‹ La douce France. Illus. de J.M. BretonChapitre 81 sur 81 · CE QUI NE CHANGE PAS · texte numérisé non relu

CE QUI NE CHANGE PAS

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et sifflait pour écarter la peur. Alors, entre les branches et précisément à la pointe du maître chêne, il apercevait une étoile, grande, ardente, qui ne jetait pas son or sur le monde, sans trêve et sans changement, comme font les autres, mais qui parfois, un court moment, devenait toute bleue. « Quand elle regarde bleu, disait l'enfant, c'est à moi qu'elle parle. »

Il n'avait pas douze ans que la mort de sa mère l'obligeait à quitter la ferme et à vivre chez un parent, dans un pays côtier. Il n'y demeura guère, et, ayant vu l'Océan, il fut marin. Bien des années et des années passèrent. Le petit bouvier d'autrefois navigua sur toutes les mers connues, et sur plusieurs qui ne le sont pas. Il fit une fortune de gabier, qu'on peut porter dans le creux de sa main, mais il n'avait pas une si grande ambition qu'il fallût être bien riche pour la réaliser.

Un soir d'automne, il revint seul dans le pays où il était né. Comme il avait beaucoup changé, personne ne fut même tenté de se souvenir du passé, personne ne dit : « Ne trouvez-vous pas que ce voyageur ressemble un peu à un enfant qui fut de chez nous ? » Luimême il ne retrouvait pas aisément les paysages familiers dont il avait si fidèlement et si longtemps conservé l'image dans son cœur. Tantôt les arbres avaient disparu, tantôt plusieurs champs s'étaient fondus en un seul. Des cheminées d'usine se levaient du creux de la vallée.

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Il entendait des bruits de marteau qui étaient rares autrefois, du temps de l'unique forgeron. On avait découvert du minerai de fer dans les cailloux, creusé des puits, édifié des usines. Une industrie nouvelle avait amené, de toutes parts, des ouvriers qui n'étaient ni de même humeur, ni de même parler, ni de mêmes coutumes que les anciens laboureurs et bergers. Ceux-ci, ou leurs descendants, continuaient de vivre à la surface de la terre; mais les travailleurs du dessous les avaient dépossédés du paysage familier, et ils avaient changé la figure du sol.

Le voyageur essaya de retrouver le pré long où il menait jadis ses bœufs et ses vaches. Il chercha le ruisseau. Le ruisseau ne coulait plus entre des bords plantés de roseaux. On l'avait détourné, canalisé et conduit jusqu'à une usine où il dépensait, à faire mouvoir les machines, toute sa vigueur autrefois inutile et chantante. Sur son lit comblé, passait une grande route, bien empierrée, convexe, unie comme la glace d'une patinoire, bordée de poteaux télégraphiques qui se dressaient là où les chênes avaient vécu, et, de chaque côté, des maisons bordaient la route, chacune ayant son petit verger. Il y avait une auberge au bout de ce hameau sorti, lui aussi, de la mine. Comme il avait marché tout le jour et que le soir approchait, le voyageur entra dans l'auberge, et s'assit derrière la fenêtre ouverte.

Que restait-il de ce qu'il avait connu? De

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toutes les images qui avaient réjoui sa jeunesse, laquelle retrouvait-il intacte? Ni l'herbe, ni les arbres, ni les champs, ni les visages, ni les eaux n'étaient demeurés fidèles. Les hommes et le temps avaient tout changé. Le voyageur sentit qu'il était étranger par chacun de ses souvenirs. Il lui vint au cœur une grande tristesse. Mais la nuit s'était faite peu à peu, et, juste audessus de la route, quand il leva les yeux avant de partir, il découvrit l'étoile d'or. Il la reconnut; il lui sourit ; dans le ciel, à la place accoutumée, au-dessus du monde transformé, elle luisait, pure et fidèle, et, par moments, aussi doux qu'autrefois, elle avait le regard bleu qui ravissait le berger.

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