CHAPITRE PREMIER
autre récit mérite plus de créance : c'est celui d'un homme qui a vécu familièrement dans la société df M. de Choiseul, et qui semble tenir ses lumières et ses informations des confidences du ministre. Dutens a écrit qu'après le bruit fait aux oreilles du Roi de la beauté de madame du Barry par Lebel et Richelieu, gagné par la confiance du Roué, il y eut un souper chez Lebel, auquel assistaient mademoiselle Lange, Sainte-Foix, — qui, croyait-on, lui faisait oublier du Barry, — et quelques femmes. Ce fut à ce souper que, mise à l'aise et enhardie par le Champagne, la maîtresse de du Barry, avec la liberté, la gaieté et les jolies folies d'une femme qui ne se croit pas vue, charma les regards du Roi, qui, prévenu, la regardait par un jour secret pratiqué dans le mur de la chambre à manger de Lebel (1). Et il y eut tant de vivacité dans cette première impression, que le Roi la faisait mander ce soir-là même.
La maîtresse de du Barry eut, peut-être naturellement et sans arrière-pensée, l'esprit de ne point jouer l'embarras et la bonne foi de ne point tromper
elles en sollicitèrent la maintenue auprès de lui, et ce fut dans les divers voyages qu'il les engagea à faire à Versailles que mademoisell« Vaubernier fixa les regards du feu Roi. M. Lebel fut chargé de ses ordres, et ce dernier, avec lequel elle ni moi n'avions de liaison, en poursuivit l'exécution auprès d'elle seule. Avant de la conduire néanmoins ;i Compiègne,il voulut qu'elle n'y parût que comme l'épouse de mon frère, ce à quoi je me prêtai ainsi que lui, sans antre motif certainement alors que d'une aveugle et respectueuse obéissance. » {Revue de Paris, novembre 1836.)
(1) Mémoires d'un voyageur qui se repose, par Dutens. Paris, 1806, vol. II.
le Roi sur son expérience. Elle mit à bas les grimaces d'ingénuité dont Louis XV était rebattu et le grand luxe de confusion dont les plus savantes croyaient devoir l'hommage au Roi. Elle ne contrefit ni l'ignorance, ni la défense, ni la gaucherie. Elle fut elle-même,' elle traita le Roi en homme, et l'homme qui était encore dans le Roi sortit amoureux de cette première entrevue. Lebel n'avait point cru si bien réussir ; il croyait à un de ces caprices que le matin dissipe. Effrayé de l'indignité de l'attachement où le cœur du Roi s'engageait avec ses sens, il avouait au Roi qu'il l'avait trompé, que la femme qu'il lui avait fait connaître n'était ni mariée ni titrée, et il croyait devoir l'éclairer sur les suites compromettantes d'une liaison plus suivie avec elle, quand le Roi, l'arrêtant, lui commandait de la marier et, le mariage fait, de la lui amener à Gompiègne(l).
(1) Fastes de Louis XV. A Villefranche, chez la veuve Liberté', 1782, vol. II. — Anecdotes sur madame du Barri. — Mémoires historiques de Jeanne Gomart de Vaubernier, comtesse Dubarry, par M. de FavroUe (madame Guenard). Paris, an XI, vol. I.
Guillaume du Barry mandé à Paris. — Le faux acte de naissance Vaubernier. — Les articles du contrat de mariage avec le comte Guillaume. — I/apport de la mariée. — La célébration du mariage et le retour du mari à Toulouse. — Madame du Barry prenant possession du logement de Lebel. — Le mobilier de l'appartement de Versailles.
A l'ordre du Roi transmis par Lebel (1), le comte du Barry écrivait à son frère Guillaume, pauvre officier des troupes de la marine, qui vivait à Toulouse avec sa mère, et lui mandait l'avantageux mariage pour lequel il avait songé à lui.
Guillaume du Barry se hâtait de faire dresser à Toulouse la procuration (2) par laquelle sa mère, la dame Catherine Delacaze, veuve du noble Antoine
(1) A quelques jours de là, Lebel mourait, et d'une manière si subite, que le bruit courait qu'il s'était empoisonné. Il n'en était rien, mais il paraîtrait que pendant les représentations qu'il faisait au Roi sur l'indignité de cette liaison qu'il avait cru ne devoir être qu'une passade, le Roi impatienté avait menacé, s'il continuait, de le frapper avec les pincettes avec lesquelles il était en train de tisonner. Cette menace avait amené une telle révolution chez le pauvre Dominique, qui était sujet k des coliques hépatiques, qa'une colique le prenait et l'emportait en deux jours. [Vie privée du maréchal de Richelieu. Buisson, 1791.)
(2)<' Par-devant le notaire royal de la ville de Toulouse et témoins bas nommés, fut présente dame Catherine Delacaze, veuve de noble Antoine
duBarry, l'autorisait à contracter mariage avec telle personne qu'il jugeroit à pi'opos ; et il accourait à Paris, et tombait à l'hôtel de son frère, rue Neuvedes-Petits-Champs, avec un zèle empressé et docile aux plans de Jean du Barry,
Le contrat de mariage se préparait aussitôt. Mais il y avait chez le futur mari, chez le Roi lui-même, des orgueils et des pudeurs que blessait la bassesse originelle de celle qui cherchait un mari pour appartenir au Roi. Le vrai nom de la future madame du Barry, nous l'avons dit, était, d'après l'original produit dans le procès des héritiers du Barry, Jeanne Béqus ; d'après une communication du maire de Vaucouleurs, Jeanne Bécu. De l'accord de ces deux témoignages authentiques, qui ne diffèrent que sur l'orthographe du nom, la maîtresse de Jean du Barry
Du Barry, chevalier de l'ordre militaire de Saint-Louis, habitant de cette ville ;
« Laquelle a fait et constitué pour son procureur général et spécial M. Jean Gruel, négociant, rue du Roule, à Paris, auquel elle donne pouvoir de, pour elle et en son nom, consentir que noble Guillaume du Barry, son fils, ancien officier d'infanterie, contracte mariage avec telle personne qu'il jugera k propos, pourvu toutefois qu'elle soit approuvée et agréée par ledit sieur procureur constitué, et que la bénédiction nuptiale lui soit départie suivant les constitutions canoniques par le premier prêtre requis, sans cependant que ladite dame constituante entende rien donner à son fils dans son contrat de- mariage; voulant, en outre, que les présentes vaillent nonobstant surannotation, et jusqu'à révocation expresse, promettant, obligeant, renonçant.
« Fait et passé audit Toulouse, dans notre étude, le quinzième jour du mois de juillet avant midi. Fan 1768, en présence des sieurs Bernard- Joseph Fourmont et Bonaventure Calvet, praticiens habitant cette ville soussignés, avec ladite dame constituante et nous notaire.
« Signé: Dklacaze, du Barry, Fourmont, B. Calvet et Sans, notaire. »
CIIAPITU1-: DKUXIÉME. £5
était fille naturelle. On voulut déguiser un état civil dont pouvaient s'armer l'indiscrétion et la malignité publiques. Il y eut de souterraines, de honteuses complaisances, auxquelles se prêta sans doute un aumônier du Roi, Gomard de Vaubernier, lié à la fois avec les Rançon, Lebel, le comte Jean. Ce Gomard aurait donné un père à la fille naturelle dans la personne d'un de ses frères, d'un Gomard de Vaubernier dont les réclamations n'étaient point à craindre: il était mort depuis longtemps. Et à la place du véritable acte de naissance de madame du Barry, imprimé au commencement de cette histoire, les notaires eurent, pour dresser leur contrat, le faux acte de naissance dont jusqu'ici ont été dupes les anecdotiers, les romanciers et les historiens. Voici ce faux acte:
«Extrait des registres de baptême de la paroisse de Vaucouleurs, diocèce de Toul, pour l'année mil sept cent quarante-six.
« Jeanne, fille de Jean-Jacques Gomard de Vaubernier et d'Anne Bécu dite Quantigny, est née le dix-neuf août mil sept cent quarante-six, a été baptisée le même jour, a eu pour parrain Joseph de Mange et pour marraine Jeanne de Birabin, qui ont signé avec moi. L. Galon, vicaire de Vaucouleurs ; Joseph DE Mangi: et Jeanne de Birabin. »
On le voit, ce faux acte (1), certifié par L.-P. Dubois, prêtre curé de la paroisse et ville de Vau-
(1) Se prévalant de ce faux acte de naissance, en 1814, à la rentrée de Louis XYin, les héritiers Gomard faisaient des démarches pour être
couleurs, certifié encore par le commissaire enquesteur-examinateur de la ville et prévôté de Vaucouleurs, donnait à la fille naturelle un père de nom noble. Les témoins devenaient des gens à particules , et la paysanne la Birabine était transformée en dame de Birabin.La flatterie des faussaires allait plus loin encore : elle allait jusqu'à rajeunir de trois ans la future de Guillaume du Barry, en la faisant naître le 19 août 1746, au lieu du 19 août 1743.
remis en possession des objets ayant appartenu à madame du Barry qui se trouvaient dans des établissements publics. Ils présentaient au ministre des finances un acte de notoriété constatant que le sieur PAilbert Gomard, frère de Gomard de Vaubernier, père de madame du Barry. étant le plus proche parent de la comtesse à l'heure de sa mort, était son héritier, acte prouvant également leur filiation comme héritiers du sieur PhiLbert Gomard. l\s étaient autorisés, pour aider leurs recherches, à retirer de la préfecture de Seine-et-Oise un certain nombre de papiers qui n'y sont jamais rentrés, mais dont heureusement un dossier, les Comptes de m.\d,\.me du B.\rry, fait aujourd'hui partie de la Bibliothèque nationale, département des manuscrits, n°' 8157 à 8160, Les héritiers Gomard n'avaient encore retiré de leurs demandes que ces papiers, quand, le 17 avril 1825, était rendue la loi sur l'indemnité des émigrés. A l'époque de sa mort, madame du Barry ne possédait aucun immeuble, le don de Luciennes étant viager; mais alors il revenait à la mémoire de ces héritiers le testament du duc de Brissac, et ils réclamaient de la famille Mortemart, héritière du duc, et qui avait eu une part considérable dans la liquidation du milliard, l'exécution du legs fait au profit de madame du Barry. Tout à coup surgissaient les héritiers Bécu, qui avaient fait relever sur les registres de Vaucouleurs le véritable acte de naissance, et contestaient aux Gomard leur titre d'héritiers de madame du Barry. De là, procès entre les deux branches, et jugement du tribunal de première instance de la Seine du 9 janvier 1829, confirmé par arrêt de la cour royale de Paris du 22 février 1830, qui donne gain de cause aux Bécu et les reconnaît comme seuls héritiers de madame du Barr}'.
Les héritiers Bécu, dans un procès qui continua jusqu'en 1833, continuaient à revendiquer le legs Brissac. Enfin les Bécu s'entendaient avec les Brissac, mais la somme qu'ils recevaient était presque entièrement absorbée par les créanciers de madame du Barry et les frais da procès.
CHAIMTKE DEUXIEME. 2T
Le 23 juillet 1768, on passait en ces termes le contrat de ce singulier mariage de comédie :
« Par-devant les conseillers du Roi, notaires au (-hâtelet de Paris, furent présents :
« Haut et puissant seigneur messire Guillaume, comte du Barry, chevalier capitaine des troupes détachées de la marine, demeurant à Paris, rue Xeuve-des-Petits-Champs, paroisse Saint-Roch, majeur, fils de défunt messire Antoine, comte du Barry, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, et de dame Catherine Delacaze, son épouse, actuellement sa veuve, demeurant à Toulouse, contractant pour lui et en son nom ;
« Sieur André-Marie Gruel, négociant à Paris, y demeurant, rue du Roule, paroisse Saint-Germain- TAuxcrrois, au nom et comme fondé de la procuration spéciale à leffet du mariage dont va être parlé, de ladite dame du Barry mère, passé devant Sans, notaire royal à Toulouse, en présence de témoins, le 15 juillet présent mois, dont l'original dûment contrôlé et légalisé est, à la réquisition, demeuré annexé à la minute des présentes préalablement de lui certifié véritable, signé et paraphé en présence des notaires soussignés;
« Ledit sieur Gruel, audit nom, assistant et autorisant autant que de besoin ledit seigneur comte du Barry d'une part ;
«Et sieuT Nicolas Hançon, intéressé dans les afiaires du Roi, et dame Anne Bécu, son épouse, qu'il autorise à l'effet des présentes, demeurant à Paris, rue
du Ponceau, paroisse Saint-Laurent, ladite dame auparavant veuve du sieur Jean-Jacques Gomard de Vauberm'er, intéressé dans les affaires du Roi, stipulant pour mademoiselle Jeanne Gomard de Vaubernier, fille mineure de ladite dame Rançon et dudit feu sieur Gomard de Vaubernier, son premier mari, demeurant avec eux, à ce présente et de son consentement pour elle et en son nom;
« Lesquels, dans la vue du mariage proposé et agréé entre ledit sieur comte du Barry et ladite demoiselle Gomard de Vaubernier, qui sera célébré incessamment en face de l'Église, ont pris par ces présentes, volontairement fait et rédigé les clauses et conditions civiles dudit mariage ainsi qu'il suit, en la présence et de V agrément du haut et puissant seigneur, messire Jean du Bari^y-Cérh, gouverneur de Levignac, frère aîné dudit seigneur futur époux, et de Claire du Barry, demoiselle majeure, sœur dudit seigneur futur époux.