LE FACTEUR
employé qui vient, chaque matin, plus régulier que le soleil, s'encadrer entre les montants de la porte et ouvrir sa boîte à nouvelles.
J'ai connu un vieux savant qui était de cette humeur-là. Il avait couru, dans sa jeunesse, l'Europe, l'Asie et l'Amérique; on l'avait vu converser, dans leur langue, avec les brahmanes de l'Inde, avec les mandarins de la Chine, avec les Portugais de la côte du Mozambique, les Espagnols des Républiques américaines et les Anglais du monde entier. Et d'avoir connu tant de variétés d'hommes,
il avait gardé envers le genre humain quelque dédain et même quelque défiance. Retiré à la campagne, il était pris de peur, quand il apercevait, au tournant de son avenue, l'homme en blouse bleue, coiffé de la casquette liserée. « Mon
Dieu! disait-il, le voici! Il va entrer! Il entre! Quelle fâcheuse histoire va-t-il encore m'apprendre? Pourquoi m'écrivent-ils donc? Que me veulent-ils, avec leurs lettres, leurs livres et leurs télégrammes?»
Un sentiment tout contraire anime la plupart des citadins et des campagnards. A la campagne surtout, l'arrivée du facteur est un événement. Pour avoir de bonne heure son courrier, le châtelain du pays fait déjeuner chez lui le facteur, le maire lui promet de beaux chemins cyclables, le vigneron lui offre un verre. En tout lieu, le facteur reçoit bon accueil et un sourire qui ne va point à lui, mais à l'inconnu qu'il apporte. « Bonjour facteur! Une lettre pour moi? Deux? Trois? Donnez vite! » Avez-vous observé les mines des cuisinières, des femmes de chambres, des enfants, qui reçoivent le courrier? Ils croient qu'ils ont du mystère tout plein la main. Ils ont un regard d'étude et d'envie pour monsieur, pour madame, pour le père ou la mère qui ouvrira l'enveloppe blanche. Ceux-ci éprouvent aussi une émotion. L'âge l'affaiblit, et ne la supprime pas. Celui qui rompt un cachet s'imagine briser le sceau du destin lui-même. C'est souvent vrai : naissances, mariages, morts, maladies, nos gains, nos pertes, nos joies, nos pauvres essais pour dire qui nous sommes à ceux que nous aimons, tout cela s'écrit, se lit, s'oublie. Mais la minute où l'on va savoir enferme plus de vie que les autres, et quelque chose