CHAPITRE DIX-SEPTIEME
Ses compagnons de route, qui devaient être ses compagnons d'arrivée, les Vandenyver, cherchaient à la soutenir de leurs paroles, le conventionnel Noël s'efforçait de lui donner son courage : elle ne leur répondait que par des regards morts, des mouvements de lèvres inertes.
Tout à coup, auprès duPalais-Royal,àla barrière des Sergents, levant les yeux, elle apercevait le balcon d'un magasin de modes où les ouvrières s'étaient rangées pour voir une dernière fois au passage celle qui avait été madame du Barry : ce magasin était la maison où elle avait été ouvrière en modes... Peut-être alors, dans un de ces éclairs de l'agonie, dans une de ces lucidités de la dernière heure qui précipitent le souvenir et les images de toute une vie, madame du Barry revivait tout son passé, sa jeunesse, puis Versailles, puis Luciennes... Rêve d'une seconde dont elle sortait en poussant des cris, des cris perçants, des cris déchirants qui s'entendaient d'un bout à l'autre de la rue Saint-Honoré.
L'exécuteur et ses deux aides avaient peine à maintenir la condamnée, à retenir sur la charrette la frénésie de son corps que les convulsions de la peur poussaient à se précipiter à bas.
Aux violences, aux cris, succédaient les implorations mêlées de larmes ; et la femme, le front et les yeux balayés de ses courts cheveux, se penchait audessus des curieux de sa mort pour leur dire : « Mes amis... sauvez-moi... je n'ai jamais fait de mal à personne... au nom du ciel, sauvez-moi l »
La foule s'étonnait. On était habitué à si bien voir mourir, à voir mourir à la bravade, que cette femme semblait pour la première fois une femme qu'on allait tuer.
Elle, cependant, toujours en larmes, répétait : « La vie! la vie!... qu'on me laisse la vie, je donne tous mes biens à la nation. »
« Tes biens I mais tu ne donnes à la nation que ce qui lui appartient déjà...» Un charbonnier placé devant l'insulteur se retournait et, sans dire un mot, lui appliquait un soufflet (1).
Il se levait dans les groupes silencieux, stupéfiés, cette première émotion qui est dans un peuple comme l'ébranlement de la pitié (2).
L'officier faisait fouetter les chevaux de la charrette et brusquait le spectacle...
La charrette arrivait place delà Révolution à quatre heures trente minutes de relevée (3).
(1) Récit de la mort de madame du Barry, extrait du journal la Nouvelle Minerve. Ce récit, donné par M. Le Roi dans sabrochure, doit être consulté avec la défiance que mérite un témoin oculaire qui a vu des cheveux noirs à madame du Barry.
(2) Les Bévolutions de Paris {n° 219) cherchent à nier ce sentiment, attesté par tous les témoignages : « Sur la route, elle n'inspira pas le plus léger sentiment de pitié ; d'ailleurs, sa physionomie l'eiit repoussé. Elle portait encore sur sa figure les empreintes du vice. »
(3) M Procès-verbal d'exécution de mort. — L'an deuxième de la République française, le dix-huit brumaire, à la requête du citoyen accusateur public près le tribunal criminel extraordinaire et révolutionnaire établi à Paris par la loi du 10 mars 1793, sans aucun recours au tribunal de cassation, lequel fait élection au greff'e dudit tribunal séant au Palais, nous huissier-audiencier audit tribunal, demeurant à Paris, soussigné, nous sommes transporté en la maison de justice dudit tribunal
our l'exécution du jugement rendu par le tribunal en date du jour-