UN SOIR A SAINT-DENIS
Un soir du printemps dernier, à cette époque de l'année où la lumière est guettée par les brumes autour de l'horizon, et ne dure que tout en haut du ciel, je suivais une rue de Saint- Denis. Une foule s'y pressait, toute en mouvement vers le souper, hommes, femmes, enfants, lâchés par l'usine à la même heure, tous appartenant au même monde du travail manuel. Partout des murs noircis par la fumée, des fenêtres violemment illuminées en bas, où sont les cabarets et les magasins, peu éclairées aux étages supérieurs, et seulement d'une clarté de veilleuse. Et, à l'extrémité, je vis la silhouette, noire et grande, de la basilique bâtie
par saint Louis. « Bonne garde que ce peuple d'ouvriers, pensais-je, lorsqu'ils auront compris de nouveau que les plus libres âmes sont celles qui n'ont peur ni de la vie, ni de la mort; celles qui chantent plus vite que d'autres, et qui ne souffrent jamais sans espérance. Ils savaient cela, les vieux qui ont pris dans leurs mains chacune de ces pierres alors toutes blanches et moites encore de Thumidité de la carrière, les ont taillées, posées, cimentées, sculptées. Aujourd'hui, une élite seulement traversera la place et entrera dans l'église, fidèles qu'amène l'habitude, néophytes surpris de la grâce, et incertains, et inquiets, premiers appelés de la résurrection nouvelle. »
J'allais assister à la clôture de la mission qui durait depuis trois semaines, et voir, une fois de plus, la rencontre du Christ avec l'âme populaire. Je pensais encore aux cortèges magnifiques du passé, qui enveloppèrent cette église, ou celles qui l'ont précédée, du reflet des étendards et des armes de parade : au Dagobert de la légende, à Charlemagne qui fut un des dévots de Saint-Denis, à saint Louis partant pour la Croisade, à Charles-Quint conduit en pèlerinage par François P"", à Henri IV. Et, songeant à tout cela, j'entrai dans la grande nef aux sept travées.
Elle était pleine, jusqu'au portail, d'auditeurs non pas bourgeois, non pas endimanchés, mais pris à même la foule que je venais de traverser
5o LA DOUCE !• RANGE.
dans la rue, hommes du côté de l'Évangile, femmes de l'autre. L'usine les avait tenus depuis leur jeunesse, employés, contre-maîtres, ouvriers, ouvrières. Ils avaient le stigmate de la vie enfermée, et leurs joues, leurs tempes, leurs mains, n'étaient pas de celles que le vent fouette; il s'y était glissé des pâleurs de poison, des blémissures faites par l'air vicié, par l'alcool, la préoccupation, l'usure précoce. Les yeux avaient peu de jeunesse, et souvent beaucoup de rêve. C'était bien de la souffrance humaine qui était venue pour espérer, de la tendresse déçue qui venait chercher plus haut. Un prêtre parlait; il appelait au renouvellement d'euxmêmes, à l'aveu des fautes, à la liberté des âmes, tous ces frères prisonniers de tant de servitudes, il leur promettait ce bien qui n'est en aucun plaisir, en aucune étude, en aucune compagnie ou solitude, en aucune richesse : la paix, dont la plupart des hommes savent le nom seulement, comme celui du Paradis. Eux, ils vivaient dans la guerre, la concurrence, les jalousies, les injures, les mépris, dans le bruit qui ne cesse pas même tout à fait dans le sommeil. Et sans doute, s'ils écoutaient la parole, ils continueraient d'habiter le court horizon des mêmes murailles, et de faire les mêmes gestes, et de souffrir de plus d'une manière, mais ils auraient en eux le bien qui est acquis au prix m3^stéricux de toute la volonté, en une seconde, mais dure à vouloir.
UN SOIR A SAINT-bC XIS. 5i
Le prêtre disait cela avec une ambition fervente, et des mots bien simples, que des générations avaient entendus, ici même. Ils résonnaient jusqu'au fond des chapelles où sont les tombes de tant de princes et de princesses; ils donnaient toute sa beauté et tout son ser^s à ce temple magnifique, bâti, comme les autres, non pour la mort, mais pour les vivants, pour ces ouvriers du xx" siècle, qui s'étaient réunis afin d'écouter les mots qui nous relèvent. Toutes ces splendeurs d'architecture étaient d'abord pour ces pauvres, et elles n'étaient pas trop éloquentes, puisque la pente est rude, et que les choses sont aussi des missionnaires qui ne cessent pas d'enseigner. Je m'étonnais seulement de ne pas les avoir bien comprises. J'étais venu, autrefois, à des heures qui ne sont pas celles des basiliques. Il faut voir ces vieilles églises pendant les offices du soir, quand la foule les fait vivantes, quand les ombres, à peine dissipées par places, les font comme infinies. Les piliers des bas-côtés, ceux du transept, ceux du chœur, les voûtes, les dalles, les rampes, conduisaient le regard jusqu'à des profondeurs de clair obscur, où il se perdait comme dans les gouffres d'eau, et dans les forêts. La grande verrière du chœur recevait encore de la nuit extérieure assez de rayons pour transparaître, avec de vagues dessins inachevés; en face du banc d'œuvre, dans la seconde ransée de vitraux, celle qui est bien haut, par-dessus
les galeries, la lune éclairait un bout de vitrail, deux personnages difficiles à reconnaître, et tout rouges, comme ceux dont on approche une lanterne. De tous côtés, les ténèbres, creusées par la faible lumière des cierges et de quelques lampes, immensifiaient les routes par où l'esprit pouvait vo3'ager. On était comme à l'intérieur d'un joyau de topaze brûlée. Les pensées des créateurs de l'œuvre apparaissaient magnifiquement. L'abbé pouvait parler de la paix, et les choses ne le contredisaient point. Il pouvait parler de la grâce qui descend par des chemins secrets, et de tout le mystère où nous sommes. Quand il disait le mot de beauté, ou celui d'infini, tout le monde comprenait.
Je ne sais combien de temps il exhorta les fidèles. Mais, à un moment, je ne le vis plus dans la chaire, et je vis, à l'entrée du chœur du chapitre, le curé de la basilique, un vieillard, qui se tenait debout. Et il y avait, à côté de lui, un enfant avec une grande corbeille. Alors les ouvriers se levèrent. Les hommes, tous les hommes s'avancèrent en files, et ils passaient devant le prêtre qui leur donnait un crucifix. Je les regardais avec émotion. Plusieurs baisaient la croix, d'autres la portaient devant eux, à bras tendus, et il y avait un dialogue et un peu d'amour entre eux et l'image sainte; d'autres, avec un reste de respect humain, considéraient les voisins, et ils retournaient vers le bas de l'église, rassurés, parce que personne