QUATRIÈME HISTOIRE
Une mère alsacienne.
Le 17 février 19 lo, il y avait grande foule, cinq mille personnes dit-on, dans l'étroite rue des Augustins, à Colmar, sur laquelle ouvre, — elle s'ouvre rarement, — la porte de la prison. Il était quatre heures et demie du soir. Que font-ils là, ces Alsaciens d'Alsace, auxquels sont mêlés quelques Alsaciens de Paris? Ils attendent la sortie d'un prisonnier, du directeur du Nouvelliste d' Alsace-Lorraine , condamné à deux mois de prison. Pour quel délit? pour s'être moqué d'un professeur allemand, qui prétendait que l'enseignement du français devait être interdit en pays d'empire.
Les hommes parlent entre eux le dialecte alsacien. Ils sont coude à coude, et, comme ils portent tous, ouvriers ou bourgeois, le veston ou la jaquette, et le chapeau de feutre, ils forment une masse de couleur sombre. Les cigognes qui passent en l'air croient que la rue est pavée de noir. Cependant, on aperçoit, on devine bien des petites taches violettes, au bout des bras tombants. L'épicier, le boucher, le commissionnaire, les vétérans retraités, les jeunes gars qui louent leurs bras à la campagne, et le marchand de drap, et l'ouvrier tisseur, ont cueilli ou acheté toutes les premières violettes pour fêter le prisonnier qui va sortir, l'abbé Wetterlé, le très courageux et très aimé député de Colmar.
A 4 h. 45, la clé tourne dans la serrure, les verrous sont tirés, une acclamation s'élève du centre de la rue, et court aux deux extrémités, et se prolonge en grossissant : « Vive Wetterlé ! » Il est là, sur le seuil, très pâle, si ému qu'il recule d'un pas. Est-ce qu'il va rentrer en prison? Il veut lever son chapeau, mais voici qu'il a déjà les bras chargés de fleurs, de belles gerbes qu'ont apportées des enfants, des amis, des inconnus. On l'entraîne, on le félicite, on veut le voir, on lui crie : « Libre ! Libre ! nous avons quitté le travail pour vous saluer libre 1 » Il monte dans une voiture avec plusieurs amis. Aussitôt des centaines de mains lancent les petits bouquets de violettes. Le landau en est
UNE MERE ALSACIENNE. ii5
rouvert. Une grande acclamation retentit : «Vive TAlsace-Lorraine! » Et l'abbé salue, et dit : >( Voilà un cri qui me fait plaisir! » Lentement, parce que la foule ne permet pas qu'il aille vite, l'abbé Wetterlé arrive jusqu'à la maison qu'il habite, où l'attend une vieille de quatre-vingtcinq ans, sa mère. Là aussi les admirateurs sont nombreux; ils se pressent dans les escaliers, dans la vestibule et dans le salon : ceux de Strasbourg ont apporté, comme cadeau, le buste de V Alsacienne par Ringel; ceux de Colmar, une Sainte Odile par Albert Schultz; ceux de Paris, une réduction de la Jeanne d'Arc de Mercié. Alors, aux adresses qu'on lui lit, aux discours, à toute cette joie patriotique qui l'enveloppe, l'abbé Wetterlé est bien obligé de répondre. Il le fait, en louant la femme alsacienne, « gardienne fidèle de la foi, des mœurs, des usages et de la langue du pays ». Et il raconte qu'après qu'il eut subi un mois de prison, le bruit s'étant répandu qu'une mesure de clémence allait être prise en sa faveur, sa mère envoya vers lui un ami. Elle qui souffrait de la séparation plus que son fils lui-même, elle lui faisait dire ces simples mots : « N'accepte sous aucun prétexte ta grâce. »
C'est là une parole, n'est-ce pas, toute fière, et d'un superbe amour. Elle honore grandement la mère qui l'a dite. Mais elle n'eût pas été prononcée, si le fils n'avait été digne de la comprendre.
Ii6 LA DOUCE FRANCE.
Des histoires semblables à celles que je viens de conter, on en pourrait grouper des centaines. Des milliers d'autres sont inconnues, faute de témoins, ou parce qu'ils ne veulent pas parler. Ce sont les vieux poêles de faïence autour desquels la famille se réunit, ce sont les sapins et les hêtres des Vosges, et c'est le vent de la plaine, frémissant de la rumeur des villes et des villages, qui savent toute Tépopée d'Alsace-Lorraine.
LA FRANCE AU DELA DES MERS Nos frères Canadiens.
« Les Anglais ont eu, cette année, à Louisbourg, ici, ou à la Belle-Rivière, de cinquante à soixante mille hommes en campagne, et nous, — je n'ose l'écrire. Adieu, mon cœur, je soupire après la paix et toi. Quand reverrai-je mon Candiac?... »
La lettre où j'ai copié ces lignes fut écrite en octobre 1768, et adressée à la marquise de Montcalm, par son mari, général des forces françaises au Canada. Quelques semaines plus tard, ce cœur très noble et fait, comme les meilleurs, de tendresse et de bravoure, cessait de battre; ce chef, que la France, lointaine et distraite, n'avait pas secouru, était vaincu et
frappé à mort dans les plaines d'Abraham, aux portes de Québec. Et, après lui, il n'y eut plus, au delà de l'Océan, de général des forces françaises. Le Canada passa sous la domination de l'Angleterre.
Enfants, vous demanderez à vos maîtres de vous raconter cette histoire qu'on ne peut entendre sans beaucoup de colère, d'admiration et de regret. Il faut que vous viviez quelquefois les jours passés, que vous n'ayez pas seulement, dans votre âme, le sentiment de l'honneur et des défaillances du présent, mais que vous souffriez des douleurs que vos pères ont connues, et que vous vous réjouissiez de leurs joies, afin d'être plus parfaitement de la famille française.
Voilà donc les colons français, les soldats de carrière ou d'occasion, les chercheurs de fortune, devenus sujets anglais. Ils étaient, lorsque Montcalm mourut, environ 80.000. Mais, làbas, les familles sont nombreuses, huit, dix, quinze, vingt enfants; ils s'élèvent par pelotons dans les fermes et les villages. En un siècle et demi, les 80.000 Français abandonnés par la France au traité de Paris sont devenus 2.5oo.ooo, et bien plus, si l'on songe qu'ils ont envoyé plus d'un million d'émigrants aux États-Unis. C'est un peuple véritable. La terre, sous ses pieds, a changé de patrie. Mais le cœur se souvient. Je vous dirai d'abord quelque chose de cette terre qui est loin de nous.
it8 la douce FRANCE,
Elle s'étend, au nord de l'Amérique, de l'océan Pacifique à l'océan Atlantique; elle est si large qu'il faut voyager pendant quatre jours en chemin de fer, pour la traverser, de Vancouver à Montréal. Et il y a loin encore, de Montréal à l'embouchure du Saint- Laurent. L'Europe, moins la Russie, tiendrait entre les frontières du Canada, et il lui resterait encore un peu de place pour se remuer. Mais les gens du midi trouveraient qu'il y gèle trop et trop longtemps. La neige fait le pays tout blanc pendant six mois. Le thermomètre marque souvent quinze et vingt degrés au-dessous de zéro. Mais le printemps est rapide. Tout se hâte à la fois pour rattraper le temps perdu. Une grande marée de chaleur fond la glace et pénètre le sol. Les hommes reçoivent d'elle la permission de travailler dehors, les eaux de courir, les bêtes de retrouver les pâturages, le froment de germer, les feuilles de dérouler leur cornet ou d'ouvrir leur éventail. En mai, la moisson lève, en août elle est fauchée. On peut tout demander à ce soleil du Canada, excepté de mûrir le raisin, les figues et les grenades. Son vrai triomphe est dans les plaines à blé, tantôt parfaitement plates, sans arbres, sans haies, presque illimitées comme le Manitoba, tantôt ondulées, et découpées dans les immenses forêts où les Indiens, jadis, vivaient de la chasse et de la rapine de guerre. Il se récolte là des millions d'hectolitres de froment, que
le Pacifique canadien amène jusqu'à la côte. Quand la moisson était médiocre chez nous, vous avez peut-être mangé, sans le savoir, du pain fait avec la farine canadienne.
La terre est donc Jeune encore là-bas. Elle est fertile, et, comme disent les laboureurs, bien grenante. Elle a tenté beaucoup de colons. Ils sont venus de toutes les parties du monde. D'autres travailleurs ont été attirés par les mines, d'autres par la richesse des forêts. Nos frères de race vivent parmi des Anglais, des Irlandais, des Américains, des Allemands, des Slaves. Ils dépendent politiquement de la couronne d'Angleterre, et les relations d'affaires qu'ils entretiennent avec l'ancienne mère -patrie ne sont pas si importantes qu'elles puissent constamment rappeler, et à chacun, le souvenir des origines. Pour bien des raisons, ils auraient pu nous oublier. Et pour d'autres raisons, très nombreuses et très fortes, ils auraient pu se fondre entièrement dans la masse des étrangers qui les enveloppent. Eh bien! si vous alliez au Canada, votre surprise serait grande. Vous y verriez de vos yeux la France survivante, vous l'entendriez parler. Si vous arriviez, un jour de fête, dans un village canadien français, vous apercevriez, au balcon qui enveloppe les maisons de bois, le drapeau tricolore. Vous pourriez lire, sur l'enseigne des boutiques, des noms qui sonnent français : Lapierre, Dumas, Beaumont, Langevin, Brosseau, Lapointe, Cha-
pais, Bruneau, La Violette. Et si vous entriez dans une ferme, l'habitant, — c'est-à-dire l'homme du sol, le laboureur, — vous accueillerait ainsi : « Bonjour, petit! Comment ça va, au vieux pays? »
Un ami, pour me peindre la province de Québec, — plus grande à elle seule que la France, — où domine la population canadienne, me disait : « A dix kilomètres du chemin de fer, c'est comme s'il n'y avait jamais eu d'Anglais au Canada. » Les Canadiens français ont gardé la langue que parlaient leurs pères de Normandie et d'Anjou, de Poitou et de Gascogne, la langue que parlaient entre eux ces laboureurs émigrants du royaume de Louis XIV, lorsque, groupés sur le pont du navire, à l'ombre des voiles, ils causaient en regardant les sillons de la mer. Plusieurs expressions, familières au Canada, et qui nous semblent des fautes, ne sont que de vieux mots, morts chez nous, vivants en Amérique; et plus d'une manière de prononcer, dont nous sourions, rappelle tout simplement la mode qui fut celle de toute la France, ou d'une province. Les « habitants » disent un François pour un Français; ils appellent un wagon, et ils sont en cela plus Français que nous, un chai-, et les tramways des petits chairs; ils nomment une casserole un vaisseau.
Est-ce tout? Ne sont-ils fidèles qu'à des mots? Non, ils ont gardé le souvenir, l'instinct, le goût de la France. Dis que la France leur ap-
paraît, ne fût-ce que dans une petite image, ils s'émeuvent. Le drapeau de la France, les navires de la France, un visage français, une nouvelle triste ou glorieuse qui vient de chez nous, ne les laissent point indifférents. Lorsque la corvette la Capricieuse, en i855, remonta le Saint-Laurent, qui, depuis tant d'années, n'avait pas vu nos canons ni l'éperon de nos vaisseaux, tout le sang de France tressaillit aux deux bords du grand fleuve, et ils accouraient, et ils criaient : « Voici nos gens qui nous reviennent! »
Nous avons ailleurs des sympathies ; nous avons là des parentés. Les Canadiens sont loyalement soumis à l'Angleterre. Ils ne cherchent pas à se séparer d'elle pour revenir à nous. Mais ils ont l'esprit de famille et la gloriole attendrie de tout le passé commun. Ils ressemblent à des ceps de vigne arrachés d'un vignoble et plantés dans un autre. Les automnes se succèdent, les feuilles renaissent et tombent, les grappes sont foulées par les pressoirs nouveaux. Et l'on dit, en buvant le vin : « Il a pris quelque chose au terroir qui le nourrit, mais comme c'est bien le même vin, la même sève, la même lumière quand on le regarde dans le verre, la même'chaleur quand on le boit! »
Enfants, nos frères Canadiens ont gardé même quelques travers de notre race, des préférences, et, par exemple, un besoin de discourir et d'entendre discourir que les Romains
reprochaient déjà aux Gaulois. Ils aiment la chanson facile à retenir, celle de nos pères. Partout où ils se réunissent il y a discours, toasts, compliments, opinions développées, discussions et palabres. Les campagnes ont en cela le même goût que les villes. Elles sont plus fidèles encore aux refrains de la vieille France. Quand la neige recouvre la terre, les occasions sont nombreuses, et vite accueillies, où le fermier, ses grands gars, sa fille qui n'est point déplaisante, toute rose sous son bonnet de fourrure, montent dans les traîneaux et s'en vont, à deux, trois, quatre lieues chez le voisin. On bavarde longuement, on revient au clair d'étoiles; il gèle à pierre fendre, et la campagne, toute pâle, n'a pas plus de routes que le ciel et ne fait pas plus de bruit. Alors, s'il y a, sur les bancs du traîneau, bien enveloppé et emmitouflé, quelque garçon qui ne somnole pas, et qui n'ait pas la bouche dans le vent, il chante, à cause du souvenir doux de la veillée, la chanson qu'on chantait dans la salle bien chaude, autour du poêle, et c'est encore de la gaieté, de la tendresse, de la vaillance et de la petite rêverie courte de chez nous, qui s'envole et qui meurt dans la nuit : Pai^ dei^rièrechei mon père., il y a un bois joli; ou bien le refrain du Petit soldat de giiej^re; ou le Pont d'Avignon; ou le Vent fripolant; ou l'histoire en vingt couplets du marin qui s^mbarque sur une frégate à Saint-Malo.
Je VOUS le dis, ce sont des cousins qui nous en apprennent bien long sur la famille commune, et qui sont curieux d'elle, et qui disent toujours, quand ils nous rencontrent : Qu'est-elle devenue? Le fils d'un de mes amis arrivait, récemment, dans une paroisse nouvelle du Nord-Ouest canadien. Elle était si nouvelle, la paroisse, qu'elle n'avait encore d'autre monument public que l'église, construite en planches bien jointes, couverte en tôle, encapuchonnée d'un clocheton, posée sur la prairie et à laquelle attenait un presbytère, ou, pour mieux dire, une masure provisoire pour le curé. A droite et à gauche, on voyait deux poteaux portant la même inscription : « Rue principale. » Mais il n'existait encore aucune maison, et c'est à peine si deux ou trois enceintes, en fil de fer barbelé, indiquaient le lotissement des premiers propriétaires, la place où s'élèveraient le bazar, la boutique de l'épicier ou celle du pharmacien. Les paroissiens habitaient si loin, tout autour, dans la prairie illimitée, qu'il fallait avoir des yeux d'Indien pour découvrir les plus proches de leurs fermes, même à l'heure où les toits fument. Cependant, dès qu'ils apprirent qu'un Français de France était là, près du futur village, qu'il avait amené quatre chariots de matériaux et de provisions, et logeait chez le curé, ils vinrent en grand nombre, avec femmes et enfants, montés sur leurs chars que traînaient des chevaux nourris d'herbe, sans élégance mais
francs de collier. Le curé, voyant cette foule, la fit entrer dans l'église, — car il pleuvait, — et envoya une députation de notables qui dirent au fils de mon ami : « Venez nous parler; nous sommes réunis dans l'église. — Mais je n'ai rien à vous raconter! — Comment! vous êtes de France et vous n'avez rien à raconter? Et ceux de chez nous, là-bas, vous nous en donnerez des nouvelles ! Vous nous direz les affaires du vieux pays, votre histoire à vous, celle de votre famille et celle de votre ville, tout ce que vous voudrez, mais vous nous parlerez, pardine, ou nous verrons bien! Nous n'avons pas fait le voyage pour ne pas vous entendre causer! » Le jeune homme fut obligé de les suivre. Il pénétra avec eux dans l'église toute remplie. Ah ! mes enfants, quand il vit la joie de tout ce monde, l'air de famille française que portaient les visages, le curé qui disait : « Montez sur une chaise, mon ami, toute la paroisse le demande et Dieu le permet » ; quand il aperçut dix beaux bouquets, noués de rubans tricolores, que dix petits gars lui présentaient, il eut envie de pleurer, puis il se mit à parler sans embarras, deux heures durant, comme il eût fait devant ses parents, et peut-être avec plus de succès.
Enfin, les Canadiens français ont conservé la foi. Pour elle, ils ont combattu, ils ont résisté à jnille moyens, violents ou habiles, qui furent essayés pour les faire changer de credo. Ce sont de bonnes têtes et de fidèles cœurs. Ils