CHAPITRE DOUZIÈME
lui apportait les ordres de la fortune, il lui sortait de la bouche un juron de fille : « Le beau f..... règne, s'écrialt-elle, qui commence par une lettre de cachet! ))
Au premier rayon du nouveau règne, tous les entours, tous les parents de la favorite se dispersaient comme une volée d'aventuriers. L'éloignement de la cour (1), l'exil, la fuite, la peur, la honte, faisaient justice de toute la famille. Plus de du Barry! Ils se sauvaient, se cachaient ou rougissaient. On voyait la femme du marquis, mademoiselle de Fumel, faire prendre des surtoiits gris à ses gens et voiler par pudeur sa livrée et son nom. Du Barry le Roué, du Barry Mahomet, menacé de la forteresse de Perpignan, quittait en toute hâte ses quatre maîtresses : la Thévenet , la Morancé , la Dubois, la Breba, et ce pavé de Paris où il se vantait d'avoir jeté depuis l'avènement de sa sœur dix-huit millions ; il courait jusqu'en Suisse et ne respirait qu'à Lausanne (2). Et quelles huées devant cette
(1) Le 12 mai, le jour où madame du Barry recevait la lettre de cachet qui la reléguait à Pont-aux-Dames, le vicomte Adolphe du Barry recevait cette lettre de La Vrillière : >< C'est avec beaucoup de peine, monsieur, que je m'acquitte des ordres que le Roi vient de me faire passer. Sa Majesté m'a chargé de vous marquer que vous ne paraissiés pas à la cour jusqu'à nouvel ordre de sa part. Vous voudrés bien m'accuser la réception de ma lettre par celui qui vous la remettra, afin que je puisse justifier à Sa Majesté de l'exécution de ses ordres. J'ai l'honneur... » (Lettres missives de la maison du Roi), Archives nationales, 0' 416.
(2) Dix-huit mois après sa fuite, le Roué écrivait de Bruxelles (4 novembre 1774) , à M. de Malesherbes, une lettre déchirante , dont nous
débandade, cette évasion ! Quelles joies furieuses du public de cette délivrance 1 On se rappelait ses pertes au jeu, ses enchères à la bourse de Cythère On se redisait ses insolences et ce nom de fréi^ot que dans son indécente familiarité il osait donner au Roi. Le mépris public prenait sa revanche ; les ironies et les bons mots déchaînaient, derrière cette fuite et cet écroulement, les vengeances que l'esprit de Paris sait tirer d'une humiliation de la France. C'était le mot : « les tonneliers auront bien
avons déjà cité quelques fragments. Dans cette lettre il se plaignait de sa vie errante de pays en pays, de l'âpreté de ses créanciers qui, non satisfaits de la vente de ses biens mobiliers, de ses tableaux, qui avait produit une somme de plus de 400,000 livres , lui réclamaient encore^ une somme supérieure. 11 demandait de passer quelques jours à Parii^ pour voir ses créanciers , des oculistes , des médecins, et implorait, comme grâce suprême, qu'on lui permît d'aller rétablir sa santé délabrée dans quelque province méridionale. Il obtenait de retourner à Toulouse. A Toulouse il se remarie, il bâtit, il achète des tableaux, il donne à diner, il fait des dettes ; il se couche, il se lève, « c'est bien monotone pour un homme accoutumé à la grande intrigue » ; et nous retrouvons le comte Jean à Paris en 1784. cette fois cherchant à tirer parti de sa femme : une jeune, jolie et honnête femme, qu'il a volontairement familiarisée avec le vice, qu'il a sciemment dépravée, et qui, introduite par lui chez le contrôleur général, fait aujourd'hui, après avoir chassé la vicomtesse de Laval, les honneurs de la table de M. de Galonné. Puis, ses grands projets tombés à l'eau, le comte Jean se décide à revenir à Toulouse où il reprend sa vie de joueur, et continue, pendant les premières années de la Révolution, à fatiguer madame du Barry de ses demandes d'argent, ainsi que le témoigne cette lettre annexée au dossier de madame du Barry : « Levignac, 20 octobre 1790. — Loin de moi, ma chère sœur, tout reproche et toute répétition du passé ; vous savés si c'est en grande partie par mes soins que mon dernier voyage vous a valu plus de 500,000 livres, vous vous rappelés vos promesses, vous vous souvenés d'avoir revendiqué 20,000 livres que j'avois reçues comme un léger acompte. Est-il juste que vous jouissiez de tout, et qu'il ne me reste que le souvenir d'un voyage aussi ruineux pour moi qu'avantageux pour vous ?... "