‹ La douce France. Illus. de J.M. BretonChapitre 78 sur 81 · LE FACTEUR · texte numérisé non relu

LE FACTEUR

tremble en nous, toujours, qui n'a pas toujours tort et n'a pas toujours raison. Nous nous sentons fragiles, mobiles, exposés aux changements. Pour rendre émouvante cette minute de la lettre close qui va dire son secret, il y a d'abord ce que nous attendons, ce que nous espérons, ce que nous craignons, le rêve que nous avons bâti et appelé notre avenir. Et puis, il y a l'incertain, l'événement qui peut se produire, que nous n'imaginons pas d'une manière précise, mais que nous n'en souhaitons peut-être que plus ardemment. N'avez-vous pas songé, bien des fois, que le facteur vous apporterait un jour une lettre, vous ne savez pas de qui, et que cette lettre vous annoncerait un bonheur, nous ne savez pas lequel? N'avez-vous pas éprouvé de déception, quand la lettre, — ce qui arrive souvent, — disait autre chose, ou ne disait rien, ou se laissait désirer? N'avez-vous pas pensé : « Ce sera pour demain »?

Ne vous lassez pas de sonner à ma porte, facteur. C'est la vie qui sonne avec vous, c'est le travail, c'est l'amitié, c'est la peine que j'aurai seul ou celle que je partagerai, c'est le signal qui m'est fait par les compagnons de ma route. Même si j'en dois souffrir, soyez le bienvenu! Il y aurait sans vous, dans le monde, moins de fraternité. Et si jamais mon suffrage m'était demandé, facteur, je voterais pour qu'on traitât largement, libéralement, l'homme utile que vous êtes.

La dentellière.

La dentellière se lève au petit matin, car elle a besoin de tout ce que le jour pourra lui donner de clarté. A peine a-t-elle termine' son ménage, elle s'mstalle près de la fenêtre, ou sur le pas de sa porte, suivant la saison. Elle pose bien solidement, sur ses genoux, le métier couvert d'étoffe ou de toile cirée, où la masse des épingles à têtes de verre de toutes couleurs se dresse, et elle commencée manier ses fuseaux. Elle est habile; ses doigts vont vite; elle ne s'interrompt de tordre et de croiser ses fils que pour piquer, entre les mailles nouvelles, une de ses grandes épingles, et pour dévider le fil de lin enroulé sur le fuseau. Le cliquetis net et menu des petits manches de bois qui se choquent par la pointe accompagne son travail. C'est comme une galopade de souris ou la musique légère d'un jet d'eau. Pourtant la dentelle n'avance pas très vite, à moins qu'elle ne soit bien grossière; et ce n'est guère qu'au repas de midi que la dentellière pourra mesurer son ouvrage.

Quelquefois, auprès d'elle, sa petite fille vient s'asseoir, ou bien la petite fille d'un voisin qui veut apprendre le tranquille et joli métier qu'elle voit faire tout autour d'elle. La petite s'assied au seuil de la porte ouverte, et, sur ses genoux un peu remontés, couverts du tablier bien tendu,

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elle aussi pose son attirail. De temps en temps la mère se penche vers elle, pour ôter et remettre une épingle mal placée, ou pour débrouiller les fils, qui se mêlent tout le temps comme si les fuseaux jouaient ensemble.

Que de femmes et de filles de France ont ainsi tressé, tressent encore et tresseront les souples fils de lin sur le métier! Depuis des centaines d'années, les fuseaux dansent d'un bout à l'autre de notre pays, entre les Flandres et l'Espagne, entre l'Italie et l'Angleterre, Tout autour de la France on a fait depuis longtemps de la dentelle : passement, filet brodé, guipure, dentelle ou « point ». Les Anglais avaient le point d'Angleterre; les Flamands celui de Malines, de Gand, de Bruges; les Espagnols faisaient de grandes tentures en « fils tirés » ou des dentelles communes qui s'appelaient des « gueuses ». Les Italiens avaient leurs merveilleuses dentelles de point de Venise et de point de Milan. Mais très vite ce furent les points de France qui eurent le plus grand succès, et eux qu'on imita. B' a avant que le sage ministre Colbert eût fond, la Manufacture des points de France, en i6G'', et interdit la vente des points étrangers, les n^ ans de France étaient renommées pour leur adresse, et le goût des Françaises était sûr pour le choix des dessins. C'était peut-être bien le roi François P"" qui" avait mis les fuseaux en branle, car, voulant que sa cour fût plus belle, il y avait admis les dames, et cela détermina un grand

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luxe par tout le pays. Les princesses de la cour se parèrent magnifiquement; les châtelaines et les dames riches de la province les imitèrent ; et les seigneurs se mirent à orner et fleurir leurs vêtements. Les plus belles pièces connues de dentelle ancienne, ont été portées par des hommes. Il fallut des manchettes, des ruches, des barbes, des rabats, des jabots, des cols, collerettes et fraises tuyautées, comme il fallut des bavolets, des bonnets, des rideaux de lit et des courtines de berceaux. On n'oublia pas le Seigneur de tous ces seigneurs; on commanda de riches aubes pour son autel, des surplis et des aubes pour ses prêtres. Enfin il y avait les innombrables coiffes, sur lesquelles, sitôt née, la dentelle se mit à grimper. Certaines de ces coiffes, en Normandie, se dressaient très haut sur la tête, comme une petite tour, et, du sommet, tombaient jusqu'au milieu du dos deux grandes brides qu'il fallait avoir du plus fin travail. La dentelle devint vite une industrie considérable. On assure que, dans l'Ile-de-France et ses entours immédiats, au début du dix-septième siècle, plus de dix mille familles vivaient de ce métier. Sitôt qu'ils avaient dix ans, tous les enfants, garçons et filles, se mettaient à en faire l'apprentissage. Le métier était fort bon, la dentelle étant restée jusqu'en ce dernier siècle d'un prix très élevé, toujours maintenu, objet de luxe et parure royale.

Ah ! les merveilles qui se sont épanouies, et

qui s'épanouissent encore, sous les doigts des dentellières de France! Parfois c'étaient les grosses et lourdes dentelles décoratives, avec de francs dessins et des compartiments réguliers, à formes géométriques, où les clairs et les mats s'encastraient entre des cordons; ou les guipures en haut relief, qui se travaillaient sur de gros fils réunis et tordus au « guipoir ». Mais on les vendait peu en France, et les dentellières de Lorraine, les célèbres dentellières de Mirecourt, de Sedan, de Saint-Mihiel, les faisaient pour l'Espagne et le Portugal. Ce que la France aimait, c'était l'exquise légèreté. La Normandie, avec son aiguille, faisait le point d'Alençon et celui d'Argentan-, les autres provinces faisaient la dentelle avec leurs fuseaux. Mais, par l'un ou l'autre procédé, on arrivait à la même finesse, à la même ténuité, et les guimpes et les volants, tendus devant le jour, le tamisaient moins qu'une brume blanche. Pourtant, quand on les regardait de près, c'était tout un fouillis de fleurs, de feuilles et de rinceaux.

Les petites dentelles ordinaires s'appelaient la « bisette ». La « campane » avait en bordure des picots en forme de grelots, ce pourquoi on la nommait du même nom que les campanules. La « mignonette » était plus fine déjà. La « blonde », c'était de la dentelle de soie; la dentelle en soie noire pouvait s'appeler la « petite duchesse », ou encore la « respectueuse ». Certaine dentelle presque unie s'appelait « à la

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Vierge », et une autre « neige », sans doute bien blanche et comme mousseuse :

Ton beau galant de neige avec ta nonpareille,

a dit Molière.

Chaque pays avait son réseau à lui pour le fond. Il y avait le réseau de Dieppe, celui d'Alençon, dit « fond clair », celui de Malines, celui de Valenciennes, le « treune » du point de Paris, et le réseau « mariage », qui était « à cinq trous ». Au plus fin cela avait l'air d'être tissé avec des fils de la Vierge. Je connais un bonnet d'enfant oîi les roses sont si petites qu'elles semblent faites pour les mains du poupon. J'ai vu le voile de mariage d'une reine de France, où des fleurs inconnues coulent le long de longues branches flexibles, où les pétales sont presque détachés comme si un souflle d'air les avait soulevés. Et ce voile est si long, si délicat, si précieux et si pur, qu'on reste à rêver, en le regardant, à la grande traîne d'étoffe soyeuse, sans doute lamée d'argent, dans les plis de laquelle mollement, comme un nuage, il se confondit, et au respect avec lequel l'ouvrière de jadis dut faire ce voile de reine, dont le prix fut sa dot.

Voici à présent que l'art, un peu endormi, de la dentelle, se réveille. La création des manufactures, et plusieurs autres causes, avaient beaucoup diminué le nombre des dentellières. Maintenant, en Hongrie, en Belgique, en Italie, tout

de même qu'en France, celles-ci reprennent leurs petits outils. C'est l'aiguille pour les dentelles de haut luxe et pour les travaux d'art, c'est le fuseau pour la dentelle commune, et c'est le crochet, relativement récent en France, pour la dentelle d'Irlande. La dentelle d'Irlande est faite surtout en Bretagne, mais aussi en des points isolés, un peu partout dans nos provinces, introduite et encouragée par des mains bienfaisantes. La plus grande part de nos dentelles au fuseau nous vient maintenant de la Haute-Loire, où le métier, d'ailleurs, a de longues traditions, puis de la Haute-Saône et des Vosges. Pour les très jolies et savantes choses, c'est toujours la Normandie qui sait les secrets. Là-bas, et particulièrement autour de Bayeux, on a, par de grands efforts, réussi à préserver la plante délicate. Et, grâce à la ténacité de M. Lefébure, le « grand dentellier de France », grâce à quelques couvents qu'on a pu conserver comme centres d'apprentissage, elle fleurit comme aux saisons de jadis.

Si la dentellière est habile, et qu'elle ait bien du temps, elle peut gagner sa vie au jour le jour, et même celle du lendemain. Si elle ne peut travailler que quelques heures, entre l'heure du ménage et celle des repas, elle peut encore ajouter, au salaire de l'homme, son petit grain d'abondance. Et puis, la dentellière, au moins, ne quitte pas la maison... Dansez, fuseaux, tout le long de la France! Votre bruit est aussi plein de promesses que k bruit des moulins !

N'AYEZ PAS PEUR. 3oi

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