UNE FETE A MONTREAL
anciens, auxquels il confia son projet, l'approuvèrent et prièrent seulement qu'on attendît, pour partir, la saison des semailles. « Je n'attendrai ni un jour, ni une heure de plus, lorsque j'aurai formé une poignée de solides gars décidés à me suivre )>, répondit Adam DoUard. Il chercha parmi les compagnons qui savaient tenir un fusil et tirer un chevreuil, mais il ne prit que ceux qui avaient l'âme tout à fait haute. « As-tu peur de mourir pour Ville-Marie, compagnon? — Pas plus que toi. — Alors je t'enrôle. » Ils furent dix-sept en quelques jours. Le plus vieux n'avait que trente et un ans. C'était un chaufournier, Alonie de l'Estres. Tous, ils écrivent leur testament, font dire une messe et y communient. Puis ils descendent au bord du fleuve, où les habitants de Ville-Marie, les parents, les amis, chacun voulant avoir le dernier adieu, donner la dernière poignée de main, étaient rangés autour des canots. Et en route! Voici les plus braves qui s'éloignent.
A peine Adam Dollard a-t-il commencé à remonter le Saint-Laurent qu'il est attaqué, près de l'Ile Saint-Paul, par les Iroquois, et perd trois de ses hommes. Il faut revenir à Ville- Marie, faire le plein en engageant trois combattants nouveaux, remplacer un canot qui a sombré, et les provisions perdues. Ce sont les bagages qui retiennent le plus longtemps. On repart vers l'ouest, le 20 avril, on a du mal à remonter les grandes eaux du Saint-Laurent,
puis celles de la rivière Ottawa. Le i" mai, les dix-sept débarquent non loin du rapide du Long Saut, gravissent les pentes qui dominent la rivière, et, de crainte d'une surprise, voulant se reposer, observer l'ennemi, l'empêcher, au besoin, de descendre vers Ville-Marie dans ses canots d'écorce, se mettent à l'abri derrière une muraille de pieux et de palissades abandonnée par les sauvages. Là, ils sont rejoints par une quarantaine de Hurons et d'Algonquins, alliés des Français et qui veulent, eux aussi, disent-ils, combattre les terribles Iroquois.
Il y eut quelques jours sans alerte. Puis, un des dix-sept, placé en sentinelle et qui observait la rivière, signala deux canots remplis de guerriers. C'était l'avant-garde d'une petite armée qui se dirigeait sur Québec, et qui espérait bien surprendre les Français, incendier la ville et avoir ensuite facilement raison des colonies de Ville-Marie et desTrois-Rivières. Adam Dollard ne s'était avancé si loin dans le pays que pour empêcher cette expédition, et, en se sacrifiant, sauver l'espoir français et les habitants paisibles des villes. Il fit tirer sur les Iroquois. Peu de temps après, trois cents, puis huit cents Peaux- Rouges enveloppèrent la pauvre forteresse. Enfermés dans l'étroite enceinte, mal protégés par les poteaux de bois dont la plupart étaient pourris et tremblaient sous la pesée de la main, les assiégés et leurs alliés repoussèrent les assauts des Iroquois. Ils souffraient cruellement de la
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soif, car ils n'avaient aucune provision d'eau. Ils n'avaient point de pain, point de viande, et la farine qu'ils essayaient d'avaler ne passait point leur gorge. Le cinquième jour, au plus fort d'une attaque, tous les Hurons alliés, à l'exception de leur chef, abandonnent les Français, sautent par-dessus la palissade, et se mêlent aux Iroquois, qui les ont appelés et leur ont promis la vie sauve. Les héros de France n'eussent pas été perdus si l'ennemi n'avait ainsi connu leur nombre. Ils ne sont que dix-sept, disent les traîtres. Et les Iroquois qui hésitaient reprennent courage et reviennent à l'assaut. Ils se précipitent contre la porte, l'enfoncent, pénètrent dans l'enceinte, et, un moment arrêtés par les Français qui, n'ayant plus de poudre et plus de balles, se défendent à coups de crosse, ils finissent par abattre le dernier des compagnons d'Adam Dollard.
Les sauvages avaient perdu trois cents de leurs guerriers. Et leur effroi fut si grand, qu'ils renoncèrent à poursuivre leur expédition, et qu'ils s'en retournèrent à la chasse, sans plus menacer Québec, Trois-Rivières et Ville-Marie. « Comment pourrions-nous vaincre les soldats blancs, disaient-ils, s'ils ressemblent aux dix-sept qui ont combattu cinq jours dans le fort du Long Saut? »
Quelques hommes, dévoués jusqu'à la mort, avaient donc sauvé tout un peuple. Ils étaient de notre race, ils étaient de notre foi, ils se sacri-
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fiaient pour la France d'Amérique, et ils demandaient de la gloire. La gloire leur est acquise, et ceux qui portent aujourd'hui le nom de ces jeunes gens sont nobles à jamais, dans toutes les âmes.
Écoutez le récit de la fête qui a eu lieu à Montréal, — la grande ville bâtie sur l'emplacement de Ville-Marie, — pour honorer le 25o® anniversaire du combat. Ce Jour-là, 29 mai I g I o, la place d'armes était décorée de drapeaux. Une foule ardente, fière du passé, confiante dans l'avenir, libre, sous la tutelle anglaise, de parler et de penser à la manière de France, enveloppait le monument élevé à la mémoire du gouverneur Maisonneuve. Les Anglais eux-mêmes, bien qu'ils ne fussent pas, comme les nôtres, à une fête de famille, avaient envoyé une couronne avec cette inscription : « Hommage des Anglais. » Ils s'y connaissent en bravoure, ayant prouvé la leur et souffert de la nôtre. Le 65^ bataillon, composé de Canadiens-Français, en grande tenue, formait la haie, au pied de la statue. Au fond de la vaste place, on vit s'ouvrir le portail de l'église Notre-Dame, et toute une foule nouvelle se joindre à celle qui attendait. L'archevêque prit place dans une tribune. Tout le monde était debout. Alors, le capitaine Barré, du 65^, s'avança jusqu'auprès du piédestal du monument, où est représentée, en bas-relief, la belle mort des dix-sept enfants de Ville-Marie. D'une voix forte, il appela :
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— Adam Dollard des Ormeaux?
Et ily eut un grand silence sur la place. Après une minute, une voix, sortie des rangs des soldats, répondit :
— Mort au champ d'honneur I
Les clairons sonnèrent, et les tambours battirent. Les hommes présentèrent les armes. Le capitaine reprit l'appel :
— Jacques Brassier? Jean Tavernier? Nicolas Tillemont? Laurent Hébert? Alonie de TEstres? Nicolas Josselin?
Quand il eut nommé les seize compagnons, la voix qui lui répondait dit :
— Tous morts au champ d'honneur!
Les mots s'en allèrent à travers la grande place, comme le vent et comme la pluie que chacun reçoit. Les clairons sonnèrent de nouveau. Il y eut des milliers de cœurs qui frémirent d'émotion ; il y en eut beaucoup qui prièrent ; il y eut des hommes qui pleurèrent, parce que la vraie gloire est une amitié de nos âmes '.
I. Je veux inscrire ici les noms des Français et ceux des deux sauvages qui moururent au Long Saut. Adam Dollard (sieur des Ormeaux), commandant, âgé de zS ans; Jacques Brassier, 25 ans; Jean Tavernier, dit la Hochetière, armurier, 28 ans; Nicolas Tillemont, serrurier, 25 ans; Laurent Hébert, dit La Rivière, 27 ans; Alonie de l'Estres, chaufournier, 3i ans; Nicolas Josselin, 25 ans; Robert Jurée, 24 ans; Jacques Boisseau, 23 ans; Louis Martin, 21 ans; Christophe Augier, dit des Jardins, 26 ans; Etienne Robin, dit des Forges, 27 ans; Jean Valets, 27 ans;
LE CAPITAINE FIEGENSCII UII.
QUELQUES SOLDATS Le Capitaine Fiegenschuh
Il y a longtemps que l'Afrique a commencé de connaître le courage militaire des Français. La