CHAPITRE SEIZIEME
constitutionnel et marié avec cette femme : on criait bravo et on le laissait passer. Il traversa ainsi les armées françaises et vint à Ostende, d'où il se rendit en Angleterre avec madame de Mortemart que j'ai vue depuis à Londres.... Chez madame du Barry, chez cette femme si attachée à la vie, si lâche à quelques jours de là devant la mort, l'héroïsme de ce dévouementsurprend, étonne, paraît improbable. On hésite à la croire susceptible d'une si belle et si noble immolation en faveur même de la fille de Biissac, de celle qu'elle s'était engagée à aimer comme une sœur, et je ne rapporterais pas l'anecdote de Dutens s'il ne semblait dire qu'il la tenait de la bouche même de la duchesse. Maintenant madame du Barry croyait-elle vraiment à une condamnation capitale et ne pensait-elle pas que la Révolution se contenterait de la confiscation de ses biens? C'est une idée, une espérance dans laquelle on nous la montre à Sainte-Pélagie, confirmée par l'annonce singulière parue dans plusieurs journaux « que madame du Barry avoit été mise en liberté et ses biens confisqués au profit de la nation. »
Pendant que madame du Barry était à Sainte-Pélagie, Salenave, ce domestique qu'elle avait chassé pour ses infidélités, était devenu membre du comité révolutionnaire de Versailles. Greive s'abouchait avec lui; et tous deux, unissant leurs efforts, entraînaient le comité révolutionnaire à prendre connaissance des scellés apposés à Luciennes par le juge de paix de Marly. Ils étaient autorisés à croiser
lesdits scellés (1) et ils faisaient nommer, comme gardiens, Fournier père et Zamore renvoyé de Luciennes pour son patriotisme, avec une garde de six patriotes.
D'un autre côté, les habitants attachés à madame du Barry et gardant le souvenir de ses bienfaits rédigeaient et signaient une seconde pétition pour obtenir la liberté de madame du Barry. Greive, inquiet de l'effet de la pétition, se rendait auprès de Héron, le membre du comité de sûreté générale auquel avait été remis le dossier de madame du Barry. 11 trouvait dans Héron un ancien ennemi des Vandenyver, les banquiers de madame du Barry, contre lesquels il s'était autrefois heurté dans une affaire de banque et qu'il avait dénoncés, en s'aidant de la plume et des rêves noirs de Marat, dans un libelle intitulé : Complot d'une banqueroute générale de la France, de l'Espagne, et par contre-coup de la Hollande et de l'Angleterj^e. La manie de ce misérable fou de peur, de ce Héron, était de croire qu'il avait été continuellement poursuivi par ces banquiers hollandais : il se figurait avoir essuyé, au 10 août, cinq coups de feu de Vandenyver. Sous le coup de ces terreurs, sous l'impatience d'une vengeance. Héron précipitait l'acte d'accusation contre les banquiers qui devaient entraîner madame du Barry dans leur mort.
En même temps que Héron préparait les élé-
(1) Dossier de la du Barry. Archives nationales, W 16.