas de peine à deviner... c’est mademoiselle Natha. la protégée de madame la baronne... une paresseuse! Elle passe une partie de la journée à dormir et le reste à ne rien faire.
En parodiant ainsi sans s’en douter l'épitaphe du bon La Fontaine, la jeune paysanne avait un air de rancune contre la personne dont elle parlait ; mais cette nuance fut inaperçue pour Valentin.
— Enfin, quelle est au château la position de cette Natba... ou Nathalie? reprit-il; et puis ce n’est là qu’un prénom ; quel est son nom de famille?
— On ne l’appelle que Natha, monsieur ; sa mère s’appelle la Chizerotte, et elle est fille d'un rabafa... Madame la baronne, lorsqu’elle était encore demoiselle, se prit d’amitié pour Natha et la demanda à sa mère, qui n’eut garde de la refuser, comme vous pouvez croire, car on ne mangeait pas tous les jours dans la maison. Depuis lors, la Chizerotte et ses autres enfants sont allées demeurer au loin, mais Natha est restée à Balme. Madame a voulu qu’on l’élevât comme une demoiselle; elle lui a fait apprendre à lire, à écrire, à broder, à travailler toutes sortes de beaux ouvrages... Pour cela, il faut l’avouer, Natha s’y entend. . mais elle est si fainéante que son habileté
ne lui sert pas à grandchose. Elle perd son temps à courir dans le parc, en parlant tout seule, ou à dormir sur l’herbe, et la besogne va comme elle peut. Ensuite, madame a l’air de trouver cela bien, et vous sentez que, nous autres, nous n’osons pas critiquer devant le monde...
— Sauf à prendre votre revanche quand vous êtes entre vous, répliqua l’officier avec ironie ; mais tout cela ne m’apprend pas, douce et charitable Fanchette, quelle est la position de Natha au château.
— Mon Dieu ! monsieur Valentin, c’est comme qui dirait la femme de chambre de madame... Mais, quoiqu’elle ait l’air d’adorer sa maîtresse, elle ne se donne pas beaucoup de mal pour la servir; c’est Adèle qui fait tout l’ouvrage. Ensuite mademoiselle Natha lit des livres à madame la baronne, ou bien elle promène la petite demoiselle Marie; enfin elle coud parfois des effets pour les pauvres ou elle brode des cols et des manches, que c’est tout plein joli... Mais demandez-lui tant seulement de traire une vache ou de battre le beurre et vous verrez comme elle s’en tirera ! Aussi, n’est-ce pas elle qui trouvera dans le pays un beau et riche garçon pour l’épouser !
Le capitaine Valentin écoutait d'un air un peu déconfit ce bavardage malveillant.
— Une femme de chambre ! murmurait-il ! eh bien ! tant mieux ! ajouta-t-il avec un sourire, après réflexion.
On approchait du château, dont les vieux toits et les girouettes rouillées commençaient à se montrer au-dessus des arbres.
— Ab çà ! Fanchette, reprit l’officier, puisque cette Natha, comme vous l’appelez, a tant de défauts, comment
est-elle parvenue à capter l'affection de madame de Champ- Rosay ?
— Je vais vous dire, monsieur, répliqua la fille de ferme en prenant un air mystérieux ; mademoiselle Natha est donc une rabala, et, vous le savez, tous ces rabalas sont des sorciers qui jettent des sorts au monde. Véritablement elle ne ressemble à aucune autre fille du pays ; elle est bizarre, cherchant la solitude, pleurant sans motif, parlant toute seule, comme je vous ai dit, et souvent elle vous regarde avec des yeux... quels yeux !... le frisson me prend rien que d’y penser. On croit donc qu’elle a jeté un sort sur madame la baronne, sur mademoiselle Marie... un sort pour se faire aimer. Ne riez pas, si j’avais le temps, je vous conterais d’elle des choses effrayantes!... Oui, elle a ensorcelé madame la baronne. Quand elle a l'idée sur quelqu’un, il n’y a pas à résister, il faut qu’on l’aime... Et tenez, vous qui ne l’avez vue qu’un instant, si elle le voulait, vous ne pourriez vous empêcher de l’aimer.
— Fichtre ! dit le capitaine avec une colère comique, elle est capable d’avoir voulu... Bah! laissons-la faire ; je me risque.
On entrait en ce moment dans la cour qui précédait l’habitation. Un vieux domestique en livrée s’approcha de Valentin, qu’il regardait avec un étonnement mal dissimulé. Fanchette dit bas à l’officier :
— De grâce, monsieur, ne répétez pas à M . Pierre ce que je vous ai conté de mademoiselle Natha... Il est toqué pour elle, et il serait capable... Mais vous voici au château, vous n’avez plus besoin de moi.
Elle lit une révérence et s’enfuit, tandis que le capitaine la remerciait d’un signe amical.
Le domestique, son chapeau à la main, venait d’aborder le visiteur.
— Bonjour, mon vieux Pierre, lui dit Valentin deChamp- Rosay d’un ton familier ; voilà diablement longtemps que je ne suis venu à Balme, n’est-ce pas? Mais il vaut mieux tard que jamais; hier seulement je suis arrivé dans le pays. Ah çà ! puis-je voir Léopold et ma cousine... que je ne connais pas encore ?
— Monsieur le baron et madame la baronne sont là dans la bibliothèque, répondit Pierre respectueusement ; mais...
Il s’arrêta court.
— Mais vous craignez qu’on me fasse mauvais visage, n’est-ce pas? acheva Valentin. Ma foi ! dans l'état actuel de nos relations de famille, votre crainte pourrait se trouver fondée. N’importe, je tenterai l’épreuve. Mettez mon cheval à l’écurie, mais ne vous hâtez pas de le desseller ; peut-être en aurai-je besoin plutôt que je ne pense.
Et il se dirigeait vers la maison.
— Monsieur le capitaine, dit Pierre avec embarras, il n’y a personne pour vous annoncer. Attendez du moins que je sois revenu de l’écurie, et j’irai moi-même...
— Je n’ai pas besoin que l'on m’annonce ; je connais parfaitement le chemin de la bibliothèque, dont Léopold et moi, nous nous sommes si souvent lancé les livresàla tête... Je me présenterai tout seul.
Et il entra dans le château pendant, que le vieux Pierre, tout inquiet, conduisait le cheval à l’écurie.