‹ La douce France. Illus. de J.M. BretonChapitre 3 sur 81 · VIII AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

VIII AVANT-PROPOS

que je n'ai pu tout dire, et que nous aurons toujours plus de raisons qu'un livre n'en peut tenir, d'aimer une patrie comme la nôtre.

René Bazin.

Paris, Pâques 191 1.

Nos pères disaient : « La France est le plus beau royaume après le ciel, » Ils disaient ainsi une vérité qu'ils avaient devinée. Nous la connaissons mieux. Depuis que le proverbe a commencé de courir parmi le peuple de France,

2 LA DOUCn FRANCE.

les vo^-ages à travers le monde se sont multipliés. Aujourd'hui, il n'y a guère de territoire habitable qui n'ait été visité, décrit, photographié, dont les plus beaux paysages ne soient reproduits, — bien imparfaitement il est vrai, — sur les cartes postales, ou projetés en couleur sur les écrans des cinématographes. Mais la connaissance de toute la terre n'a pas diminué l'idée qu'il faut avoir de la beauté de la France. Ouvrez votre atlas de géographie. Voyez comme notre pays est de plein air, relié sans doute à l'Europe, mais non entouré, ni encerclé, libre de voisinages immédiats, au nord, à l'ouest, au midi même sur la moitié de sa largeur. Voyez quelles vastes routes lui ont été données, la Manche, l'Océan, la Méditerranée, afin qu'il répande aisément tout ce qui naîtra d'heureux de son âme ou de son sol; quelle richesse aussi dans le nombre de ses ports, dans l'étendue ouverte à ses marins et à ses pêcheurs. Il n'est ni trop près du pôle, ni trop près de l'équateur, et ses champs, répartis entre des climats différents, mais dont aucun n'est excessif, depuis la Normandie humide jusqu'à la Provence, produisent presque tous les fruits, à l'exception de ceux qui ne mûrissent que dans l'ardeur inapaisée du jour, comme les dattes. Encore le soleil est-il assez chaud, tout le long de la Corniche et même un peu plus haut, pour faire pousser les palmiers, pour qu'il sorte du tronc, sous le bouquet des feuilles courbes, un régime de

gousses et de filaments d'un jaune d'or, de sorte que nous possédons encore l'image et rilkision des récoltes que nous n'avons pas.

Les voyageurs vont chercher au loin des sujets d'étonnement. Ils en trouvent. Mais la plupart conviennent que nulle contrée n'est plus variée que la nôtre, que nulle part la joie d'un beau paysage ne s'achète au prix d'un moindre effort, et qu'elle est une merveille unique de formes et de couleurs, cette France où les belles montagnes, les belles plaines, les forêts, les fleuves, la mer, sont plus qu'ailleurs voisins et rassemblés. Même dans ses parties qui ne sont pas renommées, là où elle n'offre aux yeux que ses guérets et ses pâtures, qui montent, descendent et remontent encore, emplissant l'étendue, elle est harmonieuse de lignes, bien faite et souvent noble. Elle n'a point de longs brouillards. Elle est claire. Un moulin qui vire sur sa colline, un arbre qui fait la gerbe et se lève dans le ciel, un champ dans son habit de moisson, une lande qui retient longtemps la rosée aux épines de ses tiges, les plus simples choses, d'ailleurs, le.s plus communes, un talus, une route, un mur de vieilles pierres, sont peut-être meilleurs à voir dans la lumière des bords de la Seine, de la Loire ou du Rhône.

Feuilletez encore votre atlas. Comparez la carte de France avec celle des autres pays. L'Italie a une longue étendue de côtes, et des ports, et des golfes, mais tous sur la même mer; clic

est soulevée en son milieu par la chaîne des Apennins; on n'y rencontre pas cette proportion si remarquable chez nous, entre la montagne et les plaines. L'Autriche n'a qu'une fenêtre sur l'Adriatique; l'Allemagne que des côtes basses^ froides et grises. Et si vous m'opposez que l'Amérique du Nord, plus grande que toute l'Europe, sépare deux océans, et ne manque ni de beautés naturelles, ni de la variété des climats, je vous répondrai qu'elle n'a point de passé et que nous en avons un.

Il faut être fier d'appartenir à une nation de vieille civilisation et de vieux renom, qui a donné tant d'exemples de sainteté, de courage militaire, de travail, de génie dans les arts et dans les sciences, de charité dans la vie. Notre sol est couvert de monuments bâtis par nos artistes pour exalter cette noblesse de la race. On ne citerait guère une commune de France où quelque grand personnage n'ait vécu ou passé. Là même où l'histoire n'a retenu aucun nom, il faut que vous vous souveniez à sa place. Elle n'a pas tout dit. Dans le même paysage où vous vivez, enfants, presque toujours vos parents ont vécu, non seulement ceux que vous avez pu connaître, mais ceux qui respiraient, parlaient et songeaient au dix-huitième siècle, au quinzième, au treizième, et plus loin encore dans les âges écoulés. Eux aussi, ils ont été associés à la grandeur française. Quelle part y prenaient-ils? celle de la tâche quotidienne. Les hommes gagnaient

le pain de la famille; les femmes tenaient le ménage; ils obéissaient à la loi de Dieu; ils ne causaient ni trouble dans l'Etat, ni préjudice à leurs voisins : et cela suffit pour faire une vie admirable, utile à l'entourage et à toute la nation. Ils ont contribué à l'ordre, à l'aide fraternelle, à l'excellence du métier, à la richesse commune. Ne doutez pas, s'ils ont eu l'occasion d'un dévouement difficile, dans un danger public, qu'ils ne l'aient acceptée et comme il le fallait. Mais leur soumission à la loi de leur état, le progrès de leur expérience, leur âme toute ennoblie par l'idée d'un ciel à gagner, la famille qu'ils élevèrent pour les continuer : voilà de quoi furent faits les services certains qu'ils rendirent au pays. Par eux, la France fut soutenue et accrue. Vous pouvez dire, quand on vous parle des chansons de l'ancienne France : « Nos grand'mères les ont chantées » ; quand on vous parle de ses batailles : « Nos grands-pères les ont combattues » ; quand on vous parle de ses douleurs : « Nos grands-parents en ont pleuré » ; quand on vous parle des vertus de la race : « Ils les avaient » ; quand on vous parle de la France généreuse, courtoise et fière, vous pouvez répondre : « Ils l'ont faite! »

La terre où vous vivez, enfants, est pleine de ces souvenirs, qu'elle soit du nord ou du midi. Elle a d'autres beautés, comme je l'ai montré, mais celle-là les dépasse toutes.

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