LA FRANCE EST UN PAYS DE RÉSURRECTION
Notre France, au cours de son histoire, a connu de bien durs moments. Dix fois, ses ennemis, qui la guettent à mourir, ont cru qu'elle allait enfin disparaître de la carte du monde, cette nation dont ils convoitent le sol et la richesse, dont ils convoiteraient l'esprit s'ils le pouvaient saisir. Elle est éprise d'idéal, ambitieuse de répandre les idées qu'elle aime, capable de tous les sacrifices, moins commerçante que soldat, et moins soldat que missionnaire. Dieu
lui a demandé, en la formant, et par les dons qu'il lui a faits, de répandre la vérité religieuse, et toute la justice et toute la bonté qui s'ensuivent. Elle a été l'initiatrice des croisades, qui furent les luttes armées de la civilisation chrétienne contre la barbarie musulmane. A coups d'épée, elle défendit non pas seulement l'Europe menacée d'invasions, l'indépendance des roj^aumes d'alors, les vies humaines, les maisons, les richesses, mais les âmes, et leur progrès, dont le germe a été mis dans la morale divine et non ailleurs. Elle combattit pour le bonheur présent et futur de l'humanité. On vous a dit que les croisades furent au nombre de huit. Cela est vrai, car il n'y en a que huit qui soient terminées. Mais la neuvième a commencé tout de suite après la huitième, et elle continue. Elle ne se fait plus sur les champs de bataille, et les chevaliers de France ne luttent plus, pour Thon neur de Dieu et pour le bien de leurs frères, avec des armes d'acier. Ils combattent par la parole et par la plume, par le sacrifice, par la prière, par l'exemple. Quand un homme prend soin de vos âmes, s'efforce de leur donner plus de pureté, plus de vaillance, plus d'amour de Dieu, plus de charité envers le prochain, plus de fidélité dans le devoir, cet homme est un chevalier. Un instituteur, une institutrice qui vous foj'ment ainsi au bien, sont des chevaliers. Les plus pauvres gens d\ine paroisse, que ni la pauvreté, ni la moquerie, ni la menace quelque-
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fois, ne détournent de leurs devoirs religieux, font partie de la chevalerie nouvelle, et de même ceux qui relèvent une injure adressée à Notre- Seigneur Jésus-Christ. Avec les évêques et les prêtres, avec les savants, les écrivains, les artistes qui défendent la foi attaquée, avec les saintes femmes qui soignent les malades dans les hôpitaux et qui le font avec une compassion véritable, ils forment la nombreuse armée de la neuvième croisade, et c'est par eux que sera maintenue, à jamais, la doctrine de noblesse, de justice et d'amour. Vous ne voyez, sur leur tête, ni le casque, ni Taigrette de plumes, vous ne voyez pas de cuirasse sur leur poitrine, ni de bouclier dans leurs mains. Mais peu importe. Le costume du soldat peut changer : c est le combat qui est le même, et le cœur qui est semblable.
Cette nation missionnaire a de grands défauts, qui tiennent à son ardeur, à sa promptitude d'émotion, à la rage de sa logique, et, pour le surplus, aux causes qui rendent, partout ailleurs, les hommes faibles, envieux, paresseux et méchants. Elle se divise, elle se laisse égarer, elle détruit elle-même son bien ; par moments elle n'a plus de justice, ni de frein d'aucune sorte. L'ennemi profite souvent de ces divisions pour Tattaquer. Peu de pays sont tombés aussi bas que l'était la France au temps de Charles VIL II lui fut envoyé alors, vous le savez, un secours miraculeux, en la personne de Jeanne d'Arc, de la bonne Lorraine, dont on peut dire avec vérité :
« Aucune nation moderne n'a, dans ses annales, une figure pareille à celle de Jeanne d'Arc , héroïne, sainte et martyre... Il n'est pas permis aux Français d'ignorer, d'effacer ou d'altérer son souvenir, et il ne leur est pas permis de ne pas se connaître et s'aimer en elle^. » Mais ce n'est point seulement à cette époque que l'on vit la France comme morte, et qu'on la vit bientôt après pleine d'une vie nouvelle, rendue à l'espérance, puis à la grandeur : c'est dix fois au cours de son histoire que cette merveille a frappé le monde d'étonnement. Le relèvement du pays se faisait, à chaque fois, d'une manière diff'érente et plus ou moins rapide. Mais la chère douce France pouvait dire pareillement : « J'ai été sauvée. » Un jurisconsulte du xvii* siècle, Claude Henrys, avait traversé la période bien troublée de la Fronde. Il avait vu la France s'en échapper. Il savait ce que c'est que de chercher son espoir comme on cherehe son pain, difficilement. Et il a célébré, dans sa huitième harangue, cette miséricorde de Dieu, qui tire la France, toujours, de ses périls extérieurs ou intérieurs, et qui la fait renaître. Il use d'une belle comparaison : « Il semble que la France se maintienne par où les autres Etats se perdent, et que la Providence divine permette, par une faveur particulière envers ce royaume, qu'il subsiste par les
I. G. Hanotaux, de l'Académie Française. Jeanne d'Arc. Paris, Hachette et C'% éditeurs.
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mêmes accidents qui en renversent plusieurs.
« En effet, on peut dire qu'en cela, la France ressemble à la mer, qu'elle a quelque rapport à cet élément, et que, comme les vagues et les orages empêchent la corruption de la mer, ce soient aussi les mouvements divers qui consomment les mauvaises humeurs de la France. Quand on croit qu'elle est à la veille de souffrir les plus grands désordres, c'est alors qu'elle se remet en meilleur état, et qu'elle tire profit de ses fautes. C'est par l'agitation qu'elle s'affermit encore mieux, et, en un mot, tout ainsi que la mer, son plus grand calme vient de la tourmente ».
Plusieurs fois, depuis le temps de Claude Henrys, la France a été encore accablée, puis relevée, accablée par ses fautes et sauvée par une grâce évidente de Dieu, qui ne veut pas laisser périr sa nation missionnaire, la fille aînée de son Eglise, sa préférée, le pays que la Vierge Marie a choisi pour y apparaître. Lorsque vous entendrez dire que la France est perdue, ne le croyez pas, enfants, dites qu'elle ressuscitera, et joignez les mains afin que l'heure soit proche.
J'ai fait, tout le long de ma vie, cette remarque à propos- des ouvriers et des paysans
de la campagne française : ils n'ont assurément pas tous la même sorte d'esprit, et rien ne paraît plus différent et ne l'est, en effet, dans un certain sens, qu'un Béarnais et un habitant de la Franche-Comté ou de la Picardie, un Breton et un Provençal ; mais lorsqu'on parvient à connaître intimement ces fils peu parleurs ou peu confiants de la terre, on recueille, à la longue, des réflexions, des Jugements, des reparties, qui sont bien de la même âme spirituelle, affinée, et naturelle dans la grandeur.
Oui, j'ai entendu d'épais manieurs de bêches dire, au moins une fois dans leur vie, un mot plein de saveur, plein de bonhomie et de malice, ou plein de beauté. Je pourrais citer une foule de traits qui ont été rapportés dans des livres, mais je n'ai qu'à choisir, dans mes souvenirs personnels, des mots qui m'ont été dits, tous, et auxquels je ne vais rien changer.
Un jour de mai, je rencontrai, devant la mairie d'un village, un terrassier qui était boiteux, manchot et un peu sourd. Il causait avec le maire, ou plutôt il l'écoutait. Il s'entendait dire que, pour des raisons administratives, ses infirmités ne lui donnaient pas le droit de recevoir l'argent de la commune. Alors, le bêcheur de terre éclopé, montrant sa jambe, son bras et son oreille, riposta :
— En vérité, monsieur, ça n'est pas facile d'être assez malheureux pour être secouru!
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i8 juillet. On fête Jeanne d'Arc. Le bourg est décoré de banderoles, de drapeaux, de gros festons de gaze bleue, rose, blanche, qui vont d'une porte à l'autre, de lanternes vénitiennes qu'on allumera ce soir, et de verres posés sur l'appui des fenêtres et qui seront des lampions La cavalcade va passer dans une heure à peine On y verra l'héroïne dans son armure d'acier, et montant un cheval dont la crinière est tressée, dont la queue est ornée de rubans. C'est la fille du métayer de la Renardière, qui a le visage rond et les yeux fermes, couleur de châtaigne mûre. On y verra La Hire et Xaintrailles, et des hommes d'armes. Chacun des habitants passe l'inspection de la façade décorée de sa maison, ajoute un clou, change un pli, rectifie l'alignement des verres. J'aperçois mon ami Jardivet, le journalier, qui porte dans ses deux mains, et appuyé sur sa poitrine, un pot de géranium lierre tout fleuri en haut et frangé de tiges tombantes qui luisent au soleil. Il assure la potée au sommet de son mur de clôture, se recule, et lui sourit.
— Que c'est joli, monsieur Jardivet, et que votre maison est donc bien fleurie!
Mais lui, presque mécontent, il se détourne, il me reprend, il dit :
— Non, monsieur, je ne fleuris pas ma maison : je fleuris Jeanne d'Arc! je fleuris l'Eglise!
Vers le milieu d'octobre, qui fut tout doré
cette année-là, il y eut une nuit et une journée de brume froide. Le lendemain, quand reparut le soleil, les belles masses de verdure étaient trouées par la mort. Les peupliers avaient jauni de la pointe, les alisiers avaient rougi; les allées étaient toutes blondes de feuilles tombées. J'avisai un bonhomme qui balayait l'avenue. Son grand balai de bruyère étalé comme une queue de paon, effleurant le sable en demi-cercle, il avançait en mesure d'un pas après chaque coup. Mais, derrière lui, sur son dos même et sur son chapeau, les chênes, les platanes, les peupliers laissaient tomber leurs feuilles, tantôt une à une, tantôt par troupes emportées dans un souffle. Je lui dis :
— Quand vous serez au bout, là-bas, vous n'aurez qu'à vous retourner et à recommencer.
— C'est vrai, monsieur, fit-il, on n'est pas le maître des feuilles!
Il me les montrait, volant en nuées autour de nous. Il ne se doutait pas qu'il venait de rééditer un mot de Victor Hugo, qui a écrit, dans la Rose de l'Infaiite :
Madame, dit la duègne, avec sa face d'ombre,
A la petite fille étonnée et rêvant.
Tout sur terre appartient aux princes, hors le vent.
Je descends jusqu'aux bâtiments construits en bordure des vignes, et où sont le pressoir et les celliers. On achève de presser le raisin blanc, et les grives le savent bien. Perchées,
depuis l'aube, sur les arbres où elles ne touchent pas au gui, provision pour l'hiver, et qui n'est point à complète maturité, elles ont attendu le de'part des vendangeurs, et, maintenant, elles grappillent sur les ceps, trottent sous les pampres, et, parfois-, s'envolent, mal assurées et tournant sur elles-mêmes, comme les buveurs du dimanche. Le vigneron chef est au cellier, où, dans le demi-jour et sous la voûte basse, sa face ronde rubiconde et finaude se balance, comme une lanterne de cortège nocturne dont on ne voit pas le bâton. Il va, d'un fût à l'autre, un pichet à la main, se penchant, « faisant le plein », car le vin nouveau bout, écume, et coule en filets boueux par la bonde. Je l'interromps. Il en a l'air fâché, mais il devine que je viens le consulter, et son humeur n'est là que pour cacher son importance et son contentement.
— Eh bien ! monsieur Rondeau, vous avez goûté la récolte? Quel est votre arrêt?
Le vigneron se recueille; il fait une moue qui n'est point celle du dédain, mais du doute mêlé d'un peu de faveur.
— Nous n'aurons pas la grande qualité, prononce-t-il, mais ce petit vin-là a du courage, il cherche déjà son bouquet...
Un plissement rapide des lèvres, un coup d'œil de côté, pour montrer qu'on n'ignore pas qu'on a de l'esprit, et M. Rondeau conclut ;
— Bien enfermé, il fera une bonne fin.
i8 LA DOUCE FRANCE.
J'ai descendu, vers le soir, jusqu'auprès de la ville, à Tentrée du faubourg, et je suis allé voir mon ami le maréchal ferrant. Il avait quitté le travail et détaché son tablier qui en est le signe. Sur le seuil de l'atelier large ouvert, au bord de la grande route, il respirait l'air qui venait par la vallée, et qui était doux, sucré comme le vent de printemps, et humide pour avoir traversé les bois et les vignes. Je me suis approché, sans faire de bruit, et j'ai vu tout le changement de son visage, quand il m'a soudain reconnu, et que son amitié a monté dans ses yeux songeurs.
— Je viens vous payer, monsieur Artaud. Vous avez ferré mon cheval quatre fois et trois fois réparé une bicyclette, car vous êtes mécanicien. Qu'auriez-vous dit, si j'avais quitté la campagne sans passer chez mes créanciers ?
— J'aurais attendu votre retour! Si vous croyez que ça ne in'arrive pas souvent, d'avoir des débiteurs en retard, d'autres qui oublient leur dette tout à fait? Par petites sommes, depuis que je travaille, je suis sûr que j'ai perdu plus de deux mille francs, qui sont encore dans la poche de mes clients.
— Deux mille francs! Mais, quand vous rencontrez ces clients-là, et ils ne sont jamais bien loin, je pense que vous réclamez votre dû?
M. Artaud, qui riait, devint grave; il reprit la physionomie qu'il avait tout à l'heure, quand, par-dessus la route, il regardait la vallée, com-
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blée jusqu'aux collines par la brume et par l'ombre.
— Non, monsieur, je ne réclame pas souvent. Je vais bien les trouver; j'ai mon relevé de compte dans le creux de ma main. Et qu'est-ce que je vois? deux, trois, quatre enfants autour du père ou de la mère qui me doit de l'argent. Ça n'est pas heureux; ça change de logement sans changer de misère. Alors, je me dis : « Maréchal ferrant, ne leur demande rien; tu ne peux pas faire l'aumône directement : ça t'en servira. »
Avant de rentrer à Paris, j'ai voulu encore faire visite à mon ami Halprais, qui est un des anciens parmi les fendeurs d'ardoises de Trélazé. Je sais où il a établi, sur les buttes bleues, ses claies réunies par le haut comme les toiles d'une tente, qui forment son atelier et qu'on appelle ses tue-vent. J'y vais tout droit. Le cliquetis de la pierre, fendue à coups de tranchct, sonne clair et menu de tous les côtés. Les tuevent forment des lignes, entre lesquelles roulent les lourds fardiers qui ont apporté la pierre et qui reviennent à vide vers les puits. Presque toutes les ouvertures sont orientées du côté de l'est, car le vent de galerne, mouillé et bourru, souffle comme de coutume. A-t-il souvent grogné contre le vent de galerne, qui passe entre la chemise et la peau, mon ami Halprais! Depuis quarante ans qu'il travaille la, en a-t-il vu des
nuages ! En a-t-il essuyé, du revers de sa manche, des gouttes de pluie qui lui cinglaient le
visage, quand il fallait fendre les blocs avec le « bouc », devant la hutte! A-t-il eu souvent de la mauvaise pierre ! A-t-il connu des semaines de grève forcée, et d'autres où la fatigue rend le métier plus rude, la main moins forte et moins adroite! Son cœur a été blessé par les mêmes coups qui atteignent les autres cœurs, mais, de plus, il a été injustement rejeté et délaissé, parce qu'il était fidèle à la foi. Des camarades ont injurié cet ouvrier, qui pardonne toujours, mais qui ne plie jamais. Ils lui reprochent son Dieu. J'ai pensé bien des fois à Texemple qu'il m'a donné, et à la puissance de la prière qui l'a sauvegardé. Il est joyeux, tran quille et net en paroles. Je vais le trouver sans doute parmi les apprentis qu'il forme. Ils sont trois jeunes hommes, en effet, travaillant à l'entrée de la hutte, les jambes protégées par des guêtres de chiffons. Halprais travaille au fond du tue-vent. Je reconnais sa manière franche et hardie de regarder qui vient, et de tendre la main. Nous causons d'abord du métier, de la carrière, du pain quotidien. Mais il est de ces âmes qu'un autre pain nourrit. Bientôt, mon ami me parle des attaques dirigées contre la foi, non comme un homme qui les redoute, mais comme un soldat plein de confiance, qui sait où est le secours, et qui demande seulement de ne point mourir avant d'avoir entrevu le salut de ses frères. Il me dit, — oh ! j-iien simplement! — cette parole magnifique :
— Voyez-vous, ce qu'il nous faut, monsieur, c'est des prêtres bien surnaturels. Et c'est pourquoi, à l'époque des ordinations, nous devons redoubler de prières !
Halprais me raconte ses débuts de travailleur, les jours froids, les jours chauds, et aussi les voyages qu'il a faits avant de s'établir au pays.
— J'ai passé quinze mois, reprend-il, dans un canton où tout le monde avait une petite fortune, à cause de la vigne qui donnait bien et chaque année en ce temps-là. Les habitants étaient riches, mais ils ne s'entr'aidaient point. Chacun vivait pour soi et chez soi. S'ils avaient une joie, ils la mangeaient entre eux, tout entière, et ils étaient jaloux, même de leurs peines, qu'ils ne partageaient point. Triste contrée ! Monsieur, il n'y a de bonheur que là où il y a des pauvres. »
Comprenez bien, enfants, ce que voulait dire cet ouvrier. Il avait remarqué que l'envie est plus ardente entre des hommes à peu près égaux en richesse; qu'ils cherchent à se dépasser l'un l'autre; qu'ils ont d'autant moins de fraternité qu'ils paraissent de conditions plus voisines, et que peut-être une certaine inégalité est-elle une condition de bonheur, même pour ceux qui ont le moins. Ce mot-là, dit par un riche, eût été odieux; dit par un pauvre, je l'ai trouvé bien émouvant et digne de méditation.
Dans la maison de Charles Huet, tout à la
fin de l'automne. J'entre. Il est dehors, là-bas, au travail, comme un bon maître pépiniériste qu'ilest, ambitieux pour chaque arbre qu'il sème, levé avant ses journaliers, plus appliqué que ses élèves, plus court d,e dîner, plus soigneux de toute chose. Son art d'arboriculteur, l'espèce de divination qu'il a du terrain qui convient à chaque semis, son habileté de greffeur, sa m^aîtrise à tailler la vigne, et, mieux encore, sa rude honnêteté et son esprit de justice, ont fait de lui un homme qui n'est pas sans ennemis, mais que ses ennemis eux-mêmes respectent. Quand il a dit : « Foi de Huet, je ferai ceci, » on n'a point à redouter de tromperie ou d'oubli. M™® Huet, quand elle m'a vu entrer, est sortie par l'autre porte, celle qui ouvre sur les pépinières en pente, et elle a crié : « Huet! Viens-t'en. Il y a du monde qui veut te parler! » Le monde c'est moi. Huet laisse le travail, car il est exact, mais il arrive lentement, car il est de l'école qui va toujours et ne se presse jamais.
Je le vois qui plisse les paupières sous les sourcils en broussaille, et qui sourit dans sa barbe, quand il est bien sûr que celui qui le demande est une ancienne connaissance. Il s'excuse d'être en bras de chemise ; il m'offre à boire, ce qui le rattache étroitement, lui déjà bourgeoisant, à sa souche paysanne. En buvant, je lui fais ma commande de pruniers, de pommiers et de poiriers. Puis nous parlons du fils
aîné, qui a quinze ans. La figure de Charles Huet s'émeut. Je sens que j'ai fait comme les pêcheurs, qui cherchent une petite anguille sous une pierre de bord : ils soulèvent la pierre, et toute l'eau est troublée. Ce n'est pas un chagrin, je le devine aussi, mais une pensée grave, qui commande l'esprit et le corps de celui qui me parle.
-^ Mon fils n'est plus ici, dit-il. Vous ne saviez pas cela?. Il m'a demandé à entrer au petit séminaire... Il y est à présent... J'étais à cette place, tenez, où je suis; je revenais de mon travail; je me suis assis. Lui, il s'est approché. Il m'a dit : « Papa, j'ai une grande grâce à te demander... » Et il m'a demandé la permission de devenir prêtre.
— Qu'avez-vous répondu?
Je regardai l'homme : il avait une expression d'autorité et de dignité qui lui venait de la belle mission de juge dont je ranimais le souvenir. La mère s'effaçait dans l'ombre.
— J'ai répondu, dit-il, à peu près comme ceci : « Mon garçon, si tu m'avais demandé la permission, il y a quelques années, quand la vie du prêtre n'était pas sans bien-être, je t'aurais dit d'attendre, de réfléchir encore; mais, à présent que, pour vivre de cette vie-là, il n'y a plus que des sacrifices à faire, je te dis oui du premier coup.
C'est là un mot sublime. Écoutez encore ce-
lui-ci, et, souvenez-vous-en quand vous voyagerez. Une jeune femme, dans les montagnes d'Auvergne, habitait une ferme isolée, très haut, à la lisière d'un pré qui était comme une émeraude en été, comme i^ne grosse perle ronde en hiver, à cause de la neige, et que la forêt de sapins, de tous côtés, enveloppait. Chaque matin, elle descendait, portant le lait de ses vaches dans un grand pot de cuivre qu'elle posait sur sa tête; elle descendait jusqu'à la petite ville de S..., où elle avait ses clients. Il fallait partir aux premières lueurs du jour, traverser les bois, longer les torrents, faire une longue route, et, quelquefois, elle se hâtait si bien qu'elle arrivait devant la première maison de la ville avant que les volets fussent ouverts. Elle avait le visage rose et un air de bravoure tranquille qui plaisait.
— Claude-Henriette, lui demanda quelqu'un que je connais bien, est-ce que vous avez peur, en descendant de la ferme?
— Jamais.
— Vous êtes toute seule; vous partez dans la nuit encore...
— Mais non, monsieur, je ne pars qu'après que V Angélus a sonné. Et après V Angélus, les anges sont par les chemins.