‹ La douce France. Illus. de J.M. BretonChapitre 37 sur 81 · DAR SILA · texte numérisé non relu

DAR SILA

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conquête de l'Algérie a été faite et maintenue par l'héroïsme, l'endurance, le génie d'organisation de nos officiers. Aujourd'hui, c'est au Maroc que nos troupes se battent, pour refouler la barbarie, pour établir une civilisation supérieure

René Doussin, 3o ans; Jean Le Compte, 26 ans; Simon Grenet, 25 ans; François Crusson, dit Pilote, 24 ans; Anahotaha, chef Huron; Mitiwemeg, chef Algonquin.

ià OÙ il n'y avait, depuis tant de siècles, que désordre et injustice; c'est surtout dans l'Afrique équatoriale, dans ces immenses régions voisines du lac Tchad, que les traités avec l'Angleterre ont reconnues en partage à l'influence française.

Ouvrez encore votre atlas. Voyez, à l'est du grand lac, le nom de Ouadaï. Les guerriers nègres du Ouadaï, bien armés, commandés par des chefs redoutés, étaient les plus cruels chasseurs d'esclaves que l'on connût. Les hommes, les femmes, les enfants enlevés par eux, dans les villages du sud, étaient conduits dans le Borkou, et, à travers le désert de Libye, Jusqu'aux marchés de la Tripolitaine. Mais la présence des Français gênait ces expéditions. Les Ouadaïens avaient dû, plus d'une fois, abandonner leurs captifs et se retirer précipitamment devant quelques officiers et sous-officiers français, commandant une poignée de soldats noirs. Dès qu'ils se croyaient en force, ils attaquaient donc nos postes. En 1904, ils réussissaient à faire i.5oo prisoniers parmi les tribus voisines de notre fort Archambault. En 1905, ils essayaient de s'emparer du fort d'Yao. Trois ans plus tard, le sultan Doudmourrah organisait une grande expédition contre les Français, et levait une armée pour nous chasser. Il fallait le châtier et établir, sur tout le Ouadaï, l'autorité de la France, qui n'était encore que nominale.

Ne vous attendez pas à voir des généraux entrer en campagne. Ce n'est pas même un officier

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supérieur, c'est un simple capitaine qui va commander en chef, car la France n'a pas de nombreux serviteurs, dans ces re'gions si éloignées de la mère patrie, si éloignées même de la côte africaine, qu'il faut, en prenant le plus court et

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sans perdre de temps, plus de quatre mois pour y atteindre. Non, ils sont un petit nombre d'hommes, jeunes, audacieux, qui ont fait le sacrifice de leur vie, qui supportent les rigueurs du climat, s'exposent aux attaques des barbares et aux morsures des bêtes, souffrent de la faim, de la soif, de la séparation d'avec tout ce qu'ils

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aiment, mais qui ont, du moins, cette joie de servir pleinement, librement, de toutes leurs forces, de toutes leurs facultés à la fois. Pour l'honneur, pour l'extension de la patrie qui les a envoyés, ils doivent être tour à tour des soldats, des administrateurs, des architectes, des diplomates, et les maîtres d'école, sans classes ni pupitres, chargés d'apprendre aux noirs que les blancs des pays de chrétienté apportent avec eux la délivrance de bien des maux.

Je vous raconterai l'histoire de l'un d'eux, qui est mort là-bas, en 1910. Pour la bien savoir, j'ai interrogé plusieurs de ceux qui sont revenus de cette Afrique é'quatoriale, où si peu de blancs ont pénétré. Je leur ai demandé : Montrez-lemoi à la tête de ses tirailleurs; dites-moi ses combats, ses paroles, son audace, la confiance que les soldats avaient en lui, les paysages qu'il a vus, l'heure où Ton faisait l'étape, et l'éclat que le jour avait. C'est leur récit, plus encore que le mien, que vous allez entendre.

Le sultan Acyl, notre allié depuis 1905, et que la France reconnaît comme sultan de l'Ouadaï, rival de Doudmourrah, notre ennemi, recevait l'ordre, en avril 1909, de se porter de Barouella à Birket-Fatmé, à cent vingt kilomètres en avant, dans la direction d'Abécher. Il s'y établissait, et déjà ses soldats et des Ouadaïens soumis à son autorité construisaient des cases, creusaient des fossés de défense, lorsque des nouvelles lui vinrent de la région de Test. Il allait être attaqué.

LE CAPITAINE FIEGENSCHUH. iS?

Des espions affirmaient que Doudmourrah avait déjà commande' à ses lieutenants, ses « aguids », de l'ouest, de chasser les Français et les alliés des Français. Les soldats envoyés en reconnaissance par Acyl rapportent bientôt, en effet, que deux bandes, d'un millier d'hommes chacune, s'acheminent à travers la brousse. Aussitôt, le sultan fait partir des courriers à cheval. Il appelle au secours le chef dont il dépend immédiatement, l'homme très brave, très prompt, le capitaine Fiegenschuh, qui est au camp d'Ati. Fiegenschuh répond : « Je ferai rentrer dans sa coquille la menace ouadaïenne. »

Il rallie, en hâte, quelques sections de tirailleurs, et décide, plutôt que d'attendre l'ennemi à Barouella, de prendre l'offensive et de marcher contre lui. Il ira, si l'occasion s'en offre, jusqu'à cette capitale de l'Ouadaï, Abécher, ville légendaire, qu'un seul Européen a jusqu'alors visitée, l'Allemand Nachtigal, ville de cinq kilomètres de tour, toute hérissée de gros murs de terre, de réduits fortement protégés, où vivent le sultan et ses lieutenants. Cependant, de quelles forces dispose-t-il? De bien peu. Il n'a que 21 1 tirailleurs sénégalais, encadrés par 12 Français, et 3oo cavaliers d'Acyl, plus ou moins sûrs, armés de fusils variés.

La colonne quitte Barouella dans les derniers jours de mai. Elle ressemble à une tortue, à un losange en mouvement, nos tirailleurs tenant le milieu, avec le convoi, les munitions de réserve,

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les provisions de mil, les deux pièces de montagne portées à dos de chameau, et les bords étant formés par les cavaliers d'Acyl. On est à la fin de la saison sèche. Quelques groupes de cavaliers ennemis se montrent bientôt en avant. Mais, aux premiers coups de feu, ils se dispersent, ou rentrent dans la forêt d'acacias, de mimosas et de tamariniers qui couvre les vallées. Le soir du 3i mai, une tempête de sable retarde le départ de la colonne, qui n'arrive à l'étape qu'à dix heures quarante. A deux heures du matin, grâce au vent qui souffle de l'est, on entend, très loin, les appels des trompettes de guerre de Doudmourrah. Il pleut jusqu'au jour.

Le lendemain i" juin, en approchant d'une rivière, l'Ouadi-Chauk, l'avant-garde aperçoit une centaine de cavaliers ennemis qui abreuvent leurs chevaux. Fiegenschuh choisit, pour passer rOuadi-Chauk, le point le moins boisé de la vallée, et déjà il monte vers le plateau qui s'étend de l'autre côté, lorsque les cavaliers d'Acyl, placés à l'aile droite, sont chassés du village de Djohamé qu'ils viennent d'occuper. Ils se replient au galop sur le convoi de la colonne. Il est dix heures du matin. Toute la lisière de la forêt, sur un kilomètre de longueur, s'agite et livre passage aux cavaliers de Doudmourrah. Il y a là, prêts à fondre sur notre petite troupe, plus de 4.000 hommes armés de fusils.

Aussitôt, le gros de la colonne attaquée fait face à l'ennemi. Les sections de tirailleurs

répondent au feu, tout de suite d'une rare violence. Les deux pièces de montagne, en quelques minutes, ont passé du dos des chameaux sur les roues de l'affût, et elles tirent à 800 mètres sur Djohamé, Fiegenschuh, dès le début de l'action, a fait ficher en terre son fanion, et il se tient debout à côté. Il rassemble ainsi sur luimême toutes les chances de mort dispersées dans l'air, toutes les balles qui sifflent dans la brousse.

A dix heures quinze, il remarque que l'ennemi essaye de tourner la colonne. Il donne à ses tirailleurs de première ligne, qui ont déjà gagné quelque terrain et se sont rapprochés du village, les ordres que voici : « Les sections Reymond et Parmentier se jetteront sur le village et le pren dront. Le lieutenant Lucien arrêtera le mouvement tournant de l'ennemi vers le sud. »

A peine ces ordres ont-ils été transmis, qu'une balle atteint Fiegenschuh. Elle lui traverse le cou, de part en part. Le capitaine tombe. Son interprète Mamadou-Sy le relève et l'emporte à l'ambulance. Le blessé perd son sang à flots; il souffre affreusement. Cependant, avant de permettre qu'on le soigne, il fait signe qu'on lui donne son carnet, et, sur la page, qu'il tache de son sang, il écrit au lieutenant Bourreau, le plus ancien, qui est à l'avant-garde, en avant du combat : « Je suis blessé, prenez le commandement. » Un cavalier part avec l'ordre. Et, le devoir militaire accompli, Fiegenschuh per-

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met qu'on examine et qu'on panse la blessure. Les tirailleurs avancent toujours, sous le feu des Ouadaïens. Ils obéissent, comme des soldats de la Vieille Garde, au lieutenant Bourreau qui accourt au galop, superbe d'allure et d'insouciance, et qui passe au milieu des balles. Le « programme » de la bataille est suivi de point en point. Après avoir tiraille', les sections commandées pour prendre le village le prennent d'assaut à la baïonnette; le lieutenant Lucien arrête le mouvement tournant des Ouadaïens; l'ennemi abandonne Djohamé et se rejette, en combattant, dans la forêt. Il est poursuivi. Il a 'laissé prendre un de ses étendards. Il a perdu 35o hommes. Les coups de feu se raréfient et s'éloignent. Les longues trompettes de Doudmourrah sonnent la retraite. Il est midi et demi. De notre côté, nous n'avons perdu que deux tirailleurs. Tous les vivants victorieux, et les deux morts portés par leurs camarades, sortent des fourrés, et reviennent vers le plateau où est le convoi, où est le capitaine blessé.

Là-haut, couché sur un brancard, protégé par la toile d'une tente contre l'ardent soleil, le capitaine Fiegenschuh n'a pas perdu connaissance un seul moment. Depuis plus de deux heures, il écoute le tonnerre de ses deux canons de campagne et le piaulement des balles; il a compris, au bruit qui diminuait de puissance, que l'ennemi se retirait, et qu'il y a une victoire pour la France; il attend le retour des combattants. Ils

apparaissent, épuisés, quelques-uns blessés. La rumeur de la troupe parmi laquelle il a l'habitude de vivre le remplit d'assez de joie pour lui redonner de la force. Quand il voit entrer le lieutenant Bourreau, vainqueur, il lui tend une seconde feuille de son carnet, sur laquelle il a écrit : « En avant sur Abécherl »

Ah! les précieux feuillets! La belle âme vaillante, oublieuse de tout ce qui n'est pas la France, quand la France est engagée! Paroles de chef! Paroles d'âme immortelle! Blessé, à demi mort, il reste audacieux, il décide une expédition qui n'était qu'entrevue : « En avant sur Abécher! »

Jusqu'à six heures, nos troupes enterrent leurs morts, elles soignent leurs blessés, s'abritent, mangent et dorment. A la nuit tombante, on , repart. Fiegenschuh avait choisi les nuits de lune, pendant lesquelles les hommes et les bêtes marchent bien. La nuit est toute lumineuse, une de ces nuits de l'équateur où les étoiles, à elles seules, donnent de l'ombre à un brin d'herbe. Pas d'alertes. On s'arrête; on sait qu'on se battra demain, et, les grand'gardes et les blessés exceptés, tout dort jusqu'à l'aube.

Alors, ces deux cents hommes, qui viennent d'en vaincre quatre mille, et qui veulent prendre la ville inconnue, se forment de nouveau en colonne. Ils marchent longtemps. Ils ne savent pas, les chefs eux-mêmes ne savent pas exactement, à quelle distance ils sont de la capitale

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du Ouadaï. Tous, ils regardent à l'horizon. Le terrain se vallonné; on passe entre deux pointes de rochers, et les yeux qui guettent aperçoivent ceci : une plaine circulaire d'au moins vingt kilomètres de diamètre, entourée de pics rocheux, et, au milieu de cette plaine, la dominant un peu, une ville longue, énorme, qui se projette en sombre sur le mauve des montagnes. Le jour est levé, la chaleur déjà grande. A mesure qu'on avance, la silhouette d'Abécher devient imposante. On distingue, au centre, le tata de Doudmourrah, protégé par de hauts murs de terre, et que dépasse un quadrilatère en briques rouges; les tatas des aguids, groupés tout autour et moins élevés que celui du maître; la cité commerçante, bâtie à gauche, pareille elle-même à une forteresse qui n'a point de fenêtres. Le terrain, sable blanchâtre, coupé de pâtures, est planté de tamariniers rabougris, broutés par les bestiaux, et d'euphorbes vénéneux. Les villages sont nombreux; les habitants, receleurs de troupeaux et complices du sultan, regardent descendre ces soldats qui vont s'attaquer à toute l'armée ouadaïenne.

Doudmourrah ne s'attendait pas à une attaque aussi prompte. Il fait prendre à ses cavaliers, en toute hâte, leurs postes de combat en avant de la ville. Lui-même, il se tient au centre, enveloppé de sa garde. Quand nos tirailleurs d'extrême pointe arrivent à Am-Ramilka, vers neuf heures, ils se heurtent à 5.ooo hommes

armés, la plupart abrités par des roches ou des plis de terrain. Le feu est très violent. Trois sections, qui forment toutes nos troupes de première ligne, s'avancent par bonds. La cavalerie ennemie cherche à les déborder; elle est ramenée au galop sous les murs d'Abécher, par les deux sections de réserve et par nos deux pièces de montagne. On se bat pendant quatre heures, la France gagnant du terrain, lentement. A deux heures, on distingue les visages des cavaliers de Doudmourrah. Nos tirailleurs mettent la baïonnette au canon. L'artillerie bombarde, par-dessus les villages, le tata du sultan. L'ennemi est pris de panique. Il se précipite dans la ville. On avance encore. A deux heures trente, un jeune homme est amené au sultan Acyl. Il raconte que les Ouadaïens de Doudmourrah n'ont fait que traverser Abécher, qu'ils ont abandonné la capitale. Les cavaliers d'Acyl partent en reconnaissance. Ils tournent autour de la ville, ils entrent dans le tata du sultan par la porte de l'est, celle de la fuite, et ouvrent celle de l'ouest. Abécher n'a plus de défenseurs. A quatre heures, le drapeau tricolore flotte au sommet du grand carré de brique rouge du tata de Doudmourrah. On trouve, dans les édifices et les cases, 7 canons de bronze, 3 de fonte, beaucoup de provisions et de munitions.

Dès le soir, les habitants paisibles, les gens de commerce, ceux qui n'étaient enrôlés que par la force, commencent à rentrer dans la ville.

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Cent cinquante esclaves, qui allaient partir pour Bengazi, sont mis en liberté. Beaucoup de soldats de Doudmourrah trahissent sa cause. En un mois, plus de deux mille font leur soumission, et livrent leurs fusils, dont la moitié sont des fusils français modèle 1874, vendus en Europe et rachetés par les caravaniers de Tripoli. Ils racontent à nos officiers la terreur qui s'est emparée de l'armée du Ouadaï, quand les sections ont chargé à la baïonnette. L'un d'eux, un chef, s'écrie : « Tu demandes pourquoi nous avons reculé? Nous ne pouvions plus lutter : nous avons vu des géants conduits par des anges! »

Rapidement, la blessure de Fiegenschuh, toute grave qu'elle fût, se cicatrisa. Les forces commencèrent à revenir. Dès le 28 juin, ne pouvant pas encore parler, la tête enveloppée de linges, il se fait amener son cheval, et, aux côtés du commandant Brisset, qui l'a rejoint à Abécher, il fait sa première promenade dans la ville qu'il a achetée de son sang. Les indigènes accourent sur le passage de ce chef, tout pâle encore du voisinage de la mort, et qui va, au pas de son cheval, sans dire une parole, faisant effort pour se tenir droit. L'âme seule ne faiblit pas. Il traverse la place d'armes où il y a foule, comme aux jours de Doudmourrah; son ombre passe, lente, sur les murs, les places, les ruelles en labyrinthe. Les Arabes le regardent, et plusieurs disent tout haut : « Quel talisman as-tu donc

pour nous avoir vaincus? Tu étais le moins fort et tu étais blessé? « Quel talisman? Il en avait un, en effet : la Fortune de la France.

Quand il fut tout à fait remis de sa blessure, Fiegenschuh organisa l'immense conquête. Il rassura les Ouadaïens; il créa des « villages de liberté » pour les esclaves libérés; il établit des postes pour protéger la capitale, et envoya des reconnaissances chez les sultans vassaux de Doudmourrah, afin de prévenir, par l'intimidation, un retour offensif. Le lieutenant Vasseur visita le Dar Sila. Fiegenschuh renouvela cette visite en personne. Puis, il annonça au sultan du Massalit, région dangereuse et soumise encore au régime des razzias d'esclaves, qu'il se rendrait chez lui prochainement.

En janvier 1910, sept mois après le jour où il était entré dans la ville, il se dirigeait vers le pays des Massalits. Il avait avec lui des partisans d'Acyl, 1 1 1 tirailleurs sénégalais et 4 Français seulement, dont il faut que les enfants des écoles retiennent les noms : le lieutenant d'artillerie coloniale Delacommune, le lieutenant Vasseuf, le maréchal des logis Breuillac, le sergent Déranger. Mais tous ces hommes s'étaient battus, un contre vingt, et ils avaient passé. D'ailleurs, quelle résistance feraient les Massalits? Le sultan Tageddin avait déclaré, depuis des semaines déjà, qu'il acceptait le protectorat des Français. Le i^'" janvier, deux messagers avaient rejoint la colonne en marche et remis

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à Fiegenschuh une lettre où le sultan disait : « J'ai appris que tu viens avec beaucoup de tirailleurs, je suis content; je veux être l'ami des Français, comme les sultans du Tama et du Sila. Reste encore quatre jours en voyage, car je pre'pare un camp pour les tirailleurs. »

Voici donc le capitaine Fiegenschuh qui continue de s'avancer vers Bir Taouil, où il doit recevoir du renfort et rencontrer le sultan. Il traverse des villages abandonnés. Des indigènes l'avertissent que Tageddin a levé des troupes pour le combattre. Mais, presque en même temps, de nouveaux messagers lui apportent des présents, de la part du sultan.

Le 4 janvier, au matin, la colonne avait dû s'allonger et se former en file, pour suivre un sentier très étroit, au milieu de la forêt. Au bout du sentier, les hommes d'avant-garde voient déjà le fleuve, et, au delà, un camp préparé et le sultan Tageddin, à cheval, entouré de ses lieutenants. Tout à coup, un signal part de la colline. On entend des cris : « Allah 1 Allah! » Furieusement, des Massalits, cachés dans les bois, se précipitent sur les cavaliers d'Acyl et sur nos tirailleurs, qui peuvent à peine se défendre. Chacun des nôtres est entouré par une nuée d'ennemis. Fiegenschuh et le lieutenant Delacommune sont tués des premiers ^ Le lieu-

I. Le lieutenant Maurice Delacommune, fils d'un industriel parisien, avait cette piété ardente qui se répand

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tenant Vasseur reçoit un coup de sabre sur la

sur le monde en dévouement, en tendresse, en force et en espérance. Partout où passent de tels hommes, la misère les reconnaît, la faiblesse vient à eux, des voix s'élèvent et disent : merci. Pendant qu'il préparait les examens de l'école polytechnique, pendant les années d'école, chaque dimanche, tout son temps libre, il le donnait à un grand patronage catholique de Paris. Là, il apprenait à connaître ceux qu'il commanderait plus tard, au régiment; il les aimait; il les servait déjà. Son ambition était d'agir. Il pensait à la gloire, — comment n'y pas songer, quand on est soldat? — mais la gloire, c'était l'incertain, peut-être l'insaisissable ; il pensait surtout qu'il pouvait être, qu'il serait, dans les lointains pays, « le missionnaire de la France et de la civilisation ». Car il n'hésitait pas. Il demandait, à la sortie de l'école, à entrer dans l'artillerie coloniale, l'une des armes où l'on est sûr de voyager, de voir du neuf et de courir un danger.

Quand il fut désigné pour le Tchad, en 1908, il s'écria : « Voilà ce que j'avais rêvé! » Toutes ses lettres, adressées de là- bas à sa famille, sont un chant d'allégresse et de fierté française. Ses tirailleurs noirs l'aimèrent bientôt et lui furent dévoués, comme l'avaient aimé et comme lui avaient été dévoués ses canonniers de l'artillerie coloniale à Lorient. Le dimanche matin, quand il n'était pas de service, il se retirait à l'écart, pendant une demi-heure, pour lire l'office de la messe. Et on respectait cette piété, qui gouvernait toute la vie de Maurice Delacommune. Un de ses camarades d'Abécher m'a dit : « Il était charmant, et le meilleur de nous tous, le plus exemplaire. Je n'ai pasconnu de vertu comme la sienne ». Il y eut de la sainteté, chez ce jeune homme. Sur le petit mémento envoyé par la famille de Maurice Delacommune à ses amis, on peut lire ces phrases qu'il avait écrites en France, pendant une retraite :

« Ce que je veux surtout, c'est être l'instrument docile

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nuque. Le sergent Béranger tombe dans la mêle'e. Le maréchal des logis Breuillac, dernier blanc qui survive, rallie 12 tirailleurs et i5 cavaliers d'Acyl, et essaie de faire une trouée à la baïonnette. Il est tué également^. Et c'est un

et fécond de Dieu. Je vois très nettement que ma vie doit être une vie utile, une vie pour les autres; je ne me rappelle pas avoir éprouvé d'autres joies vraies que celle d'un bienfait à quelqu'un.

« Une âme n'a qu'à être prête à tous les sacrifices pour obéir à la volonté de Dieu... »

I. Pierre Breuillac, d'une famille chrétienne et ancienne, de Niort, avait fait ses études au collège Saint-Hilaire. Il était, lui aussi, un croyant, un énergique, un dévoué. En 1907, pendant les manœuvres, un des chasseurs de son escadron étant en danger de se noyer, emporté par le courant d'une rivière, Breuillac se jeta à l'eau, et le ramena sain et sauf. Il fut, pour ce trait de courage, cité à l'ordre du jour du régiment. Un séjour à Lorient, pendant les grèves, le mit en relation avec des sous-officiers qui revenaient des colonies. Leurs récits lui firent ardemment désirer la vie aventureuse d'Afrique. Il « demanda le Tchad », et, le zS mai 1909, il s'embarquait à Bordeaux. Je viens de raconter sa mort. Avant que le rapport officiel fût connu, le lieutenant Breuillac, frère du jeune sousofficier, recevait une lettre datée d'Abécher, et où le lieutenant L. écrivait ces lignes émouvantes :

« Après les heures tragiques que j'ai vécues seul, dans mon poste, après l'horrible guet-apens du Massalit, j'ai le douloureux devoir de vous présenter mes bien vives condoléances et celles des sous-officiers et tirailleurs de la !'■« compagnie, qui aimaient beaucoup votre frère.

n Dans un si épouvantable désastre, la conduite de Breuillac a été admirable. Il a pu rallier ses tirailleurs, leur donner un peu de cohésion. Son premier souci a été

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caporal noir, un de ceux qui ont été formés à la discipline dans les postes français, qui prend le commandement de cette poignée d'hommes, et qui bat en retraite, poursuivi et luttant, jusqu'à la nuit. Il réussit à sauver 9 tirailleurs et 10 auxiliaires, avec lesquels, cinq jours plus tard, il rentre à Abécher.

Il fallut plusieurs semaines avant que la nouvelle parvînt à Paris. Quelle stupeur, elle causa, et quel frémissement, puis quelle admiration! Car la douleur va toujours la première. Tous les cœurs la connaissent. Ils pleurèrent Fiegenschuh, Delacommune, Vasseur, Breuillac, Béranger. Ils venaient d'apprendre ces nomslà, et ils sentirent qu'ils devaient les aimer, à jamais.

Peu de jours après que la nouvelle fut connue, on célébra un service, dans l'église Saint- François-Xavier, pour les âmes des victimes. L'église était pleine d'hommes rassemblés de

de porter secours au capitaine. Puis, voyant l'inutilité de ses efforts, il s'est précipité à la baïonnette, et a réussi à faire une trouée. Poursuivi, il a été blessé mortellement. Son bel exemple et son admirable sang -froid n'ont pas été inutiles; ils ont sauvé la vie de 9 tirailleurs et de 10 auxiliaires, seul détachement qui ait échappé au massacre. »

Sur la terre niortaise, un monument a été élevé par souscription au maréchal des logis Breuillac, et, le jour de l'inauguration, le ministre de la guerre a fait remettre la croix de la Légion d'honneur sur la tombe de ce jeune soldat, qui fut si brave.

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partout. C'était la France qui venait pleurer. « D'instinct, chacun sentait, dans l'assistance, que ces morts sacrifiés nous sont plus utiles que des milliers de vivants, parce qu'ils maintiennent l'idéal national, parce qu'ils rachètent, parce qu'ils sauvent notre face devant le monde, un peu plus sûrement que les bons acteurs et les grands couturiers 1. »

En Alsace, l'émotion fut silencieuse, mais combien profonde ! Comme il fut bien compris, le sacrifice du héros alsacien 1 A peine en avaiton parlé, à peine avait-on pleuré, que six Jeunes gens de la Robertsau, le village natal de Fiegenschuh, pour remplacer l'officier mort, s'engagèrent dans l'armée française.

Et maintenant, il faut que vous sachiez de quelle famille venait ce héros qui a grandi encore le nom de la France, et comment il a reçu l'enseignement et l'exemple, avant de le donner à tous.

Jean-Joseph Fiegenschuh était né le 29 septembre 1869, dans la banlieue de Strasbourg, à la Robertsau. La mère allait à ses journées, le père était ouvrier tanneur, comme l'avait été le grand-père, dans la grande tannerie du Wacken, que dirigeait la famille Herrenschmidt. Ni l'un ni l'autre ne parlaient couramment le français, mais ils aimaient tous deux la France;

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