‹ La douce France. Illus. de J.M. BretonChapitre 17 sur 81 · TROIS JEUNESSES · texte numérisé non relu

TROIS JEUNESSES

L'Enfance de Jeanne d'Arc.

A Domrémy-sur-Meuse, en Lorraine française, une petite fille naquit chez des laboureurs, dans la nuit de l'Elpiphanie 141 2. Le père se nommait Jacques d'Arc, la mère Isabelle Romée. La nuit était sûrement froide, puisqu'on était au commencement de janvier, et les bonnes gens du bourg, fatigués par le travail de la journée, auraient dû, comme d'habitude, veiller au coin du feu. Cependant, ils furent vus, ce soir-là, au seuil des portes. Une porte s'ouvrait, puis une autre, et une autre encore.

— Qu'avez-vous, mon voisin, à mettre le nez dehors et à regarder les étoiles?

— Et vous donc, qui faites de même?

— Il nous est venu, tout à l'heure, une joie au cœur, et nous ne savons pourquoi. Nous pensions que la nuit était douce.

— Elle ne Test pas, mais je suis comme vous; je ne puis tenir en place; j'ai l'âme en fête. Qu'est-il donc arrivé, pour que tout le bourg s'émeuve?

Ils causaient ainsi. Et les coqs dans les poulaillers, bien qu'on fût loin de l'aurore, s'éveillèrent, et, pendant plus de deux heures, ne cessèrent de chanter.

Une petite fille était née, — et les voisins ne le savaient point encore, — dans la maison de Jacques d'Arc, où ils savaient seulement qu'il y avait déjà trois petits garçons. Dès le lendemain, elle fut portée à l'église, qui n'était séparée de la ferme que par un jardin et un petit mur. Et quand le prêtre demanda « Quel nom voulez-vous donner à cette enfant que je baptise? » quatre voix répondirent : « Jeanne, Monsieur le curé! » L'usage permettait alors plusieurs parrains et marraines. Jeanne en avait sa douzaine : quatre parrains qui tous s'appelaient Jean, et au moins huit marraines, dont la femme du maire Aubry.

On voit ainsi, par le nombre des compères et commères, et par leur qualité, que le ménage de Jacques d'Arc et d'Isabelle Romée était en considération dans le pays. On faisait grand cas de leur honnêteté, de leur jugement et de leur foi. Ils possédaient quelques champs, un troupeau de bœufs et de vaches, et des moutons que les enfants allaient garder, tantôt au bord de la rivière, tantôt sur les pentes de la colline de

Domrémy. Le soin de leurs terres et de leurs bêtes n'absorbaient pas toute la pensée de ces laboureurs. Leur vigilance était grande aussi pour conserver la foi, pour vivre selon les règles de la religion, les faire aimer autour d'eux, les défendre quand il en était besoin. C'étaient de bons chrétiens et des Français fidèles. Ils souffraient de voir la France amoindrie, les Français divisés, le roi d'Angleterre maître de Paris et des provinces au nord de la Loire, le roi de France presque abandonné et réduit à si peu de puissance que ses ennemis, pour se moquer, l'appelaient le roi de Bourges. D'affreuses famines, par moments, ravageaient des villes du ro5''aume, d'autres fois des maladies, plus souvent des bandes armées, qui se levaient du désordre de toutes choses et couraient au pillage. Ils apprenaient toujours quelque malheur nouveau. La rumeur leur en venait vite à Domrémy, car la route de Langres à Verdun traversait le village, et les voyageurs, les marchands, les troupes d'hommes d'armes ne manquaient pas de raconter, en passant, ce qu'ils avaient appris au loin, et, dans chaque maison, le soir, à la veillée, on parlait des douleurs de la France. Isabelle Romée joignait les mains de ses enfants, et ils répétaient après elle : « Mon Dieu, sauvez la France ! »

Sur cette miette de terre conservée au roi de France, l'espoir de la délivrance était ardent et tenace.

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