CHAPITRE PREMIER. Ut
et une occasion (1), quand Richelieu, dans la mauvaise compagnie où il se rencontrait quelquefois avec le Roué, laissait échapper devant lui que Louis XV, depuis la mort de madame de Pompadour, ne se livrait ])lus qu'à des débauches particulières et qu'il serait désireux de lui voir une maîtresse déclarée. Sur cette phrase, l'imagination de Jean du Barry se mettait à travailler, et il amenait plusieurs fois la Lange souper chez le maréchal dans son pavillon du boulevard. Un jour, vantant les beautés de sa maîtresse, moitié sérieux, moitié bouffonnant, il annonçait au due qu'il la destinait à Louis XV. Richelieu, qui avait d'abord blâmé le goût de Louis XV pour madame de Pompadour parce qu'elle n'était pas titrée, et qui ne voulait pour maîtresse au Roi qu'une femme présentée, souriait de pitié, lui donnant à entendre que, s'il n'avait pas d'autres projets pour faire sa fortune, il ne la ferait pas de sitôt. Le Roué ne se démontait pas; sa cynique confiance au succès éclatait dans mille folies, dans mille drôleries, égayant ce souper dont s'amusera le souvenir de Richelieu et qu'il ra-
(1) Cette idée de brocanter la Vaubemier existait chez le comte depuis 1764. Nous lisons dans les fragments du Journal de la police publiés par Rochefort [Souvenirs et Mélanges, Bossange, lS2o, t. II) ; a 14 décembre 1764. — Le marquis du Barry, à qui on a l'obligation d'avoir amené à Paris de Strasbourg la belle Dorothée, et d'avoir mis dans le monde la demoiselle Beauvoisin, a fait paraître en loge, lundi dernier. à la Comédie-Italienne, la demoiselle Veauvarnier [sic), sa maitressc. C'est une personne de l'âge de dix-neuf ans, grande, bien faite, l'air noble et de la plus jolie figure. Certainement il cherche à. la brocanter avantageusement. Quand il a commencé à se lasser d'une femme, il en a toujours usé de même. Mais aussi il faut convenir qu'il est connaisseur et que sa marchandise est toujours de débit. »
contera plus de vingt fois. On entendait du Barry tout haut déclarer qu'il était homme à porter lui-même la Lange dans le lit du Roi, si personne ne voulait l'y conduire. A la fin, Richelieu lui disait en plaisantant: « Eh bien, va voir Lebel; peut-être par son moyen, ta favorite obtiendra-t-elle pour un jour les honneurs du Louvre (1). »
Il existe beaucoup de témoignages sur la première rencontre du Roi avec la du Barry. Dans une sorte de justification et d'exposé de sa vie adressée sous Louis XVI à M. de Malesherbes, le comte du Barry, qui présente madame du Barry comme chargée avec sa mère de la tenue de sa maison, raconte que, lui ayant cédé des intérêts dans les vivres de Corse, intérêts réduits à rien par des dispositions de M. de Choiseul, madame du Barry alla à Versailles pour réclamer près du ministre : ce fut, suivant lui, dans ces courses de sollicitation que le Roi la vit (2). Un
(1) Vie privée du maréchal de Richelieu, contenant ses amours et ses intrigues. Bmsson, 1791, t. II.
(2) Voici le récit du Roué dans cette lettre qui est une sorte d'autobiographie : « ... N'ayant d'autre soin alors que celui de veiller à l'éducation de mon fils, page du Roi, jouissant d'une santé chancelante, je me renfermai dans un cercle fort étroit de connaissances. Et ce fut alors que je priai madame Rançon et sa fille, mademoiselle Vaubernier, de ve'iller sur la tenue de ma maison et d'en faire les honneurs ; ce qu'ils firent pendant plusieurs années avec affection et intelligence.
.1 Excité par la reconnaissance et pour les prémunir contre Tavenir. je leur cédai alors l'intérêt que j'avais dans les vivres de Corse, dont elles jouirent pendant quelques mois.
* Les nouvelles dispositions de M. de Choiseul venant aies en priver,