CHAPITRE DOUZIEME
à leurs passions. Et le grand étonnement de ces pauvres ambassadeurs de la Pologne mourante, venant implorer la favorite pour le salut d'une patrie, s'ils avaient pu lire le souci qui tourmentait à ce moment son front! Toute sa pensée était à Dauberval qui menaçait de passer en Russie, ou à Chassé qui refusait de chanter devant elle, ou à Raucourt dont elle voulait faire une vertu, ou à la vieille Dumesnil qu'elle songeait à habiller, ou à mademoiselle Dubois qu'elle voulait marier à Dauberval qui n'en voulait pas (1)!... Parmi les illustrations de son temps madame du Barry n'a à son petit lever qu'un artiste : le peintre Doyen, qui doit cette faveur bien moins à son talent qu'au piquant d'une conversation polissonne, ordurière, quolibetière.
Madame du Barry, partie de Versailles le mardi 5 mai à trois heures, entourée encore d'un reste de cour et soutenue et consolée par madame d'Aiguillon, s'opiniâtrait à l'espérance, confiante encore dans cette procession de carrosses qui encombrait la route de Versailles à Ruel. Le 10, un coup de foudre apprenait tout à la favorite : le Roi était mort à deux heures. Et, le 12, un exprès arrivant de Versailles remettait à madame du Barry la lettre suivante :
A Versailles, le 12 may 1774.
« J'espère, madame, que vous ne douterés pas de
fl) Mémoires secrets de la république des lettres, t. VI et VII.
toute la peine que je ressens d'être obligé de vous annoncer une deffense de paroître à la cour; mais je suis obligé d'exécuter les ordres du Roi qui me charge de vous marquer que son intention est que vous n'y veniés pas jusqu'à nouvel ordre de sa part. Sa Majesté, en même temps, veut bien vous permettre d'aller voir madame votre tante, à l'abbaye du Pont-aux-Dames, et je vais écrire en conséquence à madame l'abbesse afin que vous néprouviés nulle difficulté. Vous voudrés bien ra'accuser la réception de cette lettre par celui qui vous la remettra, afin que je puisse justifier à Sa Majesté de l'exécution de ses ordres.
« J'ai l'honneur d'être, avec respect, madame, votre très-humble et très-obéissant serviteur,
« Le duc de Layrillière(I). »
Madame du Barry fut d'abord accablée, malgré la douceur des termes de la lettre de cachet; puis, retrouvant la colère devant le commisionnaire qui
(1) Lettres missives de la maison du Roi. Archives nationales, O' 416. Toutes les autres lettres de cachet données ici dans les biographies anciennes comme dans les biographies récentes, sont fausses. La tante de madame du Barrj', retirée au Pont-aux-Dames, dont il est parlé dans cette lettre , est sans doute madame Quantiny, sœur de sa mère. — Voici le récit que Hardy fait de son départ : u Du vendredi, 13 mai. — On apprend que la comtesse du Barry était partie la veille du village de Ruel, en vertu d'une lettre de cachet, pour se rendre k l'abbaye
de Pont-aux-Dames avec les défenses les plus sévères d'y voir qui
que ce fût ni d'écrire à personne. On l'avait vue dans son carrosse à six chevaux, accompagnée d'une seule femme de chambre, suivie d'une seconde voiture dans laquelle étaient deux particuliers, dont l'un était un exempt. »