‹ La Duchesse d'AbrantesChapitre 8 sur 8 · Sir John Moore n'est pas encore arrivé à Figuera · texte numérisé non relu

Sir John Moore n'est pas encore arrivé à Figuera

iepuis si bien culbuté dans la mer par l'empereur, et je crois par le maréchal Soult à la Corogne. Il devait amener 14,000 hommes à sir Hew Dalrymple, et leur absence ou leur présence était fort importante. Le général Kellermann se tint toujours dans l'attiiude d'un homme qui n'entend et ne comprend rien d'une langue étrangère. Gela lui fut encore grandement utile dans cette même conversation.

Enfin, les préliminaires furent conclus, signés et le général Kellermann revint au quartier général français accompagné jusqu'aux avant-postes -par milord Burghess, comblé de politesses par les officiers anglais, sur lesquels sa haute réputation militaire avait dû faire d'avance impression, et qui venaient d'avoir de ses talents comme homme habilement politique une nouvelle et forte preuve.

Les deux généraux en chef, ayant choisi, pour agir en leur nom, le général Kellermann et sir George Murray, traitèrent d'après les bases déjà convenues.

Malgré l'habileté du général Kellermann, il s'éleva quelques difficultés. Junot dit alors :

— Ge n'est pas une grâce que je demande. Si l'on me refuse les conditions réclamées pour mon armée, je me retire sur Lisbonne; je fais sauter les forts; je brûle les arsenaux, la flotte; et, maître des deux rives du Tage, je me relire par l'Espagne, en laissant de terribles marques de mon passage.

Je l'ai entendu gémir depuis de n'avoir pas pris ce parti : — Et cependant, disait-il, je courais la chance de mourir de faim, et de faire périr mon armée bien

plus sûrement alors qu'à mon arrivée. Dans une semblable position, tout était désastre.

Le général Thiébault regardait la chose comme impossible, et son opinion comme chef d'état-major de l'armée est d'une grande forc^ dans cette circonstance. Quant à faire sauter les forts et la flotte, à brûler Lisbonne, je crois que Junot eût été capable de le faire.

Enfin, M. de La Grave, aide de camp du duc d'Abrantès, partit de Lisbonne le 5 septembre, et arriva à Paris dans les premiers jours d'octobre, apportant à l'empereur la convention définitive qui avait été signée le 30 août par les deux généraux en chef; cette admirable convention qui produisit un tel effet en Angleterre, que lord Byron en composa les deux plus belles strophes de Child Harold, et que l'on mit en accusation sir Arthur Wellesley et sir Hew Dalrymple. Ils passèrent à une cour d'enquête. Ils répondirent que le caractère connu de Junot avait été la principale cause de leur détermination, parce qu'ils avaient jugé à propos de conquérir le Portugal à tout prix, et qu'il y avait à craindre une détermination funeste au pays. Junot fut grandement placé par ce fait de la convention de Cintra, mais il le fut plus haut dans les pays étrangers que dans sa patrie; l'empereur voulait des victoires, et ne voulait que des victoires. Tout ce qui n'était pas un triomphe était pour lui une défaite.

En revenant on France, Junot rencontra le duc de Rovigo.

— Bonjour, Savary, lui dit Junol en allant à lui et lui donnant la main avec une ioyale et franche cordialité.

— Gomment se porte Votre Excellence ? répondit le duc de Rovigo en faisant un salut jusqu'à terre, mais évidemment satirique dans son expression.

— Fort bien, mon cher général, dit alors Junot en changeant aussitôt de ton et de manière; et surtout fort heureux de revoir enfin la France.

— Ma foi! il me semble que tu serais ingrat envers la Providence, si tu ne regrettais pas le pays d'Eldorado dont tu viens. On dit que c'est tout à fait comme dans le conte de Voltaire, les enfants y Jouent au petit palet avec des émeraudeset des rubis.

Junot connaissait bien son humeur, mais il ne Ta vait pas jugé de cette force-là.

— Quant à toi, poursuivit le duc de Rovigo, on dit que tu as rapporté des diamants bruts d'une taille tout à fait inconnue à Paris : est-ce vrai ?

— Je suis vraiment fâché, dit Junot, de ne pouvoir te montrer quelques-unes des pierres que j'ai choisies moi-même dans un grand sac de toile verte (c'est ainsi qu'on les apporte du Brésil); un sac de cette hauteur, ma foi...

Et Junot mettait sa main à la hauteur de trois pieds de terre à peu près. Le général Savary et une autre personne qui peut aussi s'en rappeler, écoutaient avec une avidité sans pareille. — Dans un grand sac de toile verte, où il y en avait peut-être dix ou douze mille.

— Elles sûul donc bien belles, ces pierres?

— Mais elles sont d'une assez belle taille, dit Junot, pour que j'en aie fait creuser une, par exemple, pour faire un petit verre pour mon fils.

— Ahl mon Dieu!

— Oui, oui, dit à demi voix l'un des auditeurs en se retournant vers l'autre; c'est très vrai. Imaginez-vous que madame Junot a reçu un collier de pierres tellement grosses, qu'elle ne peut pas les porter.

Ces paroles ont été dites aussi positivement que je les rapporte. Croirait-on qu'un homme d'esprit comme le duc de Rovigo ait pu répéter une absurdité de cette nature? Cespauvretés prirent une consistance telle qu'à peine fus-je de retour à Paris, qu'il ne fut bruit que de cette magnificence si orientale, que l'impératrice devait pâlir auprès de moi. On peut juger quelle bonne pâture cela faisait pour les âmes charitables dont l'envie n'avait déjà pu me pardonner la position élevée où l'empereur avait placé Junot, et que je recevais de lui. A partir de ce moment, tous les pas que je faisais étaient observés; ce que je touchais se changeait en or, comme faisait ce roi de Lydie; tout ce que je portais était bien plus beau que ce que portaient les autres.

J'avais envoyé mes diamants bruts en Hollande pour les faire tailler. Il y en avait cinq cents karats; cela me coûta un louis le karat : voilà donc cinq cents louis de la taille seulement. Les saphirs, au nombre de vingt, en furent entourés, et de ce qui resta, avec

mes épis de diamants, je fis monter une guirlande avec une rose jaune dans le milieu, formée par des diamants jaunes qui s'étaient trouvés par hasard dans les pierres brutes. Cette rose était plate, et même montée en or pour bien faire voir qu'elle était faite avec des diamants jaunes, et non pas colorés; on prétendit que c'était un seul diamant. Du reste, cette guirlande n'avait rien d'extraordinaire, et je pourrais citer plus de six de ces dames qui en avaient de plus belles que la mienne.

Une seconde circonstance atténuante pour les mauvaises langues, c'est que Junot avait six cent mille francs comme gouverneur général du Portugal; étant défrayé d'une grande partie de sa dépense, il rapporta en France une portion de ses appointements. Lorsque je revins à Paris, il me dit d'emporter avec moi une somme en or qu'il avait avec lui, et qui, ainsi que je viens de le dire, venait de ses émoluments.

J'eus d'abord peur de voyager avec un appât pour les voleurs; mais Junot, qui n'était pas fort intimidable, se moqua de moi, et me fit emporter cette caisse dont le poids faillit d'abord être un obstacle, car elle pesait beaucoup : il y avait dedans quatre eent trente mille francs en or. En descendant cette caisse de malheur, elle reçut, soit un choc, soit une fausse direction; toujours est-il que la caisse s'ouvrit et qu'il tomba une quantité de pièces de quarante, francs, appelées dans le pays pièces de deux mille quatre cents, 'e laisse à penser ce que produisit sui

une multitude badaude et curieuse la vue d'une oluie d'or! quel effet cela fit sur les femmes de chambre, les mies, les gouvernantes et sur les hommes, bon Dieul car il n'était pas besoin de regards et d'oreilles féminins pour que la chose fût à l'instant même colportée, augmentée et surtout commentée I Les pièces d'or jouèrent le rôle de l'œuf pondu par le mari; il en était tombé peut-être cent; avant la fin du jour, il y en avait un million!

I/impératrice reçut aussitôt après son retour de Bayonne. Les cercles étaient alors bien brillants, si l'on se rappelle nos belles toilettes de cour : nos manteaux brodés en plein en lames d'argent et lame? de couleur; nos pierreries bien mises en œuvre, nos bijoux en profusion, et rien de ces horreurs d(. bijoux faux dont les femmes se chargent aujourd'hui, et qui révèlent tout à la fois une sotte vanité et le manque de fortune. Cette dernière chose n'est pas un mal ; mais il faut alors avoir le bon esprit de ne pas regarder comme une obligation d*avoir des pierres luisantes aux oreilles. On peut être fort élégante sans diamants, et surtout sans diamants faux, d'autant mieux que cela se voit, et ne peut jamais se cacher.

Une femme avec laquelle j'étais liée de rapports bienveillants, sans que nous allassions l'une chez l'autre, me dit un jour :

— Irez-vous au cercle demain?

— Oui, sans doute. Pourquoi cette question?

— Je vous préviens que vous serez invitée à la laôie

pe l'impératrice si vous avez vos diamants. Les met-

trez-vous?

La demande me parut si étrange, que je demeurai stupéfaite.

— Je les mettrai peut-être. Mais je voudrais bien savoir à quel propos l'impératrice fera l'honneur à mes diamants de les inviter à souper?

— Ûh! si vous mettez vos perles, ce sera la même chose. Après tout, poursuivit-elle en riant, peut-être serez-vous invitée sans avoir une chaîne d'or même au cou.

— Ah çà! dis-je à la personne qui me parlait, vous me paraissez si extraordinaire, tout aimable et spirituelle que vous êtes, qu'il faut que j'aie de vous une explication.

Elle se mit à rire.

— Vous êtes aimable, et je vous crois bonne, me dit-elle. Aussi j'ai en grande pitié tous les sots caquets que j'entends; je hais les stupides. Faitesvous belle demain, je vous le demande en grâce.

Cette femme spirituelle que j'aimais d'attrait, bien qu'elle imposât à beaucoup de gens, et que j'aimais, parce que je crois qu'elle aussi m'aimait un peu, était madame la comtesse de Rémusat; elle et sa sœur étaient deux charmantes femmes que je cherchais tout ausstiôt que je les apercevais. Madame de Ilémusat avait un peu de froid dans son accueil, mais ensuite on en appréciait d'autant mieux sa bonne grâce lorsqu'elle était disposée à la témoigner; madame de Nansouty, bonne, spirituelle, plus liante

que sa sœur, avait ce qu'elle a toujours, un charme tout particulier.

Je fis ce que j'avais dit à madame de Rémusat : je mis mes diamants. J'avais un manteau de tulle blanc brodé en lames d'argent, tout en plein, et loule la queue et le tour de la jupe avaient une guirlande de boutons de roses, non épanouis. Quelques boutons étaient placés entre la guirlande de diamants et le peigne. A cause de la rose de diamants jaunes, j'avais été au moment de mettre des boulons jaunes, mais Leroy, dont le goût était si exquis, me lit remarquer qu'autant les diamants allaient bien avec une robe de velours ou de satin gros-jaune, autant une simple guirlande dont la faible nuance serait écrasée d'ailleurs par l'éclat des brillants et de la broderie en lames irait mal, même à mon visage espagnol. J'ai mis cette observation d'un homme fameux, pour l'instruction des jeunes femmes.

Il y avait grand cercle aux Tuileries ce même jour, dans la salle des Maréchaux, et souper dans la galerie de Diane. J'arrivai presque l'une des dernières dans la salle du Trône et fus fort mal placée; mais en revanche, et par la même raison, je fus très bien dans la salle du concert et au premier rang. Madame de Piémusat qui était de service, sourit en me regardant; et je vis en même temps par la direction que prit son regard que l'impératrice donnait ses ordres à M. de Beaumont. En effet, quelques moments avant la fin du concert, je le vis s'approcher de moi, car il avait fait sa tournée comme une petite cou-

leuvre, en avançant sans mouvement et sans bruit.

— Sa Majesté l'impératrice vous invite à souper, madame la duchesse, me dit-il.

Je m'inclinai.

Lorsque je fus près de Timpératrice, à peine eus-je fait ma révérence, que Sa Majesté m'indiqua de la main le siège à côté d'elle, et tout aussitôt ses yeux se portèrent sur la fameuse rose en diamants jaunes qui se trouvait au milieu de ma guirlande. A peine l'eut-elle regardée deux fois, qu'elle vit sur-le-champ la vérité, et sourit de manière à montrer qu'elle reconnaissait tout à la fois la bêtise et la méchanceté des rapports qui avaient été faits. J'ai su depuis que l'empereur l'avait chargée d'une sorte d'enquête relativement à cette merveilleuse rose faite d'une seule pierre.

L'impératrice avait de la bonté, et elle me le prouva aans cette circonstance. Elle se pencha vers moi, et me dit :

— Savez-vous qu'on a fait de ridicules affaires avec l'empereur? et puis Junot qui va encore aigrir les rapports en disant des folies! Il sait très bien que l'on ne peut pas creuser un diamant. Pourquoi donc dire une pareille chose? Aussi a-t-on répandu partout que votre cour est pavée en or, et que vos diamants sont si gros que vous ne pouvez pas les porter. On parle aussi d'une robe de cour que vous devez faire broder en brillants!

Je ne pus retenir une exclamation. L'impératrice me fit signe, puis elle me dit plus bas :

— Venez déjeuner demain avec moi, vous m'expliquerez tout cela.

Le lendemain je fus déjeuner aux Tuileries. L'impératrice me raconta tout ce qui lui avait été dit. Bonté du ciell quelles absurdités! quelles sottises! On avait cherché à lui faire accroire que j'avais de plus beaux diamants qu'elle! Et en effet, si cette fameuse rose en brillants jaunes était d'un seul morceau, le Régent, le diamant de la czarine, celui du Portugal, le Sancy, le Grand Mogol, tout cela n'eût été que de la grenaille.

L'empereur était en Espagne, où il avait fait ce qu'il faisait partout. A peine avait-il paru, que son nom seul avait répandu l'épouvante, et que les Espagnols, comme les Anglais, avaient cédé à son génie, Madrid était sous l'effet du charme; l'Espagne était soumise en apparence, et rien dans le fait ne faisait soupçonner que l'incendie allait éclater avec plus de violence, quand le maître de tous allait s'éloigner du foyer du danger.

Tandis que l'empereur en Espagne, chassait les Anglais, et qu'il cherchait la victoire jusque sur le sommet des Asturies, les affaires ne prenaient pas une bonne tournure en Italie auprès du saint-pèpe, et l'horizon s'obscurcissait tout à fait en Allemagne. M. de Metternich était traité avec une froideur qui devait avoir une cause, et pour montrer cette froideur tout à fait d'une manière positive, un jour de grand cercle, madame de Metternich ne fut pas invitée à souper à la table de Tirapératrice, ni même à aucune des

tables des princesses. C'était presque une insulte. Peniiant ce temps, Junot était devant Saragosse. où le siège le plus étrange qui fut jamais était dirigé par lui, si toutefois on peut appeler un siège l'attaque successive de chaque maison. La peste menaçait de répandie ses ravages au dehors de la ville, comme elle le faisait au dedans. Chaque jour on attaquait une maison; les Espagnols la défendaient de chambre en chambre: chaque réduit était le tombeau d'un des nôtres, ou d'un Espagnol.

— Je ne puis supporter ce spectacle, m'écrivait Junot. Il faut un cœur de pierre, ou plutôt il faut n'en pas avoir.

Les officiers qui ont assisté à ce terrible drame ont pu également en donner une idée. Le général Lacoste, entrant dans une des rues de Saragosse, qui ne présentait que calme et solitude, dit à Junot en riant :

— Voilà un appât, nous y laisserons-nous prendre?

— Je ne te le conseille pas, lai répondit Junot; la mort est derrière ces murs silencieux.

Lacoste regarda une mauvaise fenêtre dont les assiégés avaient fait une meurtrière qui gagna sinistremenl son nom dans cette journée, et tombant au même instant frappé d'une balle au front, il vint rouler aux pieds de son frère d'armes. 11 était mort sous le coup.

Saragosse pris, les cinquante mille cadavres empestés, jetés dans TÈbre ou dans les fosses, une sorte de tranquillité sourde rétablie dans la ville, les

moines furent examinés dans leur conduite passée pour en faire un exemple. Les moines eurent peur; et un beau matin une députation du chapitre de la cathédrale deSaragosse, qui est Notre Dame du Pilar, s'en vint s'agenouiller devant le maréchal Lannes, en lui demandant comme une faveur d'accepter le petit présent qu'elle lui appporlait, et qui était le tiers du trésor de Notre-Dame du Pilar. Ils avaient, disaient-ils, destiné les deux autres tiers au duc d'Abrantès et au duc de Trévise.

Le trésor de Notre-Dame du Pilar était une belle et rare chose. Le maréchal Lannes l'apporta à Paris, et dit à l'empereur :

— J'ai rapporté de là-bas quelques méchantes pierres de couleur qui ne valent rien. Junot et Mortier ont fait les fiers, moi, je les ai blâmés, et si vous voulez me les donner, vous me ferez plaisir.

L'empereur les lui donna sans savoir ce qu'il lui donnait.

M. de Metternich avait quitté Paris comme jamais un ambassadeur n'a quitté la capitale du royaume dans lequel il représente son maître, ayant ses enfants, sa femme, retenus comme otages; et lui, attaqué dans ses plus précieux droits, contraint de quitter Paris dans une voiture dont les stores étaient fermés.

Pendant ce temps, Masséna passait l'Inn, brûlait Scharding, Passaw, et rappelait le héros de Gênes et de Rivoli. Napoléon semait de la graine de lauriers devant tous ces hommes qui n'avaient plus qu'à en faire des gerbes. L'empereur lui-même fut un foudre

de guerre dans le commencement de la campagne de Wagram, furieux que l'ennemi eût l'audace de le prévenir; il fondit sur lui et scia pour ainsi dire l'armée autrichienne en deux; il la força à se précipiter dans les défilés de la Bohême, et, pendant dix jours, frappée à coups redoublés par la main de Napoléon, qui, toute petite et blanche qu'elle était, maniait une massue foudroyante, cette armée put à peine retrouver son souffle pour fuir cet homme, qui venait encore commander aux vieux remparts de Vienne de s'abaisser devant lui.

Toutefois, cette campagne ne fut pas comme celle d'Austerlitz; le deuil suivait nos triomphes et chaque bulletin faisait pleurer mille familles !

La bataille d'Essling est livrée; l'archiduc Charles est en face de Napoléon, les deux armées sont engagées, et la mort tombe avec furie sur les deux partis. Le nôtre perd son plus brave appui, le maréchal Lannes est frappé à mort !

Pauvre Lannes ! quels regrets il excita dans l'armée, dans la France ! J'ai encore la lettre de Junot qui me parle de cet événement « qui met le € deuil, m'écrit-il, dans la grande famille militaire, c En recevant ma lettre, tu feras faire un habit de « deuil à mon fils, et il le portera deux jours avec un c crêpe à son petit bras. Quant à moi, je le porterai « huit jours. >

Enfin l'empereur fit la paix avec l'Autriche. Ce fut le duc de Cadore qui signa le traité avec le prince de Metternich, père du prince de Metternich aujour-

d'hui chancelier de cour et d'État. Celte paix était terrible pour l'Autriche, déjà frappée de près de 300 millions d'impositions. Cependant elle signa sans murmurer! La vengeance n'était pas loin 1

Un autre intérêt venait se mêler aux intérêts politiques, d'autant qu'il s'y rattachait aussi : c'était le divorce de l'empereur, dont on n'osait parler qu'à voix basse, mais dont on parlait enfin.

Je revis l'impératrice à la Malmaison; j'allai y déjeuner avec Joséphine, ma fille aînée, celle de ses filleules qu'elle aimait le mieux. C'était en vain qu'elle s'occupait des choses qui lui plaisaient : on voyait souvent ses yeux se mouiller de larmes, elle pâlissait, et son altitude annonçait la souffrance.

— Il fait bien froid ! répétait-elle souvent en ramenant son schall autour d'elle.

Hélas ! c'était son pauvre cœur qui était atteint par cette glace de la douleur qui ressemble au froid de la mort ! Je la regardais en silence, car le respect m'empêchait d'aborder un semblable sujet de conversation. Je devais attendre qu'elle m'en parlât; ce ne fut pas long.

Nous étions alors dans la serre; la petite courait dans les galeries fleuries, et l'impératrice et moi nous suivions lentement en silence. Tout à coup elle s'arrêta, cueillit quelques feuilles d'un arbuste qui était près d'elle, et me regardant avec une expression presque déchirante, elle me dit :

— Savez-vous que la reine de Naples arrive? Ce fut à mon tour de pâlir.

— Non, madame.

— Eh bien ! elle arrive dans huit jours. Nouveau silence.

— Et Madame-mère, l'avez-vous vue depuis votre retour?

— Certainement, madame, et, j'ai même fait mon service auprès d'elle.

L'impératrice se rapprocha aussitôt de moi, quoiqu'elle en fût déjà très près, et me prenant les mains, elle me dit avec une expression de douleur qui, encore aujourd'hui, après vingt-quatre ans d'intervalle me retentit au cœur :

— Madame .îunot, je vous en conjure, dites-moi tout ce que vous avez entendu dire.

Elle parlait avec une telle véhémence que ses lèvres Jremblaient, et que ses mains étaient humides et froides.

— Madame Junot, me dit-elle, rappelez-vous ce que je vous dis aujourd'hui, ici, dans cette serre, dans ce lieu qui est un paradis, et qui sera peut-être bientôt pour moi un enfer; rappelez-vous que cette séparation me tuera.

Elle sanglotait. Joséphine revint en courant, et lui lira son schall pour lui montrer des fleurs qu'elle avait cueillies, car l'impératrice l'aimait tellement qu'elle lui permettait de cueillir des plantes dans sa serre; elle la prit dans ses bras, et, la soulevant de lerre, elle l'embrassa longuement en la serrant convulsivement contre elle.

— Ah ! me dit-elle, si vous saviez tout ce que j'ai

souffert chaque fois que l'une de vous apportait son enfant près de moi ! Je serai chassée. Et pourtant. Dieu m'est témoin que je l'aime plus que ma vie, et bien plus que ce trône, celle couronne qu'il m'a donnés.

L'impératrice a pu être plus belle dans sa vie, mais jamais plus attrayante que dans cet instant. Si Napoléon l'avait vue alors, il n'aurait jamais divorcé.

On était alors au 25 de novembre, et tout était commandé pour célébrer dignement le double anniiVersaire d'Auslerlitz et du couronnement. La ville de Paris voulait se distinguer, et le comte Frochot avait des projets vraiment féeriques. La cour devait être, comme toujours, transformée en une immense salle de danse, et la galerie qui existe n'en était qu'une avenue. L'empereur, tout en affectant une sorte de gaieté soutenue, donnait le ton de la contrainte; on prévoyait un malheur. C'en était un grand que celui delà séparation de Napoléon Bonaparle avec Joséphine.

J'étais partie de mon hôtel à trois heures, parce qu'on avait dit la veille que l'empereur et l'impératrice dîneraient à l'Hôtel de ville, et je devais servir l'impératrice si cela avait lieu. Le comte Frochot m'avait donc priée d'arriver de bonne heure, et Frédéric m'avait couronnée de diamants et empanachée dès le matin.

Les préparatifs étaient admirables. Je me rendis dans le petit salon sur l'escalier, je vis entrer M. le comte de Ségur.

— Eh bien, me dit-il à voix basse, notre belle

iU MExMOIRES

gouvernanle, vous n'avez plus que faire ici. L'impératrice, continua-t-il plus bas, ne doit être reçue que par Frochot.

J'étais comme une statue.

— Et pourquoi cette défense?

— Je l'ignore I Ou plutôt je le sais bien; mais je ne veux pas le dire.

Nous montâmes dans la salle du Trône, où nous étions à peine assises que le tambour battit aux champs, et l'impératrice arriva.

Jamais je ne l'oublierai dans ce costume qu'elle portait si admirablement ! jamais sa physionomie ce jour-là enveloppée de tristesse, ne me sortira de la pensée. Il était évident qu'elle ne s'attendait pas à la solitude qu'elle avait trouvée au grand escalier. Lorsqu'elle arriva dans la grande salle, lorsqu'elle s'approcha de ce trône sur lequel elle allait s'asseoir peut-être pour la dernière fois, ses jambes faiblirent et ses yeux se remplirent de larmes.

Elle était suivie de madame de La Rochefoucauld, sa dame d'honneur, et de deux dames du palais. Elle s'assit aussitôt son arrivée. Elle devait se sentir mourir, et pourtant elle souriait ! Oh ! tortures d'une couronne!

On battit aux champs une première fois pour annoncer l'empereur. Peu de moments après il parut s'avançant d'un pas rapide : il était accompagné de la reine de Naples et du roi de Westphalie.

Napoléon revoyait Paris dans une situation qui pour lui était étrange; il était bien vainqueur d'une

DE LA DUCHESSE D'ABRANTÈS. ?Su

monarchie ennemie, mais la France était couverte d'habits de deuil. Les lauriers commençaient donc à n'être plus aussi verts. On parlait de divorce. Joséphine était aimée, et cette nouvelle faisait murmurer le peuple et la bourgeoisie de Paris. L'empereur savait tout cela.

La chaleur était extrême, quoiqu'au dehors le froid fût rigoureux. La reine de Naples voulant faire dire aux Parisiens : — Soyez la bien revenue parmi nous ! parlait à tout le monde avec l'accent d'une extrême bonté. L'empereur parcourait le bal, parlant, questionnant, et suivi de Berthier. Le nom de Berthier me rappelle une légère circonstance qui me fit mal. L'empereur se levait de son fauteuil, descendait les marches du trône pour aller dans le bal faire une dernière visite; je le vis se pencher vers l'impératrice pour lui dire de venir aussi. 11 se leva le premier; Berthier, qui était derrière lui, se précipita pour le suivre; et, comme l'impératrice se trouvait déjà levée, il se prit dans la queue de son manteau, manqua de tomber et de la faire tomber et sans lui faire d'excuse, fut rejoindre l'empereur. Certainement Berthier n'avait aucunement la volonté de manquer à rimpératrice; mais il savait le secret; il connaissait tout le drame qui s'allait jouer! Et certes il n'eût pas fait ce que je viens de rapporter un an plus tôt. L'impératrice s'arrêta tout aussitôt avec une dignité remarquable; elle sourit comme d'une maladresse, mais ses yeux étaient pleins de larmes, et ses lèvres tremblantes.

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Je ne me rappelle pas si ce fut avant ou après celle fête de l'Hôtel de ville que Berthier nous donna une grande chasse à Gros-Bois. Ce qui m'est demeuré présent, c'est le froid qu'il faisait et l'ennui quej'y ai éprouvé.

J'espère que les dames du palais et les dames pour accompagner n'ont pas oublié les charmes de ces voyages dans lesquels on ne pouvait emmener qu'une femme de chambre pour trois, et quelquefois pour quatre. Celui de Gros-Bois que je viens de citer est un de mes plus détestables souvenirs. Nous étions près de sept à huit femmes dans une seule chambre, dont je n'aurais pas voulu pour loger une personne de mon service inférieur; mais alors nous étions jeunes, nous riions de tout, même de n'avoir pas de glaces pour nous coiffer et nous habiller; car ce n'est pas en avoir que d'en avoir une pour huit.

L'impératrice était fort triste à celte chasse, chacune de nous devinait la cause de son accablement, et l'on en était peiné, car on l'aimait.

Le dîner fut triste, quoique tout le monde voulût être gai. Je n'ai gardé aucun souvenir plus présent que celui de la physionomie de l'impératrice et de Napoléon ce jour-là. L'impératrice se contenait avec peine. Quant à l'empereur, il était soucieux, de mauvaise humeur.

Enfin le divorce fut déclaré. On s'y attendait, et je ne puis rendre l'effet que produisit cette nouvelle dans toute la France; dans le peuple et dans la bourgeoisie; il fut immense. Pour eux, c'était son

étoile qui se voilait. On regrettait déjà la bonté de Joséphine, car une voix qui ne sera jamais démentie jera celle qui la proclamera bonne et indulgente. Pour moi, j'en éprouvai une peine profondément vive, et le lendemain même de l'événement je fus à la Malmaison. Madame la comtesse Duchâtel me demanda de la mener, et nous y fûmes ensemble.

Le prince Eugène, dont on connaît l'amour pour sa mère, se trouvant alors à Paris, dut remplir les fonctions de chancelier d'État, et ce fut lui qui porta le message de l'empereur au Sénat.

— Les larmes de l'empereur, dit le noble jeune homme, suffisent seules à la gloire de ma mère.

L'impératrice reçut tous ceux qui voulurent aller lui rendre leurs devoirs. Le salon, la salle de billard et la galerie étaient remplis de monde. Quant à l'impératrice, jamais elle ne fut autant à son avantage; elle était assise à droite de la cheminée, audessous du beau tableau de Girodet, mise très simplement, coiffée d'une vaste capote verte, qui pouvait au besoin lui servir de refuge pour cacher ses larmes qui coulaient doucement sur ses joues tout aussitôt qu'il arrivait quelqu'un dont la vue lui rappelait les beaux moments de la Malmaison ; ces temps du consulat qui n'eurent, comme toutes ses joies, que quelques jours heureux, suivis de tant d'années de souffrances; mais ce qui touchait à provoquer les larmes de ceux qui l'approchaient, c'était l'expression profonde d'une douleur déchirante. Elle levait les yeux sur chaque personne qui entrait; elle lui sou-

riait encore; mais, si celte personne était de son ancienne intimité, alors ses larmes coulaient immédiatement et couvraient ses joues, mais sans effort, sans aucune de ces contractions qui rendent un visage de femme si peu agréable quand elle pleure. Sans doute, le désespoir de l'impératrice Joséphine aura fait bien du mal à l'empereur. Eh bien! je ne sais en vérité s'il aurait résisté à cette expression muette et déchirante d'une âme à l'agonie.

L'alliance étrangère que l'empereur voulait contracter devait avoir des résultats funestes pour la France, comme pour Napoléon. Ce fut à Burgos que je reçus la première nouvelle de cette étrange union. Une lettre que ^â reçus d'un ami clairvoyant me parlait du mal qud pourrait exercer ce mariage avec une archiduchesse d'Autriche sur la destinée de Napoléon, vainqueur dans plus de vingt batailles rangées, des armées autrichiennes, ayant fait fuir deux fois la famille impériale de son royal séjour. Ces offenses sont indélébiles.

Il était visible que l'Autriche mutilée et encore sanglante voulait que ce mariage de la jeune archi duchesse Marie-Louise, servît d'appareil au moins momentané à ses blessures. Napoléon crut consolider par là ses alliances du Nord, et poursuivre plus en paix ses opérations de la Péninsule.

On sait que le prince de Neufchâtel fut chercher l'impératrice à Vienne pour la conduire à Paris. Lorsqu'elle eut été épousée par son oncle le prince Charles, et que toutes les cérémonies d'étiquette

furent achevées, il fallu l songer au départ. Aiarie- Louise pleurait à la pensée de quitter ses sœurs e* son père, et peul-élre même sa belle-mère.

Le jour du départ arriva enfin. L'impératrice pr congé de son père, de sa belle-mère, de ses sœurs de ses frères, puis elle se rendit dans son appartement pour y attendre Berlhier, qui, selon l'étiquette, devait aller l'y prendre pour la mettre en voiture. Lorsqu'il entra dans le cabinet où elle s'était retirée, il la trouva tout en larmes, et, la voix brisée par les sanglots, elle lui dit qu'elle était fâchée de lui paraître aussi faible : — 3Iais jugez si je suis excusable, lui dit-elle; voyez, je suis ici entourée de mille choses qui me sont précieuses. Ces dessins sont de mes sœurs; cette tapisserie a été faite par ma mère; c'est mon oncle Charles qui a fait ces tableaux. El, continuant l'inventaire de son cabinet, il n'était pas jusqu'au tapis de pied qui ne lui vînt d'une main chérie; et puis, les oiseaux qui étaient dans la volière, une perruche. Mais la pièce la plus importante et la plus regrettée c'était un chien.

On n'avait pas laissé ignorer à la cour de Vienne combien ces malheureux chiens de Joséphine, à commencer par Fortuné, qui eut l'honneur de faire une partie des campagnes d'Italie, et qui eut les reins cassés par un gros chien mal élevé, avaient été déplaisants à l'empereur. Aussi François H eut-il soin que sa fille laissât son chien à Vienne.

Il y avait toutefois dans ces regrets une preuve de bonté de cœur qui fut comprise par Berthier.

Il fut rejoindre l'empereur, à qui il confia son plan. François II est le meilleur des hommes; il comprit à merveille ce qu'on lui demandait. Berthier donna ses ordres, et, au bout de deux heures tout fut prêt. Il fut prendre l'impératrice. On partit. Elle arriva en France. Là elle vit des fêtes, des merveilles, et elle oublia un peu le chien et la perruche. Puis on arriva à Compiègne. On sait (somment la voiture s'arrêta, comment un homme y monta sans rien dire, et prit place à côté de celle qui n'était encore que sa fiancée. Puis ensuite vinrent les jours de miel pour la jeune épouse. On vint à Saint-Gloud; puis à Paris. C'est là qu'un des derniers sourires de la fortune tomba sur la tête de son favori, lorsque prenant par la main cette jeune femme qu'il croyait un gage de paix et d'éternelle alliance, il la présenta au peuple rassemblé en foule au-dessous du balcon impérial des Tuileries ! — Vive l'empereur ! vive l'impératrice ! criaient cent mille voix... et lui, tout tremblant de bonheur, il pressait entre les siennes une toute petite main, qui alors savait bien lui répondre, et lui répondre avec amour.

Quand ils se retirèrent du balcon, il lui dit :

— Viens, Louise; il faut que je te paye du bonheur que tu viens de me donner.

Et l'entraînant rapidement dans un de ces corridors sombres qui, même en plein jour, ne sont éclairés que par une lampe, il la faisait marcher à granas pas.

— Où donc allons-nous ? disait l'impératrice.

— Viens toujours.

El il rapprochait de lui la jeune femme en la ser rant contre son cœur. Tout à coup il s'arrêta devant une porte fermée; un bruit se fit entendre; c'était un chien qui avait entendu, ou plutôt qui avait senti ceux qui s'approchaient; il grattait de l'autre côté de la porte. L'empereur l'ouvrit, et poussa doucement l'impératrice dans une pièce où l'éclat du jour l'empêcha d'abord de distinguer ce qu'elle voyait, puis les objets devinrent plus distincts. Elle se pencha sur la poitrine de Napoléon, et fondit en larmes.

Impératrice du premier des empires, Marie-Louise retrouvait au milieu des pompes triomphales ces joies de l'enfance, ces délices de famille, qui lui garantissaient que celui auquel son père avait fié son bonheur lui en rendrait bon compte. L'impératrice parcourait avec ravissement le cabinet meublé avec ses fauteuils, son tapis, les dessins de ses sœurs, ses volières, et jusqu'à son chien ! La pauvre petite bête semblait craindre d'approcher.

— Es-tu contente, Louise ? lui demanda l'empereur. Pour réponse, elle se jeta de nouveau dans ses bras; ils étaient alors près de la fenêtre, et quoiqu'elle fût fermée, on vit ce mouvement du dehors, et des acclamations à faire trembler les murs furent poussées. Dans ce moment un léger bruit se lit entendre à la porte entr'ouverte, et la

tête de, Berthier se laissa voir. l 'empereur lui prit la main, et le fit entrer.

— Tiens, Louise, dit-il à l'impératrice; j'ai eu la récompense, et il en a le mérite. C'est lui qui eut l'idée de transporter ici ce qui pouvait adoucir les regrets; embrasse-le aussi lui, pour qu'il soit récompensé.

Berthier avait les larmes aux yeux; il prit la main de Marie-Louise, mais l'empereur la poussa doucement vers lui.

— Non, non, pas ainsi; embrasse-la, mon vieil ami.

Et voilà cet homme que l'un a abandonné; et que l'autre a oublié, à peine était-il dans la nef de l'exil !

En Portugal, toutes les nouvelles que je recevais me parlaient de la nouvelle impératrice. Une lettre singulière à cet égard était une lettre du cardinal Maury :

€ Ce serait une entreprise inutile que de tenter de

< vous faire comprendre combien l'empereur aime f notre charmante impératrice, m'écrivait-il. Si vous « saviez comme l'impératrice est gaie, gracieuse, et € surtout familière avec les personnes que Tempe- « reur admet dans son intimité I L'impératrice est e charmante pour ceux à qui l'empereur a fait la c faveur d'accorder les petites entrées aux Tuileries, t On y va le soir faire sa cour, on joue avec Leurs

< Majestés, soit au reversis, soit au billard; et puis c l'impératrice fait tant de petites grâces; tant de

€ petiles gentillesses, qu'on voit aux yeux de Tempe- < reur comme il est heureux. »

On m'écrivait en même temps d'un autre côté qu'un des grands plaisirs des soirées impériales, avant que l'empereur arrivât dans le salon, c'était l'impératrice qui le procurait, en faisant tourner son oreille sur elle-même. Cette faculté, au reste, est assez singulière, et je crois bien qu'elle est la seule personne que je connaisse qui la possède.

Marie-Louise étant jeune, ignorante des usages du monde quoiqu'elle connût l'étiquette de la cour, habituée à une grande retraite intérieure et à une vie toute de famille, celle qui lui fut prescrite ne l'étonna, ni ne l'ennuya. L'empereur avait prescrit qu'elle ne devait voir aucun homme dans son intérieur; Paër était le seul excepté, parce qu'il était maître de piano, et encore fut-il ordonné à la dame d'annonce de ne jamais quitter l'impératrice.

Marie-Louise était alors âgée de dix-neuf ans. Sa taille était ordinaire et si ses épaules et sa poitrine eussent été d'un moins grand volume, elle aurait pu avoir une tournure agréable. iMais ce dont elle manquait entièrement, c'était de la grâce. Jamais femme n'en fut plus dépourvue. Il y avait bien en elle un ensemble, mais il était confus. Rien n'y était en harmonie. C'était un regard kalmouck avec une bouche autrichienne. C'étaient des parties de personne à la Rubens, et puis des bras et des mains d'une maigreur ou plutôt d'une petitesse ridicule, dès qu'il était question de proportion; une grande

fraîcheur, de jolis cheveux, tels étaient les charmes qui avaient séduit Napoléon, qui pourtant était ha bitué à regarder de jolis visages. Quoi qu'il en soit, il a été amoureux, très amoureux de Marie-Louise: c'est un fait certain.

Bientôt la naissance d'un fils vint mettre le comble au bonheur de l'Empereur.

Quelle ivresse pour son cœur. Une poésie admirable donne une juste idée de Napoléon regardant ou caressant son fils !...

Car les cœurs de lions sont les vrais cœurs de père I...

Et puis, qu'il était beau cet enfant, lorsqu'il se prome-nait aux Tuileries, dans celte calèche faite en forme de conque, et traînée par deux jeunes daims que Franconi avait dressés, et qui lui avaient été donnés par sa tante, la reine de Naples! Il ressemblait à ces amours d'Herculanum.

Un jour j'avais été chez le jeune roi; l'empereur y était, et jouait avec lui comme il jouait avec ce qu'il aimait, c'est-à-dire en le tourmentant. Il descendait de cheval et avait une cravache que l'enfant voulait avoir. Lorsque sa petite main l'avait attrapée, il riait aux éclats, et alors il embrassait son père, autant que l'autre le voulait. L'empereur se plaisait à ce jeu, et l'on voyait dans ses yeux presque humides combien il était heureux.

— N'est-ce pas que mon fils est beau, madame Junot? me dit-il; convenez qu'il est beau.

Je pouvais l'affirmer sans flatterie : il était beau comme un ange.

— Vous n'étiez pas ici, poursuivit l'empereur à sa naissance, c'était un beau spectacle IJ'ai vu ce jourlà combien les Parisiens m'aimaient ! Ils étaient bien contents. Et à l'armée, comment ont-ils reçu cette nouvelle-là?

Je lui dis la vérité, c'est que pendant quinze jours les soldats furent comme fous de leur joie. Junot le lui avait déjà dit, mais il était bien aise d'une confirmation. Il se promenait les mains derrière son dos, la tête baissée, mais en souriant. On voyait qu'il rappelait à sa mémoire un moment bien heureux pour lui. Puis il revenait à son fils, l'embrassait, lui pinçait le nez, les joues; et quand il criait :

— Allons, allons, taisez-vous, monsieur; croyezvous que vous ne serez jamais contrarié. Est-ce qu'un roi crie, d'ailleurs !

On a beaucoup parlé de Henri IV demandant à l'ambassadeur d'Espagne s'il avait des enfants, parce qu'il était à quatre pattes avec un des siens. Eh 1 mon Dieu, que de tableaux dans le même genre on aurait pu faire de l'empereur, car il adorait son fils, et il en était dans une occupation perpétuelle. Il jouait avec lui comme si lui-même avait eu six ans ; il prenait le roi de Rome dans ses bras, le faisait sauter en l'air, le remettait à terre, puis l'enlevait encore avec une vivacité qui faisait rire reniant jusqu'aux larmes, puis il se mettait avec lui devant une glace et lui faisait des grimaces, ce qui

excitait la joie du jeune prince â lui faire faire des cris et des trépii^^nements. Souvent aussi l'enfant pleurait, parce que la plaisanterie avait été un peu trop vive; alors l'empereur lui disait :

— Comment, sire, tu pleures? Oh I un roi qui pleure ! que c'est vilain 1 fi ! fi ! c'est laid I

L'heure à laquelle on le menait à l'empereur n'était pas positivement réglée, et ne pouvait pas l'être; cependant celle du déjeuner était particulièrement adoptée ; il lui faisait boire du vin de Bordeaux, ou bien trempait son doigt dans le verre, et le lui faisait sucer. Quelquefois c'était dans de la sauce qu'il trempait son doigt, alors il en barbouillait le visage du jeune prince qui riait de tout son cœur en voyant son père aussi enfant que lui, et ne l'en aimait que davantage. Les enfants aiment toujours ceux qui jouent avec eux.

Un jour l'empereur lui avait mis ainsi de la sauce au bout du nez, du menton et sur les joues. Le roi de Rome, que cela amusait beaucoup, voulait qu'il en fit autant à maman Quiou. C'est ainsi qu'il appelait madame de Montesquiou.

Le choix que l'empereur avait fait d'elle pour gouvernante de son fils prouvait bien comme il savait juger les hommes. Noble de nom, noble de cœur, elle possédait réellement ce que le monde n'accorde souvent qu'à la fortune et à la faveur, l'estime de tous.

La conduite admirable qu'elle a tenue envers le roi de Rome à l'époque des malheurs de son père,

serait digne à elle seule d'inspirer amour et respect.

Marie-Louise n'aimait pas madame de Montesquiou, qu'elle aurait dû aimer comme une sœur, comme une mère, pour les soins qu'elle prodiguait à son fils; Marie-Louise portait en tout une apathie de cœur et d'affection, dont la gouvernante de son enfant n'a pas été exempte plus qu'une autre. Cet enfant luimême, comment m était-il traité? J'ai vu Marie- Louise arriver auprès de son fils quand elle descendait de cheval, ou qu'elle allait y monter, lui faire quelques signes de tête; ce qui, presque toujours, faisait crier l'enfant, parce qu'elle portait un grand panache de plumes dont l'ondulation effrayait le pauvre petit et le faisait pleurer; d'autres fois, lorsqu'elle ne sortait pas, elle passait à quatre heures dans les appartements de son fils. Elle avait avec elle un ouvrage de tapisserie auquel elle travaillait par manière de contenance, en regardant le petit roi par intervalles et lui disant en remuant la tête •

— Bonjour, bonjour 1

Et un quart d'heure étaft à peine écoulé, qu'on venait avertir l'auguste mère que M. Isabey ou M. Paër l'attendaient dans ses appartements, l'un pour sa leçon de dessin, l'autre pour sa leçon de musique. Elle aurait bien dû rester plus longtemps chaque jour pour prendre des leçons de maternité de celle qui la remplaçait si bien. Mais cela ne s'apprend pas.

Puis tous les mat/ns, à neuf heures, on portait le fune roi chez l'impératrice; elle le prenait quelque-

fois, le caressait, ensuite elle le remettait à la nourrice. Et que croyez-vous qu'elle faisait après elle lisait les journaux, les feuilles, comme on dit en Allemagne. Et comme l'enfant prenait de l'humeur de ne pas être amusé comme par son père, et qu'il se voyait entouré de figures sérieuses, il pleurait, devenait méchant, et on l'emmenait.

Le jeune prince reçut les noms de Napoléon- François-Charles-Joseph ! Ces noms sont de ses. parrains; ils se trouvent dans son extrait de baptême ; ils se trouvent aussi sur la pierre tumulaire posée sur lui à vingt et un ans !

Le jeune prince n'avait encore qu'un an, lorsqu'un jour à Trianon, sur la belle pelouse qui était devant le pavillon, l'empereur jouait avec lui. Il ôta son épée, la mit à son fils, et compléta sa toilette en lui mettant son chapeau; ensuite il fut se placer à quelque distance à demi couché dans l'herbe, et tendit les bras à son fils qui marchait vers lui tout en trébuchant, parce que ses petits pieds s'embarrassaient souvent dans l'épée, et que le chapeau lui descendant jusqu'au menton, le faisait ainsi jouer à colinmaillard avec son père; mais l'empereur s'élançait avec la vivacité d'un jeune homme pour prendre son fils dans ses bras, afin de lui éviter une chute 1

Tous les huissiers de la chambre l'adoraient. L'un d'eux, en me parlant de lui, il y a peu de jours encore, pleurait comme une femme, au souvenir si gracieux du roi de Rome, accourant le matin dans

les grands apparlemenls, et arrivant seul à la porle du cabinet de l'empereur, car madame de Montesquieu ne pouvait le suivre. L'aimable enfant levait sa belle tête blonde vers l'huissier, et lui disait de sa voix argentine, mais impérative :

— Ouvrez-moi; je veux voir papa.

— Sire, je ne puis ouvrir à Votre Majesté.

— Pourquoi cela? Je suis le petit roil

— Mais Votre Majesté est toute seule.

C'était l'empereur qui avait donné l'ordre de ne laisser entrer son fils qu'avec sa gouvernante. Il était sans doute impossible que l'enfant y vînt sans elle, mais c'était pour donner au jeune prince, dont la disposition le portait assez à être volontaire, une haute idée de la puissance de sa gouvernante. Le premier jour que l'huissier du cabinet lui lit cette réponse, ses yeux se remplirent de larmes, mais il ne dit rien. Il attendit madame de Montesquiou qui arriva une demi-minute après; aussitôt ii saisit la main de sa gouvernante, et regardant fièrement l'huissier, il lui dit :

— Ouvrez! le petit roi le veut !

Et alors l'huissier ouvrait la porte du cabinet et annonçait :

— Sa Majesté le roi de Rome !

On a beaucoup parlé de sa violence. Il est vrai qu'il était emporté dans ses vouloirs, et qu'il se mettait facilement en colère, mais c'était un des caractères distinctifs de ses cousins. Presque tous étaient ainsi. J'ai vu Achille Murât avoir des accès

de colère tellement violents qu'ils étaient suivis de convulsions; et cela, précisément à l'âge du roi de Rome. Madame de Montesquieu le corrigea une fois de cette violence dans ses volontés. Au milieu de l'accès le plus vif, elle fit fermer, quoiqu'en plein jour, les volets de toutes les fenêtres. L'enfant, tout étonné de voir remplacer le jour par de la lumière, demanda à sa gouvernante pourquoi elle faisait ainsi tout fermer.

— Pour qu'on ne vous entende pas, sire. Les Français ne voudraient jamais de vous pour leur roi, si vous étiez méchant.

— Est-ce que j'ai crié bien fort?

— Sans doute.

— M'a-t-on entendu ?

— Je le crains pour vous.

Alors l'enfant se prit à pleurer, mais de repentance; il jeta ses petits bras autour du cou de sa gouvernante.

— Je ne le ferai plus jamais ! maman Quiou I Pardonne-moi !

Un jour il arriva que le roi de Rome, illant voir l'empereur, entra dans son cabinet comme le conseil venait de finir. Comme il aimait passionnément son père, il courut à lui sans faire attention à personne. Napoléon, quoiqu'il fût bien heureux de ces signes d'affection bien naturelle et venant du cœur, l'arrêta et lui dit :

— Vous n'avez pas salué, sire ; allons, saluez ces messieurs.

L'enfant se tourna, et se penchant légèrement en avant, il envoya un baiser avec sa petite main à la troupe ministérielle. L'empereur l'enleva tout aussitôt dans ses bras, et dit aux ministres :

— Ah ça, j'espère, messieurs, qu'on ne dira pas que je néglige l'éducation de mon fils; et il sait très bien sa civilité puérile et honnête.

Ceux qui avaient l'habitude et la familiarité de l'empereur savent que c'était un de ses mots favoris dans sa bonne humeur, que celui de civilité puérile et honnête.

Le jeune Napoléon était bon, et l'on voyait qu'il l'eût été davantage plus tard. Je sais de lui une foule de traits touchants qui indiquent un bon cœur.

Lorsqu'il était à Saint-Cloud, il aimait beaucoup qu'on le mît à la fenêtre pour voir tous ceux qui passaient. Un jour, il aperçut, à quelque distance, une jeune femme en grand deuil, tenant pai' la main un enfant, tout en noir comme elle, et à peu près de l'âge du jeuue prince. Il tenait à la main un grand papier, qu'il élevait souvent vers la fenêtre du roi de Rome.

— Pourquoi donc est-il tout en noir? demanda le jeune roi à sa gouvernante.

— Parce que, sans doute, il aura perdu son père. Voulez -vous savoir ce qu'il veut ?

L'empereur avait ordonné que son fils fût très accessible de bonne heure à tous les malheureux qui le viendraient solliciter. L'enfant et sa mère furent introduits. C'était en effet une jeune veuve ; son

?ng MÉMOIRES

mari était mort depuis trois mois, des suites de blessures reçues en Espagne, et elle sollicitait une pension. Son fils était à peu près de l'âge du roi de Rome. Le roi de Rome, en voyant le jeune solliciteur, eut le cœur touché. L'empereur était à la chasse, et il ne pouvait lui remettre toutes ses pétitions que le lendemain à son déjeuner. Il fut triste tout le jour, et lorsque le lendemain il sortit de son appartement pour aller rendre ses devoirs à son père, il eut soin de mettre la pétition du petit garçon à part de toutes les autres. Et ce qui est bien remarquable, c'est que ce fut de lui-même.

— Tiens, papa, voici une pétition d'un petit garçon; il est habillé tout en noir ! Son papa a été tue à cause de toi, et sa maman demande une pension, parce qu'elle est pauvre et qu'elle a du chagrin.

— Ah! ah! dit l'empereur en attirant son fils à lui, tu donnes déjà des pensions, toi! Diable! tu commences de bonne heure. Voyons un peu ce que c'est que ton protégé.

La veuve de l'officier avait des droits. Le brevet de sa pension lui fut expédié dans la journée, et une année d'arriéré ajoutée à l'ordonnance.

(Jui de nous a oublié cette journée où l'empereur présenta son fils à une revue qui eut lieu au Champde-Mars ? Il était radieux en entendant les cris de joie délirante de ses vieilles bandes; car c'était en partie la garde impériale, cette troupe vaillante parmi les vaillantes.

— A-t-il eu peur? demandait l'impératrice..

— Peur ! non vraiment. Il savait bien qu'il était ià avec des amis de son père !

Une chose qui fut remarquée ce même jour, c'est que l'empereur tint son fils dans ses bras pendant des heures entières. Il semblait puiser dans les regards de cet ange un bonheur jusque-là inconnu pour lui. Après la revue, il causa longtemps avec M. Fontaine, et parla du palais pour le roi de Rome qu'on devait construire en face de TÉcole-Mililaire et du Champ-de-Mars. Et pendant ce temps, l'empereur avait son fils sur ses bras, et le caressait tout en le faisant jouer. On parla de Rome; M. Fontaine en fit l'éloge, parce qu'il est artiste et fait pour comprendre Rome. Napoléon se plaignit de n'avoir pas été jusqu'aux portes de cette cité-reine, lui qui avait attaché Fltalie à son nom et son nom à l'Italie !

— Mais j'irai bien sûrement un jour, dit-il à M. Fontaine; car c'est la ville de mon petit roi.

Et il arrêtait sur son fils cette prunelle ardente et fauve, qui dans ce moment couvrait d'amour et de vastes pensées cette tête chérie, objet de tant de soins.

Et voilà le père que ce bourreau d'Hudson-Lowe a torturé dans son cachot de Sainte-Hélène, en lui refusant pendant des semaines entières le buste de son fils, le portrait de son premier, de son dernier né.

Le drame politique prenait tous les jours une phy-

sionomie plus active et plus sérieuse en même temps.

Le ciel de France élait nébuleux. C'était vainement que l'empereur ordonnait des fêtes, qu'il réunissait autour de l'impératrice iMarie-Louise une cour composée de jeunes femmes chargées de la distraire. Ces jeunes femmes étaient inquiètes; elles avaient des .Tères, des maris, des pères, et la perspective d'une nouvelle guerre était odieuse. Mais on sait que lorsque l'empereur avait parlé il fallait obéir.

Ce fui à peu près vers cette époque qu'il y eut à la cour, dans la salle de spectacle du château, un quadrille oùles sœurs de l'empereur jouèrent le principal rôle: le quadrille lui-même était insignifiant; il n'y avait de charmant à voir que les deux princesses; la princesse Borghèse était idéale de beauté.

Elle représenlait l'Italie, et sous ce costume purement de fantaisie, elle était ravissante. Elle avait sur la tête un léger casque d'or bruni, sur lequel étaient quelques légères têtes de plumes d'autruche, d'un blanc éblouissant; sa poitrine était couverte par une petite égide à écailles d'or, de laquelle partait une tunique de mousseline de l'Inde, brodée de lames d'or; ses bras, entourés de larges bracelets d'or, où se voyaient les plus beaux camées de la maison Borghèse, la plus riche er. ce genre de bijoux; ses petits pieds étaient chaussés par des brodequins à bandes de pourpre brodéesd'or, atdontchaque croisementsur lajambe élait arrêté par un camée. La plaque qui réunit l'égide et la fixe sur la poitrine, était un magnifique camée représentant Méduse mourante. C'est sans doute un des

morceaux, les plus curieux (Te la collection Borghèse. Le costume de la princesse Pauline était complété par une demi-pique d'or qu'elle tenait à la main.

11 est impossible de rendre l'eiïet qu'elle produisit à son arrivée sur la scène, où elle joua une très ■ ourte pantomime avec sa sœur, qui représentait la Irance. Cette idéale créature, toute suave, avec ce casque et cette lance, et ce léger nuage blanc ondulant sur cette surface étincelante du casque d'or, et puis ces mouvements doux et moelleux, tout en elle, jusqu'à cette nonchalance, était adorable. La reine de Naples avait une robe assez longue, avec un man, teau de pourpre brodé d'or elle figurait la France : sa tête était surmontée d'un casque, d'un panache lourd, sans grâce; et si du milieu de ce monceau ào dorures, de perles, de joyaux, il n'était pas sorti une charmante tête, fraîche et gracieusement jolie, c'était à faire un trop bizarre contraste avec cette apparition dont sa sœur faisait le prestigieux effet. Elles dansèrent toutes deux une manière de pas que Despréaux leur composa, et dans lequel la princesse Pauline eut encore tout l'avantage par la légèreté de son costume et la grâce qu'il permettait à ses attitudes.

Et puis il y eut aussi un autre quadrille, celui des Saisons, qui fut vraiment charmant par le soin avec lequel tout était fait; et ce qui était une magnificence impossibleàimiter, c'était la multitude de ravissantes personnes qui formaient le groupe des Heures suivant le soleil.

Ce ?^leil, c'était M.Charles deLagrange. Il avait une

belle tournure, même une belle figure, quoique ses deux yeux ne fussent pas toujours d'accord. Il faisait Apollon : il avait un tricot couleur chair, il était couronné de l'alloro obligé, et portait la lyre. Par exemple, si les femmes étaient charmantes sous leurs costumes, rien n'était plus ridicule que les hommes. Ils avaient l'air de mardis gras

Au milieu de cet étincellement de fêtes, l'Europe était agitée. Les empires s'ébranlaient et se menaçaient d'une destruction mutuelle; la France se préparait à la lutte ; quant à la Russie, dont les intentions hostiles ne pouvaient plus se cacher, non seulement elle acceptait le combat, mais elle semblait le provoquer. Les autres puissances étaient toujours craintives; les douleurs de leurs blessures leur rappelaient que Napoléon punit sévèrement le parjure. Servant son pays qui fut toujours en première ligne dans son cœur, le duc de Bassano avait employé toute l'année qui venait de s'écouler à gagner des auxiliaires, c'està-dire à les amener à faire des promesses positives. L'Autriche quoique alliée, semblait avoir de la répugnance à poursuivre son frère de Russie. La Prusse se montrait encore plus rétive, et M. de Krusmarck, alors chargé de ses intérêts, paraissait ne vouloir rien accorder. Cependant rien n'était plus important que de s'assurer de la Prusse ; il fallait qu'elle fût pour nous, ou bien qu'elle fût détruite. Le moment approchait où le parti devenait extrême ; le duc de Bassano écrivit à M. de Krusmarck :

DE LA DUCHESSE D'ABRANTEb. 307

c Mon cher baron,

Le moment de prononcer sur le sort de la Prusse « est enfin venu. Je ne puis vous cacher que cette c question est pour elle une question de vie ou de « MORT. A Tilsitt, l'empereur, vous le savez, avait déjà « des intentions bien sévères; ces intentions sont c toujours les mêmes et ne peuvent être contenues c que dans le cas où la Prusse serait notre alliée; et € notre alliée fidèle. La circonstance est des plus € graves, songez-y bien, etc, etc. >

M. de Krusmarck comprit que la Prusse était perdue, si l'empereur Napoléon prenait seulement le toit d'une de ses chaumières, et le 24 de février un traité offensif et défensif fut signé à Paris, entre la France et le cabinet de Berlin ; quant à l'Autriche, elle était notre alliée naturelle; mais on sait ce qu'il advint de cette alliance contre laquelle l'empereur s'appuyait avec une si profonde sécurité. Puis le Danemark, la Confédération du Rhin. Tout était pour nous au moment où le premier clairon sonna.

Junot avait sollicité avec ardeur de l'empereur un commandement quel qu'il fût, pourvu qu'il fît la guerre; ill'envoya à Milan pour prendre la direction des troupes d'Italie et pour les conduire vers le Nord. Junot partit de Paris au moment où l'on allait signer le traité de paix offensif et défensif avec l'Autriche; elle donnait un secours de 30,000 hommes et soixante pièces de canon. C'était le prince de Schwartzenberg qui devait commander les troupes autrichiennes.

Dans le même moment, la Suède signait aussi son traité avec la Russie ! Un ancien maréchal ae France allait pointer le canon sur ses compatriotes ! Bernadotte avait rejeté tout arrangement proposé. L'Angleterre, aussitôt qu'elle apprit la défection de Bernadotte, s'empressa de reconnaître le traité de la Suède avec la Russie.

Enfin l'empereur quitta Pans. 11 est des souvenirs que le temps n'efface pas; celui que j'évoque en ce moment est de cette nature. Je vois encore l'empereur avec une expression telle que jamais je ne le vis aussi touché. Il était avec son fils. L'enfant avait ses petits bras passés autour de son cou, et paraissait le serrer contre son cœur. Comme il était beau ! comme son père jouissait de sa beauté 1 II était là, comme le plus grand, comme le meilleur des hommes ! Il joùa d'abord avec son fils, et puis tout tranquillement l'enfant avait cessé ses jeux, il avait appuyé sa blonde tète sur la poitrine large et puissante de son père; après quelques douces caresses, le royal enfant s'était endormi et son père, après avoir fait un signe delà main, s'était assis bien doucement pour ne pas éveiller son fils ! Et comme il fut remettre l'enfant dans son berceau avec soin ! sa nourrice aurait eu la main moins légère! Hélas! peut-être le rideau de l'avenir se soulevait-il en ce moment pour lui ! Il faut que ce soit, pour que sa fauve prunelle fût voilée par des larmes et que son noble visage fût animé d'une aussi étrange expression.

Eriliri, il partit et fut en Allemagne pour donner les derniers ordres et rassembler tout ce qui devait marcher; il voyait, avec cet œil si profondément habile, que cette campagne était décisive, et que 1 ien ne pouvait balancer un revers.

Avant de tirer le premier coup de canon, l'empereur voulut tenter un dernier effort afin de connaître les dispositions définitives de la Russie. M. de Narbonne, malgré toute son habitude des cours, n'avait pu rendre aucun comptelors de la mission de Wilna. Napoléon espéra mieux d'une entrevue avec l'empereur d'Autriche, devenu son beau-père; et surtout d'une entrevue avec M. de Metternich, car l'empereur François ne garde pour lui que le ministère du bien à faire dans ses États. Il emmena donc l'impératrice à Dresde pour la réunir en apparence à son père, mais bien certainement, au fond, pour connaître un peu la route du labyrinthe dans lequel il allait entrer.

L'entrevue ne servit qu'à épaissir et serrer le bandeau.

La campagne de Russie s'ouvrit enfin.

Pendant les premières semaines, l'empereur fut victorieux des Russes.

Cependant la bataille de la Moscowa, gagnée par la bravoure et le talent du maréchal Ney, nous fut aussi fatale dans sa victoire qu'une défaite. Quel carnage dans cette affreuse journée. On m'a assuré que le nombre des coups de canon qui avaient été tirés dans cette bataille était de plus de cent trente mille.

Les Russes se retirèrent sur Moscow. C'est là qu'était un homme dont la capacité était cachée sous l'enveloppe d'un bouffon; il n'était connu que sous cette dénomination à la cour de Paul I*"", qu'il amusait et faisait rire par des histoires grotesques qu'il accompagnait de pasquinades et de plaisanteries ridicules. Rostopchin était un homme d'une haute portée et lorsqu'il fit brûler Moscow, il savait bien que la cour de Pétersbourg lui voterait de doubles remerciements.

Cependant nous entrâmes dans Moscow I On y a ri ! on y a dansé ! on y a joué la comédie.

Ce qui nous parvenait des nouvelles de l'armée était aussi rare qu'il était affreux. Les lettres ne passaient pas.

Ce fut alors que parvint à Paris le premier bruit de l'incendie de Moscow.

Les détails de ce désastre sont trop admirablement retracés dans l'ouvrage de M. le comte de Ségur pour que je les renouvelle ici. Junot n'entra pas dans Moscow, et demeura à quelques lieues pour veillei sur les ambulances, qui chaque jour se remplissaient de blessés et de malades. Le froid commençait à faire ressentir son terrible effet dans cette contrée de glace. Il ne s'agissait plus de combattre des hommes. C'était un ennemi dont la force inconnue apportait la mort aussitôt que son souffle vous frappait au visage.

Alors il se répandit un découragement de mort sur tous ces braves, qui avaient tant de fois affronté les

plus terribles hasards. Je les ai entendus au moment du retour; le front cicatrisé du plus brave de tous pâlissait en parlant seulement de ces terribles heures !

Ce fut alors que Napoléon se détermina à faire sa retraite. Après quarante jours d'occupation, Napoléon abandonne Moscow.

Le maréchal Mortier, demeuré à l'arrière-garde, fit sauter le Kremlin et l'Arsenal.

Au moment de quitter Moscow, l'empereur suspendit son départ, et cependant les subsistances n'y arrivaient plus que difficilement. Mais, abusé par les souvenirs d'Erfurt, et croyant pouvoir compter sur l'attachement de l'empereur Alexandre, il lui proposa un nouveau traité. Les campagnes de 1805 et 1809 avaient été terminées ainsi.

Napoléon ne connaissait pas assez la Russie et le caractère d'Alexandre. Cinq semaines furent perdues en négociations inutiles, et le 23 octobre 1812 commença la fameuse retraite, par l'évacuation de Moscow, cette retraite dans laquelle le maréchal Ney fut sublime comme soldat, comme général en chef.

Junot me disait à son retour de Russie:

— Je n'ai, dans toute ma vie, rien vu d'aussi admirable que Ney pendant la retraite de Moscow. C'est fabuleux de bravoure, de talent, et de tout ce que l'homme peut obtenir de Dieu, quand il commande une armée.

Les courriers étaient enfin parvenus à passer, et le 29« bulletin, daté de Malodeczno, le 3 décembre,

arriva à Paris le 18. Alors cessa pour toujours l^.nchanlement qui nous fascinait.

Napoléon avait arrêté son retour en France au milieu des désastres de la retraite; il en parla d'abord à Duroc. — Si vous l'aviez entendu, me disait le duc de Frioul en me racontant cette conversation; vous l'auriez admirépkisque dans toute autre circonstance de sa vie. Le 5 décembre il partit de Smorgony.

— Je pèserai plus sur mon trône aux Tuileries qu'à la tête de l'armée, dit-il au peu de personnes qui l'entouraient au moment de son départ.

Neuf jours après Napoléon était à Dresde, où il vit quelques moments le roi de Saxe. De Dresde il fut à Erfurth. Ce fut là qu'il quitta son traîneau pour prendre la voiture de voyage de M. de Saint-Aignan, notre ministre près le duc de \Yeimar, et beaufrère de M. le duc de Vicence. Il traversa seulement toutes les villes des frontières, même Mayence ; et le 19 décembre, à minuit un quart, l'empereur arriva devant la première grille des Tuileries. L'impératrice venait de se coucher lorsque la calèche où était l'empereur s'arrêta à la grille. Il fut d'abord très diftlcile de le faire reconnaître dans cette petite voiture dans laquelle il était seul avec le duc de Vicence, qui après un tête-à-tête de quatorzej ours et quatorze nuits, le déposa enfin à la porte de la chambre de l'impératrice, et s'en fut lui-même chercher un repos dont il avait grand besoin.

Il est impossible de rendre l'excès de sensibilité auquel l'empereur fut entraîné lorsqu'il embrassa

Marie-Louise et surtout son fils! L'enfant, réveillé à une heure inaccoutumée, fut au moment de pleurer. Puis il reconnut son père, dont le portrai lui était montré chaque jour, et il ne dit plus rien.

Le lendemain malin, 20 décembre, le canon des Invalides gronda presque avant le jour, pour annoncer à Paris que l'empereur était revenu.

Tandis que Napoléon commençait à éprouver en France que le peuple garde peu le souvenir de ce qui est fait pour lui, les Russes chantaient bien haut leur chant de victoires. Le peuple de Piussie dit vulgairement alors, que ce n'était pas le général Kulusow qui avait détruit l'armée fmnçaise : — c'est le général Morosow (la gelée).

Les nouvelles que nous recevions de la Russie ne faisaient que donner une teinte encore plus sombre à l'avenirl Mural avait abandonné l'armée que l'empereur lui avait confiée. Les besoins de son royaume le rappelaient chez lui, disait-il.

La cavalerie était totalement détruite; l'artillerie dans son matériel ne présentait plus rien qui pût même mériter ce nom; c'était la réunion de tous nos désastres en une seule masse. Toute cette foule pâle et presque expirante, ne demandait à ses chefs que de revoir la France, pour y mourir autrement que sur un chemin couvert de neiges et de glaces, où les malheureux expiraient de besoin après avoir été percés de la lance des Cosaques.

Murât avait remis ces tristes débris de la plus belle armée du monde, entre les mains du prince

Eugène. Quel effet produisaient toutes ces nouvelles, mon Dieu!

L'année 1813 avait commencé sous les plus tristes auspices; les désastres de l'armée de Russie semblaient en appeler d'autres.

Notre position était à cette époque si étrange en Espagne, qu'un de mes amis m'écrivait :

d Les Espagnols seront vaincus, on pourra même € les détruire mais les conquérir, les subjuguer, a jamais. Dans les montagnes de Soriaet du côté de « Zamora on les a désarmés; on leur a pris tous € leurs fusils; ils ont refait des munitions en moins <L de huit jours ; ils ont établi des forges dans la mon- « tagne; ils ont forgé des piques et des sabres, ils ont « fondu des balles avec du plomb qu'ils ont pris je ne d sais où. Toute arme leur est bonne. S'ils n'avaient « pas de fer, ils trouveraient moyen de faire des haches d de pierre et des canons de bois, avec lesquels ils «: nous tueraient. L'assassinat peut se faire sous tant « de formes! Seulement, rappelez-vous que plus il < sera cruel, plus il sera populaire. »

Hélas ! tandis que nous gémissions sur l'Espagne, le Nord se couvrait de nuages d'où la foudre devait tomber sur nous !

Nous eûmes à cette époque le voyage de l'empereur et de l'impératrice à Fontainebleau, où était le pape Pie VII depuis plusieurs mois, après avoir subi une sorte de captivité à Savone. Sa conduite à Fontainebleau avait été admirable; celle d'un apôtre, du véritable vicaire de Jésus-Christ. En

l'approchant, Timpéralrice se mit à genoux et lui demanda sa bénédiction que le saint père lui donna comme à sa fille.

Averti enfin de son danger et du nôtre, au bruit du tocsin que les puissances européennes faisaient linler rie toutes parts. Napoléon rassembla autour de lui toutes les forces de cette France qui jamais n'est épuisée de son sang et de ses richesses, quand il faut donner l'un et l'autre pour la défense de sa gloire et deson honneur. A la proclamation d'Alexandre qui invite les Allemands à secouer le joug de la France, il répond par son discours au corps législatif.

— Je désire la paix, dit Napoléon, elle est nécessaire au monde. Quatre fois depuis la rupture du traité d'Amiens je l'ai proposée par des démarches solennelles ; mais je ne ferai jamais qu'une paix honorable et conforme à la grandeur de mon empire.

Enfin le l'"" mars, la sixième coalition continentale contre la France est proclamée en Europe. Et seule, pour la sixième fois aussi, elle regarde ses ennemis avec fierté. Le traité d'alliance entre la Prusse el la Russie se signe à Kalisch. Dans le même temps, l'Angleterre et la Suède signent aussi un trailé pour abattre l'ennemi commun.

On a reproché à la France d'avoir abandonné la cause de Napoléon en 18U. Peut-être à cette époque y eut-il vraiment un découragement qui influa sur la conduite des Français; mais ce que ie

puis affirmer, c'est qu'en 1813, l'élan national était admirablement beau, el me rappelait à moi jeune femme, ce que j'avais vu toute petite enfant au commencement de la révolution, c'est-à-dire en 1794 et 1795. La patrie était de nouveau en danger; Napoléon le disait avec sa voix puissante, la France l'entendait. Les revers de la retraite de Russie étaient affreux, sans doute ; mais tel était l'amour qu'on portait à cet homme que nul reproche ne sortait de la foule du peuple.

La France devint un camp; les villes un arsenal. L'empereur, infatigable, activait tout par cet esprit créateur et vivifiant qui nous avait redonné l'existence depuis que nous nous étions donnés à lui.

L'empereur avait peut-être provoqué la défection de la Prusse par le refus de placer le roi de Prusse entre les deux empereurs comme intermédiaire pacificateur. Ce n'est pas que le roi de Prusse eût plus d'affection pour nous que par le passé depuis nos guerres avec la Russie; il avait été si complètement écrasé qu'il voulait empêcher une seconde victoire comme celle de Friedland, et une seconde défaite comme la dernière campagne de Moscow.

En apprenant queleroi de Prusse était à Breslaw, Napoléon sourit avec celte expression que nous lui connaissions, et qui faisait présumer tout ce qui se passait en lui.

— Je n'aime pas la Prusse ; elle a été pour moi personnellement déloyale et sans foi, elle a été pour ma patrie une alliée toujours perfide.

up LA DUCHESSE D'ABRANTÈS. 317

Ce fui de Breslaw que partirent ces édits qui appelèrent sous les armes toute la jeunesse combattante de la Prusse. Trentejours n'étaient pas écoulés que 140,000 soldats, brûlant de cette même ardeur militaire que nous avions vue à nos frères et à nos pères en 1792, étaient disposés à résister à Napoléon non plus cette fois comme à léna, mais le sabre aux dents, le pistolet au poing et la rage au cœur; ils l'attendaient sur leur frontière, résolus déjà à la quitter pour venir attaquer la nôtre. Tous ces armements se faisaient dans le silence et l'ombre. Le grand coup d'État européen se préparait mystérieusement. Le cabinet de Saint-James, avec cette même politique qui, en 1782, lui fit accueillir les exilés de Genève pour nous les renvoyer ensuite comme moyen de discorde et d'agitation, lui fil encore adopter celte fois le même parti. Bernadotte et la Russie, la Prusse et l'Autriche, furent soumis à l'Angleterre. M. de Stakelberg et sir Horace Walpole se rendaient à Vienne avec une mission secrète de la plus haute importance, l'un pour la Piussie, l'autre pour l'Angleterre. M. de Lebzeltern, le fils de nos amis de Lisbonne, l'un des hommes les plus habiles que possède l'Autriche, fut envoyé à Wilna pour y conférer avec le comte de Kesselrode, et U. de Humboldt agissait à Vienne conjointement avec M. de Stakelberg et sir Horace Walpole. Fouché et M. de Talleyrand n'étaient pas étrangers à toutes ces affaires.

L'empereur avait depuis quelque temps des soupçons très violents contre M. de Talleyrand.

Cependant, il est positif que l'Europe était dans un

aesintéressement profond de la maison de Bouroon.

J'entendais tous les jours des conversations dans lesquelles on parlait des périls de la France, et jamais on ne s'appuyait pour son salut sur le retour des Bourbons ramenés par les alliés. C'est alors que parut cette fameuse proclamation de Louis XVIII, qui fut jetée sur les côtes de Normandie et de Bretagne par les croiseurs anglais. Je ne puis exprimer l'étonnement où fut la France. Paris surtout !

L'Angleterre était aux abois. Le système continental était en efTet le moyen le plus spécial pour l'atteindre. L'Angleterre, en voyant se reformer une armée de 250,000 hommes à la voix de cet homme, reconnut en frémissant qu'il aurait des ressources éternelles dans l'amour de la nation. Le comte de Lille retiré à Hartwell, fut invité à user de tous les moyens qui pourraient lui rouvrir les portes de France, avec l'assurance d'être soutenu par l'Angleierre.

Alors parut cette proclamation d'Hartweil. INapoléon voyait tout à coup se dresser devant lui un ennemi inconnu, mais dont le droit ne l'était pas. A la vue de cette pièce, Junot dit ces paroles remarquaoles :

— L'empereur doit ressentir une impression très vive d'entendre un appel fait par l'héritier de saint Louis et de Henri IV. Il y a dans ces noms de magiques accents qui résonnent aux cœurs français.

J'ai su par tout ce qui entourait alors intimement Napoléon, que cette proclamation d'Hartwell fut plus capable d'émouvoir son grand cœur que les revers de llussie.

L'empereur était parti de Paris le 15 avril. Ji arriva le 17 à Mayence,le 25 à Erfurt/d'oùil rejoignit son quartier général, en parlant partout sur sa route à ces jeunes soldats, tellement électrisés par les paroles de Napoléon que, bien qu'ils fussent presque des enfants, ils étaient décidés à se faire tuer pour l'empereur et la patrie.

Cette belle jeunesse, ardente et déterminée, fut digne des espérances qu'on mit en elle. Ce fut le ■29 avril, au combat de Weissenfeld, qu'elle appril à connaître le grondement du canon. Et cependant notre avant-garde, toute d'infanterie, car nous n'avions plus de cavalerie depuis les désastres de Moscow, renversa par son impétuosité l'avant-garde russe, presque toute de cavalerie.

C'était le maréchal Ney qui avait conduit au feu cette belliqueuse jeunesse. L'ennemi avait évacué la rive gauche de la Saale, et c'était un prélude tout à fait à notre avantage. On avait, à Paris, des cartes avec des petits fichets à têtes de diverses couleurs désignant les puissances, et l'on suivait la marche de l'armée avec un intérêt que je n'avais jamais vu aux jeunes femmes.

Il y avait acharnement des deux côtés, et la moindre escarmouche était sanglante.

Le général Witsgenstein était chargé de défendre

320 MÉMOIR

les défilés dePoserna, que Napoléon voulut cependant emporter; c'était la veille de la bataille de Lutzen. Ce futBessières que Napoléon choisit pour cette mission dangereuse.

Le 1" mai, le maréchal, en voyant ces défilés si terriblement défendus, et sachant de quelle importance il était pour l'armée française d'en être maîtresse, mit pied à terre à l'entrée du défilé de Rippach, et, mettant l'épée à la main, il entraîna les tirailleurs, les encourageant de la parole, de l'exemple. Les hauteurs furent emportées, l'ennemi fut enfoncé et le défilé en notre pouvoir. Ce fut en ce moment que Bessières reçut un boulet dans la poitrine, qui le renversa sans qu'il eût le temps de sentir le charme glorieux d'une si belle mort!

Ses aides de camp, et tous ceux qui l'entouraient, cichèrent d'abord sa mort à l'armée. On couvrit Sun corps d'un manteau, et l'empereur fut le seul instruit de ce malheur; il en fut accablé! Il le fut comme souverain, il le fut comme ami. C'était une perte immense pour Napoléon que celle de Bessières. Bessières à \Yaterloo, au lieu de... mais silence.

Sa mort fut cachée à l'armée jusqu'au surlendemain. Il fallait une victoire pour compenser un tel malheur. Napoléon écrivit le soir même à madame la duchesse d'Istrie : « Votre mari vient de mourir pour la France; et il a terminé sans douleur la plus belle vie. >

Bessières n'avait que quarante-cinq ans ! Sa

DE LA DUCHESSE h AliKAflTÊS, 321

figure était agréable, son sourire avait de la finesse^ mais surtout une extrême douceur. Sa taille était haute, élancée, élégante, surtout sous l'uniforme de colonel des guides de la garde, qu'il a longtemps commandés. Il ne voulut jamais quitter la poudre ri. couper ses cheveux. Il fut même, à cet égard, plus entêté que Lannes et qu'Augereau.

Quant aux qualités de son cœur, à sa belle âme, il existe de Bessières une foule de traits qui le placent dans un jour qui en fait un homme dont la France doit être fière.

L'empereur fut très affecté de cette mon.

Le lendemain de la bataille de Lulzen, il traversait les rangs d'un régiment de sa garde, la tête baissée, les mains croisées derrière le dos et l'attitude abattue; un grenadier voulut lui donner une pétition. — Laisse-le, lui dit un des vieux grognards; regarde comme il est triste. Il a perdu un de ses enfants I

Cette bataille de Lutzenesl un des plus beaux faits militaires de Napoléon.

— C'est une bataille d'Egypte, avait-il dit en arrivant sur le terrain. Infanterie et artillerie; point de cavalerie ! Messieurs, il faudra payer de nos personnes ici ?

Au plus fort de l'action, on vit Napoléon mettre pied à terre ce jour-là, et, comme il l'avait dit, payer de sa personne. Et c'est au cri de : — Vive l'empereur ! que des batteries entières étaient enlevées a la baïonnette !

11 arriva dans ce temps un fait qui en lui-même n'est rien, et pourtant il est beaucoup.

Napoléon avait une conférence avec le comte de Metternich. Elle était violente, et l'empereur était peu maître de lui dans de pareils instants; M. de Metternich, toujours parfaitement en mesure, conservait son sang-froid. Napoléon se promenait rapidement dans son cabinet, contraignant M. de Metternich à le suivre, mais ne pouvant cependant lui faire accélérer son pas. Ce sang-froid qui semblait le braver accrut encore sa colère. Il s'avança vers M. de Metternich et lui parla d'une voix encore plus élevée. Dans le même moment, sa petite main retomba sur le chapeau que M. de Metternich tenait; et comme celui-ci était loin de prévoir la secousse, le chapeau tomba à terre.

Napoléon le vit à l'instant; son regard rapide suivit le chapeau dans sa chute. M. de Metternich continua sa promenade avec le même calme, ne parut pas s'occuper de son chapeau.

Cette circonstance avait évidemment influé sur l'humeur et sur l'esprit de Napoléon. Il était préoccupé, regardait le malencontreux chapeau toutes les fois qu'il repassait auprès.

— Que va-t-il faire? se demandait M. de Metternich ; car dans sa pensée il était déterminé à sortir sans chapeau, mais à ne le pas relever. Enfin, à la troisième tournée, l'empereur s'arrangea de manière à passer tout près du chapeau, afin qu'il pût gêner sa marche. Il le poussa alors légèrement du pied, le

ramassa, et le jeta négligemment sur une chaise qui était près de lui. Il se conduisit, à ce qu'il paraît, dans cette circonstance, avec toute l'adresse et l'esprit qu'il savait mettre à ce qu'il voulait bien faire. Quant au prince de Metternich, son attitude fut noble et belle, comme elle l'est toujours.

Tandis que l'armée d'Allemagne était occupée à tenir tête aux Russes, les communications les plus actives avaient lieu entre la France et l'Autriche.

Je n'ai jamais beaucoup compris pourquoi Napoléon avait épousé Marie-Louise. 11 n'aimait pas l'Autriche, et connaissait sa force, puisqu'il l'avait détruite trois fois en neuf ans. C'est une sorte d'énigme, comme cette énigme chinoise où il se trouve une pièce qui n'a jamais sa place, que la politique de Napoléon, et celte affaire de son mariage autrichien est dans ce cas-là. Il avait bien accepté la médiation armée de l'Autriche; mais il n'y croyait pas. En voici une preuve assez remarquable. M. de Bubna lui avait été expédié à Dresde. Il le renvoya à son beau-père avec des instructions et des propositions nouvelles, tandis qu'en même temps il faisait demander aux avant-postes russes l'admision du duc de Vicence auprès de l'empereur Alexandre. Mais celui-ci, qui dans ce même moment se voyait à la tête d'une armée de cent quatre -vingt mille hommes, et dans une superbe position, fit de manière que sa réponse fût retardée jusqu'après la ba-taille qui se préparait : cette bataille était celle de Bautzen.

C'était le 21 mai, et la bataille de Lutzen avait été livrée le 2 mai ! — Nous serons vainqueurs ce soir à trois heures, avait dit l'empereur le 2 mai. La même prédiction précéda aussi la victoire de Bautzen.

Les bords de la Sprée revirent nos aigles vainqueurs. Mais le défaut de cavalerie arrêtait les poursuites de nos troupes. Il fallut abandonner au milieu de la victoire, des résultats immenses, parce qu'on ne pouvait atteindre celte cavalerie russe, qui, sans oser nous approcher, s'égaillait dans la plaine pour piller les fermes.

Pendant ce temps, nous étions à Paris attendant des nouvelles avec une extrême impatience. Avec Marie-Louise il n'en allait pas comme avec la bonne Joséphine, qui venait au-devant de nos inquiétudes. Celle-ci, tout étiquette, ne permettait qu'à la duchesse de Montebello d'approcher d'elle. Déjeuner, faire un signe de tête à son fils, monter à cheval, faire de la tapisserie, manger de la crème, jouer tant bien que mal du piano, bavarder très peu royalement sur tous nos intérieurs : voilà à quoi l'impératrice s'occupait après les affaires de Dresde, quand elle venait d'apprendre que son père et son mari avaient brisé tous les liens qui les unissaient. Il courut dans ce temps une histoire qui eut assez de vogue. Je ne sais si elle est exacte.

Parlant un jour de son père avec l'empereur, comme il en était mécontent, il lui répondit avec humeur. Marie-Louise, tout étonnée d'être rudoyée

par Napoléon, qui neîui parlait jamafs qu'avec amour, insista et continua à vouloir parler de son père; l'empereur sortit de la chambre en tirant la porte violemment après lui, et dit à l'impératrice :

— Votre père est une ganache !

L'impératrice Marie-Louise n'avait pas été élevée à

savoir ce que voulaient dire de telles paroles. La voilà répétant le mot ganache de peur de l'oublier, jusqu'à ce qu'elle eût trouvé la duchesse de Montebeljo.

— Mon Dieu, ma chère duchesse, dit-elle, expliquez-moi donc ce que signifie un mot que l'empereur vient de me dire en parlant de l'empereur mon père : il l'a appelé ganache !

La duchesse de Montebello fut très-embarrassée. Cette solennelle parole : — L'empereur mon père! arrêtait la duchesse dans sa réponse. Cependant, craignant qu'une autre moins timorée ne traduisît grossièrement l'épithète, elle répondit :

— Madame, cela veut dire un bon et brave homme.

Quelque temps après, l'impératrice est nommée régente» avec un conseil présidé par le prince archichancelier. Voulant lui dire un mot agréable tandis que le prince était assis auprès d'elle :

— Monsieur l'archi-chancelier, lui dit-elle en souriant, j'espère qu'aidée par une ganache comme vous, je ne ferai rien qui puisse déplaire à l'empereur.

Paris était désert. Les femmes dont les maris étaient absents, et c'était le plus grand nombre, par-

taient pour leurs terres ou bien pour les eaux, ei il ne demeurait que celles qui, comme moi, avaient une raison pour n'en pas sortir : ma santé.

Tous les soirs on se réunissait chez moi. On causait, on faisait de la musique, on jouait au billard, on dessinait sur une table couverte d'albums, de couleurs et de pinceaux, on brodait même, car il y avait des métiers ; et puis la bibliothèque était attenante au billard, et ceux qui voulaient lire ou bien regarder de belles éditions, pouvaient facilement se contenter. A minuit on servait le thé, et presque oujours avec le thé on apportait un pâté de Stras- Dourg ou bien une terrine de Nérac; ou même une j^olaille froide, et nous soupions. C'était le meilleur moment de la journée.

Un soir, ce bon Lavalette vint me voir ; il paraissait sombre, et presque farouche.

— Mon Dieu I lui dis-je, qu'avez-vous donc? vous êtes triste comme si vous reveniez d'un enterrement.

Il me remit une lettre de la grande armée : elle était de Duroc.

J'ouvris la lettre; l'écriture en est à peine lisible. Il me l'avait écrite la veille de la bataille de Bautzen.

Je relisais ma lettre lorsque, me retournant pour la faire voir à Lavalette, je ne l'aperçus plus. On me dit qu'il était parti dans un trouble fort étrange.

Le lendemain, à dix heures du matin, on m'annonce M. de Lavalette; m'élançant vers lui aussitôt qu'il entra :

— Qu'est-il donc arrivé à Junot?

— Rien f rien ! s'écria-t il, et s'asseyant près de moi, il prit mes deux mains dans les siennes. Ma bien excellente amie, me dit-il, il est arrivé un grand malheur. Duroc est mort !

Je fis un cri perçant !

Alors il me raconta comment Duroc, étant derrière l'empereur et causant avec le général Kirschner, il fut tué par le ricochet d'un boulet lancé d'une telle distance, que l'on ne conçoit pas que le projectile ait pu avoir son effet.

L'empereur fut auprès de lui dans la chaumière où il fut transporté, dans le village de Markersdorf, à l'entrée duquel il avait été frappé. Duroc était couché sur un lit, n'ayant qu'un drap blanc posé sur lui et respirant à peine. Quand il vit l'empereur si ému (il avait les yeux humides), il lui dit :

— Sire, éloignez-vous, la scène qui se prépare vous serait trop pénible. Je vous recommande ma famille.

Duroc était un de ces hommes que la nature ne donne que rarement à la société. Le monde ne voyait en lui qu'un favori sans morgue et ne connaissait que son obligeance. Mais pour ceux à qui son âme fut révélée; pour ceux qui ont pu lire dans cette âme, que de trésors d'ineffable bonté ! Il me disait souvent :

— Si vous saviez les dégoûts que me donnent tous les hommes que l'empereur a rendus puissants, vous me plaindriez. Grâce à vous, Juiiot n'est plus

injuste, mais combien il l'a été El Marmont; il l'est toujours, lui ! On est envieux de moi et l'on me croit envieux des autres.

Cette sorte d'hostilité tacite dans laquelle il vivait avec ses anciens camarades, était pour lui un véritable sujet de peine.

L'empereur fut accablé par celte mort, qui suivait de si près celle de Bessières.

Pendant ce temps, Moreau s'était embarqué pour l'Europe avec la vengeance au cœur. Il arriva le 24 juillet à Gothembourg, et de là se rendit àPraguepoury voir tous les souverains alliés qui l'attendaient avec une impatience injurieuse. Heureuxde revenir avec le fer et la flamme devant celui donltoujours il fut jaloux, il s'engagea à diriger les opérations de la campagne contre sa patrie. La veille de la bataille de Dresde, l'empereur Alexandre vint à lui et lui dit : — Je viens prendre vos ordres; je suis votre aide de camp. Moreau, m'a dit un officier russe attaché à l'empereur Alexandre, devint fort pâle et trembla assez violemment pour qu'on le vît distinctement. Il souffrait profondément.

On sait comment il fut frappé. L'empereur Alexandre était avec lui, et ils faisaient une reconnaissance devant Dresde. Le czar contraignit Moreau à passer le premier sur un pont qui était assez étroit. Un boulet lancé de l'armée française vint frapper Moreau, et lui fracassa le genou droit. Puis, traversant le cheval, il lui emporta le mollet de la jambe gauche. Aussitôt une terreur profonde se

répandit dans toute l'armée russe. Le czar parut vivement affecté. Quant à Moreau, il souffrait des douleurs inouïes. Les Cosaques formèrent à la hâte un brancard avec leurs piques, et c'est sur des armes ennemies que Moreau fut emporté d'un champ de bataille 1 Le premier chirurgien de l'empereur Alexandre lui fit l'amputation de la jambe droite. Le général Moreau supporta l'opération avec courage. Puis il dit au chirurgien :

— Et la gauche, monsieur, qu'en voulez-vous faire ?

Le chirurgien répondit qu'il était de toute impossibilité de la conserver.

— Eh bien ! dit froidement Moreau, il faut aussi la couper.

Et il tendit la jambe. Ce qu'il souffrit est horrible. L'empereur de Russie fut profondément affecté de la position terrible de cet homme. Il l'avait nommé son ami, l'avait pris pour conseil. Il pleura sur son lit de souffrances.

L'armée alliée fut blessée tout entière dans le général Moreau. Battue sur tous les points, elle ne sut que fuir. — C'est alors, me disait un aide de camp de l'empereur Alexandre, que les tourments du général Moreau firent croire à une punition providentielle. Tourmenté d'une soif ardente, qui lui donnait le mirage du désert, il appelait la mort; enfin, dans la nuit du !"■ au 2 septembre, Dieu le prit en pitié, et il mourut. Son corps fut embaumé à Prague et transporté à Saint-Pétersbourg, où le czar le fit enterrer

dans l'église catholique de cette ville. Ce fut dans ce silencieux voyage que le corps de Moreau fit une station d'un jour dans cette même chambre à Varsovie, où Napoléon, quelques mois avant, avait médité, en quittant les champs ravagés de la Russie, devenus le tombeau de quatre cent mille Français. L'Empereur ne pensait plus à ce rival, que la haine avait si longtemps cherché à lui opposer, et que Napoléon avait toujours voulu conquérir à force de grandeur d'âme.

La mort de deux amis bien chers, Bessières etDuroc, avait porté une atteinte terrible à ma santé.

J'étais un jour dans ma chambre, dormant àdemi après une nuit de souffrances et d'insomnie, lorsque je reconnus la voix de mon frère dans la pièce attenante, parlant d'un accent élevé, et dans l'interlocuteur, je crus distinguer le duc de Rovigo. Dans le moment laporte s'ouvrit et le duc, presque retenu par Albert, entra.

— Je viens de la part de l'empereur, dit le duc, et toutes les portes doivent s'ouvrir à son nom.

Albert le précédait; venant à moi, il me prit les deux mains dans les siennes.

— Ma bonne sœur, dit Albert, iMonsieur le duc t'apporte une nouvelle pénible; c'est l'annonce d'une grave maladie qui vient d'attaquer Junot.

Je fus frappée au cœur et ne pus articuler un seul mot; mais mon âme tout entière, avec ses déchiremens, devait être dans mes yeux.

^- Sur l'honneur, il n'est rien arrivé au delà de la maladie qui l'a attaqué dans l'espace d'une heure en

sortant de déjeuner, me dit Albert, calme-loi ; au nom de Junot lui-même ; pour lui, pour tes enfants.

Hélas! j'avais reçu, quatre jours avant, une lettre de Junot, et si bonne et si tendre, si raisonnablement bonne surtout ! Enfin je pus parler, et, regardant le duc de Rovigo qui se promenait silencieusement, je ne pus lui dire que ce peu de mots : — Ah! monsieur le duc!

Il jeta sur mes genoux une lettre de l'empereur qui en renfermait une autre. C'était la lettre que Junot, dans son premier moment de délire, avait envoyée par un courrier extraordinaire, et que Napoléon me renvoyait avec quelques mots de sa main.

< Madame Junot, voyez ce que votre mari m'écrit. € J'ai été péniblement affecté en lisant cette lettre. « Elle vous donnera une juste idée de son état, et vous « prendrez des mesures pour y remédier aussitôt. c Partez sans perdre une heure. Junot doit être bien « près de France en ce moment. >

Je laissai retomber la lettre de l'empereur, et je regardai mon frère et le duc de Rovigo d'un air stupide. J'étais moi-même un être privé de raison en ce moment.

Le duc de Rovigo rompit le silence en me disant :

— J'ai des ordres de l'empereur à vous communiquer.

L'empereur le chargeait de venir me trouver, et de m'annoncer la maladie subite de Junot; de me dire de partir aussitôt pour aller au-devant de lui.

J'étais perdue dans une mer de pensées déchirantes.

Enfin Je m'arrêtai à un parti qui s'offrit à moi dans cette sorte de détresse.

— Écoutez, dis-je au duc de Rovigo, je partirai demain dans la nuit ; il me faut ce délai pour que ma dormeuse soil prête, et que je puisse me mettre en roule sans un danger positif. J'irai sans m'arrêter d'ici à Genève. Junot préside à vie le collège électoral du Léman, et j'y ai quelques amis; de plus, Butini est un des médecins les plus habiles de l'Europe. En louant une maison sur les bords du lac, dans la partie la plus solitaire, j'y pourrai placer mon malade et être en même temps à portée de tous les secours possibles. Écrivez à Lyon par le télégraphe, dis-je à Savary, et donnez ordre que si le duc d'Abrantès vient par le Mont-Cenis, et Lyon conséquemment, on le dirige à l'instant même sur Genève par Nantua. S'il vient par le Simplon, comme je serai à Genève, je me trouverai à son passage, et je me charge du reste.

Après son départ, je tombai sur le cœur de mon pauvre Albert, et je pleurai; car il me fallait pleurer ou mourir.

Je partis de Paris le 17 juillet, à onze heures du soir. J'allai sans m'arrêter jusqu'à Genève, où je descendis à Sécheron, chez le bon Dejean, le 21 à dix heures du matin.

J'étais accablée de fatigue, et je me reposais. Butini m'avait questionnée, il m'avait rendu quelque espoir, lorsqu'on me remit une lettre timbrée de Lyon !

La lettre élait d'un jeune neveu de Junot. qu'il avait auprès de lui comme secrétaire.

« Ma chère tante, disait-il, en arrivant à Lyon c avec mon oncle, nous avons trouvé un ordre lélé- € graphique de M. le duc de Rovigopour conduire le € duc à Genève; l'officier qui l'accompagne a décidé 4 que cet ordre ne serait pas suivi, et comme l'étal « de mon oncle le met hors d'état de décider la chose c lui-même, nous partons pour iMontbard, où vous * pourrez venir le joindre, ma chère tante, et où je f serais bien heureux de vous voir.

€ Votre obéissant et dévoué neveu,

€ Charles Maldan. >

Je vis en un instant tous les malheurs qui allaient résulter de cette funeste faiblesse d'un homme qui avait si peu compris la belle mission qu'il devait accomplir auprès du malheureux duc. Je vis mon pauvre ami arriver dans la maison de son père, frappant peut-être de mort ce malheureux vieillard à qui j'avais caché par pitié l'état de son fils.

Je fermai les yeux et me renversai sur mon lit dans un état que j'espérai être assez violent pour mettre fin à une vie si remplie d'orages; et je n'avais que vingt-sept ans!

Je voulus partir aussitôt.

Albert donna les ordres pour que tout fût prêt pour quatre heures du matin, mais tant de secousses m'avaient brisée.

— Écoute, lui dis-je, je ne puis partir; mais je meurs siturestesici ; pars pour Montbard, et envoiemoi des nouvelles.

Albert partit, et arriva dans la nuit à Montbard.

Je ne puis parlt-r des scènes terribles qui se sont succédées à Montbard dans les heures qui ont suivi l'arrivée de Junot, Lorsque Albert y arriva, il n'y avait plus de remède. Albert se dévoua à son beaufrère, et, s'élablissant à son chevet, il ne le quitta plus jusqu'au moment où se terminèrent ces déplorables scènes.

Ce fut le 29 juillet, à quatre heures du soir.

Albert, avant de quitter 3Iontbard pour venir me rejoindre, écrivit à l'empereur pour lui annoncer la perte que nous venions de faire. C'était un malheur bien réel et bien grand pour Napoléon, que la perle d'un ami comme Junot dans les circonstances où il se trouvait, et surtout après la mort de Bessières et de Duroc !

L'empereur était alors à Dresde, et l'armistice durait toujours.

Quand on lui remit la dépêche d'Albert, il la décacheta e-t, la retenant de la main gauche après en avoir lu les premières lignes, il se frappa violemment le front; dans ce mouvement la dépêche lui échappa ; il la releva avec la rapidité de l'éclair, et puis il s'écria, mais avec un accent déchirant d'expresion.

— Junot!... Junot!... 0 mon Dieu!...

Et il joignit les mains si fortement, que la dépêche

en fut toute froissée : Junot ! répétait-il avec cette expression qui venait du cœur, et qui dénotait une douleur réelle! Puis il dit d'une voix altérée :

— Voilà encoreun de mes braves de moins IJunotl 0 mon Dieu!

Il paraissait, à ce qu'a dit un témoin oculaire de cette scène, êtresous la domination d'uneimpression profonde; il marchait avec une irrégularité qui frappait ceux qui l'entouraient. Il parlait à voix basse, et sans qu'on pût entendre ce qu'il disait; mais l'expression de ses yeux et de sa physionomie révélait que ces paroles sortaient du cœur. Cet état dura plus d'un quart d'heure; il secoua la tête en soupirant; puis il dit à voix haute :

— Je n'ai plus personne en lUyrie ; il faut y envoyer quelqu'un! Qui? Eh bien! écrivez au duc d'Olranle que je lui ordonne de se rendre à Dresde dans le plus bref délai.

Les nouvelles d'Espagne étaient bien alarmantes, le faisais des vœux ardents pour que l'empereur ouvrît enfin les yeux, et revint à une résolution sage et bien nécessaire dans le danger qui nous menaçait de toutes parts. Mais, bien loin de là, il maintint toujours la guerre dans la Péninsule, et se contenta d'y renvoyer le maréchal Soult; il lui prit en même temps douze mille hommes de la garde et près de qu n ante mille hommes de vieilles troupes. Le résultat de cette manœuvre de soldats retirés de la Péninsule, fut de faire venir le maréchal Suchet de Valence sur rÈbre. Pendant ce temps-là, nous signions un traité

d'alliance et de garantie réciproque avec le Danemark, et le congrès de Prague faisait son ouverture.

Ce fut là que se décidèrent les destinées de l'Europe, et que l'empereur Napoléon a perdu la partie qu'il jouait contre tous les rois.

Les trois puissances du Nord étaient contraintes à la retraite, si l'Autriche s'unissait à la France; de cette union dépendait toute la force de Napoléon.

On fit traîner les choses en longueur sans donner de réponse positive et le 20 août. Napoléon apprenait la jonction des troupes autrichiennes avec celles des alliés. Le prince de Schwarlzenberg fut nommé généralissime de toutes les armées de la coalition.

Napoléon était toujours cet homme prestigieux et fantastique à la tête de son armée. Le 20 l'Autriche l'abandonnait, le 21 il reprenait l'offensive et battait Bliicher. Il est averti du mouvement des alliés sur Dresde, et court, c'est le mot, avec sa garde au secours de Dresde. Il arrive seul de sa personne le 26 à neuf heures du matin. On se battait dans les faubourgs. Au lieu d'attendre l'attaque, il l'ordonne. Les Prussiens et les Piusses, étourdis par l'impétuosité du mouvement, sont repoussés à une distance fabuleuse.

Le soir de ce même jour, Napoléon entra dans Dresde. Il avait combattu comme un sous-lieutenant pendant cette journée, l'épée à la main, toujours en avant, et montrant le chemin de la mort avec autant d'indifférence que celui de la gloire. Le lendemain.

DE LA DUCHLSSE D'ABRANTÈS. d'61

il se lève avant ie jour, après deux heures de soïnineil. Il se met à la tète de son année, forte seulement de cent dix mille hommes; il se place au centre, le roi de Naples à la droite, le prince de la Moscowa à la gauche, attaque cent quatre-vingt mille ennemis. 11 prend sa lunette et regarde devant lui. Napoléon improvise à la fois son plan et la victoire. Aussi rapide que la pensée, l'attaque est ordonnée, faite, et victorieuse. Dix-sept mille hommes prisonniers; quatorze mille morts ou blessés, parmi lesquels la justice du sort a frappé iMoreau, sont le résultat de cette brillante et savante bataille !

C'était, comme je l'ai dil, en soixante-douze heures que Napoléon avait été de Goldberg à Dresde (il y a quarante lieues, que les troupes firent sans distribution). Il était maître de Dresde. Alexandre fuyait; mais pendant ce temps, le sort reprenait sa terrible revanche sur le maréchal iMacdonald. Blûcher le chassait de la Silésie; le maréchal Davoust évacuait Schwerin ; le général Vandamme était fait prisonnier dans les montagnes de la Bohême avec douze mille hommes; le maréchal Oudinot était battu par son ancien frère d'armes Bernadotte, ce qui sauvait Berlin, où l'empereur croyait tellement arriver que des décrets étaient déjà préparés, datés de cette ville.

Dans ce même temps lord Wellington passait la Bidassoa et entrait en France !

Une alliance pouvait, si elle était fidèle, maintenir l'empereur en Allemagne; c'était la Bavière; mais ie

iî

15 octobre l'armée bavaroise était réunie à l'armée autrichenne, à Braunau? C'était laque Marie-Louise, la fille chérie de l'Autriche, avait été remise à la France !

Bientôt les nouvelles les plus sinistres circulèrent dans Paris. Un jour Lavaletle me fit demander à déjeuner.

— Mon Dieu! me dit-il en entrant, que Junot est heureux de ne plus exister I Nous sommes perdus ! l'empereur est complètement écrasé ! Vous saurei demain avec tout Paris les désastres de la bataille de Leipzig. L'empereur a fait une grande perte ainsi que l'armée, et surtout la Pologne; le prince Joseph Poniatowski est mort.

Le 2 novembre, l'armée française repassa le Rhin !

L'empereur était arrivé le 3 novembre à Mayence. C'était la seconde fois qu'il rentrait en fugitif dans son empire. Il partit aussitôt de Mayence pour revenir à Saint-Cloud. Sa course fut si rapide, que, parti de Mayence le 8 novembre, il était le 9 à Saint- Cloud !

Le 1" janvier 1814. vit pour la dernière fois entouré d'hommages celui que la fortune abandonnait. La cour fut nombreuse aux Tuileries.

Lorsque tout le monde fut arrivé, l'empereur sortit de l'intérieur de ses appartements; il était calme, sérieux, mais sur son front passaient des ombres. Promenant sur cette foule un regard profond et terrible dans son éloquence, il prononce enfin des

paroles, improvisation violente sortie d'une ânit blessée.

Ce même premier janvier vil mon brave ami Rapp être contraint à laisser les Russes devenir maîtres de Dantzig après une héroïque résistance, et par une trahison lâche et perfide !

Pendant ce temps, l'ennemi occupait Langres, Dijon, Châlons, Nancy, Vaucouleurs, et semblait devoir arriver immédiatement à Paris; Bliicher s'établissait à Saint-Dizier et à Joinville.

En apprenant que les Autrichiens occupaient Barsur-Aube, l'empereur se décida à quitter Paris.

Je suis peu en état de juger du mérite qu'a déployé l'empereur dans ceLle campagne de Champagne; mais j'ai entendu dire que son génie militaire n'avait été nulle part aussi étincelant. A peine arrivé, il reprit Saint-Dizier, et tout aussitôt eut lieu le combat de Brienne ! Comme il dut souffrir en combattant pour conserver une couronne sous les murs de cette ancienne école où, jeune garçon, il était heureux. A Brienne il livrait aussi des combats; mais ils étaient innocents comme l'âge qu'il avait alors. Ses soldats, c'étaient ses compagnons; ses munitions des boules de neige, et la rançon des prisonniers quelques fruits, ou bien un livre ou une estampe. J'ai entendu bien souvent l'empereur raconte? ses plaisirs de Brienne, et les décrire comme je viens de les rapporter. Et l'empereur riait avec une joie naïve, et je me rappelle qu'entre autres souvenirs, il nous dit celui-ci : qu'un des grands plaisirs de sa vie.

ZM) MÉMOJPFS

ce fut un jour que ses camarades le nommèrent pour commander et diriger l'attaque du fort qu'ils avaient construit en neige, et qu'ils attaquaient avec des boulets de neige.

Je l'ai entendu bien souvent parler du bonheur dont il jouissait alors malgré sa tristesse habituelle. Ce fut là qu'il se lia avec Bourrienne.

Cette bataille de Brienne fut suivie de plusieurs autres.

Les trois armées ennemies s'avançaient sur Paris. L'empereur livrait des batailles, qu'il gagnait avec un talent des plus extraordinaires. Mais, en résumé, la France était inondée d'ennemis; ils y entraient de toutes parts et s'avançaient sur Paris, qui tremblait!

Après l'affaire de Saint-Dizier, l'empereur voulut faire une diversion, attirer toute l'armée ennemie, livrer une bataille décisive et délivrer ainsi Paris.

Ici se place un fait particulier, digne d'être consigné dans des mémoires contemporains. A la fin de février, après la bataille de Montereau, le général Boyer eut une fort brillante et glorieuse affaire à Méry-sur-Seine, près de Troyes, contre le corps de Sacken! Le jour de ce combat était le mardi gras ; nos soldats, qui toujours ont le besoin de rire, trouvèrent des masques dans une boutique; ils prirent les masques et se battirent masqués !

Ainsi qu'au bal, ils courent aux batailles,

a dit un de nos poètes en parlant des Français. Et

ils prouvent bien en effet qu'ils vont au feu comme à la danse.

l/empereur Napoléon, après avoir longtemps réclamé les bases du traité proposé à Francfort, fit présenter par le duc de Vicence un contre-projet disant que Napoléon consentait à demeurer souverain d'une France circonscrite dans ses anciennes limites, avec la Savoie, Nice et l'île d'Elbe.

Les alliés rejetèrent toutes ces propositions, et furent fidèles à ce qu'ils avaient dit à Ghaumont le V mars, dans leur traité offensif et défensif.

C'est le 19 mars que cette réponse définitive fut rendue. Alors Napoléon livre les combats d'Arcissur-Aube, et là, comme toujours, il est grand comme un dieu !

Non seulement il s*exposa en soldat dans ces deux journées, mais il fit preuve d'un courage bien rare dans un moment où ses pensées étaient si troublées I

L'artillerie ennemie faisait un feu terrible ! Dans ce moment arrivait un corps, la vieille garde. Au moment où elle arrivait sur le terrain, le feu ennemi redoubla; et un obus vint tomber au bord de l'un de ces carrés. Malgré la bravoure éprouvée de ces vieilles bandes couvertes de cicatrices, et vaillantes par l'âme et la volonté, l'obus occasionna un mouvement dans les rangs. Napoléon lance son cheval, et vient se placer au bord du carré , devant l'obus ; il force l'animal à flairer de plus près la mèche brûlante, il le tlatte do sa petite main, et sourit à ses vieux braves:

— Eh bien 1 qu'est-ce donc? leur dit-il... qu'avez vous? est-ce cet obus?

L'obus éclate! l'empereur ni son chevaine reçoivent aucune blessure, mais personne n'est atteint! Voilà comment Napoléon conduisait les hommes!

Dans ce même temps, Ferdinand Vil rentrait dans son royaume des Espagnes.

L'empereur n'a plus d'alliés. Murât qui l'a abandonné devient l'allié de Ferdinand IV! Leurs drapeaux marchent ensemble au devant des Français!

Le grand mobile de tout ce qui se fit alors, c'était M. de Talleyrand , que l'empereur devait faire mettre au donjon de Vincennes sous de bons verrous, desrière lesquels toute son intrigue eût été nulle. Ce n'est pas le faubourg Saint-Germain qui a fait la restauration; les royalistes avaient à Paris des coteries très actives ; mais ces arsenaux obscurs n'ont fait que fabriquer les armes qui ont frappé l'empereur. C'est M. de Talleyrand qui les a lancées; il a attaché aux chapeaux les cocardes blanches déjà faites. Voilà ce qui rendra son nom célèbre. Demandez ce qu'il a jamais fait, quels sont les traités qu'il a imposés à l'étranger, quelles provinces il a gagnées pour la la France. Il a été un homme d'esprit autant qu'homme de France, dit des mots charmants; mais quand on arrive au résultat, il n'y a toujours que cet esprit. C'est une toile peinte, derrière laquelle il n'y a rien jusqu'au 30 mars. Le 30 mars, il devient quelque chose contre la France.

Le danger devenait plus pressant de jouren jour.

DE LA DUCnESSE D'ABRANTÈS. 343

L'empereur apprenait à chaque instant de nouvelles défections. Les conscrits réfractaires et les mécontents se multipliaient. On ne pouvait plus recruter ; on ne pouvait plus administrer; plus de contributions, plus d'argent! Trompé à Saint-Dizier par ce corps de cavalerie de Wintzingerode, qu'il pritpour Favantgarde de l'armée, Napoléon désespéré, après l'avoir culbuté, de ne rien trouver derrière lui, vit qu'il avait été trahi ou abusé cruellement. Alors il voit la perle de Paris, la sienne ! celle de la France ! Il se décide à un mouvement rétrograde, en arrière de la forêt de Fontainebleau.

Les Anglais arrivaient par la Guyenne, les Autrichiens par le Lyonnais, le Bourbonnais et la Bourgogne. La Champagne était le théâtre de la guerre, ainsi que l'Est et la Flandre!

Le 28, après un conseil de régence tenu par l'impératrice, il fut décidé qu'elle quitterait Paris avec le roi de Rome et partirait pour Blois avec son fils, emmenant comme escorte, 2,600 hommes d'élite. Elle nous laissaitavec leroi Joseph et une garde nationale désarmée. Marie-Louise fut suivie de tous les ministres, de tous lesgrands dignitaires, à l'exception de M. deTalleyrand,deSavary. Les approches de Paris étaient défendues par le maréchal Marmont et le maréchal Mortier; le premier n'ayant avec Inique deux mille quatre cents hommes de bonnes troupes d'infanterie et huit cents chevaux. A cela il faut ajouter des troupes de toutes les armes, des vétérans, des volontaires, enfin des hommes pour faire nombre.

M. de Talleyrand voyait son œuvre s'acheminer seule vers son accomplissement, et tout concourir à sa réussite. Qu'était cependant Napoléon pour M. de Talleyrand ? Son bienfaiteur. Les Bourbons ne devaient voir en lui qu'un prêtre apostat, un renégat de l'ordre nobiliaire, et un de ces émigrés qui, ne voulant pas se battre, s'étaient sauvés par-delà la frontière. Comme en 18U M. de Talleyrand se réfugia dans une nouvelle trahison pour éviter Vincennes ou toute autre punition, si l'empereur était vainqueur.

L'impératrice une fois partie de Paris avec le roi de Rome, lechamprestaitlibreàceuxqui voulaientcombatlre pour quelque drapeau que cefût. M.deTalleyrand n'a pas arboré le drapeau tricolore, parce que pour faire une révolution, ilfautun drapeau différent de celui qui existe. M. de Talleyrand vit dans la restauration un moyen de satisfaire son ambition. Il s'est trompé; mais Louis XVIII n'était pas facile à deviner.

Je rappellerai en quelques mots que l'armée alliée s'était approchée de Paris, par la route de Meaux; les hauteurs de Montmartre, de Belleville et de Saint- Chaumont avaient été garnies d'artillerie. Le maréchal Moncey commandait la garde nationale ; le maréchal Marmont commandait l'armée, bien inférieure en nombre à l'ennemi. Mais c'était une mesure insuffisante. Ces hauteurs furent attaquées le 30 mars, à six heures et demie du matin. Le feu continua avec une grande vivacité, jusqu'à trois heures et demie. Dès onze heures, le roi Joseph avait envoyé au maréchal l'ordre de capituler. Et puis il était parti.

La capitulation fut signée à deux heures du malin, dans la nuit du 30 au 31, au nom des maréchaux Mortier et Marmont.

L'empereur Napoléon était venu jusqu'à la Cour de France. Ce fut là qu'il apprit la capitulation de Paris. Il tourna bride aussitôt et s'en fut à Fontainebleau. Le duc de Raguse fut voir celui qu'aucune considération n'aurait dû lui faire abandonner, et il apprit de lui que son intention était de se retrancher, de demander, peut-être mêmededicter des conditions. Ce projet était beau et digne de son âme.

Paris, pendant ce temps, recevaitles alliésavec une tranquillité qui était presque un accueil. Cependant on se tromperait étrangement si l'on croyait que la population entière de Paris s'en est allée avec des palmes et des guirlandes comme dans un ballet au devant des vainqueurs.

Le jour où les troupes étrangères entrèrent dans Paris, il ne se trouva sur leur passage personne dont l'œil pût s'abaisser devant celui d'un ennemi.

Pendant que l'empereur Napoléon était à Fontainebleau, au lieu d'y faire revenir l'impératrice en poste avec le roi de Piome,ce qui se pouvait faire en vingtquatre ou vingt-six heures, on abandonnait le champ de bataille, à qui ? à M. de Talleyrand !

Ce fut le drapeau blanc que M. de Talleyrand voulut faire succéder aux aigles de l'empire. En sa qualité de grand dignitaire de l'empire, il convoqua et présida 'e Sénat.

Alors ou vit la honte de la France se dresser. Le

Sénat, pendant vingt ans silencieux, élève la têlw contre l'homme qu'il adula pendant sa prospérité et prononce la déchéance de Napoléon.

L'empereur avait envoyé, dès le 30 mars, le duc de Vivence à l'empereur Alexandre. Ce n'était plus pour lui que Napoléon voulait obtenir des conditions plus douces; c'était pour son fils et pour sa femme, celte femme, qui aurait dû venir se ieter entre son père et son mari pour leur demander de mettre bas les armes et de respecter en elle un lien sacré. Si elle se fût conduite comme elle aurait dû le faire; si, prenant son fils entre ses bras, elle eût été le présenter à son aïeul en lui demandant de ne pas le dépouiller de son héritage, jamais l'empereur d'Autriche n'aurait sanctionné la déchéance de son petit-fils. L'empereur Alexandre ne rejeta cependant pas les propositions portées par le duc de Vicence. Il penchait même pour que Marie-Louise fût régente avec le roi de Rome succédant à son père. On a dit que l'empereur rejeta d'abord tout ce que lui dit le duc de Vicence, c'est faux. Ce fut la malheureuse défection du duc de Raguse qui fit tout le mal.

Pour faire la relation détaillée de la journée du 31 mars, si importante dans l'histoire de la France, je dirai que vers midi quelques cocardes et des drapeaux blancs se firent voir sur la place Louis XV. Ces signes étaient portés par trente ou quarante personnes achevai qui agitaient ces drapeaux en criant : — Vive le roi! vivent les Bourbons 1 Mais le peuple étaii morne et silencieux.

Ce fut alors que les souverains alliés entrèrent dans Paris. A mesure qu'ils avançaient dans la ville, la manifestation pour les Bourbons devenait plus positive. Les troupes alliées portaient toutes au bras une écliarpe blanche comme un signe de victoire, mais pas du tout comme un signe de royalisme pour la France. Les royalistes surent profiter de cet avantages, et ils s'écrièrent que Louis XVIII était reconnu par l'empereur de Russie et l'empereur d'Autriche lui-môme; que M. le prince de Schwarlzenberg portait l'écharpe blanche, et que le roi serait ici le lendemain.

Ce fut à cinq heures du soir que l'empereur Alexandre se dirigea vers l'hôtel de M. de Tallcyrand.

L'empereur de Russie était à pied. Il descendit de cheval après avoir vu défiler ses troupes.

Ce fut dans le trajet que fit l'empereur de Russie pour atteindre la maison de M. de Talleyrand, qu'il fut abordé par M. le vicomte Sosthènes de Larochefoucauld, qui lui demanda de rendre à la France ses princes légitimes. La réponse de l'empereur Alexandre fut extraordinairemenl circonspecte.

Que ferait donc l'armée? que feraient les maréchaux? les généraux? Cette pensée occupait profondément l'empereur Alexandre. C'est ici queM.de Talleyrand fut utile à la restauration; entre lui et M. de Nesselrode, tout fut mJnuté d'avance, et on le fit adopter ensuite à l'empereur Alexandre, en lui présentant à l'appui de ce qu'un disait la défection du corps de Marmont, le frère d'armes, l'aide de camp, l'ami de

cœur de Napoléon. Après la chute de Junot, de Lannes, de Duroc, de Bessières, celui-là l'aoandonnait !

Quoi qu'il en soit, l'empereur de Russie résistai, assez fortement.

Un conseil se tint immédiatement. Ce conseil était composédeMM. le duc de Dalberg, Nesselrode, Pozzo di Borgo, prince de Schwartzenberg, prince de Lichtenstein, M. de Talleyrand, le baron Louis et l'archevêque de Malines ; le roi de Prusse et l'empereui Alexandre. L'empereur Alexandreétait debout, allant et marchant sans s'arrêter. Il parla longtemps sur les malheurs de la guerre, et finit par conclure que Napoléon ayant mérité la déchéance d'un pouvoii' dont il abusait, il fallait laisser la France se donner de nouveaux souverains et l'aider dans cette grande affaire. Il se tourna, après avoir parlé, vers le roi de Prusse et le prince de Schwartzenberg qui représentait l'empereur d'Autriche, et leur demanda si c'était leur avis. Ils répondirent tous deux affirmativement. L'empereur Alexandre reprit alors son discours avec émotion; et dit plusieurs paroles vraiment belles et généreuses.

Vinrent ensuite la convocation du Sénat le 1" avril, la déchéance de Napoléon et tout ce qui suivit ce grand événement.

Napoléon s'était retiré à Fontainebleau avec Berthier, Maret, Caulaincourt, Bertrand et la plus grande partie des maréchaux.

Ce fut alors qu'il proposa son abdication en faveur

de son fils. Cette proposition eût peut-être été acceptée sans M. de Talleyrand et ses agents.

Les maréchaux vinrent à Paris porter les propositions de l'empereur.

L'empereur Alexan(ire les écoula avec attention. Le parti de la concession faite à Napoléon II par son père était un des trois partis proposés au conseil queM. de Talleyrand était parvenu à faire rejeter; l'as sentiment de l'armée le rendait fort et redoutable.

L'empereur de Russie parlait là-dessus. Les arguments portés en faveur du jeune enfant paraissaient faire impression sur son esprit ; une guerre civile était àredouter. Au moment où l'on pouvait concevoir quelque espérance, un des officiers d'Alexandre lui remet un paquet. Il l'ouvre, sa figure change tout à coup.

— Eh quoi I messieurs, dit-il aux maréchaux, vous traitez au nom de l'armée, vous m'assurez de ses sentiments, et je reçois la nouvelle que le corps d'armée du duc de Raguse vient d'adhérer à l'acte de déchéance proclamé par le Sénat!

Et il leur présenta l'acte d'adhésion, revêtu des signatures de tous les officiers supérieurs et des officiers généraux du 6" corps. On s'était bien donné de garde d'ajouter que les soldats et les sous-officiers de l'armée avaient failli fusiller leurs chefs !

De ce moment, tout fut rompu sans retour. Telle fut la réponse qu'on rapporta à Napoléon. Il fut plus accablé sous le poids de l'immense malheur d'être abandonné par ces hommes qu'il avait faits que par la perte de sa couronne. Le duc de Bassano

me disait que l'empereur ne lui avait jamais paru plus admirable que dans ce moment. Toute cette journée il parla sur des sujets profondément tristes, et surtout du suicide. Marchand, son premier valet de chambre, et Constant, en furent frappés. D'un commun accord ils retirèrent delà chambre de l'empereur un poignard arabe et de sa boîte de pistolets, toutes les balles qui s'y trouvaient.

Peu après que l'empereur se fut retiré, le duc de Bassano était dans son appartement lorsque Constant accourut pâle et tremblant, en s'écriant :

— Monsieur le duc, l'empereur est fort mal !

Le duc de Bassano fu t aussitôt auprès du lit de Tempereur, qu'il trouva pâle comme une statue et froid comme elle. L'empereur s'était empoisonné 1

Lorsqu'il était parti pour sa seconde campagne de Russie, Corvisartlui avait donné un poison d'une telle subtilité qu'en quelques minutes, quelques secondes même, la vie était éteinte. Ce poison était, je crois, de l'acide prussique. Napoléon le portait constamment sur sa poitrine, dans une bague renfermée ellemême dans un petit sachet de peau hermétiquement fermé. L'empereur avait toujours vu dans ce sachet un moyen de braver le sort. Il le prit donc après avoir mis ses affaires en ordre, écrit tout ce qu'il voulait écrire, et avoir dit adieu à M. de Bassano et à ses autres amis, mais sans leur donner le moindre soupçon.

Le poison était d'une extrême violence; mais sa suhtililé le rendait aussi plus capable de s'altérer, et

c'était ce qui était arrivé. L'empereur soufl'rit horiblement, mais li ne mourut pas.

Quand le duc de Bassano l'aperçut dans cet état qui ressemblait à la morl, il se précipita sur l'estrade du lit en fondant en larmes.

— Ah ! sire, qu'avez-vous fait?s'écria-t-il.

L'empereur ouvrit les yeux, et, lui tendant sa main froide et humide d'une sueur glacée :

— Vous le voyez, lui dil-il, Dieu ne veut pas que je meure. Lui aussi me commande de souffrir!

Le duc de Bassano ne peut jamais raconter celte scène avec suite, il est trop ému, et son âme est toujours trop vivement remplie de ce souvenir, pour le traiter comme un autre souvenir.

Le 5 avril à une heure du matin, les maréchaux Ney et Macdonald revinrent de Paris. Ney entra le premier.

— Eh bien ? lui dit l'empereur.

Il lui raconta comment la défection du sixième corps avait empêché la régente de lui succéder avec son fils. Napoléon parut accablé de la conduite des troupes confiées à Marmont.

— Où puis-je vivre, demanda Napoléon, avec ma famille ?

— Où le voudra Votre Majesté. A l'île d'Elbe, par exemple, avec six millions de revenu.

— Six millions ! c'est beaucoup, puisque je ne suis plus qu'un soldat...

Dans ce moment Napoléon avait avec lui à Fontainebleau les troupes de Macdonald, Mortier, Lefebvre

et celles de Marmont; ces divers corps formaient un tout de quarante-cinq mille hommes; en ôtant les douze mille du corps de Marmont, il en restait trentetrois, avec lesquei Napoléon pouvait commencer la guerre civile. Il ne voulut pas la déchaîner sur sa patrie.

Je savais que l'impératrice Joséphine était fort inquiète de tout ce qui ce passait; j'allai à la Malmaison. L'impératrice était encore couchée. Jefus introduite immédiatement. Aussitôt qu'elle m'aperçut, metendantlesbras, elles'écriaen fondant en larmes:

— Ah ! madame Junot ! madame Junot !... Hélas! la vue de cette maison me rappelait tant

d'heureux souvenirs. Je pleurai avec la souveraine affligée.

— Madame Junot. me dit l'impératrice Joséphine, j'ai envie d'écrire à Napoléon ! Je voudrais qu'il me permît d'aller avec lui à l'île d'Elbe si Marie-Louise n'y va pas. Croyez-vous qu'elle y aille ?

— Je ne le pense pas, elle n'en est pas capable. Je l'avais bien jugée.

On vint l'avertir que le déjeuner était servi. Nous passâmes dans la salle à manger du matin, et là encore de parlants souvenirs vinrent me troubler.

Nous fûmes dans la serre après le déjeuner; l'impératrice Joséphine me donna un bouquet admirable.

Après la promenade, l'impératrice me fit monter chez elle et nous reprîmes la conversation. Je pus voir que tous les événements qui venaient de se passer lui avaient fait une violente impression. Elle était de-

DE LA DUCHESSE D'AIiKANTES. 353

venue exlrêmement grasse, ses Irails étaient changés ; elle n'avait plus rien de cette élégance qui la rendait la femme la plus charmante de Paris. Il lui restait seulement de la noblesse dans la démarche et une grande élégance de manières.

L'empereur paitit de Fontainebleau le 20 avril, escorté comme un prisonnier, par des commissaires de toutes les [)iiissances alliées, avec' une escorte trop nombreuse pour aller rapidement. Le 23 avril il n était encore arrivé qu'à Monlargis. Le général Bertrand était dans la voiture de l'empereur, seul avec lui. La voiture de Napoléon était attelée de six chevaux. Derrière venait une troupe de cavalerie composée de vingt-cinq hommes; et puis les généraux, les commissaires français, prussiens, autrichiens, russes, anglais occupaient une grande quantité de voitures également à six che^ vaux. Une partie de la garde était cantonnée dans ce pays; mais depuis plusieurs jours on lui avait recommandé de ne faire connaître par aucun signe qu'elle plaignît le sort de son maître. Un seul mouvement, et peut-être il était perdu ! ! La garde observa un profond silence. Elle fut morne, abattue, et plusieurs soldats pleuraient sous les armes. L'empereur était calme. Il saluait avec ce sourire qui éclairait si admirablement sa physionomie lorsqu'il souriait. Il se montra peut-être plus grand dans cette journée que dans des moments plus connus de l'univers.

Le même jour où l'empereur Napoléon quittait en

captif le château de Fontainebleau, M. le duc Berry arrivait à Paris.

Tandis que l'exilé marchait vers sa prison, le nca veau roi de France faisait son entrée dans Paris! Il nous arrivait de Londres avec un habit anglais, ur chapeau anglais, avec une cocarde blanche anglaise; le nouveau roi ne pouvait pas marcher, avait la goutte, portait des bottes de velours; était poudré et se réveillait exactement à la porte de 1789.

La Charte était accordée, octroyée, et nous devions en être contents. Si on l'eût maintenue, nous ne pouvions nous plaindre.

Le duc de Berry était, en 18U, le plus remarquable de la famille royale ; il avait un visage ouvert où la franchise paraissait; on citait de lui des traits qui rappelaient Henri IV.

Il avait l'habitude de prendre tous les jours deux glaces avant de se coucher. Un soir le valet de pied chargé de la garde des glaces, voyant que le prince ne rentre pas, regarde la sabotière où la glace devient sorbet; pour ne rien perdre il les avale toutes deux. Le prince rentre el demande ses glaces; le malheureux s'était caché parce qu'à cette époque le duc de Berry faisait frémir par l'excès de ses violences. Cependant le duc s'apaisa; mais, pour pardonner au coupable, il voulut le voir. Le pauvre diable vint en tremblant.

— Eh bien ! lui dit le duc, pourquoi as-tu mangé mes glaces, coquin? Une autre fois tu auras soin de m'en laisser une. Je trouve qu'il y a dans ce trait de la bonté naïve de Henri IV...

Il passait une revue. Un grenadier cria très haut: — Vive l'empereur!

Le prince s'approcha et lui dit : — Pourquoi donc aimais-tu autant un homme qui ne vous payait pas et vous menait d'un bout de VEurope à l'autre? Le grenadier regarda le duc avec un air sombre et puis il dit:

— Qu'est-ce que cela vous fait? si nous voulions lui faire crédit, nous.

Cependant, tandis que les représentants des puissances alliées réunies en congrès à Vienne s'occupaient au milieu des fêtes à régler les affaires de l'Europe, Napoléon avait gagné l'île d'Elbe où il était retiré depuis plusieurs mois.

Dans une soirée orageuse du mois de septembre 18U, un jeune homme arrivait à Porto-Ferrajo et descendait à l'auberge du port. Il demanda où était le logement de M. Émery, chirurgien-major de la garde, qui avait suivi l'empereur à l'ile d'Elbe.

Ce jeune homme était M. Dumoulin, fils d'un riche négociant de Grenoble, et ami d'enfance de M. Émery.

— Me voilà! dit M.Dumoulin, que faites- vous ici? Comment l'empereur n'est-il pas en France? S'il mettait le pied sur la terre de sa patrie, trois jours après il serait aux Tuileries !

M. Émery le regarda avec étonnement.

— Oui, répéta M. Dumoulin; l'enthousiasme est toujours ce qu'il était, doublé par la déception, le malheur et l'humiliation ! Il faut que l'empereur revienne. Il est nécessaire que je le voie. Puis-je lui être présenté?

— Je vais t'y conduire dès ce soir même.

M. Dumoulin suivit M. Émery dans la misérable maison où celui, qui dix mois avant avait été le maître du monde, méditait sur ses nouvelles destinées. Napoléon parla longuement de l'élat de la France, puis il en vint à écouter avec une visible satisfaction ce que lui dit Dumoulin de son retour en France; dans son cabinet il y avait plusieurs cartes et entre autres celle de Cassini, qui donne le littoral de la Provence et les montagnes du Dauphiné; tout en parlant, il suivait sa route à travers les rochers et les déserts.

— Mais, sire, lui dit M. Dumoulin, les chemins que marque Votre Majesté sont impraticables, surtout pour l'artillerie.

— On passe partout avec de la résolution, répondit Napoléon. On porte les canons. Et avec de la volonté, un soldat ftiit vingt lieues par jour à pied? La volonté ! vous ne savez donc pas ce que c'est qu'une ferme volonté dans de graves circonstances.

La conférence fut longue; au bout de trois heures environ. Napoléon congédia M. Dumoulin.

— Nous nous reverrons, lui dit-il. Tenez-vous prêt!

M. Dumoulin était fort riche, et toute sa fortune il la consacra à la cause impériale. Il partit de THe d'Elbe plus dévoué encore qu'il n'y était arrivé

L'empereur savait très-bien quelle était la nature du sentiment qui existait pour lui. Aussi, dès qu'H apprit la résolution du congrès d* l'enfermer dans

une forteresse ou de l'envoyer à Sainte-Hélène, il n'hésita pas à s'embarquer pour la France.

Aussitôt qu'il eut le pied sur le sol français, Napoléon dit au docteur Émery :

— Pars pour Grenoble. Cours jour et nuit; tu iras descendre chez Dumoulin, qui partira pour venir me joindre. Vous tâcherez de vous procurer un exprès sûr qui à tout prix portera ces dépêches au duc de Dassano. Une autre personne devra égalelement porter ce paquet au colonel de Labédoyère commandant le 7^ de ligne à Chambéry; si tu peux porter cette dépêche toi-même, la chose n'en sera que mieux.

Le docteur Émery était un jeune homme au cœur aident, à l'âme belle et grande, lait pour une telle mission. Il ne s'arrêta qu'à Digne et à Gap pour changer de chevaux, tant il craignait d'être arrêté.

Le 4. mars au matin Émery entra dans le faubourg de Grenoble, où tout le monde ignorait le débarquement de l'empereur. Il courut chez Dumoulin, à qui sa présence apprit la chose, car il ne pouvait parler. Le malheureux était excédé de fatigue I On fut obligé de couper ses bottes, mais on le fit avec précaution, car dans la doublure étaient cachés des modèles de proclamations et des papiers importants.

Aussitôt que M. Dumoulin sut l'arrivée de l'empereur, il répandit cette nouvelle parmi ses partisans; mais le secret fut fidèlement gardé. Il fallait ensuite songer à imprimer les proclamations ! Les procla-

mations de Temperear furent imprimées au rouleau, dans la chambre de M. Dumoulin par M. Gavin, la nuit de l'arrivée du docteur Émery. Quelquefois ces deux hommes craignirent d'être trahis, et alors ils suspendaient leur travail pour écouter, puis ils se remettaient à l'ouvrage, en disant : — Pourvu qu'ils nous laissent finir!

En même temps que cela se faisait, il parvenait à plus de cinquante personnes des lettres au timbre de Paris, renfermant des proclamations écrites à la main. Elles invitaient les patriotes à se réunir dans celte seule intention, de secouer le joug de l'étranger et de redevenir Français.

Lorsque Dumoulin sut que la lettre de l'empereur pour M. de Labédoyère était d'une haute importance, il dit à Émery :

— J'y vais moi-même!

Et montant à cheval, il court ou plutôt il vole à Chambéry, où il arrive à neuf heures du soir, le même jour. C'est fabuleux !

Aussitôt après son arrivée, et sans descendre de cheval, il se fait conduire chez M. de Labédoyère. Dumoulin lui remit alors la lettre de l'empereur. En la lisant, Charles de Labédoyère reçut une si vive émotion, que ses larmes coulèrent!

— Ah I s'écria-t-il d'une voix pénétrée, oui certes, l'erapereur peut compter sur moi? il faut que la nouvelle de son arrivée soit officiellement connue pour que je puisse agir. J'attendrai jusqu'à demain ou après-demain au plus tard. Quant à vous, mon-

sieur, retournez vers Sa Majesté, assurez-la que je suis à elle à la vie et à la mort.

Hélas! il ne savait pas prononcer aussi juste sur sa

destinée !

M. Dumoulin repartit pour Grenoble sans prendre un instant de repos. Il y arrive le 5 au point du jour, et trouve ses amis rassemblés chez lui, ayant fait imprimer toutes les proclamations. Dans la matinée, la nouvelle du débarquement était répandue dans Grenoble. Elle était parvenue au préfet et au général Marchand, qui commandait la ville. Aussitôt on prit des mesures de défense.

On vit une étrange procession se diriger vers l'hôtel où logeait le général comte Marchand. C'étaient plusieurs vieux gentilshommes, qui venait la rouillarde au côté et le chapeau sur l'oreille, offrir les services de la noblesse dauphinoise au gouverneur de la province! Le général les remercia, et ils s'en retournèrent. Pendant ce temps, on répandit à profusion les proclamations imprimées. Les soldats de la garnison qui pouvaient les lire à la dérobée pleuraient avec sanglots. Ils murmuraient quand on leur disait que peut-être Marchand voudrait résister, et quelques voix prononcèrent sur lui des paroles de mort.

La position de Marchand était critique. Les soldats déclaraient que jamais ils ne tireraient sur l'empereur et la garde qui l'accompagnait. Tout faisait craindre une sédition.

Grenoble offrait un étrange spectacle : l'autorité

était nulle. Les troupes se laissaient consigner dans les casernes. Toute la population était campée sur la place et dans les rues par où l'empereur devait passer !e lendemain. En six jours il avait fait soixante-douze lieues à travers un pays de montagnes rudes et difficiles I

Le 7 mars au matin, un escadron du 4" de hussards arriva; à midi le 7" régiment de ligne, commandé par Labédoyère, entra dans Grenoble.

Le malin au point du jour, Dumoulin sortit à cheval au grand galop, passant sur le dos à quelques gendarmes dont la consigne était de ne laisser sortir personne.

Il rejoignit l'empereur comme il sortait de Lamure; il trouva les éclaireurs cinquante pas en avant de Napoléon ; c'étaient des chasseurs et des lanciers de la garde.

— Vive l'empereur! s'écria Dumoulin en passant au galop devant les hommes de la grande garde.

—Vive l'empereur! lui répondirent-ils? Et Dumoulin saute à bas de son cheval et court à Napoléon.

— Qui êtes-vous, jeune homme? lui dit l'empereur en arrêtant le sien aussitôt.

— Je suis Dumoulin, sire. C'est moi qui, cet automne...

— Ah ! je vous reconnais ! Remontez à cheval, et causons.

Dumoulin se remit en selle, et Napoléon fit alors succéder les questions aux questions. Il voulait savoir les dispositions du général Marchand, des

régiments, leur force, Tesprit des corps, li n'avait aucun plan prémédité.

— Et Labédoyère ? demanda l'empereur.

— Il est entré à midi dans Grenoble; et quand je l'ai vu avant-hier par ordre de Votre Majesté, il m'a ehargéde l'assurer qu'il était à elle à la vie, à la mortl

— Brave garçon ! dit l'empereur avec émotion. Et mon petit docteur, comment a-t-il soutenu la route?

— Très bien, sire, et dans Deu d'heures il sera près de Votre Majesté.

— Quelle impression mes proclamations ont-elles produites sur le peuple et les soldats?

— Celle que Votre Majesté devait attendre, le plus grand enthousiasme.

— Le bataillon que Grenoble m'a envoyé, dit l'empereur en souriant, s'est réuni à moi aussitôt qu'il m'a vu ; mes vieux soldats m'ont bien vite reconnu.

Le cortège se composait ainsi :

L'empereur était précédé par quatre chasseurs à cheval de sa garde et quatre lanciers polonais qui éclairaient la route; puis venait Napoléon précédant de quelques pas son monde; à cinq ou six pas se tenaient plusieurs ofliciers. Une douzaine de chasseurs et de lanciers, et puis l'escorte de l'empereur, forte d'une centaine d'hommes à cheval; ensuite, à une demi-heure de marche était le corps d'armée, fort de six cents hommes, augmenté d'un bataillon du 5° et de la compagnie du génie, qui s'étaient ralliés aux cris de : — Vive l'empereur t aussiioi qu'ils l'avaient aperçu.

Napoléon paraissait dominé par de grandes pensées, et semblait réfléchir à ce qui allait se passer.-

On était dans la roule escarpée de Lamure à Vizille. Ses bras étaient croisés sur sa poitrine ; il avait laissé tomber la bride de son cheval et il pensait profondément. Tout à coup, des jeunes gens à peine sortis de l'enfance se présentèrent à lui. Il arrête son chevalet souriant à ces jeunes visages :

— Qui êtes-vous, mes enfants ? et que me voulezvous?

Les jeunes gens se regardaient ; enfin, l'un d'entreeux s'avança vers l'empereur ! Ses yeux, qui exprimaient une émotion des plus vives, frappèrent Napoléon; il ne put prononcer que des mots confus.

— Général... citoyen... sire !...

— Vous avez quelque chose à me dire, mon enfant, dit l'empereur. Parlez sans crainte. Est-ce donc que je vous fais peur?

— Oh! non, sire. On n'a pas peur de ceux qu'on aime.

— D'où venez-vous ? et que voulez-vous ?

— Nous venons de Grenoble, sire; nous étions élèves du lycée impérial. En apprenant votre retour, mes amis et moi, nous avons voulu vous voir. un jour plus tôt, et vous dire, sire, que nous sommes prêts à mourir pour vous.

Napoléon fut attendri.

— En vous dévouant pour moi, leur dit-il, vous vous dévouez pour la France. Cependant, mes enfants, vous êtes bien jeunes pour être soldats; et

puis vos parents connaissent-ils voti-e l'ésolution?

— Sire, nous sommes partis sans prévenir personne.

— Ce n'est pas bien : le premier devoir c'est d'être soumis à ses parents, ne l'oubliez jamais. Quel âge avez-vous? où avez-vous été élevé?

— J'ai seize ans, sire, j'ai étudié comme élève national au lycée de Grenoble.

— Savez-vous les mathématiques ?

— Non, sire.

— Eh î que diable savez-vous donc ?

— La littérature et l'histoire.

— Bah 1 la littérature ne fait pas un officier général. Vous me suivrez à Paris et vous entrerez àSaint- Cyr ou à Fontainebleau.

— Mes parents sont trop pauvres pour y payer ma pension, sire.

— Je m'en charge. Je suis aussi votre père, moi ! Adieu : quand nous serons à Paris, vous rappellerez au ministre de la guerre la promesse que je vous fais.

Et l'empereur s'éloigna.

Les troupes qui avaient été envoyées contre l'empereur rencontrèrent quarante ou cinquante grenadiers partis de Lamure pour éclairer la route. Les officiers ne voyant pas l'empereur, ne voulurent permettre aucun rapprochement entre les deux troupes, Les grenadiers de la garde se replièrent sur l'empereur, et les autres prirent position entre Lamure et les lacs de Laffrey; ils occupèrent un mamelon que

j'ai vu depuis cette époque mémorable, et que j*aj salué avec un saint respect.

En apprenant la résistance qu'avaient éprouvée ses soldats, l'empereur se sentit inquiet. La crise de sa destinée devait se décider à Grenoble et par les troupes qu'elle renfermait.

Les populations de Lamure et des villages voisins avaient toutes déserté leurs demeures pour suivre leur empereur. Ils étaient là sur les pics élevés, courant sur la crête des montagnes avec des rameaux, des touffes de violettes, de primevères, de jacinthe des montagnes, dont ils jonchaient la route que Napoléon parcourait au-dessous d'eux. Ils ne paraissaient même pas inquiets de l'issue de la lutte qui allait s'engager.

L'empereur montait un petit cheval de montagne très vif et très petit; il en descendait rarement. Hais en reconnaissant les troupes qui occupaient le plateau de Lamure, il mit pied à terre et s'avança brusquement devant elles.

A sa vue une voix ordonna un mouvement; les soldats restèrent immobiles : alors l'empereur se rapprocha et, déboutonnant sa redingote grise, lî ait d'une voix forte :

— Soldats ! je suis votre empereur. S'il en est un parmi vous qui veuille tuer son générai, me voilà l

— Vive l'empereur! s'écrièrent les soldats en jetant leurs fusils et courant à l'empereur pour lui baiser Jes mains, ses habits, ses bottes. Les soldats étaient leurs schakos, les mettaient sur leurs baïonnettes et

criaient : Vive l'empereur ! tandis que les montagnards agitaient leurs larges chapeaux du haut de la montagne en leur répondant. Le jeune aide de camp du général Marchand commanda deuxfois le feu contre l'empereur. A la seconde fois les soldats voulaient le massacrer.

Ce fut alors que Napoléon, éprouvant une soif excessive en traversant le village de Laffrey, entra chez une vieille femme, qui, ne le connaissant pas, lui parla de lui-même avec un tel amour qu'il en fut ému.

— Seulement, disait la vieille, si je pouvais le voir avant de mourir, pour lui baiser la main et lui dire de nous ôter les droits-réunis.

En s'en allant, l'empereur lui donna trois ou quatre napoléons et se fit connaître à elle. Maintenant la bonne vieille peut mourir :

— Comme Siméon, disait-elle, je le puis; car j'ai vu le Seigneur.

C'est quM était adoré de la France; ces hommes simples à l'esprit rude, mais à l'âme grande, voyaient en lui la gloire de la patrie.

Napoléon traversa Vizille au milieu d'une foule de plus de six mille habitants des campagnes qui étaient autour de lui. Presque tous les jeunes gens portaient des rubans tricolores à leurs chapeaux, et précédaient l'empereur en chantant. Toutes les maisons étaient ouvertes, et l'on obligeait les grenadier? qui succombaient à la fatigue d'entrer pour manger et se reposer un moment. C'est ainsi qu'on arriva au petit village de Brié, entre Grenoble et Vizille; il

36fi MÉMOIRES

était alors près de cinq heures du soir. Tout à coup l'empereur s'arrête et prend sa lunette : — Je ne me trompe pas, dit-il, ce sont des troupes.

Dumoulin piqua des deux pour aller reconnaître les arrivants. Au bout de quelques minutes il revint annoncer à l'empereur qu'il avait rencontré M. de Launay, adjudant-major du 7^ de ligne, envoyé par Labédoyère pour annoncer à l'empereur que le 7^ venait à sa rencontre. Au même instant, le régiment arrivait à la course et dans le plus grand désordre 1 II avait été impossible de retenir les soldats. C'étaient des cris, des larmes. L'empereur était vivement ému.

— Où est le colonel ? dit-il.

— Ah! sire, je vous revois enfin! s'écria le noble jeune homme en se précipitant contre i'étrier de Napoléon. Il était couvert de sueur et de poussière; mais son beau visage rayonnait de joie, et ses yeux étaient remplis de larmes.

— Dans mes bras, mon cher enfant, lui dit l'empereur en lui ouvrant les siens ! Labédoyère s'y jeta, et Napoléon l'embrassa comme son frère.

— Et mon aigle? dit l'empereur.

Labédoyère la lui présenta... Napoléon la prit, la regarda, puis la baisa à deux fois, et deux larmes roulèrent sur cet emblème de notre gloire, doublement sanctifié par ce noble baptême.

l'agitation régnait dans Grenoble. Tout se montrait BOUS un aspect sinistre pour le gouvernement.

Le lundi 7 mars, vers midi, on entend le tambour

battre, et un moment après un régiment traverse la ville, et vient se mettre en bataille sur la grande place. Ce régiment était le 7' de ligne venant de Chambéry; c'était le plus beau régiment de France, et son colonel l'un des plus braves qu'il y eût dans toute l'armée.

Le colonel Labédoyère avait à cette époque à peine trente ans. Il était beau comme Renaud. Ses cheveux blonds se massaient sur sa tête, sur son front large et puissant révélant une volonté profonde I Ses yeux étaient bleus, et pourtant brillants et pleins de teu. Sa tournure était élégante, sa taille élancée et souple, et toute sa personne parfaitement distinguée. Son dévouement à l'empereur était un culte.

£n arrivant sur la grande place, Labédoyère vit que le général de Viliers, commandant le département, l'avait suivi. Il venait lui donner des ordres de la part du général Marchand. Labédoyère les écouta en silence. Tandis que le général parlait, des murmures s'élevaient du sein des rangs. Tout à" coup le colonel parcourt d'un coup d'œil le front du régiment; il commande le silence, et s'écrie d'une voix forte :

— Soldats! on m'ordonne de vous mener contre l'empereur pour le combattre! Soldats! je donne ma démission et ne suis plus votre colonel. Ce n'est pas moi qui vous conduirai au chemin de l'infamie !

Aussitôt des cris s'élèvent de toutes part : — Non !

non! Vive notre colonel! vive l'empereur! suivons notre colonel 1

— Je vous remercie, dit Labédoyère. L'empereur a reçu mes premiers serments, il me réclame, je dois aller à lui ! Soldats 1 vous pouvez demeurer sous votre drapeau; quant à moi, je retourne à celui sous lequel j'ai toujours combattu Adieu, je vais au drapeau national.

Les cris de : Vive l'empereur! redoublent avec une exaltation qu'il est impossible de rendre. Les rangs se rompent, et le colonel est entouré de toutes parts.

— Colonel, dit un officier, vous ne pouvez quitter des enfants qui vous aiment conduisez-les à l'empereur !

— Oui ! oui ! crièrent-ils, à l'empereur î à l'empereur ! Vive notre colonel !

Labédoyère les regarda avec attendrissement.

— Vous le voulez donc, s'écria-t-il; eh bien en avant ! qui m'aime me suive ! !

— Nous irons tous! s'écria un vieux soldat! et si vous nous aviez menés contre l'empereur, nous ne vous aurions pas suivi. Colonel, regardez! Viens ici, tambour.

Le tambour déchira aussitôt un des côtés de sa caisse et en tira l'aigle du 7« qu'on avait ainsi gar-^ dée ; il la remit aux mains du colonel, qui, Tayani prise, la baisa avec une joie respectueuse! Aussitôt le drapeau blanc fut déchiré, foulé aux pieds par les Grenoblois et les soldats; car la population s'était

mêiée à la troupe, et criait aussi haut qu'elle. Dans le même instant chaque soldat eut à son schako une cocarde tricolore. Ce fut comme un enchantement. A peine étaient-elles attachées que le régiment se mit en marche, tambours battant, musique en tête, au pas accéléré. Plus de six mille personnes sortirent en même temps.

Ceci se passait à la même heure que l'affaire de Lamure.

Maintenant les troupes étaient réunies autour de l'empereur. Après Vizille, on traversa deux grands villages dont la population entière se joignit à la masse immense qui déjà était avec Napoléon; et lorsqu'il arriva devant Grenoble à 6 heures du soir le 7 mars, il avait avec lui plus de 15,000 âmes.

Les portes de Grenoble étaient fermées. Après le départ du 7^, le général Marchand avait passé une revue; il avait parlé aux soldats, il avait crié : Vive le roi. Le soldat était demeuré morne et sombre. Le général Marchand fit assembler un conseil de guerre, rien n'y fut résolu; et le trouble ne fit qu'augmenter quand on sut que l'empereur ne s'arrêtait pas à Vizille, et venait sur Grenoble. En même temps on vint dire que les soldats et les officiers du 5% consignés dans leur caserne, descendaient par les fenêtres à l'aide de leurs draps pour aller joindre l'empereur.

C'est en ce moment que Napoléon entrait dans le faubourg Saint-Joseph, et arrivait à la porte de tieaune. Le docteur Émery, qui était jusqu'alors

resté caché dans Grenoble, venait d'en sortir et de se faire connaître à l'empereur, qui lui tirait l'oreille pour lui témoigner à sa manière la joie de le revoir !

— On vous attend avec impatience, sire! dit M. Émery. — Eh bien ! dit une personne de la suite de l'empereur; il faut enfoncer la porte. — Non, non! dit l'empereur. Et, ne paraissant nullement inquiet du retard qu'il éprouvait, il demeurait sur la chaussée avec une contenance tranquille, les bras croisés, et se promenant au milieu de cette foule idolâtrequi l'avait suivi à plusieurs lieues de ses foyers.

Il était nuit. Pour éclairer la scène, les soldats de l'empereur et une foule de gens avaient acheté des torches et des chandelles, ce qui rendait la scène très pittoresque.

Dans ce moment, une voix s'écria des remparts : On va tirer! Le jeune aide de camp du général Marchand, le même qui avait commandé le feu à Lamure, cherchait à exciter les soldats. Enfin, il s'empara d'une mèche, et allait lui-même mettre le feu lorsqu'une femme s'élança sur lui, lui arracha la mèche des mains en s'écriant : Vive l'empereur!

A ce cri, une commotion électrique répond. Le nom de l'empereur estpoussé au ciel par des milliers de voix!. Cependant l'empereur était si près des batteries que M. Émery l'engagea à se retirer.

— Allons donc, dit Napoléon, que voulez-vous qui m'arrive? et puis d'ailleurs un boulet tue, mais ne fait pas de mal.

OE LA DUCHc::S5E b'AUi; ANTÊS. 371

Enfin, on apprit que le général Marchand avait quitté Grenoble, en emportant les clefs de la ville. Celte vengeance était bien petite, dans une aussi grande circonstance. Aussitôt les habitants de la ville prirent une poutre et brisèrent la jiorte de Beaune. Ce fut alors que l'on vit un admirable spectacle ! Trente millepersonnes hors des maisons garnissent les rues et la grande place pour faire cortège. Toutes les maisons sont illuminées; les soldats, les officiers sont enlevés par les habitants. Ils veulent tous avoir part à ce qu'ils appellent la fête de leur ville. C'est ainsi que l'empereur arrive à l'hôtel des Trois-Dauphins. A peine y était-il, qu'une députation du peuple est introduite.

— Sire, lui dit un homme de la ville, nous vous avons obéi lorsque vous nous avez ordonné de ne pas enfoncer les portes de notre Grenoble; mais si vous voulez mettre la tête à la fenêtre, sire. Votre iMajesté verra les portes que nous lui avons appor tées à ses pieds, pour lui montrer que nous ne partageons pas l'indigne résistance qui vous a été faite.

En ouvrant la fenêtre, il montre en effet à l'empereur les deux portes qui gisaient devant la maison. L'empereur souriait à ces témoignages d'une si profonde affection! lorsque des cris plus violents que jamais de : Vive l'empereur et paraissant poussés par vingt mille hommes, se firent entendre. C'était un bataillon du 5* que le lieutenant-colonel avait voulu faire sortir de la ville, et qui y rentrait de force, conduit

par le capitaine Pelaprat, et criant : Vive l'empereur î à bas les Bourbons!

Dumoulin, qui n'avait pris aucun repos depuis l'arrivée, venait de se jeter sur un lit, lorsque son ami Émery vint le chercher de la part de l'empereur. Il se leva, et fut à l'hôtel des Trois-Dauphins. 11 fut introduit par le grand-maréchal, et l'empereur lui dit en le voyant :

— J'ai voulu vous témoigner toute ma satisfaction de votre belle conduite, monsieur Dumoulin : vous êtes membre de la Légion d'honneur! vous me suivrez à Paris! ma fortune sera la vôtre; je vous ailache à ma personne.

Et lui frappant sur l'épaule, comme il prenait congé :

— Attendez, lui dit-il. Et ouvrant un nécessaire, il en tira une croix.

— Prenez toujours celle-là, et demain de bonne heure prenez votre service près de moi, monsieur l'officier d'ordonnance.

En sortant de chez l'empereur, Dumoulin rencontra M. Champollion-Figeac, qui était le second des amis qui avaient été mis dans le secret du voyage de l'île d'Elbe. Il venait remplir auprès de l'empereur les fonctions de secrétaire et les conserva pendant le« quarante-huit heures de son séjour à Grenoble, L'empereur ne le connaissait pas; mais il avait demandé à Dumoulin un homme sûr, et celui-ci avait donné M. Champollion, qui lui était dévoué. Après avoir remercié M. Champollion, il lui parla de

DE LA DUCKK5i5;K OABRANTËS. 313

l'Egypte, et le voilà oubliant firenobjo, l'île d'Elbe et même Paris, et parlant de cette Egypte bien aimée, de ses antiquités, des quatorze dynasties des Lagides renfermées dans les Pyramides, du réveil du peuple arabe, de l'isthme de Suez : — Que dit-ondes travaux que j'ai ordonnés pour la traduction du Dictionnaire chinois et de la nouvelle traduction française de Strabon? Lorsque je serai à Paris, il faut que je me fasse rendre compte de ces travaux littéraires.

Et la conversation se prolongea ainsi jusqu'à une heure du matin. — Allez vous coucher, dit l'empereur à M. Ghampollion, et revenez demain d'aussi bonne heure que vous pourrez.

Le lendemain 8 mars, à six heures du matin, M. Ghampollion était dans la chambre à coucher de l'empereur. Il était levé depuis une heure, et l'attendait.

— Au travail! dit-il.

A huit heures et demie arriva un chef d'escadron qui venait de Lyon au nom du général Brayer. C'était un officier de son état-major, nommé MoUien de Saint-Yon. Il venait assurer l'empereur du dévouement du général Brayer; il avait quitté Lyon le 7 à deux heures de l'après-midi.

— Repartez à l'heure même, dit Napoléon; assurez Brayer de mon amiiié. Sur toutes choses, dites à Brayer que je veux arriver à Paris sans tirer un coup de fusil.

Ce fut à Grenoble que Napoléon dicta à M. Ghampoilion sa lettre à l'empereur d'Autriche.

Aussitôt que l'empereur fut visible, M. Simon, évêque, se présenta à la lêle de son chapitre et des quatre curés des paroisses de la ville de Grenoble.

Comme l'évêque présentait à l'empereur les curés en les nommant:

— J'ai l'honneur de présenter à Votre Majesté M. de La Grez.

— Ah ! c'est vous, M. le curé, dit l'empereur en allant à lui, qui me dites tant d'injures tous les dimanches dans vos sermons aux cuisinières!

— Ah! mon Dieu, sire, disait le curé tout troublé je vous assure...

— Je ne vous en veux pas; je sais que vous êtes un bon prêtre; continuez si cela vous amuse; j'ai permis la liberté des cultes.

Le pauvre curé demeura stupéfait. Napoléon, le royant si malheureux, fut à lui :

— Allons, n'y pensez plus! seulement soyez doux et charitable pour tous ; c'est la vraie loi de Jésus- Christ.

On annonça la cour impériale.

L'empereur fut encore prodigieux dans cette audience; il parla jurisprudence comme le plus habile d'entre eux, et surtout de la nécessité de retoucher à nos lois mal faites.

Mais cequi était touchant, c'élaitde voir les généraux, les colonels, les ofliciers s'approcher de Napoléon! ils pleuraient de joie et tremblaient en lui pariant.

— Les Bourbons avaient répudié vos gloires, leur

nE LA DCCHKSSE D'ABRANTÈS. 375

dit Napoléon. Ils firent une faute, ce fut une insulte à la France.

Après toutes ces audiences, l'empereur descendit enfin pour passer la revue de la garde nationale.

L'enthousiasme fut encore plus délirant le 8 que la veille au soir. L'empereur- était porté sur les bras du peuple. Une jeune fille s'approcha de lui avec une branche de laurier à la main, et lui récita des vers.

— Que puis-je pour vous, ma belle enfant, lui dit l'empereur? La jeune fille rougit, puis, relevant les yeux sur Napoléon :

— VotreMajesté, dit-elle, me rendrait bien heureuse si elle voulait m'embrasser.

L'empereur l'embrassa sur les deux joues.

— J'embrasse en vous toutes les dames de Grenoble, dit-il à haute voix, et en tournant la tête de tous côtés avec un charmant sourire.

Tandis qu'il s'avançait vers le lieu de la revue, on s'aperçut qu'il n'y avait point de drapeau tricolore; à l'instant même, Dumoulin courut dans un magasin de mérinos; et faisant prendre trois lés blanc, rouge, et bleu il les fit aussitôt coudre ensemble, et en quelques minutes le drapeau fut prêt. Aussitôt que ses ondulations agitées par le vent se déployèrent dans l'air et frappèrent les yeux de leurs vives couleurs, il y eut d'abord un silence, et puis des applaudissements fanatiques! Mais rien ne peut peindre l'attendrissement, le délire qui s'empara de la foule.

Ce même jour 8 mars, à quat»'*» heures du soir.

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Napoléon quitta Grenoble avec tout son élat-major. Depuis le golfe Juan jusqu'à Grenoble il avait constamment voyagé à cheval ou à pied; ce fut seulement à Grenoble qu'il fit acheter une voiture.

Le lendemain, en approchant de Lyon, l'empereur donna ordre de pousser une reconnaissance jusqu'à la Guillotière. A peine a-t-on aperçu les lanciers polonais qu'une population entière s'ébranle pour quitter ses murs et venir au devant de l'empereur. Depuis deux jours nul ne s'était couché; c*était encore plus de délire qu'à Grenoble.

C'est à Saint-Denis de Brou, deux relais avant Lyon, que Napoléon rencontra la population lyonnaise presque toute entière, aui venait au devant de lui !

Napoléon était débarqué le l" mars avec neuf cents hommes; on était au 9 et il entrait à Lyon avec huit mille hommes et 30 pièces de canon ! La route de Grenoble à Lyon est bordée par de riches bourgades dont la population entière entourait la calèche découverte dans laquelle il voyageait, et lui formait cortège.

Ce fut à Bourgoing que l'empereur apprit la première résistance sérieuse qu'il allait avoir à combattre ; c'est-à-dire l'arrivée du comte d'Artois àLyon. Macdonald, qui commandait les troupes, gardait dans son cœur un fiel de rancune contre l'empereur de ce qu'il n'avait été maréchal qu'en 1809. Il fut choisi par Louis XVIII pour marcher contre l'empereur. Son influence sur les troupes était à peu près

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nulle. Il le put voir à la revue que voulut passer le comte d'Artois.

Un régiment de dragons, le 13^ qui revenait d'Espagne, était composé de vieux soldats. Le colonel, interpellé par le prince répond:

— M on seigneur, je verserai mon sang pour la cause de Votre Altesse Royale.

Et, levant son sabre, il cria :

— Vive le roi !

Aucun cri ne lui répondit. Alors le prince voulut tenter un dernier effort; il s'approcha d'un sous-officier dont la poitrine supportait l'aigle, et qui avait le bras chargé de chevrons.

— Donne-moi ta main, mon nrave homme, dit le comte d'Artois; et crie avec moi : Vive le roi!

— Non, monseigneur, répondit avec fermeté le vieux vétéran; j'honore Votre Altesse Royale, mais mon cri, à moi c'est : Vive l'empereur.

Et à l'instant le régiment répète ce nom chéri, ce nom bien-aimé! Le prince s'éloigne et se précipite dans sa voiture en s'écriant :

— Tout est perdu !

Tandis que le malheureux prince fuyait devant l'empereur, M. le maréchal Macdonald se mit en devoir de disputer le passage à l'empereur; mais à peine les soldats eurent-ils aperçu les pelisses rouges du 4.* régiment de hussards, qu'ils jetèrent les shakos en l'air, aux cris répétés de . Vive l'empereur!

Quelques minutes après l'empereur lui-même traversa à cheval le pont de la Guillotière. I e maréchal

s'approcha de lui, et ils causèrent pendant septàhuii minutes. Napoléon lui dit ensuite un adieu amical et le maréchal prit à l'heure même la route de Paris. L'empereur entra alors dans Lyon sans aucun obstacle, et fut descendre à l'archevêché.

Ce fut le 19 mars, à minuit un quart, que Louis XVIIl sortit du château des Tuileries, qu'il avait revu après un exil de vingt-trois ans!

Le lendemain, 20 mars, vingt-qualreheures n'étaient pas écoulées, que ce même château revoyait une scène bien différente: le retour de l'empereur! Il était arrivé la veille à Fontainebleau avec ses braves grenadiers; en apprenant le départ des Bourbons, il comprit qu'il ne fallaitpa? un interrègne, et il accourut aussitôt. La foule qui était sur la route l'arrêtait à chaque pas, et ce ne fut qu'à neuf heures du soir qu'il entra dans Paris.

Quelles durent être ses émotions en passant aous l'arc de triomphe des Tuileries!

Oui pourra dire lespensées qui assaillirent la grande âme de Napoléon, lorsqu'il posa sa main puissante sur la rampe de marbre de cet escalier que tant de rois, il y avait peu de mois encore, montaient et descendaient comme de simples courtisans!

Que faisaient les maréchaux, pendant ce temps? L'un disait à Louis XVIII : Sire je vous l'amènerai comme une bête féroce, dans une cage de fer. L'autrefaisaitune proclamation, dans laquelle il disait que BuoNAPARTE était un scélérat; d'autres, enfin, l'abandonnaient lâchement, tandis que l'un de ceux

oui devaient lui faire un rempart de leur corps, faisait un arrangement pour conserver une dotation dans le pays ennemi.

S'est donc ainsi, dépouillé de tout l'éclat qu'il recevait de cette auréole militaire formée par ces hommes, braves sans doute par eux-mêmes, mais illustrés par lui seul, que Napoléon rentra le 20 mars dans le château des Tuileries, tandis que le feu allumé la veille pour Louis XVIII brûlait encore dans l'àlro.

Je regarde le 20 mars 1815comme le complément de la grande existence militaire et politique de l'empereur Napoléon. C'est au 20 mars qu'il faut s'arrêter; carpourluimaintenantil n'estplusdegrande journée.

Le 20 mars est donc lejour où dans ces Mémoires je quitte Napoléon; ce jour du20 mars, où, plus étonnant que jamais, il rentra seul à la tête de quelques braves dans le palaisconquis par son épée, dont il n'était sorti que devant l'Europe entière, armée contre lui! Napoléon fat pour la France, depuis 1795 jusqu'en 1814, une providence tutélaire, une gloire qui resplendira par delà les siècles! Sous les plafonds dorés, sous les toits de chaume, cette vérité sera proclamée; et je suis heureuse que mon nom soit attaché à cette collection d'événements de son époque, pour en perpétuer le souvenir.

Paris. — Typ. ChMu.ju«?fet K9fiî?u^?r^i,^â£^

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