NOS RELIGIEUSES
beauté. Près de nous, elle a vu un de ses cousins se fiancer et se marier. Et elle m'a dit encore : « Je pourrais aimer comme d'autres, et vous savez, quand j'aime, j'aime dur, mais je ne dois pas, je ferais tort à trop de pauvres, et au premier d'entre eux, qui est Dieu. » Elle a offert à Dieu ce cœur vite ému, délicat, prompt et ardent. Elle se garde. Elle aura le sourire intérieur qui descend du ciel, il se reposera en elle, et elle le distribuera au monde misérable. Ma fille aura la paix promise aux forts. Moi, je la donne à toute heure, comme je donnerais mon sang, goutte à goutte. Je l'aime de plus en plus, et je ne veux pas trop le lui dire. Que Dieu comble le vide avec sa grâce!
« Elle a rapporté un chapeau neuf, pour le dernier voyage que nous devons faire ensemble, avant de nous séparer : feutre bleu marine, deux ailes qui vont s'écartant, un nœud bleu au milieu. J'ai pensé, en le voyant sur sa tête, et tandis qu'elle disait : « Est-il joli? » j'ai pensé que j'achèterais une boîte pour le conserver, quand elle ne sera plus ici, dans trois semaines.
« Et nous avons fait le voyage promis, à l'autre bout de la France. J'étais seul avec mon enfant. Je ne cessais de regarder ses yeux, et j'y voyais la campagne, le ciel, les passants et les villes. Tout le long du chemin, on l'admirait, comme une fleur splendide. Beaucoup d'initiative, une jeunesse alerte et endurante, une bonne grâce dont elle sentait le pouvoir
et qui l'empêchait d'être timide, un reste d'enfamillage. Elle m'avait fait lui offrir vingt petites cigarettes turques qu'elle fumait drôlement. « Je n'en fumerai jamais d'autres », disait-elle. Nous recevions des lettres que je ne lui lisais pas tout entières. Sa mère m'écrivait : « Je voudrais être encore au temps où je la nourrissais; où je lui donnais la vie qu'elle va donner à Dieu. » Nous tâchions, mon enfant et moi, d'être braves. Mais je n'étais fort que par elle, de son sourire, de sa générosité. Elle l'était de par Dieu. Elle ne Le nommait pas plus souvent que de coutume. Cependant, au détour des vallées, lorsque l'horizon s'ouvre et que la vue de la terre est nouvelle pour nous, elle envoyait son cœur à tous les clochers blancs. Je le devinais parce que ma pensée l'enveloppait. Je devinais, au recueillement bref de son visage, qu'elle saluait de loin les églises, toutes, comme les maisons sûrement amies des campagnes inconnues.
« J'aurais voulu que cette souffrance et cette joie n'eussent pas de fin. Aujourd'hui le souvenir en est sans amertume. Ma fille n'est plus à moi. Elle est à Dieu, aux pauvres, à la misère des âmes abandonnées, et la paix qu'elle a méritée nous est venue à tous deux. »
Bien des pères, bien des mères ont éprouvé les sentiments qu'exprimait mon ami. Leurs filles, séparées d'eux, ont gardé de la maison de l'enfance et de chacun des êtres qui ont
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veillé sur elles, un souvenir dont rien, depuis, n'a diminué la tendresse. Elles servent Dieu, ce qui a toujours été la plus grande façon de servir le pays. Elles le servent en France, et cette armée pacifique et modeste a dompté plus de révoltes que toutes les autres forces ensemble; elle a relevé plus de cœurs que les meilleurs livres et les plus répandus; elle a lavé plus de souillures que les eaux des fontaines et des fleuves; elle a nourri plus de pauvres que les greniers publics dans les temps de famine; elle a remplacé, dans leur devoir de secours et de pitié, ceux que l'oubli ou la mort écartait des vivants. Mais beaucoup de ces filles intrépides se sont faites missionnaires. Elles partent, par petits groupes, pour tous les points du monde. Il n'y a guère de long courrier, sur les lignes d'Asie, d'Afrique ou d'Amérique, qui n'en porte quelqu'une. Par elles, comme par les prêtres des Missions, notre pays, associé plus qu'aucun autre à la propagation de l'Évangile, sème Jésus-Christ dans les terres barbares. Elles vivent intactes parmi la corruption, douces parmi la violence, persévérantes parmi des peuplades à l'esprit changeant. Leur effort semble parfois stérile; il est souvent contrarié; elles meurent et sont remplacées par d'autres. Cependant les enfants qu'elles élèvent, les malades qu'elles soignent, savent toujours d'où elles viennent. Pour les avoir vues, ne fût-ce qu'un moment, ils savent qu'il existe, loin de leur Afrique ou de
leur Asie, un pays qu'il est dur de quitter, une nation héroïque et prédicatrice, dont Tàme est attirante et bonne à connaître.
Aimez la maison où vous êtes né. Si pauvre qu'elle soit, elle vous a défendu. Sans les murs, le plafond, les vitres des fenêtres, vous seriez mort. Rappelez-vous que, dans l'hiver, vous 'avez vu des oiseaux, les plumes gonflées et soufflées par le vent, se poser sur l'appui de la fenêtre, et vous regarder, en penchant la tête de côté. Les rouges-gorges même, qui sont curieux et hardis comme des explorateurs, ont peut-être frappé du bec contre les carreaux. Cela voulait dire, dans la langue des oiseaux : « Petit, comme il doit faire bon là-dedans! S'il y avait un trou pour m'y glisser, surtout si tu n'étais pas là, comme j'entrerais avec plaisir! » Bien des vo3'ageurs, obligés de faire une longue route à pied, sous la bourrasque, bien des bergers gardant les bêtes, bien des marins ont désiré d'avoir, pour s'y réfugier, une chambre, grande comme la moitié de la vôtre. Mais la meilleure raison, pour laquelle il faut aimer votre maison, c'est que c'est là que vous-même vous avez été le plus aimé, qu'on a le plus souvent pensé à vous,
que votre père et votre mère ont parlé de vous,
se sont inquiétés à votre sujet, ont fait plu-
sieurs projets, pour que vous soyez bon et pour que vous soyez heureux, vous, leur enfant.
Quand le père rentre, fatigué, le soir, quand la mère s'assied enfin, les mains allongées sur sa robe, et qu'elle reste un moment sans rien dire, vous regardant, il faut que vous songiez que, dans leur travail, à tous deux, c'est la pensée des enfants qui les a soutenus. S'ils sont chrétiens, ils ont prié chaque jour, entre ces murs, qui étaient alors comme les murs d'une église. Même si vous ne les avez pas vus prier, ils l'ont fait, sans que vous le sachiez : ils ont eu un cri du cœur, une supplication, lorsque vous étiez malade, lorsqu'un de leurs parents, peutêtre un de vos frères ou de vos sœurs, est mort dans la maison, et les anges sont venus pour les écouter et pour se joindre à eux. Les anges sont venus. On ne les voit pas, vous le savez, ils sont de purs esprits, ils n'ont pas d'ailes, et ce ne sont pas des plumes blanches ou vermeilles qu'ils laissent en s'envolant, mais des pensées meilleures dans le cœur de ceux qui ont prié, plus de force, plus de tendresse, plus d'espérance. Les maisons reçoivent des visites qui ne font pas de plus bruit que des songes.
Si vous êtes né à la campagne, si vous habitez une ferme, il me semble qu'il est encore plus facile d'aimer la maison, parce qu'elle est souvent celle où la famille a vécu, depuis bien des années, et parce qu'elle est enveloppée par les champs qui sont bons à regarder.
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Il y aurait une bien belle histoire à écrire de l'habitation rurale en chaque pays du monde Songez combien émouvante ! Là est l'origine de toutes les patries, la source cachée des familles devenues illustres et la force principale des États durables. Une politique prévoyante doit s'appliquer à faire de chacune de ces cellules, répandues sur le sol national, un petit centre de richesse et de bon sens. Elles ont connu et protégé, pour la plupart, de nombreuses générations d'enfants. Si elles sont neuves, elles ont été construites sur l'emplacement des anciennes, et presque toutes ont un aspect vénérable et las, avec leurs toits couverts de mousse, leurs murs fanés, leurs arbres qui protègent comme des rideaux; elles sont les berceaux toujours pleins où les hommes grandissent pour le travail inconnu, tantôt celui des champs, tantôt celui des villes, quelquefois celui de la guerre. Elles ont une personnalité si grande et si douce que, dans certaines provinces, par exemple dans le pays basque, sur le versant français des Pyrénées, ce sont elles qui donnent leur nom à la famille qui les habite et à chacun de ses membres. On s'appellera, par exemple, Jean Bindet, pour l'état civil, sur le registre de la mairie; mais tout le monde dira : Jean d'Eliçabidia, c'est-à-dire Jean sur le Chemin de l'église. Un autre se nommera Goyenetche ce qui signifie la maison d'en haut; et il y aura Marianne d'Ithurralde, Mai'ie-Anne d'à côté de la fontaine, et
Pierre Dihursubéhère, celui qui est au bas de r étang plein de joncs.
Lors même que l'usage n'est pas aussi général et antique, il existe, et, bien souvent, j'ai entendu confondre l'habitant avec la demeure patrimoniale, comme il est arrivé aux hommes anoblis, auxquels le roi donnait le nom de leur terre. J'ai chassé avec un Ménard qui s'appelait dans le pays Bellangerie, et avec un vieux maître laboureur qui se nommait Bouvet, et qu'on connaissait sous le titre de père Ravardière, parce que les Bouvet, commandant, labourant, semant et fauchant les terres de la Ravardière depuis trois cents ans, s'étaient identifiés avec leur domaine.
L'architecture des maisons paysannes varie beaucoup, de même que les matériaux de construction. Dans les départements du Nord, les maisons sont rouges comme les betteraves qu'on cultive par là, bâties en brique, couvertes en tuile; dans le pays d'Anjou et du Maine, elles ont des toits d'ardoise bleue et des murs de tuf blanc, ou crépis de chaux blanche ; en Bretagne et dans d'autres provinces reculées, par exemple dans le Morvan, on trouve encore beaucoup de toits de chaume. Presque toujours les bâtiments qui servent à l'habitation et ceux qui servent à l'exploitation forment un angle droit, ou encore les trois côtés d'un carré, l'autre côté demeurant ouvert. Quelquefois, comme dans les grandes fermes de la Brie et de la
Beauce, le carré est fermé complètement, et la ferme offre Taspect d'une vraie citadelle, dans laquelle on entre par une porte monumentale. Mais, qu'il s'agisse d'une grande ferme ou d'une petite, il y a presque toujours deux pièces principales : l'une qui est banale, qui sert de cuisine et de salle à manger, puis la chambre, c'està-dire une sorte de chambre plus luxueuse, où l'on ne couche pas toujours, et qui est la pièce d'honneur de la maison, le salon du paysan. Quand je visite une maison rurale, je suis désappointé si je ne rencontre pas les trois éléments habituels de la décoration : la couronne de mariée de la maîtresse de maison, fleurs et boutons d'oranger sous un globe de verre, la photographie encadrée des vieux parents et des enfants, presque toujours ceux-ci en uniforme de soldat, et le crucifix pendu près du lit ou au-dessus de la commode. C'est là qu'on voit les armoires luisantes, cirées avec un amour jaloux, et dont les portes ont été fabriquées avec les plus belles planches des plus beaux noyers, cerisiers ou chênes, qui ornaient le voisinage il y a un ou deux siècles. Dans l'armoire, la femme a serré les piles de larges draps que sa grand'mère avait filés, et qu'elle-même a bien souvent lavés et étendus pour les sécher, sur la haie voisine, devenue pour un jour toute blanche comme au temps de Pâques.
La femme est la maîtresse de la maison. Ce mot dit bien son rôle et son autorité. Partout
elle commande, dans le domaine de sa maison et de sa basse-cour. Elle y est reine, sans que cela soit toujours apparent, mais il faut, pour le voir, posséder une longue pratique des gens de la campagne. Ainsi, supposez que vous entriez dans une de ces belles fermes de la Vendée bocagère, où les mœurs anciennes sont mieux conservées qu'en plusieurs autres coins de France, et que ce soit à l'heure de midi. Vous serez très surpris de voir, assis au haut bout de la table, le chef de la ferme; à côté de lui, ses fils, et, plus loin, les valets de charrue, tandis que les femmes restent debout et servent les hommes. A en juger superficiellement, on pourrait croire que les femmes ont, en Vendée, une condition inférieure. Il en est tout autrement. Nulle part, elles ne sont plus respectées, nulle part elles n'ont une action plus considérable dans la vie morale et même dans les décisions d'affaires de leur mari. La maîtresse du logis ne travaille jamais aux champs, dans les métairies vendéennes, et ceux qui ont été reçus par elles savent qu'elles ont une politesse très attentive, très digne et très raffinée. Il suffit d'être présenté par quelqu'un du pays : alors, toute la maison accueille, sourit, et cherche ce qu'elle a de meilleur à offrir. Même hospitalité dans les mas de Provence et dans tant de provinces, d'ailleurs, que je n'essaierai pas de les énumérer. Là, surtout, la femme est « la mère ». On lui donne presque partout ce beau nom. « La