‹ La douce France. Illus. de J.M. BretonChapitre 80 sur 81 · CE QUI NE CHANGE PAS · texte numérisé non relu

CE QUI NE CHANGE PAS

Un enfant, à l'âge où ils s'en vont aux champs, tout seuls, tout petits parmi les boeufs et les vaches qui sont très grands, mais qui ne sont que des bêtes, conduisait son troupeau, dans un pré long qu'un ruisseau bordait. Depuis le milieu de juin, où les charrettes, grinçant de tout leur bois et de toute leur ferraille, emportaient les meules de foin, montagnes blondes qui tremblaient, jusqu'au premier mars où la permission de pousser est enfin donnée à l'herbe, il venait là chaque jour. Les haies étaient solides. La barrière n'avait que deux lattes de moins, ce qui peut donner passage à un chien, mais non pas à un bœuf. Il n'avait pas beaucoup à faire pour garder le troupeau, et, quand il avait fouaillé au nord, au sud, à l'est, à l'ouest, del manière à montrer à tous et à Técho qu'il était là, lui, le petit maître, quand il avait usé ainsi

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la mèche de son fouet, devenue jusqu'à moitié comme une pincée de cheveux blancs, il ne lui restait guère d'autre devoir que de s'amuser. C'est ce qu'il faisait. Rien ne lui manquait : ni l'espace, ni le loisir, ni l'invention, ni la pluie qui oblige à changer de jeu. Quand il pleuvait trop fort, ou que le soleil piquait trop dur, il se réfugiait sous les chênes plantés au bord de l'eau. Ce n'était pas un large courant qui baignait le pré : mais la vivacité de la pente qui faisait courir l'eau, les herbes qu'il ployait et entraînait comme une ligne, et qui se redressaient soudain, pour recommencer le jeu, lui don naientune importance. On est toujours un personnage, quand on a ce mouvement, cette lumière, et cette chanson qui n'arrête pas. L'enfant connaissait le domaine comme une petite fille connaît sa poupée et les robes dont elle l'habille ; il aurait été, les yeux fermés, droit au maître chêne qui étendait les bras au-dessus de cinq autres chênes, sa famille ; il aurait dit, à trois jours près, la place où l'on trouverait, sur les talus, une fraise mûre, une nichée de merles prête à sortir, la première fleur du printemps, ou la dernière de l'automne. Il lui arrivait aussi d'observer le ciel. En hiver surtout, il restait aux champs longtemps après que l'ombre avait commencé de mêler et de brouiller toutes les formes basses : les buissons, les bêtes, les taupinières, les fourmilières et le petit bouvier lui-même, qui s'enveloppait dans sa limousine

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