‹ La douce France. Illus. de J.M. BretonChapitre 33 sur 81 · TROISIÈME HISTOIRE · texte numérisé non relu

TROISIÈME HISTOIRE

Aux manoeuvres Allemandes.

L'empereur allait passer une grande revue, à la fin des manœuvres d'automne. Soixante mille hommes, groupés en deux armées qui s'étaient, depuis une semaine, cherchées et combattues, se concentraient maintenant sur les plateaux découverts qui enveloppent la ville de C. Les chaumes, les pâtures, les labours, disparaissaient sous les régiments en marche. Une rumeur, qui ne cessait point, faisait trembler le vent. Quant aux routes, on pouvait les deviner jusqu'à rhorizon, au bourrelet de poussière,

plus haut que les haies, plus haut que les arbres, qui s'élevait de chacune d'elles.

Mon ami D. voyageait alors en Allemagne. Il était sorti, le matin, de la ville de C. pour faire une excursion, lorsque, vers midi, renonçant à traverser ces campagnes gardées militairement, il voulut rentrer à l'hôtel. Il se trompa de direction, se perdit, et, après une demi-heure de marches et de contre-marches, se décida à demander son chemin. Au carrefour le plus proche, une douzaine de soldats, groupés autour d'un sous-officier, causaient. A quelques pas en avant, précisément à l'extrémité de la route que suivait mon ami, un autre soldat, coiffé du casque à pointe et le fusil sur l'épaule, montait la garde. Mon ami s'approcha de lui, et l'interrogea, en allemand. La sentinelle répondit en français :

— C'est pas difficile, allez! vous n'avez qu'à monter le petit raidillon, en face, et vous verrez les premières maisons, à un kilomètre. Il y a un sentier.

— Comme vous parlez bien le français!

— Pas étonnant!

— Pourquoi?

— Nous sommes pays.

— D'où êtes-vous?

Le soldat vit que ses camarades l'observaient. Il reprit sa marche, en disant, du coin des lèvres :

— Metz! Allez-vous-en!

Comprenez bien, enfants, ce qu'il avait d'élo-

» UNE MÈRE ALSACIENNE. ii3

quent, ce mot : « Nous sommes pays. » Ce Lorrain annexé, Allemand de force, est encore Français d'amour. Il le dit sous l'œil de ses vainqueurs. Peut-être, lui qui avouait la France pour sa patrie, ne l'avait-il jamais vue? Sûrement il n'y avait pas vécu. Il ne savait d'elle que ce que racontent les pères et les mères, le soir, quand les fenêtres sont fermées et que la chandelle est allumée. Et cela suffisait pour que dans son cœur, et depuis longtemps, il eût fait choix de notre nation. Français de regret et de désir, leçon vivante, répandue tout le long de la frontière cruelle!

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