ORDRE DU JOUR
(S Article premier. — Il sera proposé une médaille « de douze mille francs pour prix du meilleur tableau « représentant le combat de Nazareth.
« Art. 2.— Les Français seront costumés dans le c tableau avec l'uniforme delà 2« d'infanterie légère « et du U"' de dragons. Le général Junot, les chefs « de brigade Duvivier et du U' dragons y seront placés.
<i Art. 3. — L'état-major fera faire, par les artistes € que nous avons en Egypte, des costumes de Mame- « louks, de janissaires de Damas, des Alepins, des « Delettes, des Maugrebins, des Arabes, et les enverra c au ministre de l'intérieur à Paris, en l'invitant à en € faire faire différentes copies, à les envoyer aux prinf cipaux peintres de Paris, Milan, Florence, Rome et « Naples, et à déterminer l'époque des concours, et les < juges qui devront décerner le prix.
c Art. i. — Le présent ordre du jour sera envoyé à
< la municipalité de la commune d-es braves qui se i sont trouvés au combat de Nazareth.
Le général en chef, Bonaparte.
Alexandre Berthier, Général de division, chef de F état-major général, Pour copie conforme au registre d'ordre, Vadjudant général. »
Six peintres concoururent. Ce fut M. Gros que Junot déclara avoir le mieux conçu l'idée qu'il avait lui-même donnée de laffaire. M. Gros avait le grand avantage de son admirable talent, aidé d'une connaissance plus particulière du pays, puisqu'il avait été en Egypte. Junot lui fil donc accorder le prix, et il fut chargé de faire le tableau ; il ne fut jamais terminé; l'esquisse seule fut achevée. Le magnifique portrait du duc d'Abrantès, que j'ai chez moi, est l'œuvre immortelle de M. Gros ; il était destiné à servir pour le grand tableau du combat de Nazareth. La figure seule, terminée, est un chef-d'œuvre de peinture, de ressemblance.
Tous ceux qui ont étudié de près le caractère de Napoléon ont pu voir que la pensée dominante de cette grande âme fut l'abaissement de l'Angleterre. Ce fut sa plus constante étude; dans les quatorze années oîi il a eu la puissance, toutes ses mesures tendaient vers ce but.
Boulogne fut désignée, en 1801, comme le chef-lieu
de la grande entreprise de la descente en Angleterre. Dans tous les ports des côtes de la Manche on vit tout à coup la plus grande activité ; on y construisait une foule de petites embarcations. Des divisions de bâtiments légers sont organisées; des camps se forment sur tout le littoral de la Manche, à Boulogne même, la flottille, ainsi qu'on l'appelait. Tous ces préparatifs répandent l'alarme sur l'autre rivage. Le gouvernement britannique se détermine à faire une vigoureuse attaque. Nelson promet au ministère de foudroyer en passant cette réunion de bateaux de cartes qu'on nomme une flotte. Il vient devant eux, et malgré ses bombarbes et ses brûlots, il est contraint à la retraite sans avoir obtenu de résultat. Il reparaît bientôt à la tête de huit vaisseaux de ligne et douze frégates; des péniches, des chaloupes canonnières, des bombardes, des brûlots, des bricks, couvrent le détroit de leurs voiles. Nelson, guidant lui-même cette armée navale, s'avance avec confiance. On sait combien il était brave et même téméraire de sa personne. Il joignait à cette valeur bien reconnue une haine qui ne l'était pas moins, contre nous, et surtout contre le premier consul. Notre flottille était embossée, fixée sur ses ancres à quatre ou cinq cents toises du rivage. Nelson se rappella que la flotte d'Aboukir fut perdue par une semblable disposition, et, dirigeant son attaque avec habileté et courage, il se présenta lui-même pour tourner les embarcations, et passer entre elles et la terre. Mais si l'attaque fut bien faite, la défense le fut aussi. Protégée par les
forts et les batteries de la côte, la flottille fut sauvée; la perle de Nelson fut immense; il fut contraint de s'éloigner.
Cette flottille de Boulogne était formée de petites embarcations extrêmement légères , et tellement petites, qu'en plaisantant à Paris, où toujours on plaisante, on les nommait des coquilles de noix. Un jour l'acteur Brunet, qui à cette époque était vraiment drôle et bien comique, jouant dans je ne sais quelle pièce, mangeait des noix dont il façonnait ensuite les coquilles et les lançait sur l'eau contenue dans un baquet.
— Que fais-tu là ? lui demandait Facteur qui était en scène dans ce moment avec lui.
— Je fais des péniches, lui répondait Brunet.
La réponse ne plut pas; et le pauvre Brunet fut passer vingt-quatre heures en prison. Le lendemain de sa sortie on donna la même pièce. Lorsque Brunet en fut au moment de la réplique, il garda le silence. L'autre acteur recommença et lui demanda de nouveau ce qu'il faisait là; soit qu'il improvisât, soit qu'il eût le mol d'avance, il dit à Brunet avec un air d'impatience en voyant qu'il ne répondait pas :
— Tu n'en sais peut-être rien ?
— Oh ! que si fait 1 répondit Brunet. Je sais trèsbien ce que je fais. Mais, ajoute-t-il plus bas, je ne veux pas le dire.
Les applaudissements et les rires furent universels.
Parmi les étrangers qui alors abondaient en foule
à Paris et dans toute la France, plusieurs étaient
infatués des plus burlesques préjugés soit contre Napoléon, soit en sa faveur. L'un croyait qu'il prenait une tasse de café par heure, qu'il passait un jour entier dans le bain; un autre, qu'il dînait debout; enfin, cent rêveries plus absurdes les unes que les autres. Une chose assez remarquable, c'est que les plus extraordinaires versions venaient d'Angleterre. J'ai connu une Anglaise, une mistressMarschalI, qui croyait que le premier consul mettait tous les jours une culotte neuve, et toute son ambition était d'en posséder une. Mais son embarras pour prononcer le terrible mot technique de la chose mit souvent des entraves à la réussite du marché; et je suis sûre que lorsque Junot lui eut dit qu'on s'était moqué d'elle, elle eut plus de joie de n'avoir plus à dire : — Avezvous une culotte du premier consul à vendre ? que de chagrin d'abandonner sa chimère. Les émigrés qui, après leur rentrée, ont eu plus de vergogne et de fausse honte que les autres, et sont demeurés plus longtemps éloignés de la cour consulaire, ont eu de Napoléon une opinion tellement différente de celle qu'ils devaient réellement prendre de lui, que j'en connais un dont l'étonnement fut extrême lorsqu'il le vit.
La France s'était jetée dans les bras du général Bonaparte avec tout l'abandon de ceux qui, après avoir longtemps souffert, voient enfin un terme à leurs maux. On crut alors, et cela devait être, que le soldat le plus brave, le guerrier le plus illustre devait être celui qui administrerait avec le plus de
justice, et nous ferait en même temps respecter au dehors.
Quoique à cette époque Bonaparte n'aimât pas les Anglais, il ne voulait alors d'autre branche de laurier ajoutée à sa couronne triomphale, que celle qu'il y attacherait le jour de la paix avec l'Angleterre. C'est pour arriver à ce but qu'il écrivit au roi Georges cette lettre remarquable dans laquelle il le sollicite, pour le bonheur du monde, de ne pas se refuser à la paix.
c... Terminons la guerre, lui disait-il; depuis huit t ans elle ravage les quatre parties du monde; doilc elle être éternelle ? N'est-il donc aucun moyen de. € s'entendre? >
Lorsqu'il écrivait ces paroles de paix, la blessure faite à son cœur par la trahison d'El-Arich saignait encore. Le sang de Kléber fumait au Caire, et les insultes de M. Pitt retentissaient dans le parlement d'Angleterre. En France l'opinion publique était toute à la guerre avec l'Angleterre. Le commerce était écrasé; les finances renversées; mais depuis le commencement de la révolution, le commerce n'était qu'une partie à bien faible voix dans la république. Tout y était guerrier. La France entière était militaire; et le général Bonaparte, en criant aux hommes de le suivre pour aller porter la guerre en Angleterre, aurait été suivi par plus de cent mille volontaires. Une guerre avec l'Autriche était bien moins nationale qu'une guerre avec la Grande-Bretagne. Ce n'est point la France, c'est l'Angleterre elle-même
qui a repoussé les voies d'accommodement tant que M. Pitl est demeuré au ministère.
— Dans aucun cas, ne traitez avec cet liomme, s'était écrié M. Pittà la Chambre des communes.
Le profond machiavélisme de M. Pitt avait besoin du bouleversement des deux empires pour continuer sa route ténébreuse. M. Pitt fit une faute, en brisant tout espoir de rapprochement entre la France et l'Angleterre, lorsque le premier consul fit les premières démarches. — J'ai fait ce que j'ai pu, dit le général Bonaparte aux Français; mais le ministère britannique repousse mes propositions.
Et la république entière alors oflrit des soldats, de l'argent et du fer.
Mais c'est en vain que I Angleterre veut résister. La Russie l'abandonne. iM. Pitt, après avoir fomenté les troubles de l'Europe, augmenté ses malheurs, versé le déshonneur sur sa nation par la honte de traités violés, M. Pitt abandonne le gouvernail maintenant trop difficile à diriger. Il se retire, sous le prétexte spécieux qu'il ne veut pas traiter avec le général Bonaparte.
Le bombardement de Copenhague par Nelson, qui eut lieu après le ministère de M. Pitt, fut un des faits les plus remarquables de cette partie de l'année.
Cet événement avançâtes dispositions que le nouveau ministère avait à traiter avec nous. Le cabinet de Saint-James voulait prendre le temps de réparer ses avaries, et se disposer à une nouvelle croisière.
Quoi qu'il en soit, les préliminaires de paix furent
enfin signés à Londres, entre la république française et la Grande-Bretagne, au mois d'octobre 1801, et la cessation immédiate des hostilités fut la première preuve de cet accord qui ne devait pas durer deux années.
Je possède une relation que j'estime fort d'un entretien qu'eut à cette époque le premier consul, et dans lequel il relève des erreurs, ou plutôt des mensonges, répandus en profusion dans toute l'Europe.
— Ce n'est pas en Amérique que je les crains, disait-il en parlant des Anglais; ce n'est pas auprès de la tombe encore ouverte de Washington que le cabinet britannique fera entendre des accents mensongers pour être écouté. Ce n'est pas davantage dans une grande partie de l'Europe que l'on croira que la crainte m'a fait faire la paix.
Et il s'arrêtait, souriait et reprenait sa promenade, se frottait le front, recroisait ses mains derrière son dos. Son front paraissait s'éclairer de ce sourire toujours admirable chez lui lorsqu'il était vrai. Et dans ses pensées, dont quelques jets seulement s'élançaient au dehors, il y avait surtout celle de faire la France la reine du monde.
Ce fut alors, je crois, qu'on agita la question de l'établissement de la Légion d'honneur.
Cette question fit un bruit dont il n'est pas possible aujourd'hui de donner une juste idée. Au premier mol de cette institution de la Légion d'honneur, ce fut un bourdonnement étrange dans toutes les classes, dans toutes les opinions.
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— Maintenant voilà la cour consulaire qui monte, et avec plus d'éclat que toutes les autres. Je ne le trouve ni mal, ni extraordinaire, disait ma mère en souriant; Bonaparte est un homme d'esprit et de tact. Vous verrez où tout cela ira. Et ma mère remuait doucement sa tête en se remettant sur l'autre partie de son canapé; car alors elle ne se levait presque plus, pour se conformer à l'ordonnance des médecins.
Le concordat est encore un de ces jalons qui marquent une immense époque dans l'histoire de notre révolution.
On sait que, pendant nos troubles révolutionnaires, non seulement toutes les églises de France furent fermées ; même après la constitution de l'an III, ce n'était qu'au péril de sa vie qu'en entendait une messe et qu'on remplissait ses devoirs de religion. Dans le délire irréligieux qui s'était emparé des esprits, on décréta que le culte catholique était remplacé par le culte de la Raison, auquel l'église ci-devant de Notre-Dame fut dédiée. C'est à cette époque qu'une infâme créature, assise sur l'autel, a souvent figuré la déesse du lieu. Les autres églises de Paris furent également mises sous l'invocation d'êtres métaphysiques; la liberté, l'amour, l'hymen, etc.
La religion catholique avait été exilée de France comme la morale, comme tout ce que quelques années nous avaient enlevé. Napoléon la ramena dégagée de tout fanatisme et pure cependant de toute
altération. Le jour où le concordat fut oublié, toute la France fut satisfaite.
Le cardinal Consaivi, monsignor Spina (depuis cardinal-archevêque de Gênes), le père Caselli, aussi cardinal depuis cette époque, vinrent à Paris pour terminer les affaires du concordat.
Le premier consul voulut qu'une cérémonie religieuse, ayant tout l'appareil que peut donner notre culte, eût lieu à l'occasion de la promulgation du concordat.
Ce fut le jour de Pâques 1802 que le premier consul désigna pour l'introniser. A cette époque, la cour consulaire avait un singulier aspect, pour le dire en passant.
Le premier consul n'avait donné aucun ordre ; mais on fit savoir aux principaux fonctionnaires publics qu'il serait bien aise qu'ils fissent faire une livrée à leurs gens pour le jour de cette cérémonie. Soixante ou quatre-vingts femmes furent désignées et engagées à accompagner madame Bonaparte à Notre- Dame.
Les consuls furent dans la même voiture. Madame Bonaparte, autant que je puis me le rappeler, était avec sa fille et ses belles -sœurs ; puis suivait le cortège sans aucune distinction. Madame Bonaparte fut conduite dans le jubé pour entendre le Te Deum, ainsi que nous toutes. A cette époque le jubé de Notre- Dame existait encore. Il offrait un coup d'oeil ravissant le jour du concordat. C'était une immense corbeille remplie de fraîches fleurs. Plus des deux
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tiers des femmes qui entouraient madame Bonaparte n'avaient pas encore vingt ans ; beaucoup n'en avaient que seize. Un grand nombre étaient jolies.
Je me rappelle encore aujourd'hui la toilette de madame iMurat, avec son chapeau de satin rose surmonté d'une touffe de plumes de même couleur et entourant ce visage si blanc, si frais, si printanier. Elle avait une robe de mousseline des Indes brodée à jour à l'aiguille, d'un travail admirable, et doublée d'un satin rose pareil au chapeau. Sur ses épaules était un grand châle-mantille en point de Bruxelles, et sa robe était garnie des mêmes dentelles. Je l'ai vue plus richement mise ; jamais je ne l'ai vue plus jolie.
Le côté singulier de cette cérémonie, c'est l'appareil militaire qui dominait partout. Les coups de canon, les troupes bordant la haie, la cavalerie, ces salves d'artillerie qui, depuis le point du jour, faisaient frémir toutes les vitres de Paris, tout ce bruit des camps mêlé à des chants religieux, à cette pompe de l'église justement accordée avec la solennité de la cérémonie, cette réunion était vraiment admirable et parlait à l'âme.
Un grand malheur avait frappé notre famille; ma mère avait cessé de souffrir ; sa perte était pour nous un de ces malheurs que rien ne répare, dont rien ne console.
Junot voulut que son respect et son attachement pour sa belle-mère fussent prouvés d'une manière ostensible, et les honneurs funèbres qui furent ren-
dus à ma mère ont élé une preuve des sentimenls qu'il avait pour elle. Ce qui me toucha profondément, parce que Junol avait compris le cœur de celle qu'il honorait, c'était sa libéralité envers trois cents pauvres les plus malheureux de Paris. Ils avaient reçu des secours, et avaient été tous habillés de neuf au nom de celle dont ils entouraient le char, mortuaire, et dont ils portaient le deuil en priant pour elle.
La paix avec l'Angleterre était définitivement signée. Le traité d'Amiens avait ratifié les préliminaires de raccommodement avec la grande rivale, le 2a mars 1802.
Les colonies prises par l'Angleterre nous étaient restituées. Le cours de l'Escaut demeurait noti< bien, ainsi que les Pays-Bas autrichiens, une partie du Brabant, la Flandre hollandaise et une foule de villes, telles que Maëstricht, Wenloo, etc.
La France était radieuse ! Indépendamment des possessions du Nord, formant maintenant ces barrières naturelles pour lesquelles tout Français doit à jamais combattre, elle se voyait maîtresse de la partie de l'Allemagne située au littoral du Rhin, ainsi que d'Avignon et du Comtat; puis Genève, la presque totalité de l'évêché de Bâle, la Savoie et Nice... La république fondait, protégeait des États; elle érigeait en royaume le grand-duché de Toscane; la Lombardie autrichienne devenait sous ses auspices république italienne; Gênes prenait le nom de république ligurienne, et tous ces Étals venaient s'abriter
SOUS le vaste drapeau tricolore. Bonaparte, premier consul, ayant, en quelques mois seulement, retiré la France du fond de l'abîme où la tenait plongée le gouvernement directorial, me paraît un colosse admirable dans toutes ses proportions.
Paris était devenu ce que le premier consul rêvait pour sa grande ville, la capitale du monde civilisé. L'affluence des étrangers était telle, que les .ogements même les plus médiocres étaient d'un prix exorbitant. Ma position de femme du commandant de Paris me mettait en présence de tout ce qui arrivait ayant quelque renom, et j'avoue que cette époque de ma vie m'offre un cadre où se placent lea plus intéressants souvenirs-
Le premier consul avait ordonné à toutes les premières autorités de Paris de tenir un état non seulement honorable, mais splendide. Piien ne peut égaler l'ordre extrême, l'ordre excessif que le premier consul avait établi pour tout ce qui le concernait; mais il était magnifique comme le plus magnifique souverain de l'Orient lorsque les choses l'exigeaient. Je me rappelle qu'un jour il grondait beaucoup de ce que Duroc avait négligé de transmettre un ordre qu'il lui avait donné pour les déjeuners de l'intérieur du palais. Cet ordre avait été oublié quelques heures : — Et un jour de plus, disa't le premier consul, c'est une somme très forte. Quelques moments après, je ne sais quel ministre arriva. Le premier consul parla tout aussitôt d'une fête qu'il fallait donner la semaine suivante pour l'anniver-
saire du ii juillet, et promit d'y aller aveo, madame Bonaparte.
— Joséphine, lui dit-il, avec ce ton de bonté qu'il avait avec elle, car il l'aimait tendrement, il faut que je t'ordonne une chose qui te fera plaisir à faire. Je veux que tu sois éblouissante. Fais tes préparatifs. Quant à moi, je mettrai mon bel habit de soie cramoisie brodé d'or que la ville de Lyon m'a donné, et je serai superbe.
Il l'avait déjà porté, et avait la plus singulière tournure avec. Je me le rappelais; et, lorsqu'il parla de son bel habit, je ne pus m'empêcher de rire. Il me vit aussitôt, parce qu'il voyait tout; il vint à moi, et me regardant avec un air moitié riant, moitié fâché :
— Que voulez-vous dire avec votre sourire moqueur, madame Junot? Je vous assure que je suis aussi agréable que ce colonel anglais^ ce godelureau qui est, dit-on, le plus bel homme de l'Angleterre, et qui me paraît, à moi, le roi des fats. Joséphine, je veux que tu sois éblouissante de parure et richement habillée; entends-tu bien!
— Oui, répondit madame Bonaparte, et puis ensuite tu fais des scènes, tu cries, tu raies mes bons à payer au bas de mes mémoires...
Et elle boudait comme une petite fille. Madame Bonaparte avait un véritable charme dans ses manières lorsqu'elle voulait être séduisante. Au moment où le premier consul lui parla de toilette, elle le regarda avec une telle gentillesse, elle fut à lui
avec une démarche si mollement gracieuse, loule sa personne respirait tellement le désir de plaire, que celui qui aurait résisté n'aurait eu qu'un cœur de pierre. Napoléon l'aimait; il l'attira à lui et l'embrassa.
— Je biffe quelquefois tes bons à payer, ma chère amie, parce que tu te laisses aussi parfois tellement attraper qu'il y a conscience à autoriser de tels abus.
Ce fut vers le printemps de l'année 1802, qu'eut lieu le premier appel fait à l'ambition monarchique de Napoléon. Je veuxparler de sa nomination de consul pour dix ans, par delà les dix années fixées par l'acte constitutionnel du 13 décembre 1799.
On fit alors peu d'attention à ce renouvellement, à cette prolongation de pouvoir; ce ne fut que le sénatus-consulte qui nomma Napoléon consul à vie, qui avertit enfin les Français qu'ils avaient un nouveau maître.
Ge fut le 6 mai (20 germinal an X) que le sénatusconsulte organique avaitété présenté au premier consul. Junot me dit : — Il faut célébrer par une fête cet événement remarquable dans la vie de mon général et notre reconnaissance envers le premier consul et madame Bonaparte (le premier consul venait de nous donner un hôtel) ; arrange la chose avec madame Bonaparte, je me charge d'en parler au premier consul.
Je fus donc chez madame Bonaparte et lui présentai ma requête; elle l'accueillit avec une extrême bonté.
— En avez-vous parlé à Bonaparte ! me demandât-elle; car vous savez que je ne puis accepter aucune fêle sans sa permission positive.
Ce déjeuner dans notre maison de la rue des Cliamps-Llysées est rappelé ici par moi en raison de sa singularité; car c'en est une certainement que de donner un déjeuner de cette importance dans une maison où ne se trouvait pas encore un fauteuil.
Le déjeuner se passa fort bien. Madame Bonaparte voulut visiter la maison dans ses moindres détails. Elle parcourut tous les appartements, et la matinée se passa rapidement; à trois heures, madame Bonaparte nous proposa d'aller au bois de Boulogne, se promena longtemps, causa beaucoup avec moi de nos projets pour mon établissement, et finit par me dire que le premier consul l'avait chargée d'annoncer à Junot et à moi, que pour meubler notre maison, il nous donnait une somme de 100,000 francs: — Enfin, avait dit Bonaparte, ce n'est pas le tout de leur donner une maison, il faut la rendre habitable.
Le sénatus-consulte organique demandant la prolongation du consulat ne parut pas suffisant; le sénat en fit un autre qui fut présenté au premier consul le 1" août ou le 31 juillet. Junot était allé le matin même, de fort bonne heure, aux Tuileries; il avait longtemps parlé avec le premier consul, et, en revenant du château il me dit que le premier consul était encore dans l'indécision s'il accepterait ou non ie consulat à vie.
Napoléon, tout en ayant une grande ambition,
voulut qu'elle soit justifiée par le vœu de la France. Un appel est fait, des registres sont ouverts, les citoyens peuvent y signer en liberté sans craindre la proscription; car il est à remarquer que, pour des causes politiques, jamais Napoléon ne s'est vengé.
Sur trois millions cinq cent soixante-dix-sept mille deux cent cinquante-neuf citoyens votant librement, trois millions cinq cent soixante-huit mille huit cent quatre-vingt-dix ont émis un vote favorable.
Ce fut quelque temps après que la rupture avec l'Angleterre eut lieu. On a écrit là-dessus tout ce qu'on a voulu; il existe desgens qui, brisant l'idole qu'ils encensèrent, viennent aujourd'hui vous dire que sa funeste ambition a tout perdu ; qu'il a rompu les traités, violé celui d'Amiens, parce qu'il n'aimait pas monsieur Pitt.
Ce sont des opinions faussement émises, adoptées par l'inexpérience.
Le traité fut rompu par l'Angleterre. Le premier consul était instruit des intentions du cabinet de Saint-James. 11 se tenait sur la défensive. Le grand Condé disait que le plus illustre capitaine pouvait être battu ; surpris jamais.
Lord Withworth avait quitté Pans.
La rupture était accomplie, tous les camps étaient formés sur le littoral de la Picardie, de la Normandie, et la rapidité de l'éclair avait exécuté tout ce qui s'était fait.
Junot, chargé d'une honorable tâche, celle de for-
mer le beau corps des grenadiers réunis, partit pour Arras dans l'hiver de 1803 à i^OL Je me rendis donc à Arras, oîi je m'établis dans la même maison où le prince de Condé avait logé. J'ai vu l'empereur au milieu de ses camps, parmi ses soldats, ses généraux, jadis ses frères d'armes et alors ses sujets. L'empire était proclamé, et Napoléon P' régnait sur la France.
J'ai parlé de la prorogation du consulat, puis du consulat à vie, et enfin du sénatus-consulte demandant l'empire pour Napoléon Bonaparte.
Jamais peut-être on ne rendit un plus bel hommage à la souveraineté du peuple que le jour oij l'on fit cet appel à sa volonté pour répondre sur une question qui regardait d'aussi près ses plus chers intérêts.
Dans vingt-deux départements de la France on demande que les registres soient ouverts; c'est à qui inscrira le premier son nom sur ces listes, monument le plus colossal peut-être de la gloire de Napoléon, car elles constatent l'amour d'un grand peuple. Il y eut trois millions sept cent soixante-dixsept mille votants.
Le couronnement ne devait avoir lieu que le 11 frimaire (2 décembre). Tout ce qu'il y avait alors de grand en Europe, tout ce qui surgissait de notabilités dans les sciences, dans les arts, dans les lettres, vint assister à cette cérémonie merveilleuse. La France elle-même déserta les provinces; Paris devint un séjour fabuleux, et, pendant les deux mois
DE LA DUCHESSE D'ABRANTÈS. 16i
qui préceiT:;rent et suivirent le sacre, il olTril un spectacle qu'il ne présentera plus à l'avenir.
Paris oflrait l'aspect continuel d'une foule empressée et joyeuse. On courait chez l'un afin d'avoir de« billets pour le jour de la cérémonie; chez un auho pour louer des fenêtres afin de voir passer le co. tège. On allait ensuite chez Dallemagne, le brodeur le plus fameux. C'était lui qui était chargé de broder le manteau de l'empereur dont Levacher avait fourni le velours. Puis on courait de là chez Foncier, qui montait la couronne de l'empereur et de l'impératrice, et qui était chargé de placer le fameux diamant appelé le Régent, dans la poignée de l'épée que Boutet devait fourbir. De là, on courait encore demander des billets pour pénétrer dans Notre-Dame, voir les préparatifs immenses qui se faisaient dans Vinlérieur. Tout était enfin dans cette activité heureuse qui voit un résultat positif à ses courses et à ses travaux. Tous les ouvriers étaient occupés : brodeurs, tailleurs, fleuristes, cordonniers, bijoutiers, tapissiers, marchands de toute sorte, tout cela vendait, tout cela recevait de l'argent; et le résultat était que tout cela mangeait, parce qu'on ne mange qu'en ayant de l'argent; on n'a de l'argent qu'en travaillant, et on ne vend que lorsqu'il y a repos et protection pour le commerce et l'industrie.
Au milieu de ce mouvement, de cette ivresse folle et de toutes les espérances d'un avenir radieux de gloire et de grandeur pour la France, le pape arriva à Paris. Il fut aussitôt logé au |)aviUon de Flore, et
Tempereur donnant lui-même l'exemple, voulut que Sa Sainteté reçût tous les honneurs exigés par sa dignité de souverain et de père suprême de l'Église, par ses vertus personnelles.
Pie VII avait une physionomie que ses portraits n'ont jamais bien rendue. Si tous ont donné une idée de sa figure, aucun selon moi, n'a donné celle de sa physionomie vive et douce tout à la fois. Cette extrême pâleur avec ces cheveux parfaitement noirs produisait un efTet qui surprenait au premier moment lorsqu'on abordait ce vieillard tout vêtu de blanc, avec ce reflet rouge qui donnait à ses habits une teinte presque coquette tout à fait étrange. Le jour où je lui fus présentée, à part le respect que je devais avoir pour le chef de l'Église, je fus saisie d'un sentiment de vénération. Il me donna un fort beau chapelet avec une relique, et parut fort content de s'entendre remercier en italien.
Le 1^' décembre, le sénat présenta à l'empereur le décret du peuple, qui donnait les votes. Ce nouveau plébiscite offrait le résultat de soixante mille registres ouverts comme pour le consulat à vie. Une chose remarquable, c'est que pour l'empire il n'y eut que deux mille cinq cent soixante-dix-neuf votes négatifs, et trois millions cinq cent soixante et quinze mille affîrmatifs, tandis que pour le consulat à vie, il y eut, je crois, près de neuf mille votes négatifs. Je déjeunais chez l'impératrice ce même jour, et je puis affirmer qu'il est faux, bien qu'on l'ait dit dans plusieurs relations, qu'elle était malheureuse des
pressentiments de son nnalheur et de celui de Napoléon. Elle était fort émue, et je conçois ce sentiment; mais le bonheur perçait dans son regard et dans ses moindres actions. Elle me raconta, avec une expression dont je lui sus gré, tout ce que l'empereur lui avait dit d'aimable le matin même; comment il lui avait essayé la couronne qu'elle devait ceindre le lendemain devant la France entière; et ses yeux étaient pleins de larmes.
Madame Bonaparte la mère était à Rome au moment du couronnement, et n'avait aucun titre, aucune distinction. Elle fut placée ensuite dans le tableau du sacre de David. Je ne sais trop pourquoi l'empereur eut cette idée. Je ne crois pas qu'elle soit venue de Madame-mère. Son âme est grande et forte; et je ne pense pas que ce soit elle qui ait eu la fantaisie de figurer là où elle n'était pas, tandis qu'alors elle remplissait le plus noble et le plus doux des devoirs de la femme; celui de la mère consolatrice auprès de son fils Lucien disgracié.
Le 2 décembre, il n'était pas encore jour que l'activité régnait dans toutes les maisons de Paris; et il y en avait beaucoup dans lesquelles on ne s'était pas couché. Des femmes eurent le courage de se faire coiffer à deux heures du matin et de demeurer tranquilles sur leur chaise jusqu'au moment où il serait l'heure de passer leur robe. J'avoue que je préférai être un peu moins bien coiffée et l'être par ma femme de chambre, afin de dormir deux heures de plus. Toutefois, nous avions peu de temps, car il fallait
être rendu avant le départ du cortège des Tuileries, et il devait partir à neuf heures.
Junol portait un des honneurs de Charlemagne (la boule ou la main de justice, je ne me rappelle plus précisément laquelle des deux), et comme il faisait partie du cortège, il était encore dans tout l'embarras de sa toilette de pair (car les vingt-quatre grands-officiers de Tempire n'étaient pas autre chose que les pairs de Charlemagne), lorsque nous partîmes pour Notre-Dame.
J'avais ma place dans une travée du chœur qui était réservée pour les femmes des grands-officiers de l'empire. Il y avait une telle affluence, que toutes les places désignées et gardées étaient envahies par la foule.
J'ai vu depuis Notre-Dame, je l'ai vue dans des fêtes somptueuses et solennelles, mais jamais le coup d'œil du couronnement de Napoléon n'a été même rappelé. Cette voûte aux arceaux gothiques, aux vitraux lumineux, qui retentissait du chant sacré des prêtres, appelant les bénédictions du Très-Haut sur la cérémonie qui allait être célébrée, en attendant le vicaire de Jésus-Christ, dont le trône était préparé près de l'autel, tandis que le long de ses vieilles murailles, recouvertes de tapisseries magnifiques, on voyait rangés par ordre tous les corps de l'État, les députés de toutes les villes, la France entière enfin, qui, représentée par ses mandataires, envoyait son vœu attirer la bénédiction du ciel sur celui qu'elle couronnait. Ces iuiiii*irs de plumes Ilot-
tantes qui ombrageaient le cliapeau des sénateurs, des conseillers d'État, des tribuns; ces cours de judicature avec leur costume riche et sévère à la fois, et ces uniformes brillants d'or, puis ce clergé dans toute sa pompe, tandis que, dans les travées de l'étage supérieur de la nef et du chœur, des femmes jeunes, belles, étincelantes de pierreries et vêtues en même temps avec cette élégance qui n'appartient qu'à nous, formaient une guirlande ravissante au coup d'œil.
Le pape arriva le premier. Au moment où il entra dans la basilique, le clergé entonna: Tues Petrus, etc.; et ce chant grave et religieux fit une profonde impression sur les assistants. 11 est impossible d'imaginer dans une circonstance semblable, une autre physionomie que celle de Pie VII. 11 s'avançait du fond de cette église, avec un air tout à la fois majestueux et humble. On voyait qu'il était notre souverain, mais que dans son cœur il se reconnaissait l'humble sujet de celui dont le trône était une croix. La travée dans laquelle j'étais placée était précisément en face de lui; je pus donc l'examiner sans empêchement pendant cette longue cérémonie.
Depuis le matin, le temps était affreux ; il faisait froid, il pleuvait, et tout faisait craindre que le trajet ne fût troublé par le vent et la pluie. Mais comme par une sorte de protection spéciale accordée par Dieu à Napoléon, ainsi qu'on a pu le remarquer dans une foule de circonstances, \e ciel prit tout à coup
un aspect moins sévère, et la foule qui bordait la route des Tuileries à la cathédrale, put jouir de la vue du cortège sans avoir à craindre l'injure d'une pluie de décembre. C'est pendant ce trajet que Napoléon a pu recueillir des paroles d'amour et d'attachement passionné. C'était un premier sacre.
Le trône de l'empereur était en face du maîtreautel et masquait le grand portail du milieu. Ce fut là qu'il monta d'abord, et que Joséphine prit place à côté de lui, parmi les souverains de l'Europe.
Napoléon paraissait fort calme. Je l'examinai attentivement pour voir si son cœur battait sous la dalmatique impériale plus vivement que sous l'habit de colonel des guides de la garde ; mais je ne vis rien, et pourtant j'étais à dix pas de lui. La longueur de la cérémonie seulement parut l'ennuyer, et je le '^'is plusieurs fois étouffer un bâillement. Mais il fit tout ce qui lui fut ordonné.
Au moment où le pape allait prendre la couronne, dite de Charlemagne sur l'autel, Napoléon la saisit et se la mit sur la tête. Sa physionomie, toujours si expressive, avait un feu tout particulier, à cet instant unique dans sa vie. Il avait ôté la guirlande de laurier en or dont il était coiffé en entrant dans l'église, et qui est celle que l'on voit dans le beau tableau de Gérard. La couronne fermée allait moins bien peut-être à son visage; mais l'expression provoquée par son contact lui donnait un éclat de réelle beauté.
C'est en ce moment qu'arriva un de ces incidents
qui passent inaperçus, mais que la superstition ne peut s'empêcher de recueillir. Les vieilles voûtes de Notre-Dame étaient fatiguées depuis un mois par les coups multipliés dont on les frappait pour attacher les tentures et les charpentes nécessaires à la décoration de l'église. Au moment que je viens de décrire, lorsque Napoléon se mit la couronne sur la tête, une pierre de la grosseur d'une noisette, tomba de la voûte et directement sur l'épaule de l'empereur ; elle glissa ensuite sur le camail de la dalmalique et fut rouler sur les marches de l'autel, du côté du trône du pape, où elle fut ramassée oar un prêtre italien. Je fus frappée de cet événement : dans une heure semblable tout est présage pour ceux qui observent. Aucun mouvemenL n'a pu faire juger si l'emoereur avait senti la pierre.
Mais l'instant qui réunit peut-être le plus de regards sur les marches de l'autel où se tenait l'empereur, lut celui où Joséphine reçut de lui la couronne et fut sacrée solennellement impératrice des Français. Quel moment ! quel hommage ! quelle preuve d'amour lui rendait celui qui l'aimait avec une solidité de gentiment certifié par de fortes preuves !
Le tableau de David et plusieurs dessins faits sur les lieux mêmes ont bien représenté l'impératrice Joséphine à genoux devant Napoléon qui la couronne. Mais rien n'a pu donner une juste idée, un aperçu même de cette scène touchante et digne à la fois.
Lorsqu'il fut temps pour elle de paraître active-
ment dans le grand drame, l'impératrice descendit du trône et s'avança vers l'autel, où l'attendait l'empereur', suivie de ses dames du palais et de tout ç^Mi service d'honneur, et ayant son manteau porté p;.r la princesse Caroline, la princesse Julie, la princesse Élisa et la princese Louis. Une des beautés remarquables de l'impératrice Joséphine, c'était non seulement l'élégance de la taille, mais le port de sa têle, la façon gracieuse et noble tout à la fois dont elle la tournait et dont elle marchait. J'ai eu l'honneur d'être présentée à beaucoup de vraies princesses, comme on le disait dans le faubourg Saint- Germain, eL je dois dire que jamais je n'en ai vu qui m'imposassent davantage que Joséphine. C'était de l'élégance et de la majesté et jamais personne ne sut mieux trôner sans l'avoir appris.
Je vis tout ce que je viens de dire dans les yeux de Napoléon. Il jouissait en regardant l'impératrice s'avancer vers lui ; et, lorsqu'elle s'agenouilla, lorsque les larmes qu'elle ne pouvait retenir, roulèrent sur ses mains jointes qu'elle élevait bien plus vers lui que vers Dieu, dans ce moment où Napoléon, ou plutôt Bonaparte était pour elle sa véritable providence, alors il y eut entre ces deux êtres une de ces minutes fugitives uniques dans toute une vie, et qui comblent le vide de bien des années. L'empereur mit une grâce parfaite à la moindre des actions qu'il devait faire pour accomplir la cérémonie. Mais ce fut surtout lorsqu'il s'agit de couronner l'impératrice. Cette action devait être accomplie par
l'empereur, qui, après avoir reçu la poli le couronne fermée et surmontée de la croix, qu'il fallait placer sur la tète de Joséphine, devait la poser sur sa propre tête, puis la mettre sur celle de l'impératrice. Il mit à ces deux mouvements une lenteur gracieuse qui était remarquable; lorsqu'il en fut au moment de couronner enfin celle qui était pour lui son étoile heureuse, il fut coquet pour elle, si je puis dire ce mot. Il arrangeait cette petite couronne qui surmontait le diadème, en diamant, la plaçait, la déplaçait, la remettait encore ; il semblait qu'il voulût lui promettre que cette couronne lui serait douce et légère I D'autres yeux que les miens l'ont vu comme j'ai pu le voir pendant ces heures merveilleuses, rejetées maintenant par beaucoup de gens dans les temps de féerie.
Au moment où Napoieon descennît de l'autel pour retourner à son trône, lorsque le clergé et toutes ces voix enchanteresses, choisies par l'abbé Rose poui chanter son Vivat, entonnèrent cet hymne admirable, mes yeux se voilèrent et je fus très émue. L'empereur, dont le regard d'aigle parcourait tout ce qui était autour de lui, me reconnut dans l'angle de la travée que j'occupais. L'expression du regard qu'il me lança, pour ainsi dire, est impossible à rendre. Napoléon, en me revoyant, au moment où il ceignait la couronne, n'avait-il pas rappelé à lui toutes les années écoulées ; la rue des Filles-Saint-Thomas? et, plus loin encore, la maison et l'hospitalité de mon père; et cette voiture, dans laquelle il
disait, lorsque ma mère le ramenait de Saint-Cyr ;
— Oh ! si j'étais le maître!
Un jour Junot me dit que l'empereur voulait lui donner une marque de confiance qui le faisait presque trembler, lui qui pourtant ne tremblait guère. Il était question d'une ambassade en Portugal. Je ne vis d'abord que le côté brillant de la chose, et je lui dis : — Eh bien ! pourquoi n'en pas être content?
— Parce que je ne suis pas fait pour la diplomatie ; parce que Lannes m'a dit que cette cour de Lisbonne est une vraie pétaudière, et que je ne puis faire que de la mauvaise besogne. L'Angleterre y est toute-puissante; l'Autriche menace de nous tourner le dos, ainsi que la Prusse et la Russie; et tu penses bien que ce n'est pas au bruit des coups de canon et des coups de fusil que j'irai faire la sieste en Portugal.
Le général Lannes ressentait de l'humeur d'être à Lisbonne et voulait s'en revenir, de quelque manière que ce fût.
C'était alors sir Piobert Fitz Gérald, secrétaire d'ambassade à Paris en 1790, qui occupait à Lisbonne le rang de ministre d'Angleterre. Il est difficile d'avoir des manières plus polies, un abord plus digne que l'avait lord Robert; sa tournure était encore remarquable et faisait ressortir avec plus d'effet celle de lady Robert Fitz Gérald, qui joignait à un physique vraiment désagréable, une haine pour la France oui lui donnait par intervalle des airs n'e
DE LA DUCIIKSSE D'ABRANTÈS. 17i
furie qui ne rembellissaient pas. Elle ne parlait de l'empereur que comme d'un brigand digne du feu. On pense bien que le général Lannes, qui n'entendait rien sur Napoléon qu'avec l'oreille du cœur, ne prit en gré ni le mari ni la femme.
Une des offenses que le général Lannes ne pouvait surtout supporter, c'était la prétention qu'avait lord Hobert de passer avant lui, soit d'une chambre dans l'autre à Quélus, soit sur la route. Le général Lannes prit de l'humeur de cette prérogative appuyée sur une ancienneté, ou quelque chose de semblable ; et pour trancher la difficulté, il s'y prit de cette manière. On allait faire sa cour au prince régent (le père de don Pedro) à cette maison de plaisance appelée Ouélus et située à quatre lieues de Lisbonne. On allait à celle résidence comme on aurait été à la Malmaison ou à Saint-Cloud, dans une calèche à quatre chevaux. Le ministre d'Angleterre avait un équipage leste et bien tenu. Le général le rencontrait sur la route comme il rencontrait lord Robert à la porte de l'appartement du prince régent, et cela l'ennuyait. Un jour, il dit à un de ses cochers. — Comment, coquin, tu ne trouveras pas le moven de me faire arriver avant cet Anglais ?
Le cocher n'aimail pas les Anglais plus que son maître, et il comprenait les chevaux dans l'anathème. Le dimanche suivant, conduisant le général, il rencontre l'équipage de lord Robert, et, pour obéir à son maître et satisfaire en même temps son esprit vindicatif, il accroche la voiture anglaise qui, toute
légère, ne put résister au choc et tomba dans un fossé. Le général fut, dit-on, désespéré de la maladresse de son cocher; mais ses chevaux étaient tellement lancés qu'il fut impossible de les arrêter pour porter secours au confrère en diplomatie. Arrivé à Quélus, on demeura quelque temps avant de passer dans la salle d'audience; on attendait le ministre d'Angleterre.
— Ne l'attendez pas, dit le général, je ne crois pas qu'il vienne.
Quoi qu'il en soii, junoi n'avait aucun désir d'aller au bout de l'Europe faire de la politique et de la dissimulation, il désirait rester à Paris ; Junot avait une vive affection pour cette ville qu'il avait maintenue calme et paisible dans des temps orageux.
Junot résolut d'aller prendre conseil de Tarchichancelier. Il avait pour lui une confiance et une estime entières. Il écouta fort attentivement tout ce que Junot lui dit, et finit par conclure qu'il devait partir.
— Mais, disait Junot, je ne ferai que des sottises ; comment me plier à tous les ménagements qu'exige la diplomatie?
— Ne vous en faites pas un monstre, répondait Cambacérès, et d'autant plus que j'ai un conseil à vous donner: demeurez tel que vous êtes. C'est la plus habile des diplomaties que la franchise; et puis mon cher général, il faut obéir à Sa Majesté.
Je ne pouvais, à cette époque, quitter Paris sans un déchirement de cœur. J'étais jeune; Paris était alors un lieu de féerie, j'y avais tous mes amis. Et puis,
madame Lannes ne me racontait pas des choses engageantes sur Lisbonne.
Cependant le voyage fut arrêté. L'empereur décida Junot, enlui parlant avec confiancede cequ'il exigeait de lui. Il le chargeait non seulement de l'ambassade de Lisbonne, mais d'une mission délicate et secrète à la cour de Madrid, où cependant il avait le général Beurnonville pour ambassadeur. Mais les affaires prenaient un aspect assez sérieux pour que toute l'attention de l'empereur se dirifteâtsurtout vers sesalliés du Midi.
Une des choses qui acheva de me faire prendre dans une véritable aversion ce malheureux voyage ie Portugal, fut l'obligation de conserver d'antiques usages, parce qu'ils existent depuis plusieurs siècles; cette ridiculecoutume de porter despaniers pour être présentée à la cour me parut la chose la plus stupide. Madame Lannes me dit qu'il avait été impossible de les éviter, et qu'il était d'absolue nécessité que je fisse faire les miens à Paris; il n'y avait pas moyen de songer à faire faire le moindre objet à Lisbonne. Elle m'engagea également à prendre avec moi tout cequi était nécessaire à l'établissement d'une maison. Quant à mes malheureux paniers, ce fut Leroy qui me les fit. Comme je devais être présentée au printemps, je fis faire deux habits qui pouvaient aller dans les trois saisons qui suivent l'hiver, l'un en crêpe blanc doublé, brodé en lames d'or, avec la toque à plumes blanches, également brodée en or, et l'autre en moire rose, brodée en lames d'argent, avec une ejuirlande en
feuilles d'argent mat, mais non brodée, seulement ap pliquéesurlarobe et marquant le contour de ces horribles paniers. La toque était semblable à la robe. Mesdemoiselles L'Olive et de Beuvry m'avaient fait plusieurs robes d'un goût parfait. Quant à Junot, sa toilette de présentation était toute prête : c'était son uniforme de colonel-général des hussards, qu'il portait au couronnement.
Le moment où je quittai ma maison fut très douloureux. Nous laissions un de nos enfants qui tétait encore. C'était la première fois que je m'en séparais, et j'éprouvais un déchirement qui m'allait au cœur. L'empereur avait ordonné à Junot de voyager en France avec tout l'apparat qu'exigeait sa nouvelle dignité. C'était le premier ambassadeur que Napoléon envoyait depuis qu'il était empereur, et il voulait donner à cette mission tout l'éclat qu'il était possible qu'elle reçût.
Arrivés à Bayonne, Junot me laissa en arrière, et partit pour Madrid à frane-étrier avec le colonel Laborde. C'était une chose étrange que de voir un ambassadeur franchir une distance de deux cents lieues à franc étrier.
Comme il avait été arrêté à Paris que nous ferions un séjour assez long à Madrid, Junot s'était informé si je pourrais être logée convenablement pendant les cinq ou six semaines que j'y passerais. A cetteépoque il n'y avait qu'une seule posada, la Croix-de-Malte, et ce n'était ni un lieu convenable pour moi, ni un logement commode.
Nous étions à causer de notre embarras, lorsque Tun de nos amis intimes, Alphonse Pignatelli, aimable et excellent garçon, frère cadet du c*)mte Armand de Fuentès, entra chez moi pour me faire sa visite du matin, chose à laquelle il ne manquait jamais.
— Si vous voulez courir la chance d'être logée horriblement mal dans une petite maison de garçon, me dit-il aussitôt qu'il sut quel était le sujet de notre entretien, je vous offre ma maison de la calle del Clavel (la rue de l'Œillet), à Madrid. Je ne prendrais pas cette licence, si je n'étais certain que vous ne trouverez rien qui puisse vous convenir. Mais je vous préviens que vous serez fort mal. Voyez si vous voulez vous exposer à camper dans mon ermitage, cela vous sera encore plus commode que la Croix de Malte.
On peut penserque nous acceptâmes avec empressement l'offre de notre ami. Il écrivit aussitôt à son intendant à Madrid, pour que le brasero fût au moins garni de noyaux d'olives, nous dit-il, et que vous ne pestiez pas autant que je le fais, moi, contre l'Espagne.
La cour était à Aranjuez lorsque nous arrivâmes à Madrid.
Tout ce que les poètes nous ont raconté de l'Arcadie, de la vallée de Tempe, des lieux les plus favorisés du ciel, ne peut approcher d'Aranjuez.
Le Tage entoure le palais, ou plutôt la maison, et iorme, devant un parterre qui est au bas des fenêtres, une cascade artificielle très belle. Il est si près
des murs, que de sa terrasse le roi peut se donner le plaisir de la pêche.
Je fus ravie de l'aspect de ce beau paradis; j'aurais voulu mettre une petite robe blanche, un chapeau de paille, et m'en aller courir au travers de ces belles prairies; mais il fallait faire madame l'ambassadrice et je m'habillai. Je mis un habit de cour impérial, c'est-à-dire un de nos habits. J'étais coiffée avec des diamants ; et j'en avais également à mon cou et à mes oreilles. J'avais voulu mettre des perles, mais au premier mot que j'en dis à la marquise d'Arizza et à ces dames, elles se récrièrent comme si j'avais voulu faire une insulte à leur reine. Je mis donc des diamants.
La camarera-mayor entra pour prendre les ordres de leurs majestés, et tout aussitôt je fus introduite.
Le roi et la reine étaient fort près de la porte, et si près même qu'il me fut difficile de faire mes trois révérences. La reine vint à moi, et m'accueillit avec une grâce parfaite.
La reine me parut encore belle; elle commençait déjà à être grasse et son menton se doublait, ce qui donnait à sa figure une apparence de matrone. Elle était coiffée à la grecque, avec des perles et des diamants nattés avec ses cheveux, ou plutôt ceux de sa perruque; elle avait la gorge nue, très découverte ainsi que les épaules, une robe de taff'etas jaune, sur laquelle en était une autre de point d'Angleterre de la plus grande beauté.
Charles IV avait une figure et une tournure extré-
mement originales; il était grand, ses cheveux étaient blancs et assez peu fournis; son nez, d'une extrême longueur, n'embellissait pasun visage naturellement sans expression, mais cependant sur lequel il y avait (le la bonté et un désir de bienveillance.
En entrant dans la chambre où la reine me fit l'honneur de me recevoir, tous étaient debout. Sa grandeur me oermettait de voir très bien à l'extrémité delà pièce ce qui s'y passait; quelque peu convenable qu'il fût de regarder par-dessus l'épaule de la reine, la singularité du spectacle qui s'offrait à moi me fit enfreindre la convenance.
C'était un homme que je voyais à l'autre bout de la chambre. Cet homme paraissait avoir de trente-quatre à trente-cinq ans. Sa figure était belle, sans souci, pas du tout distinguée, et ce qui est rare en Espagne, commun dans son allure. Le personnage que je voyais était chamarré de cordons de toutes les sortes; je dus comprendre que cet homme était un important personnage: c'était le prince de la Paix.
Mais ce qui me paraissait étrange n'était pas de le voir dans la chambre de la reine, où il demeurait tout le jour; c'était sa tenue. Appuyé contre une console qui était au bout de l'appartement, il y était presque couché, et jouait avec un gland de draperie qui était à sa portée.
Au moment où je parle, sa faveur était immense. 11 avait le titre de prince généralissime des armées de terre et de mer, grade qui n'avait jamais existé en Espagne avant lui.
Junol avait eu les conférences qui lui avaient été ordonnées avec le prince de la Paix, et il en était enchanté.
Nous partîmes 'de Madrid pour Lisbonne le 29 de mars 1805, après avoir acquis la certitude que l'Espagne était alors pour nous une fidèle alliée.
Ce fut le jeudi saint de l'année 1805, à quatre heures du soir, que j'arrivai devant Lisbonne. On peut écrire, on peut dire que Lisbonne est une grande et belle ville, bâtie sur un fleuve magnifique, ayant de ravissants alentours, un beau ciel, des parfums; on doit parler de tout cela. Mais peindre l'aspect de Lisbonne, c'est impossible.
Le général Lannes avait occupé à Lisbonne une belle et grande maison située près de l'Opéra et du Tage, au chafariz de Loretto.
Cette maison était une des mieux arrangées de Lisbonne, surtout pour l'occupation habituelle, chose que les Portugais n'entendent pas du tout : et pourtant ils ne sortent jamais.
A Lisbonne, les femmes du peuple allaient seules dans les rues. Pour peu qu'une femme appartînt à une classe aisée, elle allait en chaise. C'est une sorte de cabriolet attelé de deux mules, dont l'une est montée à la d'Aumont par un homme assez mal vêtu, sans livrée lorsque c'est une personne commune, et avec un mauvais galon à son habit pour peu qu'il y ait une prétention à la noblesse. Les personnes riches et nobles parcourent Lisbonne dans ces petites chaises; mais alors, elles sont soignées,
DE La duchesse D'ABRANTÈS. 179
et les deux mules sont belles. Une femme de qualité ne se montre dans la ville que dans une voiture attelée de quatre mules, ayant son écuyer à la portière. J'ai moi-même été assujettie à cette cérémonieuse coutume. 11 est impossible de faire plusieurs visites dans une voilures à deux mules, en raison de l'immensité des distances. La ville contenait près de trois cent quarante mille âmes, sans compter les troupes, avait deux lieues et demie de nos lieues de France de longueur, et souvent dans la largeur elle n'a pas plus de deux ou trois rues de profondeur. La ville étant bâtie sur sept collines, comme Rome, il suit de tout cela et de la difficulté de circuler au milieu des décombres du tremblement de terre, de monter et descendre des rues à pic, pavées avec des clous de pierres, que les quatre mules sont très nécessaires à la voilure qui vous conduit. Les femmes du peuple, qui sont presque toutes jolies, ont un costume assez gracieux : c'est une cape rouge, bordée de velours noir, et sur la tête un mouchoir de linon mis en marmotte. Cet habillement a de la grâce et rend jolie celle qui ne l'est pas, en ne laissant voir que ses yeux ; et presque toutes les femmes ont de beaux yeux, en Portugal et en Espagne.
Nous fûmes quelque temps à nous bien établir, et puis Junot fît demander son audience de présentation. Cette présentation eut lieu à Quélus. Junot avait eu des ordres donnés par l'empereur lui-même. On savait à Paris que le prince régent élail non seulement soumis, mais qu'il était l'esclave de
ÎW MÉMOIRES
l'Angleterre. II ne nous recevait qu'en tremblant.
i.a cour éiail a Ouélus ; la reine folle comme toujours. Junot voulut que son cortège fût aussi beau qu'il était possible qu'il le fût à Lisbonne. Quanta lui, sa tenue était superbe et lui allait à ravir. Il est singulier que je me serve de cette expression pour un homme ; mais je ne puis en trouver une autre. 11 était vraiment beau. Il portait son grand costume de colonel général des hussards. Le dolman était blanc et les parements rouges ; le pantalon bleu et la pelisse bleue également. Les manches du dolman, de la pelisse, portaient neuf chevrons en galons et en broderies de feuilles de chêne. La pelisse était bordée d une fourrure de renard bleu magnifique. C'était l'habit qu'il -portait au sacre. Il avait coûté quinze mille francs, sans le héron, qui était un présent de l'impératrice Joséphine, et qui était estimé au delà de cent cinquante louis
Junot était fort remarquattle dans ce costume vraiment militaire. Sa taille noble et élevée, des cheveux blonds couronnant une tête décorée de cinq nobles cicatrices, dont l'une reçue à la bataille de Lonato, semblaient demander du respect pour ce jeune homme, déjà vieux de gloire. Je dois dire que l'empereur ne fixait jamais Junot sans que son œil ne fût éloquent lorsqu'il rencontrait cette longue balafre qui, partant de la tempe, ne s'arrêtait qu'au bas de la joue. Celle-là, sans doute, lui rappelait celle du sommet de la tête, lorsque voulant tirer les cheveux de Junot à Milan, il retira à lui sa main pleine -le
sang. 11 m'a dit souvent que cette image ne s'était .amais effacée de ses souvenirs.
Junot s'acquitta fort bien de son rôle diplomatique, et fut reçu avec une distinction particulière, inspirée, je crois, par la crainte que pouvait donner un ministre de paix comme Junot, qui était disposé à leur dire comme ce Romain : — Je porte la paix ou la guerre dans le pli de mon manteau.
Le prince du Brésil ne fit pas sur Junot l'impression qu'il avait reçue de lui.
— Mon Dieu, qu'il est laid ! me dit-il ; mon Dieu, que la princesse est laide 1 mon Dieu, qu'ils sont tous laids ! Il n'y a là qu'un seul joli visage : c'est le prince royal, le prince de Beira, l'infant don Pedro. Il est charmant; il ressemble à une colombe au milieu de chouettes. Mais je ne puis deviner, ajoutait Junot, ce que le prince du Brésil avait à me regarder avec celte attention. Il ne me quittait pas un moment des yeux.
Nous sûmes bientôt ce qui avait causé cette curiosité singulière.
Le surlendemain ae la présentation, le premier valet de chambre du prince-régent vint demander si l'ambassadeur de France voulait bien prêter son habit de hussard, afin que le tailleur de son altesse royale lui en fît un pareil, ainsi qu'au jeune infant don Pedro.
Lorsque Junot eut fait toutes ses évolutions diplomatiques, ce fut mon tour. Mais, c'était ici le moment tragique. Les paniers n'avaient été qu'une
terreur éloignée lorsque j'étais à Paris tt pendant la route. Mais, à mesure que le moment approchait, je perdais non-seulement mon courage comme ambassadrice, mais aussi comme femme. J'avais essayé les maudits instruments trois fois, et deux fois je m*étais laissé tomber, mais tout à plat. Cela allait encore quand j'étais dans ma chambre, faisant le joli cœur devant ma psyché, quoique cependant, l'une des deux fois, je me fusse donné une telle tape, que la place en était du plus beau noir.
— Mon Dieu, disais-je presque en pleurant et même en pleurant tout à fait, combien c'est une chose sotte et ridicule de faire porter d'horribles instruments de torture comme ceux-là! Mon ami, disais-je à Junol en lui faisant toutes mes grâces, je t'en supplie, arrange cela. Mon Dieu, la France est si puissante!
Lorsque je parlai de déposer les paniers, il se récria comme si j'eusse voulu faire une déclaration de guerre.
— Tes paniers, bon Dieu ! tes paniers ! Parler de ne pas mettre de paniers! Non vraiment. Mets tes paniers, mets tes paniers.
Et me voilà marchant comme un âne qu'on dresse pour le cacolet, pen«-hant à droite, penchant à gauche, et tombant une troisième fois sur le nez. Pour le coup, je m'insurgeai, et je déclarai que je ne voulais pas servir ainssi d'époque dans les annales des présentations diplomatiques, et qu'il ne me plairait pas du tout qu'on dît : — Ah! oui, c'est
l'année où celle ambassadrice de France s'est laissée tomber.
Nous avions dans noire corps diplomatique le ministre d'Autriche, M. le comte de Lebzellern. Je parlais devant madame de Lebzellern de mes douleurs et de la cruauté de Junot. Elle me dit :
— Mais, ma chère ambassadrice, je ne comprends pas comment vous vous laissez choir comme vous le dites. Vous êtes légère, bien faite, vous dansez comme une fée au clair de la lune, vous ne me semblez pas maladroite, il y a quelque chose làdessous. Envoyez-moi vos paniers, le mal vient d'eux; j'en suis sûre.
Elle avait deviné juste : les paniers n'avaient pas au bas du cerceau un cercle de fer très léger, ou de m de laiton, je ne sais comment, qui devait faire contre-poids à tout le haut qui est horriblement lourd. Je l'essayai aussitôt qu'il me revint, et je marchai comme tout le monde.
Je mis par-dessus cette monstrueuse montagne une belle robe de moire blanche, brodée en lames d'or, et rallachée sur les côtés avec de gros glands d'or, absolument comme aurait pu l'être une draperie de croisée. Je mis sur ma tête une toque avec six grandes plumes blanches retenues par une agrafe de diamants, et le fond de la toque était brodé avec des épis de diamants: j'en avais au cou, aux oreilles ; et ainsi harnachée je partis pour Quélus. Mais ce n'était pas le tout de s'habiller, de se résoudre à ressembler à l'âne porteur de reliques ou bien au
cheval porteur de choux, il fallait pouvoir entrer dans la voiture. Junot, qui ne venait pas à Quélus et qui me voulait voir partir, était là en robe de chambre et en pantoufles, et se mêlait aussi sérieusement de m'emballer dans la voiture que s'il eût été question d'y faire entrer une statue d'un million ; et moi, qui priais Dieu que les maudits paniers cassassent, je n'y faisais pas tant de façons. Enfin, je trouvai probablement le joint de la difficulté, et j'entrai avec mon entourage dans ma voiture, où je m'établis encore, et le corps penché, pour ne pas casser mes plumes et froisser mes belles draperies de moires. C'est ainsi que je fis les deux lieues qui séparent Lisbonne de Quélus.
Je fus introduite par la camareira mayor dans les petits appartements de la princesse du Brésil; toutes les princesses étaient réunies. Je fis mes trois révérences. Je ne fus pas trop bête en faisant un compliment. La princesse me dit qu'elle voudrait bien connaître l'impératrice Joséphine ; s'il était vrai qu'elle fût aussi jolie qu'on le dit. Je lui répondis que sa majesté l'impératrice était charmante; que sa taille surtout était ravissante, ainsi que sa tournure.
Figurez-vous être devant une femme de quatre pieds dix pouces tout au plus, un corps déjeté, une épouvantable figure ! Des yeux éraillés et de méchante humeur, n'allant jamais ensemble sans qu'on pût leur reprocher de loucher, une peau végétante. Son nez descendant sur des lèvres bleuâtres qui, en
s'ouvraiit, laissaient voir la plus singulière denture que Dieu ait créée. Dans la bouche de gros os qui montaient et descendaient comme le pourrait faire un flûte de Pan.
La toilette de la princesse du Brésil était tout à fait en harmonie de dissemblance, si je puis m'exprimer ainsi, avec sa personne : il le fallait. Elle eût été naturelle avec une robe de couleur obscure. Une mousseline de rinde, brodée de lames d'or et de lames d'argent, ne couvrait que très-imparfaitement une énorme gorge et une poitrine toute de travers. Le tour du corsage était bordé avec un rang de perles d'un prix inestimable. Elle avait aux oreilles des boucles et des girandoles que je n'ai vues qu'à elle : c'est une paire de poires en diamant, mais parfaitement rondes et de longueur du pouce : l'eau en était aussi limpide que du cristal. C'était une superbe et admirable chose également que les deux boutons qui surmontaient les poires; mais, en vérité, la figure qu'elle accompagnait était si épouvantable qu'il me semblait contempler quelque être étrange qui n'était pas de notre espèce. Il y avait près d'elle deux des jeunes princesses, dont Tune avait dix ans, et qui étaient charmantes toutes deux, principalement dona Isabelle, celle qui depuis a épousé son oncle Ferdinand VIL
Lorsque je rus présentée ma position devint fort belle à Lisbonne.
Dans la haute société noble, il y avait, lorsque j'y étais, en 1805, un mélange très remarquable; il n'y
ISr. MÉMOIRES
avait pas de degré ; c'était détestable ou bien parfait. Je suis glorieuse d'avoir à dire que les deux personnes de Lisbonne que j'estime le plus, sont deux Françaises mariées à deux Portugais. L'une est madame la duchesse de Cadaval, cousine du roi, sœur de M. le duc de Luxembourg, et l'autre est madame de Brincant de Sobral, fille de M. le comte Louis de Narbonne.
Le traité conclu par le général Lannes avait été signé, mais les ratifications n'étaient pas arrivées en leur temps, et l'empereur avait chargé Junot de le remettre au prince régent. Junot le lui porta à Quélus, où le prince se tenait habituellement. Lorsque le régent reçut le rouleau de papier, il se mil à rire, en disant :
— Ah !... oui... oui... Ah !... ah !... c'est un beau
traité... c'est un beau traité!... Oui oui... c'est
ici, à celte même place... que j'ai donné ma parole
royale au général Lannes... C'est un brave homme
oh !... un bien brave homme... Il avait un grand sabre, qui faisait un bruit dans l'escalier quand il venait !...
J'ai su depuis que ce malheureux sabre avait donné plus d'une fois la colique au prince du Brésil. Ce grand sabre était demeuré en souvenir frappant à ce pauvre souverain d'une telle force, qu'il l'enlendail encore.
Qui n'a pas eu le bonheur de voir son altesse royale revêtue pour la première fois de l'uniforme de hussard, qu'elle avait fait faire sur le modèle de
DE LA DUCHKSSE D'ABRANTÊS. 187
Junot, n'a rien vu. J'ai eu ce bonheur-là, moi, et c'est un de ces souvenirs qui demeurent dans la mémoire pour ces jours où il fait sombre, et où il est besoin de sourire à la vie. Celte toilette était comique, surtout si l'on veut se procurer le portrait du prince du Brésil. Son fils ne lui ressemble nullement. Don Pedro était un charmant enfant. Le prince du Brésil lui avait fait faire un uniforme de hussard que h jeune prince portait fort bien, quoique si jeune.
11 existe aux environs de Lisbonne un seul jardin qui mérite qu'on en parle. C'est une propriété qui appartient au marquis d'Abrantès, àBemfica, bourgade tenant pour ainsi dire à Lisbonne. Un jour je fus me promener à Bemfica, et je me laissai aller au charme de respirer un air embaumé sous une allée entière de superbes magnolia glauca. Le jardinier du marquis d'Abrantès, qui était très soigneux pour moi, me fit un énorme bouquet de toutes ces admirables fleurs. Je partis de Bemfica avec mon trésor, et mon retour fut une heure de délices.
J'arrivai à Lisbonne ; je ne quittai pas mon bouquet.
Je fus me coucher, mais en ayant le soin de faire mettre le beau bouquet dans un vase de porcelaine, et placé sur une commode en face de moi, afin que je pusse jouir à la fois de sa vue et de son parfum, et je me rappelle que ce fut sur une pensée riante que je m'endormis.
J'avais pour habitude, à cette époque, de me lever de fort bonne heure. Ma femme de chambre vint à
ma porte à neuf heures; mais, n'entendant aucuft bruit, elle n*osa pas entrer.
Gomme je m'étais couchée très fatiguée, Junot défendit que l'on entrât chez moi. Cependant, à onze heures, voyant que je n'appelais pas, il entra luimême dans ma chambre, alla ouvrir les volets; j'étais asphyxiée par le parfum des fleurs. Je pouvais mourir si Junot n'était pas entré dans ma chambre.
Après avoir parlé de Lisbonne, il faut parler de Cintra. Lord Byron disait avec raison que Cintra était un paradis habité par des démons, et à propos de cela, il fait une faute historique, que son Child' Harold consacre et que je dois rectifier.
J'ai déjà représenté Lisbonne, en venant du côté lie l'Espagne, comme retranchée derrière le Tage, qui a deux lieues de largeur en cet endroit, et n'est guéable qu'à plus de vingt lieues de là; il faut descendre le fleuve pendant une demi-lieue pour trouver l'embouchure. En remontant vers la ville, on trouve une tour carrée, Torre di Belem, toute hérissée de canons, et qui défend véritablement l'entrée du port.
C'est après avoir quitté Belem et ses fortifications, et avoir franchi deux lieues d'un pays fertile et cultivé, qu'on trouve dans une vallée solitaire la résidence de la famille royale. C'était là que vivait dans sa folie, quelquefois furieuse, la reine dona iMaria. Cette reine folle était donc l'aïeule et la bisaïeule de l'empereur don Pedro et de la reine dona Maria. Elle sortait de sa cage royale pour entrer dans une autre
qui était une de ces petites voitures portugaises, mais hermétiquement fermée, et que l'on n'ouvrait que dans la campagne et loin de tous les regards. Un jour, dans l'une de mes courses aventureuses de Cintra, j'aperçus avec deux autres femmv^s, une personne dont la figure paraissait bizarre et le regard incertain ; il faisait du vent, et ses cheveux d'un blanc d'argent, couvraient tantôt son visage, tantôt ses épaules, et paraissaient fort l'importuner. L'une de ses femmes voulut les relever, et reçut un soufflet dont j'entendis le bruit, quoique je fusse à cent pas d'elle. Aussitôt qu'on m'aperçut, l'un de ces hommes vint à moi, et me dit en portugais que l'on me priait de me retirer. Probablement qu'on avait dit à sa Majesté folle qui j'étais, car je la vis, en m'éloignant, qui me montrait ses deux poings fermés.
Au nord-ouest de Lisbonne, s'élève une longue chaîne de hautes montagnes qui terminent son beau paysage. Ce sont les montagnes de Cintra.
Nous louâmes une quinta à Cintra.
Nous retrouvâmes à Cintra le duc el la duchesse de Cadaval.
Nous avions aussi nos amis de l'Ajuda, la famille du ministre d'Autriche. Que de charmantes soirées nous avons passées dans l'intimité de cette bonne famille! Puis, après avoir pris du thé, à onze heures, nous remontions sur nos ânes et nous retournions à notre quinta, au travers des bois parfumés qu'éclairaient des torches portées par plusieurs de nos gens.
Nous reçûmes à Cinlra plusieurs nouvelles fort importantes. La première, dont Junot ne parla pas d'abord, lui annonçait d'une manière positive qu'une troisième coalition continentale se formait contre la France. II devint soucieux ; il craignaitque l'empereur ne l'oubliât. Il écrivit, envoya sa lettre par un courrier extraordinaire, et fit bien. Nous étions alors au mois de juillet. Les bruits de guerre n'étaient que sourds; l'Autriche n'avait pas accédé formellement au traité de Pétersbourg avec l'Angleterre.
Ce fut alors que j'appris un événement qui me rendit vraiment heureuse. Madame Lsetitia Bonaparte avait eniin le rang qui convenait à celle qui avait donné le jour au souverain de l'Europe, et je reçus mon brevet de dame pour accompagner Madamemère. Je n'eus jamais qu'à me louer des bontés de la princesse pour moi. Je retrouvai l'amie toujours amie, et un cœur vraiment cœur de reine.
A celte époque l'empereur fit plusieurs actes qui éveillèrent les petites haines européennes. Un décret impérial réunit les États de Parme et de Plaisance à la France; Lucques fut donné à la princesse Élisa. L'Angleterre, dont la partie était cette fois une guerre à mort, saisit avec joie l'occasion de signaler l'ambition d'envahissement que décelait Napoléon. Ses fo'.tes se mirent en mer. L'empereur, averti de la loyale disposition de l'Espagne, et se confiant à l'amiral Villeneuve, cet homme qu'il employa pour son malheur et la honte de nos armes, donna l'ordre de chercher l'ennemi et de ne le chercher
qu'avec des forces supérieures. L'amiral Villeneuve sort avec une flotte combinée de quatorze vaisseaux de guerre français et six vaisseaux espagnols; il rencontre la flotte anglaise aux ordres de Robert Calder, à la hauteur du cap Finistère (Espagne). Le malheureux Villeneuve est battu avec des forces supérieures, et deux vaisseaux espagnols tombent au pouvoir de l'ennemi.
Nous nous attendions à une nouvelle coalition continentale. Junot avait reçu un jour, tandis que nous étions à Cintra, une lettre de la main même de l'empereur qui lui disait des choses fort importantes. L'horizon de l'Europe devenait bien noir vers le Nord, et cette époque mérite un court examen.
L'Autriche était, de toutes les puissances faisant partie de la coalition, celle dont les intérêts étaient le plus en péril. Ses États réduits à la moitié de ce qu'ils étaient, demeuraient ouverts de toutes parts. Le couronnement d'Italie donna à l'Autriche la conviction que son pouvoir était détruit pour toujours en Italie. M. de Metternich, dont le génie se développait déjà à cette époque, eut assez d'influence pour décider la troisième coalition continentale.
On prit pour prétexte la violation du traité de Lunéville : on prétendit que par ce traité la Hollande, la Suisse, laLombardie, Gênes etLucques, ainsi que Parme, avaient le droit de se choisir une constitution, et que c'était un envahissement que de leur imposer des lois. En parlant ainsi, l'Autriche accédait enlin au traité de Pétersbourg du 8 avril précédenf., avec
l'Anglclerre. Elle entre aussitôt en campagne, le général Klénau passe l'Inn et envahit la Bavière.
La France se voyait de nouveau menacée de toutes parts. Lemidi de l'Europe lui restait seul fidèle; il était donc de la plus haute importance de conserver les relations d'amitié entre les cours de France et de Lisbonne surtout.
Cependant l'empereur avait tenu sa parole, il avait mandé Junot près de lui au bruit du premier coup de canon.
— Mais, hâte-lOT, écrivait Duroc, car j 'aile pressentiment que cette campagne ne sera pas longue.
Junot enfourcha un bidet de poste qu'il ne quitta qu'à Bayonne, où il prit alors une calèche qui le conduisit à Paris. Il repartit pour l'Allemagne, donnant six francs de guide aux postillons et faisant voler les chevaux. Mais l'empereur allait encore plus vite. L'armée semblait courir avec la vélocité d'une jeune fille; enfin il rejoignit l'empereur à Brunn en Moravie, le 1" décembre. L'empereur était avec Berthierdans une maison dont les fenêtres donnaient sur la route. !1 était à peine neuf heures du matin, le temps était brumeux, et le jour n'était pas éclatant.
— Que vois-je arriver là-bas? demanda l'empereur. C'est une chaise de poste, cependant nous n'attendons pas de nouvelles ce matin. Est-ce que le mouvement du trésor aurait eu des suites?
Et à mesure qu'il distinguait mieux avec sa longuevue, il paraissait non pas inquiet, mais plus occupé de deviner qui ce pouvait être.
— C'est un officier général, dit-il enfin. Eh mais,, en vérité, si la chose était possible... je croirais que c'est Junot. Quel jour avez-vous écrit, Berthier? Berthier le lui dit.
— Alors, ce ne peut être lui, dit l'empereur. Il a douze cents lieues à faire pour nous rejoindre, et, avec la meilleure volonté du monde...
L'aide de camp de service annonça le général Junot.
— Pardieu, dit Napoléon en allant à lui, il n'y a que toi pour des choses comme celai Arriver la veille d'une grande bataille, et faire pour cela douze cents lieues, et surtout quitter une ambassade pour le canon ! 11 ne te manque plus que d'être blessé dans la bataille de demain.
— J'y compte bien, sire, mais par la dernière halle, répondit Junot en riant. Il faut que les Russes me laissent faire mon service auprès de Votre Majesté.
— Ma foi, mon ami, il ne te reste plus que cette place-là. Tu es arrivé trop tard et tous les corps d'armée sont donnés, même, comme tu le sais, tes beaux grenadiers d'Arras. Ce sont de vigoureux garçons; mais ils ont un bon chef.
— Oui, oui, dit Junot, je ne regrette pas de les lui laisser; il les mènera vaillamment. Mais, sire, je suis comblé de me retrouver auprès de votre personne, comme à l'armée d'Italie. C'est d'un heureux augure.
L'empereur remua la tête ; mais d'un air de doute
qui n'avait rien d'inquiétant. Il souriait au contraïf e, et son sourire donnait de la confiance. Il se promenait dans la chambre qui lui servait de cabinet, avec un calme qui rassurait les plus timides.
L'empereur fit une foule de questions sur le Portugal et sur l'Espagne, et cela dans un moment où sa tête cependant devait avoir un foyer d'idées ardemment alimenté. Tout est prodige dans cet homme.
Tandis que Junot quitte la toque diplomatique pour reprendre les éperons et le sabre du hussard, le combat de Trafalgar, ce malheureux combat, venait de se consommer.
Le ciel d'azur de Lisbonne resplendissait. Un soleil d'automne, mais plus beau que celui de nos plus beaux jours d'été, luisait pur et sans nuages, lorsqu'un matin je fus éveillée par des coups de canon qui faisaient trembler notre frêle demeure. Ils se répétaient avec une telle rapidité que je ne savais que penser.
C'était la nouvelle du combat de Trafalgar qui était arrivée dans la nuit à Lisbonne. Le port était rempli de vaisseaux anglais; et, sans égard pour la neutralité, sans égard pour la princesse du Brésil, qui, étant infante d'Espagne, perdait à ce malheur plus encore que la France, les vaisseaux anglais tirèrent aussitôt le canon, pour célébrer leur victoire. Mais aux accents joyeux se mêlaient aussi des bruits funèbres... La victoire avait fait payer cher son laurier : Nelson était mort !
On sait qu'un jour d'affaire il était toujours eha-
m?sré d'une foule de cordons et de plaques, d'ordres étrangers et nationaux. Un de nos soldats, qui était dans le haut des huniers d'un de nos vaisseaux qui voulait aborder le vaisseau amiral, vit de son poste cet homme tout couvert d'or et de diamants qui n'avait que la moitié de ses membres, et qui paraissait commander tout le mal qu'on nous faisait. 11 lui tira un coup de fusil qui l'atteignit dans la poitrine. Le coup était mortel, on l'emporta dans sa chambre; et là il mourut en dictant son rapport à l'amirauté. — Du moins, dit-il à un officier qui était près de lui, je puis, comme un de leurs poètes, dire en mourant :
Et mes derniers regards ont vu fuir les Romains I
En effet, il venait de voir couler bas, de la fenêtre de sa chambre, le fameaux vaisseau espagnol la Santa-Trinidad, fort de cent trente canons.
Napoléon fut profondément malheureux de cette bataille de Trafalgar; et certes, lorsqu'en ouvrant le Corps législatif, le l"" mars 1806, il dit, avec une sorte d'indifférence: — La tempête nous a fait perdre quelques vaisseaux, après un combat qui fut imprudemment engagé, etc., etc., il ne dévoila pas le fond de son cœur, car, alors, il était vivement blessé.
Pendant que les ondes du détroit de Gibraltar se rougissaient de notre sang; Napoléon faisait triompher les aigles et notre beau drapeau dans les champs (l'CIm.
Napoléon avait stupéfié l'Autriche par la rapidité de sa marche et l'habileté de ses manœuvres, qui iui assuraient la tranquillité des débouchés duTyroi; nous remportions chaque jour une victoire. Après Werlinghen vint le combat de Guntburg par le maréchal iSey, qui culbute l'archiduc Ferdinand; puis l'occupation d'Augsbourg par le maréchal Soult; l'occupation de Munich par Bernadotte; laprise de Memingen par Soult, avec quatre mille prisonniers; le fameux combat d'Elchingen où le maréchal Ney fait trois mille prisonniers, et assure, par laprise du pont d'Elchingen, une grande part du succès de la campagne et surtout la prise de la garnison d'Ulm. Ensuite venait le combat de Langenau par Murât, dans lequel il fait trois mille prisonniers. En dix-sept jours on avait fait tout ce que je viens de rapporter et le 20, Ulm capitulait ayant dans ses murs Mack quartier-maître général. L'archiduc Ferdinand s'est échappé avec un parti de cavalerie. On trouve dans Ulm des magasins immenses, trente mille hommes de garnison, soixante-dix pièces de canon attelées, trois mille chevaux, vingt généraux, qui sont renvoyés sur parole. En dix-sept jours, l'Autriche a perdu cinquante-cinq mille prisonniers, presque tout son matériel, et ce qui reste de l'armée est contraint de se retirer derrière l'Inn, où l'empereur Napoléon la rejoint aussitôt. L'empereur de Russie a une entrevue, à Berlin, avec le poi de Prusse.
Après cette immense affaire de la prise d'Uim, l'armée française passe l'Inn; le maréchal T.nnncs
prend Branau el Salsbourg. En llalie, Masséna élail, Cft qu'il fui toujours, l'honneur de nos armes. Vicence, Vérone, tombent devant nous. On passe le Tagliamento, et, pendant ce temps, l'empereur Napoléon entre à Vienne- L'armée d'Italie passe l'Izonzo; on prend Gradisca, Udine, Palma-Nova et d'immenses magasins. Le maréchal Augereau traverse la Forêt-Noire, prend Lindau, Bregentz, fait capituler le général Jellachich avec six mille hommes, et les Français sont maîtres de tout le Vorarlberg.
Tandis que ses lieutenants le secondent avec cette ardeur, qui alors était dans toutes les âmes, Napoléon s'avançait en Moravie. Brunn, capitale de la Moravie est pris. Trieste est pris. Enfin, le 2 décembre, les trois empereurs sont à la tête de leurs troupes. Les Russes ont soixante-quinze mille hommes effectifs, les Autrichiens trente-cinq mille; leur cavalerie est bien supérieure à la nôtre, et nous n'avons en tout que quatre-vingt-cinq mille hommes. Cette bataille d'Austerlitz est un des beaux monuments de la gloire de Napoléon.
Lorsque Napoléon regarda, le matin même de la bataille, quelle direction prenaient les troupes ennemies, il était alors sur une hauteur. Il y avait près de lui un jeune page; Napoléon appuya sur son épaule la longue-vue dont il se servait, et regarda ainsi pendant sept à huit minutes comment Kutusow disposait ses troupes. Probablement que ce qu'il vit lui donna une entière satisfaction, car il sourit, et son front était parfaitement calme. Il referma sa longue-vue, et
dit À Junol, qui était alors auprès de lui : — C'est bon !
Ils font ce que je voulais.
La perte des alliés fut immense. Ce fut à Austerlitz que l'ont vit, pour la première fois, des cuirassiers charger sur des batteries.
La veille de la bataille, l'empereur dit à Junot, à Duroc et à Berthier, de mettre une redingote sur leur uniforme et de le suivre pour inspecter si tout était en ordre. Il était onze heures du soir. Les feux du bivouac étaient entourés de ces braves soldats de la garde, qu'on appela quelque temps après les grognards, et par tous ceux de cette armée, la première du monde. C'était le l*' décembre; il faisait bien froid, mais nul n'y songeait; ils chantaient, causaient; plusieurs racontaient les belles victoires d'Italie, les victoires de l'Egypte. On parlait de Marengo, puis du couronnement. L'empereur, enveloppé dans sa redingote grise, passait inaperçu derrière ces groupes où il voyait tant de cœurs dévoués à sa gloire, à celle de nos armes. Il écoutait, et souriait d'un air attendri. Tout à coup, en passant près d'un bivouac, dont la flamme plus ardente éclaira son visage, il fut reconnu: — L'empereur! s'écrie tout le groupe! Vive l'empereur ! Vive l'empereur ! répond un autre bivouac. Vive l'empereur!...
Et sur toute la ligne, dans les bivouacs, sous les tentes, partout ce cri de: Vive l'empereur s'élance et frappe le ciel! Les feux sont désertés; les soldats veulent voir leur chef bien-aimé. Ils prennent la paille de leur lit, tout ce qu'ils rencontrent, en font des
torches dont ils éclairent la nuit sombre, criant toujours: — Vive l'empereur! avec cet accent qui vient du cœur. Napoléon fut ému.
— Assez, mes amis, assez, leur dit-il. Mais on voyait que ces preuves d'amour lui étaient douces, et que son âme les comprenait.
— Ah ! tu veux de la gloire I disait une vieille moustache qui n'avait peut-être pas été coupée depuis le premier passage des Alpes ! Ah I tu veux de la gloire! eh bien, demain, tes bons enfants de la garde t'en donneront pour ton anniversaire. Oui... ils t'en donneront, va.
— Qu'est-ce que tu as à grogner dans ta moustache ? lui dit l'empereur en s'approchant du vieux grenadier, et lui souriant avec ce sourire d'ineffable bonté qui était si charmant en lui.
Le grenadier tenait, comme ses camarades, une torche de paille dont les reflets éclairaient une figure cicatrisée. Ses yeux était pleins de larmes; à la question de l'empereur il se mit à rire. Napoléon la lui répéta.
— Ma foi, mon général... c'est-à-dire... Sire... je disais comme ça que nous frotterions d'importance ces s. . . c. . . . de Russes; si ça vous fait plaisir. Vive l'empereur!
Et voilà de nouveaux cris s'élevant dans l'air; des troupes ainsi animées ne peuvent être battues.
L'empereur d'Autriche fut trouver, ainsi qu'on le sait. Napoléon dans son bivouac, pour lui demander la paix.
La bataille d'AusIerlilz termina non seulement la eampagnedelSOS, mais la troisième coalition continentale.
La vie de Napoléon se compose d'époques très distinctes. En 1796, le général Bonaparte partit pour prendre le commandement de l'armée d'Italie. Des Alpes Juliennes il s'élance aux montagnes de la Ligurie. Montenotte, Millesimo sont ses premières victoires. Bonaparte n'avait alors que vingt-six ans.
Wurmser était sur les bords du Rhin. Il quitte l'Alsace, et accourt au secours du Tyrol. Il est battu à la fameuse affaire de Castiglione. Il se retire'dans les montagnes, et revient pour essuyer une défaite complète à Bassano. Il se renferme dans Mantoue. Arrive ensuite la glorieuse journée d'Arcole, Alvinzy est rejeté par-delà laBrenta avec les débris informes le la troisième armée impériale. Les affaires de Rivoli et de la Favorite amènent la destruction de la cinquième armée autrichienne et la reddition de Mantoue. Vient ensuite le traité de Tolentino. Entre cette époque et celle de Campo-Formio se relève une nouvelle armée autrichienne commandée par le prince CharleS;, dernier et seul espoir de sa maison, (lette armée est culbutée, renversée. Bonaparte lui fait franchir, comme un songe fantastique, le Tagliamento, les Alpes Juliennes, la Save, la Drave, la Muehr, l'Izonzo; et l'Autriche, stupéfaite de voir la France planter son drapeau tricolore à vingt-cinq lieues de Vienne, est contrainte d'accepter la paix comme une grâce.
DE t-A DUCHKSSE D'ABRANTÈS. 201
La guerre d'Egypte suit immédiatement. Là se développe un nouveau g-énie militaire dans cet liomme qui les possédait tous.
Napoléon repasse les mers. Une nouvelle coalition se forme. Malgré l'hiver et les obstacles, Bonaparte fait franchir de nouveau les Alpes à l'armée fraçaise. C'est sa huitième campagne, et toutes sont une suite de victoires. Son génie a rendu tout possible. Les torrents qui se précipitent du haut des Alpes ont été moins rapides que lui dans leur course. Mêlas est battu à Marengo, et l'Italie est reconquise, sans que la Belgique, ni aucun des départements réunis aient été menacés. On nous respectait alors, si l'on ne nous aimait pas.
La neuvième campagne de Bonaparte commence à la rupture du traité de Lunéville. En soixante jours, 150,000 hommes vont de la Seine aux sources de la Vistule, de la Forêt-Noire aux monts Krapack, et se promènent en conquérants, animés par le génie de leur chef, dans le Tyrol, dans la Styrie, la Carniole, et jusqu'aux confins de l'Autriche-Antérieure. On croit rêver. Tout cela s'est opéré par le génie d'un seul homme.
Enfin il se reposait dans sa gloire; l'aigle avait replié ses ailes; nous jouissions pleinement de notre triomphe en contemplant Napoléon assis sur ce trône qui n'était qu'un pavois sur lequel l'avait exhaussé la nation. Après avoir signé le traité de paix qui rendait à l'empereur d'Autriche ses États et ses peuples, Napoléon fut à Munich, et maria le
prince Eugène avec la fille du roi de Bavière. Le prince Eugène était le meilleur comme le plus charmant jeune homme de notre temps, une tournure élégante comme celle de sa sœur, et une parfaite bonté de cœur.
Avant de quitter l'Espagne, j'appris la mort de M. Pitt.
Bonaparte fit quelques tentatives pour gagner M. Pitt à la France lorsqu'il arriva au consulat. Mais le premier consul eut tout le désagrément d'un échec.
La haine qu'il y avait entre ces deux hommes est peut-être l'une des plus fortes qui aient jamais existé.
C'était en \ain que Napoléon disait souvent, en parlant de lui : — Guillaume Pitt est grand ministre jusqu'à Douvres ; à Calais, je n'ai plus peur de lui.
Guillaume Pitt était un habile homme et l'était partout. Napoléon en avait, non pas peur, mais le redoutait, comme on craint un homme de talent qui est votre ennemi.
M. Pitt était entré aux affaires à l'âge de vingtquatre ans. Sa haine contre la France était déraisonnable; et celle qu'il avait vouée à Napoléon l'était tout autant.
La mort de M. Pitt fit une très forte sensation en Espagne. A Vittoria, la maison dans laquelle je logeais, et qui était celle de la personne la plus considérable de la ville, avait été complètement illu
DE LA i,OCHESSE D'ABRANTÈS. 203
mmee, pour célébrer cet événement si heureux pour l'Espagne, me disait mon hôte.
Je rentrai dans Paris le mardi gras. J'en étais sortie également un mardi gras. Mon Dieu ! que j'étais heureuse d'y revenir! Comme alors ce mot était gracieux à dire: La France!... Je suis Française I... Lorsqu'on disait: Je suis Français ! la tête se relevait avec fierté, on éprouvait au cœur une sensation puissante.
Le lendemain de mon arrivée, j'écrivis à madame la baronne de Fonlanges, dame d'honneur de Madame, en lui demandant quel jour je pouvais me présenter à Son Altesse Impériale pour lui rendre mes devoirs, pour prendre possession de ma place de dame pour accompagner. Madame de Fontanges me prévenait que Son Altesse Impériale me recevrait le dimanche suivant.
J'écrivis à madame de La Rochefoucauld pour lui demander quel jour je pourrais présenter mes devoirs à Sa Majesté; madame de La Rochefoucauld me répondit qu'elle était chargée de m'inviter à déjeûner pour le lendemain matin, et de ne pas manquer de conduire ma petite Joséphine.
Lorsque j'arrivai dans le grand salon jaune, qui était près de celui de François I", j'y trouvai une jeune personne dont la grâce, la fraîcheur, la physionomie toute charmante me frappèrent de surprise. Elle vint à moi en souriant, quoiqu'elle ne me connût pas, et se baissant pour se mettre au niveau de Joséphine :
— Oh! la ravissante créature, s*écria-t-elle. Voulezvous venir avec moi, mon ange?
Et la prenant dans ses bras, elle l'emporta aussitôt en courant à l'exlrémité du salon. Je n'avais pas eu le temps de demander quelle était cette jolie et gracieuse personne, lorsque l'impératrice sortit de son appartement inlérieur. Elle m'embrassa, me dit avec le ton de la plus extrême bienveillance combien elle était contente de me revoir: — Et ma filleule, ajouta-t-elle, ne me l'avez-vous pas amenée ?
Joséphine, accoutumée aux bontés de sa marraine, accourut aussitôt qu'elle l'aperçut.
— Ah! ah! dit l'impératrice, voilà déjà Stéphanie faisant la partie de Joséphine. Vous ne connaissiez pas ma nièce, me dit- elle tout bas; regardez-la, et dites-moi si elle n'est pas charmante?
J'ai rencontré peu de femmes qui m'aient paru aussi agréables que mademoiselle Stéphanie de Beauharnais. Tout ce qui peut plaire, bonne grâce, bonnes manières, charmant visage, tournure élégante, elle réunissait tous les avantages qu'une femme peut souhaiter; elle était bien jolie et avenante, ce qui la faisait admirer des hommes ; et cependant les femmes le lui pardonnaient parce qu'elle était bonne et prévenante pour toutes. Elle était (ille de M. de Beauharnais, cousin du mari de l'impératrice, et fiancée du prince héréditaire de Baden. Son futur, que je vis quelques jours après, ne me parut pas être digne d'elle sous le rapport de •'extérieur de sa personne.
DE LA DUCHESSE D'ABRAiNTÈS. 205
J'ai conservé de celle malinée un souvenir qui jamais ne m'a quillée.
Je me rendis le dimanche 25 février à l'hôtel de ?Iadame-mère, situé rue Sainl-Dominique, et qui est aujourd'tiui l'hôtel du ministère de la guerre.
Madame-mère n'avait pas été élevée à la dignité de princesse dans la famille impériale, en même temps que ses lilles et belles-filles, par la raison de son attachement fidèle à son fils Lucien malheureux et proscrit. L'empereur revint à des sentiments plus dignes de sa grandeur, et madame fut rappelée de Rome, et placée dans le rang qui lui appartenait comme mère de l'empereur. A l'époque où je revins de Portugal, elle était en possession de son titre et de sa fortune; elle n'avait alors que cinq cent mille francs, et sa cour d'honneur lui en coûtait près du cinquième.
Je lui fus présentée par madame de Fontanges qui me nomma à elle. Elle prit aussitôt la parole, et, quittant la cheminée auprès de laquelle elle étail, elle vint à moi.
— Ah! vous n'avez pas besoin de me nommer madame Junot, lui dit-elle. C'est un enfant à moi. Je l'aime comme m.a fille, et j'espère qu'on lui rendra sa place auprès d'une vieille femme le plus agréable possible; car c'est bien sérieux pour vous, n'esl-il pas vrai, madame Junot?
Je répondis à Madame comme je le devais, que j'étais à ses ordres, et je prendrais mon service aussitôt qu'elle l'ordonnerait.
— Eh biea, me dit-elle, que ce soit le plus tôt possiDie.
11 fut convenu que ce serait pour le dimanche suivant, et je pris congé, Madame devant aller dîner avec l'empereur, ce qui avait lieu tous les dimanches régulièrement, à moins d'un empêchement fort important.
De toutes les biographies qui ont été faites sur les princesses de la famille de l'empereur, aucune peutêtre n'est plus ridiculement menteuse que celle de madame-mère. C'est une des figures importantes entouiant le portrait de l'empereur; sa mère doit être connue pour ce qu'elle est, et je regarde cette tâche comme un devoir.
A l'époque où Madame fut nommée Madame-mère elle pouvait avoir cinquante-trois ou quatre ans; elle avait été parfaitement belle dans sajeunesse, et toutes ses tilles (madame Bacciochi exceptée) la rappelaient et donnaient une idée de sa beauté. Sa taille était celle qui plaît dans les femmes, cinq pieds un pouce à peu prfs; mais en vieillissant ses épaules s'étaient arrondies et lui faisaient ainsi perdre de sa taille, quoique sa démarche fût toujours assurée et convenable. Ses pieds et ses mains étaient des modèles : son pied surtout est le plus remarquablement petit et le plus charmantquej'aiejamaisvu; elle avait encore à cette époquetoutes ses dents, et, comme tous les Bonaparte» e plus charmant sourire, ainsi qu'un regard fin, perçant, et très spirHuel. Ses yeux ne sont pas grands, ils sont petits même, très noir« Pt jamais d'une expression méchante.
Madame était toujours fort soignée sur sa personne, et habillée selon son âge et selon sa condition, toujours les plus belles étoffes de la saison, et faites d'une manière que la critique ne pouvait aborder. Elle représentait fort bien, et certesje venais de voir des princes et des princesses qui avaient grandement besoin de mettre en avant ce titre d'altesse royale pour n'être pas pris pour les plus francs roturier*, quel'onpûtrencontrer. Le seul et grand inconvénien! qu'avait lAJadame, c'était à la fois sa timidité et sa difficulté de s'exprimer en français ; en me servant du mottimidité,jen'emploiequ'un termejustement appliqué. Madame était timide lorsqu'elle se trouvait en lace de gens qui lui étaient présentés, et dont elle redoutaitlacensure moqueuse. Elle avait une grande finesse de jugement et beaucoup de tact; aussitôt qu'on était devant elle, son coup d'oeil vous avait deviné; et tout en ayant l'air de regarder d'un autre côté, elle savait à quoi s'en tenir avant qu'on fût sorti de la criambrd ,
Lorsque Madame devint Altesse impériale, ellft quitta l'hôtel qu'elle habitait avec son frère le cardinal Fesch pour venir habiter l'hôtel de Brienne, rue Saint-Dominique. Cet hôtel avait appartenu à Lucien, qui l'avait fait arranger avec une riche et somptueuse élégance. Les tableaux même y demeurèrent, et Madame eut, aussitôt son arrivée à Pari?, une habitation convenable pour sa nouvelle dignilc.
Sa maison était peu nombreuse, ainsi que toutes celles des princesses de la famille : quatre dames pour accompagner, une dame d'honneur, deux chambel-
lans, deux écuyers, un premier écuyer, un premier aumônier, un secrétaire des commandements el une lectrice.
Cependant la haine se nourrissait d'une jalousi en proportion de la gloire de Napoléon. Dès lors Napoléon devait avoir pour ennemis naturels tou les souverains de l'Europe.
Ses frères et sœurs devinrent rois et reines. Ma dame Murât fut appelée grande-duchesse de Berg, et Joseph Bonaparte fut enlevé à ses goûts paisibles pour aller régner sur l'antique Parlhénope,
La princesse Elisa fut celle de sa famille que l'em. pereur favorisa la première de la souveraineté en lui donnant la république de Lucques, qu'il érigea en principauté. Lorsque la princesse Caroline vit sa sœur aînée avec une couronne souveraine, elle aussi voulut queson front enfûtorné. Elle fut grande-duchesse de Berg. Vint le tour de la princesse Pauline. Elle fut duchesse de Guastalla; ce n'était pas grand'chose. S'il y avait eu des royaumes de l'air comme au temps des Sylphides, on l'aurait mise dans un nuage rose parfumé, et puis on l'aurait envoyée régner dans ces régions fortunées, où l'on conduit les peuples avec une touffe de fleurs pour sceptre. Venait ensuite madame la duchesse de Clèves; elle n'aimait pas beaucoup son lot. La princesse Elisa trouvait que Lucques el Piombino étaient de misérables principautés. Elle se plaignit; la princesse Caroline se plaignit; la princesse Pauline se plaignit : ce fut un chœur de doléances.
— Ah çà ! dit l'empereur, qu'est-ce donc que tout cela signifie ? Pourquoi ces dames ne sont-elles pas contentes? Il semblerait en vérité que nous parla^ffeons l'héritage du feu roi noire père.
Le prince Louis avait élé reconnu roi de Hollande le 5 juin précédent, par suite d'un traité fait entre la France et la république balave.
îl avait été choisi par la Hollande pour être roi de cette terre de marécage. Comme il faut que les Français rient de tout, même de ce qui est honorable pour eux, et certes la chose l'était assez, puisque la Hollande venait nous demander un chef, il courut une plaisanterie qui donna de l'humeur à l'empereur. Il n'aimait pas ces sortes de jeux avec le pouvoir.
La Hollande s'exprima par l'organe de ses envoyés. La cour était alors à Saint-Cloud. L'empereur reçut la députation avec une joie qui n'était pas feinte. Il aimait, je crois, le prince Louis plus qu'aucun de ses frères, Joseph excepté; il avait une tendresse paternelle pour la princesse Louis et pour ses enfants.
J'ai déjà parlé du départ de Joseph pour Naples, où maintenant il était roi. Je n'ai pas encore dépeint cet il <érieur du frère aîné de Napoléon.
Joseph Bonaparte, moins qu'aucun des Corses que j'ai connus, n'a d'accent en parlant français. II est difficile de voir une plus jolie figure avec cette expression mâle que doit aveir la physionomie d'un homme. Son sourire est celui de l'empereur, lin, spi-
rituel, et peut-être plus doux ; son âme est parfaitornenl sereine et son cœur excellent. Il est fort instruit dans notre littérature, dans la littérature italienne et anglaise ; ses études furent continuées bien au delà du terme prescrit par l'usage. Il aime les belleslettres; il aime à s'entourer de savants et de littérateurs. Le roi Joseph est un homme que, dans tous les temps, on sera fier d'avoir pour ami.
On a dit que son caractère était faible, c'est faux. Sa conduite fut admirable pendant son malheureux règne en Espagne. La position des frères de Napoléon a toujours été pénible aussitôt qu'il les a placés sur un trône : il en voulait faire des souverains, et il exigeait d'eux une soumission de préfet ; cela ne pouvait aller.
Le roi Joseph ne partit de France qu'avec un grand regret. Il suppliait son frère de ne pas le faire roi :
— Laissez-moi régner à Morfontaine, lui demandait-il.
Quel est le malheureux de Paris qui ne connaît pas le nom de la princesse Joseph, de la reine d'Espagne? Sans être belle, elle est charmante. Vouée à la retraite par goût et par devoir, elle ne croyait pas qu'une mère pût déléguer son autorité. La qualité de souveraine n'était, selon elle, qu'un titre de plus à sa sollicitude envers ses enfants.
— Je réponds d'elles aux sujets qu'elles auront un jour sous leur aomination, disait-elle.
La reine Julie est une des femmes dont j'admire le plus le caractère; je l'ai vue longtemps dans l'inti-
mité; je l'ai vue plus tard entourée d'un pouvoir qui me la montrait toujours aussi parfaite. Toujours simplement mise, elle ne portait de pierreries que ce qui était absolument nécessaire à la convenance de son rang. L'empereur avait une profonde estime et ur, tendre attachement pour elle. Quant à son mari, il la vénère et l'aime chèrement.
Lorsque la reine Julie partit pour Naples, eu fut une douleur pour iMadame-mère, qui l'aimait plus qu'aucune de ses autres belles-filles.
La cour impériale fut considérablement diminuée par l'absence des princesses et des deux frères de l'empereur.
J'ai déjà dit que j'avais été fort intimement liée avec madame Murât lorsqu'elle n'était encore que Caroline Bonaparte. J'ai parlé de sa personne; elle demeura la même lorsqu'elle fut grande-duchesse de Berg, de ce qu'elle était étant madame Murât ; seulement elle devint différente au moral, et fui princesse tout entière; son esprit était tout naturel, sans aucune culture, malgré la bonne volonté de madame Campan, chez laquelle elle fut en pension pendant deux ans ; mais si madame Campan était une femme d'un mérite supérieur, elle avait le grand défaut de ne vouloir contraindre en rien les jeunes filles riches et appartenant à des familles puissantes.
C'était donc sur la cour de la princesse Caroline, ou delà grande-duchesse de Berg, comme elle aimait qu'on l'appelât, que reposait l'espoir joyeux de la grande cour. La princesse occupai, alors le beau
palais de l'Elysée, où elle commençait à recevoir en
princesse. Sa maison était formée.
M. de Cambyse, adjudant-commandant, était premier écuyer de la princesse; nous l'avions surnommé le roi de Perse.
M. D'Aligre était chambellan. J'ai remarqué que l'empereur avait une sorte de préférence, sans l'aimer, pour tout ce que le faubourg Saint-Germain renfermait de plus opposant et de plus considérable, pour l'attacher à sa maison ou bien à celle de ses sœurs ou de ses frères.
Junot fut de nouveau nommé gouverneur de Paris le 19 juillet 1806 ; l'empereur, en le lui annonçant, lui dit, en lui prenant la main, ces paroles remarquables:
— Junot, tu es gouverneur de la ville que je veux rendre la plus grande des villes; je t'ai nommé parce que je sais que les Parisiens seront tes enfants encore plus que tes administrés. Ils t'aiment, t'estiment, et seront contents, j'en suis sûr, de te revoir dans les mêmes fonctions.
En apprenant la nomination de Junot, le préfet du département de la Seine à la tête des douze maires, vint le voir et lui témoigner toute la joie qu'ils ressentaient de le revoir au gouvernement de Paris.
Le 10 août suivant, jour de saint Laurent, à midi précis, le préfet de la Seine (qui était alors M. Frochot), en tête des douze maires, vint mie souhaiter ma fête. C'est l'un des moments de ma vie où j'ai éprouvé une émotion profondément sentie. On apporta une corbeille remplie de fleurs artificielles
faites admirablement. Cette corbeille avait trois pieds et demi de diamètre. De chaque côté on avait placé, près de la corbeille, deux caisses contenant, l'une, un immense oranger; l'autre un grenadier.
— Vous nous avez permis de vous présenter quelques fleurs, me dit M. Frochot ; bien que nous soyons dans la saison de Tannée oii il est bien facile de les avoir fraîches, nous avons préféré vous les donner ainsi, pour que le souvenir de notre hommage fût plus durable auprès de vous.
Au premier de janvier, ainsi quêtons les premiers de l'an et les dix août, jours de ma fête, ils renouvelèrent cette démarche, et elle fut toujours autorisée par l'empereur.
En l'absence de l'empereur, c'était de l'archichancelier seul, comme dépositaire du pouvoir, que Junot prenait et recevait des ordres.
La position de l'archi-chancelier pendant l'absence de l'empereur était des plus belles; nulle autorité ne balançait, ne gênait la sienne ; l'impératrice Joséphine n'avait aucune volonté envahissante, et l'archi-chancelier ne trouvait en elle qu'un bon accueil et toujours une humeur égale ; le prince Joseph était à Naples ; le prince Louis en Hollande. Il était ie second personnage de l'Empire.
J'avais toujours désiré avec passion une maison de campagne ; Junot m'avait donné Bièvre ; mais depuis qu'il était gouverneur ae Paris, cette maison ne pouvait plus convenir, elle était trop loin. Un jour Junot me dit :
— 11 faut que lu viennes dîner au Raincy; Ouvrard m'a donné la permission d'aller y tuer quelques daims, et je veux que tu fasses avec moi celte chasse en calèche.
Le temps était admirable ; on était aux premiers jours d'octobre. La chasse fut heureuse. Je regardais avec délices ces beaux ombrages du Raincy ; ce château qui, malgré le vandalisme qui en avait abattu les trois quarts, était encore d'une grande beauté, ces massifs si verts et si frais, tout ce qui fait du Raincy enfin une délicieuse habitation.
— Mon Dieu ! m'écriai-je, qu'on doit être heureux dans un lieu comme celui-ci î
Junol s'approcha de moi, me regarda en souriant.
— Gomment trouves-tu ce château et ce parc? me dit-il.
— Ah I c'est un lieu de féerie 1
— Et si, par un coup de baguette, tu en devenais la maîtresse, que dirais-tu?
— Je n'en sais rien ; car bien sûrement cela n'arrivera pas.
— Le désires-tu beaucoup ?
Je devins rouge à la seule pensée que cela pouvait être, et je ne pus que le regarder avec une expression qui probablement lui plut, car il me prit dans ses bras, m'embrassa, et me dit :
— Eh bien ! il est à toi.
Il est des heures amères dans la vie, et je puis le dire plus qu'une autre, sans doute; mais il est aussi
de ces minutes fugitives qui donnent pour une éternité de bonheur.
La quatrième coalition continentale, dont cette fois l'Autriche n'osa pas se mêler, venait d'être proclamée. L'empereur, parti de Paris dans les derniers jours de septembre, arrivé à Bamberg le 6 ou le 7 octobre, se porta aussitôt contre le roi de Prusse, qui, vivement alarmé des mouvements des troupes françaises stationnées en Allemagne, avait mis les siennes en état de défense avec une grande célérité.
Désolé de n'avoir pas suivi l'empereur dans cette campagne, Junot voulut au moins le suivre dans sa course aussi rapide que glorieuse ; il fit mettre des cartes , des plans, dans la bibliothèque du Piaincy; des petits fichels rouges et bleus furent plantés sur ces cartes, et toutes ses soirées se passèrent presque entièrement à suivre l'empereur et les armées françaises et prussiennes sur la carte.
La campagne de 1806 est encore une de celles où l'empereur a'esL immortalisé par son génie.
L'armée française se composait de sept corps sous les ordres de Lefèvre, Bernadette, Ney, Lannes, Davoust, Augereau et Soult. Une réserve était aux frontières de Westphalie, sous le commandement de Mortier, et toute la cavalerie obéissait à Murât. Les troupes alliées faisant partie de la confédération du Rhin, qui, pour la première fois, combattaient leurs compatriotes sous les ordres d'un Français, étaient conduites par le maréchal Lefèvre.
Ce fut Bernadotte, aujourd'hui l'un des membres
de cette confédération du Rhin comme duc de Poméranie^ qui commença le bal par le combat de Sch leitz ; celui de Saalfeld vient ensuite, et le 14 octobre, trois semaines après le départ de l'empereur de Saint-Cloud, il remportait la victoire d'Iéna, l'une des plus belles victoires de sa carrière militaire. Ce fut Murât qui, par une charge hardie et entraînante, décida, dit-on, le sort de cette journée. « La cavalerie était tellement lancée, écrivait Duroc à Junot, qu'elle a poursuivi l'ennemi jusques auprès de Weimar, c'est-à-dire près de cinq lieues, d Les Prussiens n'ont jamais appelé la journée du 14 octobre léna, mais bien Auërstadt, du nom d'un village entre Naumburg et Doernburg, à droite de la Saale, gardé par le maréchal Davoust avec trente mille hommes; tandis qu'il en avait plus de cinquante mille devant lui, et le quartier général de l'armée prussienne avec le roi Frédéric-Guillaume et la belle reine amazone.
Les conséquences de cette journée double, tant à léna qu'à Auërstadt, furent terribles pour les vaincus. Blessés, tués, prisonniers, nous avions frappé quarante-deux mille hommes. Vingt-six généraux prussiens furent faits prisonniers; le duc de Brunswick, Moëllendorf, ce dernier rayon de la gloire de Frédéric, furent mortellement blessés. Le prince de Prusse, quoique blessé également, fut contraint de se cacher dans un marais, où il demeura plusieurs heures pendant une nuit d'automne froide et pluvieuse.
A peine avions-nous eu le temps de lire les détails
de ces étonnantes journées, qu'aivive la nouvelle de la capitulation d'Erfurth.
— « C'est une magie, écrivait Berthier ; vous ne pou- € vez vous figurer celte déroute : on dirait, pour parler c commelaBible, que lebras du Seigneuries terrasse.!-
Tous les jours nouvelles victoires; tous les jours les estafettes nous apportaient des détails qui paraîtront vraiment fabuleux à nos petits-neveux. Le brave Lasalle, ce héros de notre cavalerie française, prend la fameuse forteresse de Stellin avec douze cents hommes, et trouve dedans cinq mille Prussiens et cent cinquante canons. C'est le 29 octobre. On est entré en campagne le 10 ; et le 29, c'esl-à-dire dix-neuf jours après, on est dans la capitale de la Poméranie prussienne.
Blûcher, échappé au sabre des dragons du général Klein, après la bataille d'Iéna, errait comme un désespéré au nord de l'Elbe. Renvoyé du Mecklembourg, coupé de la Poméranie par la prise de Stettin, chassé du Lauenbourg, il se vil jeté vers ce golfe de la Baltique où la Trave a son embouchure. Il fut se renfermer dans Lubeck, place toute démantelée. Blûcher fut atteint et presque entouré par le maréchal Soult et parBernadotle et la cavalerie de Mural, presque à l'entrée de la ville. On se battit dans les rues. Nous perdîmes beaucoup de monde à cette attaque, néanmoins nous y fûmes victorieux, et près de cinq mille prisonniers demeurèrent en notre pouvoir. Le reste de l'armée, errant, fugitif, fut pris sur un terriloire neutre, àlalisière du Hplstein. Le commandant
en chef Blùcher, le duc de Brunswick-Œls, duuze généraux, plus de douze mille hommes, tout enfin tombe au pouvoir des Français.
11 manquait un bouquet à une telle campagne, ce fut le maréchal Ney qui le donna en prenant Magdebourg. Vingt généraux, vingt-deux mille hommes, sept cents canons, des magasins immenses en toutes choses. Et le maréchal Ney n'avait que onze mille hommes pour entourer et prendre la place! On croit rêver !
Le 9 novembre nos troupes entraient dans Posen, à soixante-cinq lieues de Berlin, un mois, jour pour jour, après le commencement de la campagne.
Le décret impérial daté de Berlin, du 21 novembre 1806, est le fameux décret qui mettait l'Angleterre en état de blocus.
Les villes anséatiques qui contenaient des dépôts de marchandises anglaises, dont la guerre avait triplé la valeur, sont désignées comme devant être d'abord en notre pouvoir. Le maréchal Mortier prend Hambourg, et il donne l'ordre aux habitants, sous les peines les plus rigoureuses, de déclarer les marchandises qu'ils ont chez eux, appartenant aux Anglais. Lubeck a été prise avec Blûcher. Tel était le commencement de ce système continental que Napoléon avait conçu et qui devait abattre la Grande- Bretagne.
Murât était entré à Varsovie. Vraiment beau de vaillance, et de cette vaillance chevaleresque qui est le caractère distinclif des Polonais, il plut à ce peuple
brave et tout impressionnable, qui devait suivre avec ardeur un jeune prince qui s'élançait au milieu des batteries ennemies comme dans une salle de danse. Ce fut l'entrée de nos troupes dans Varsovie qui décida la Russie à se déclarer.
I.a rigueur de la saison avait déterminé l'empereur Napoléon à donner quelque repos à ses troupes.
Le repos ne fut pas long, l'empereur quitta Varsovie le 1" février. Il y avait plus de deux pieds de neige, et le thermomètre étaitdescendu de six et sept degrés au-dessous de zéro, aussi le passage de la Vistule ne fut-il pas aussi heureux que le premier, la glace ayant rompu une grande partie des ponts. Murât, toujours admirable dans sa valeur brillante, était en avant, et avait posé son avant-garde près de celle de l'armée russe. A HofT, il atteignit les Russes, et sa cavalerie fit la plus belle charge qu'on eût vue dans aucune armée combattante. Cette bravoure, ce sang-froid uni à une valeur bouillante, un talent véritable, pouvaient bien lui faire pardonner le ridicule de sa toilette. Tout le monde connaît ses petites redingotes à la polonaise, ses shapskis, ses shakos, ses colbaks, et toutes les plus singulières coiffures qu'il pouvait trouver. Mais ce qu'on sait moins, c'est la valeur des plumes qui ornaient tous ces beaux bonnets. La princesse Caroline m'a dit à moi-même que, vraiment étonnée de l'immensité de ces plumes demandées par le grand-duc, elle s'était informée, et elle apprit qu'il y en avait pour vingt-sept mille francs de livrées en quatre mois! On peut avec cela, et même
avec moins, comme le prouve le panache blanc de Henri IV, conduire les Français à la victoire.
Vers le milieu de janvier, le ministre de la marine donna un bal. Il y avait une foule immense; je crois qu'il me dit que le nombre des personnes invitées était de quatorze cents et les derniers cents ne pouvaient être placés. Ce bal eut cela de particulier, qu'il se donnait le jour de la bataille d'Eylau. Hélas! bien des jeunes femmes quittèrent le bal rassasiées de plaisir; huit jours après elles reçurent des nouvelles de mort, et le deuil devait prendre la plac« des guirlandes de roses. On sait comme elle fut terrible cette bataille. Les Russes étaient en force dans le bassin d'Eylau ; et le combat fut meurtrier, plus qu'aucun combat ne le fut jamais. La victoire fut longtemps disputée; ce fut la merveilleuse charge de la cavalerie de la garde qui emporta le succès de notre côté.
A son retour d'Eylau (car cette fois l'empereur marchait avec prudence), l'armée présenta un coup d'œil singulier : l'empereur lui fit prendre des cantonnements au commencement du printemps, après l'avoir fait battre pendant un froid de cinq et six degrés au-dessous de zéro ; le baron Larrey conseilla à l'empereur de changer les lieux de cantonnement de l'armée. L'empereur n'aimait pas les avis, mais lorsque l'on parlait au nom de ses soldats, il aurait donné l'habit qui le couvrait pour leur épargner une souffrance. Dèsque le baron Larrey eut prononcé, l'empereur fit cantonner sa garde sur un plateau sain cl aéré, près de Finkerstein; les soldats recommen-
Gèrent un camp comme celui de Boulogne; les baraques étaient tellement soignées, nous dit l'empereur lui-même après son retour, que Ton voudrait bien trouver, dans une province éloignée, une auberge aussi commode que quelques baraques d'officiers, arrangées avec soin par leurs soldats, lorsqu'ils en étaient aimés.
Mais une guerre terrible aussi en raison de ses suites, relativement à nous, ce fut la querelle qui s'éleva entre Murât, Lannes et Augereau, pour savoir auquel des deux premiers la victoire était due. L'empereur, dans son bulletin, yprésente le maréchal Murât comme ayant décidé le sort à se tourner du côté des Français. Le maréchal Lannes prétendait et soutenait que Murât n'avait donné qu'à la fin du jour. J'ai des lettres dans mes papiers, où la bataille entière est racontée dans ce sens-là. A quelque temps de là, pendant le repos que prirent les troupes, Lannes eut une scène avec l'empereur.
Cette scène fut des plus vives. Lannes, tout entier à sa colère, répétait à tout instant: — Voulezvous donc lui donner de notre gloire? Ah! mon Dieu, prenez-en! Il nous en restera encore bien assez I
— Oui, s'écria Napoléon ne pouvant plus se contenir; je prendrai et je donnerai la gloire comme il me conviendra de le faire, car, entendez-vous bien, c'est moi, moi seul, qui vous donne votre gloire et vos succès.
Cette scène fut entendue de plusieurs personnes ;
entre autres par l'un de nos amis communs, àLannes et à nous, qui me redit toute cette scène, pendant laquelle l'empereur fut calme en apparence, mais qui produisit un effet terrible sur lui, malgré l'attachement qu'il portait àLannes. Celui-ci eut l'imprudence de nommer Augereau dans l'explosion de sa colère. Augereau avec ses manières vulgaires, son ignorance profonde, n'avait pour lui que le 18 fructidor et le pont d'Arcole, Augereau avait de l'audace; il avait une grossièreté dans la parole qui éloignait de lui jusqu'aux soldats, qui aiment à retrouver dans le chef qui les conduit une autre apparence que la leur; et Napoléon avait cette opinion à un tel degré de force, qu'il regardait cela comme une obligation dans un chef. J'ai entendu l'empereur émettre cette opinion bien des fois, entre autres pour Augereau à propos d'une histoire qui était arrivée à Junot avec le général aux rudes façons, chez le prince Kourakin, à un bal que donnait celui-ci.
Nous étions au bal chez l'ambassadeur de Russie. Je dansais, et Junot attendait que j'eusse fini ma contredanse pour partir.
Augereau s'approche deJunot, et lui dit, en ouvrant une énorme bouche, de l'une à l'autre oreille, dans laquelle descendait son nez de faucon :
— Eh bien I luron. Est-ce que tu attendras longtemps la bourgeoise?
Junot, qui connaissait son jargon, ne fut pas étonné de l'éloquence du frère d'armes, et il lui répondit tranquillement :
— Ma femme danse. J'espère qu'elle n'acceptera pas d'autre engagement. Au reste il n'est pas bien tard.
Sa femme valsait, je ne me rappelle pas si c'était avec M. de Sainte-Aldegonde, mais je crois bien que oui.
— Avance ici, dit-il à la maréchale. Et lui jetant plutôt qu'il ne lui mit son châle sur les épaules, il la poussa devant lui en ajoutant élégamment, et très haut:
— Allons, trime!
Je ne suis pas la seule qui l'aie entendu, et il existe encore aujourd'hui bien des personnes qui en ont gardé le souvenir. Ceci s'est passé en 1810. Mais je n'ai pas pu résister au désir de raconter cette histoire puisque je parlais d'Augereau.
L'impératrice avait un goût très vif pour faire des patiences, tirer les cartes, et même se les faire tirer. Tous les soirs elle avait sur une table deux jeux de cartes complets, et les patiences allaient leur train de manière à exercer celle des auditeurs. Comme l'impératrice aimait vraiment l'empereur, et que son inquiétude était vive, elle cherchait tous les moyens de se rassurer; celui des cartes et des patiences était un des plus faciles à mettre en œuvre ; aussi l'employait-elle souvent. Un soir nous étions chez elle. Après avoir épuisé la grande, la petite patience, le moulin-à-vent, la patience de quinze, et mille autres que je ne me rappelle plus, Timpératrice voulut savoir s'il arriverait un courrier ce même soir. Il était neuf heures.
11k MÉMOIRES
Elle recommença une grande patience. Elle n'était pas à la moitié, qu'elle était certaine qu'elle réussirait. Elle réussit : à peine la dernière carte fut-elle posée sur le dernier paquet que l'archi-chancelier entra d'un pas grave, comme à son ordinaire, et apporta à l'impératrice une lettre de l'empereur. Celte lettre était d'autant plus agréable qu'elle annoniil que l'armée prendrait du repos pendant le mois de mars, et qu'elle prenait ses cantonnements entre la Yistule et la Passargue. Je me rappelle cette particularité, parce que l'impératrice ne put jamais lire une ligne entière de la lettre de l'empereur, qui était celle où se trouvait les deux noms de rivière. Elle nous la fit voir pour déchiffrer si nous pouvions ; mais, quant à moi, j'aurais plutôt lu ce qui est sur l'aiguille de Cléopâtre. Enfin Junot arriva. Comme il était habitué à l'écriture de Napoléon, plus encore que l'impératrice, on lui donna la ligne indéchifrable, et il la lut: — En vérilé, lui dit l'impératrice, je suis bien heureuse que vous ayez eu l'idée de venir chercher madame Junot, car nous ne vous aurions pas vu sans elle, et je n'aurais pas lu que l'armée était entre la Vistule et la Passargue.
Le lendemain de cette soirée, la grande-duchesse de Berg m'envoya chercher.
J'étais alors fort souffrante. Je demeurais donc couchée le matin assez tard. Le jour dont je parle, j'entends une grande rumeur dans mon salon, la porte s'ouvre tout entière, et l'on annonce la princesse Borghèse.
DE LA DL'CUIiSS[ D' A BRA iNT È 8. 225
— Eh bien! ma j)Clilc Laurelle, te voilà donc malade? Conle-moi cela. Allends.
Et la voilà qui saule sur mon lit, et s'établit sur mes pieds, qu'elle mettait en miellés à force de se démener pour trouver une bonne place. Je sonnai pour avoir des oreillers, je voulais me lever pour faire mon devoir de dame de cour, et ne pas demeurer ainsi en cornette; mais elle ne le voulut pas, et nous eûmes la plus étrange conversation que deux femmes puissent avoir.
— Ah çà, Laurelle, diles-moi pourquoi vous ne m'avez pas aussi donné une fête à votre campagne du lîaincy ?
— Parce que je n'ai pas pensé que Votre Altesse Impériale, qui ne peut aller en voiture, voulût chasser un cerf.
— Et pourquoi donc ne chasserais-je pas comme Caroline? Il n'y en a que pour elle.
— Mais, madame, vous ne montez pas à cheval.
— Qu'est-ce que cela fait? J'aurais suivi dans mon palanquin. As-tu vu mon palanquin?
— Non, madame. Mais il n'importe, on ne chasse pas le cerf en palanquin.
Et de fait celte idée me parut si bouffonne, que je ne pus m'empêcher de rire.
— Eh bien, oui, ils se sont aussi mis à rire quand je leur ai dit que je suivrais la chasse avec mes porteurs. Je veux en parler à Junot.
11 était sorti,
— Ohl ohî déjà 150 rti! Mais il est bien matinal dans ses visites. C'est peut-être pour la fête de l'impératrice.
— De quelle fête voulez-vous parler, madame?
— Eh ! vraiment, du 19 mars, la Saint-Joseph. Nous fêterons l'impératrice notre sœur; nous jouerons la comédie à la Malmaison ; vous êtes une des principales actrices. Comment ne le sais-tu pas, mîj petite Laurette ?
Dans le moment me parvint le message de la grande-duchesse. Je répondis que j'allais me rendre à ses ordres ; mais il me fallut entendre de la princesse tout le détail de sa toilette, comment elle chanterait; c'était la plus décousue des conversations. Elle me parlait des victoires de l'empereur, puis de ma camisole de nuit, de son costume pour jouer Rosine.
Tout à coup se ravisant, elle me dit :
— Ma petite Laurette, connais-tu mon nouveau chambellan?
— Non, madame; lequel?
— M. de Forbin. Gomment, ma petite Laurette, tu ne connais pas mon nouveau chambellan !
Elle se pencha, et tira à la fois les trois cordons de sonnettes qui étaient dans mon lit. Mon valet de chambre, mes femmes accoururent à la fois.
— Faites entrer le monsieur qui est dans le salon dit-elle au valet de chambre.
C'était M. de Forbin.
D'une figure charmante, d'une tournure éminem-
ment distinguée, il était remarquable jusque dans sa parole, qui était élégante et gracieuse.
Les hommes de la maison de la princesse Borghèse, ou de la princesse Pauline, pour parler plus juste, étaient fort bien. J'ai déjà parlé de M. deForbin; venait ensuite M. de Clermont-Tonnerre, qui excellait dans ie calembour et faisait le jeu de mots avec un rare talent.
On avait convoqué le ban et Tarrière-ban (les abbés exceptés), pour délibérer sur la pièce que l'on choisirait pour la fête de l'impératrice.
La princesse Pauline voulait qu'on jouât le Barbier de Séville : — Parce que, disait-elle, je ferai Rosine, et que je m'acquitterai fort bien de mon rôle.
La princesse Caroline, dont M. de Talleyrand a dit que sa tête était celle de Cromwell sur les épaules d'une jolie femme, voulait avoir un rôle qui fût assez long pour valoir la peine qu'on l'apprît. Enfin il y eut heureusement un bon mouvemeni qui porta à consulter Junot. Il avait auprès des deux sœurs un crédit qu'il devait à cette force que donnent à l'amitié les souvenirs de l'enfance. Il eut assez d'empire pour faire non seulement abandonner le projet de jouer une grande pièce, mais d'en faire donner deux faites exprès pour la Saint-Joseph.
Une fois les pièces arrêtées, on distribua les rôles. Les actrices étaient les deux princesses, la maréchale Ney, madame de La Valette et moi. Les hommes étaient MM. de Brigode, d'Angosse, de Montbreton et Junot. Madame la maréchale Ney faisait un rôle de
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<;ieille grand'mère, avec le talent qu'elle met à ce /;u'elle fait; et ceci est une vérité car je ne lui ai rien vu faire mal ni gauchement.
La comédie n'était pas pour ceux qui nous virent jouer, mais bien pour nous pendant les trois semaines que durèrent les répétitions.
La princesse Pauline faisait un petit rôle, mais, toujou-rs souffrante, elle ne pouvait marcher facilement; on la portait au milieu du théâtre, et là, de son fauteuil, elle nous récitait son rôle, qui élaii celui d'une jeune fiancée qui épousait je ne me rappelle plus quel bel amoureux.
Le nœud de la pièce était peu de chose. La scène est chez le maire 'de Rueil. Caroline et Charles, tous deux s'aimant, tous deux nés le même jour, doivent être unis. Un incroyable de province veut traverser les amours de Caroline et de Charles ; mais le bon génie de ceux qui pleurent passera dans la journée à la Malmaison. La noce doit se faire, et l'impératrice daignera l'honorer de sa présence.
La princesse Pauline était ravissante dans son costume de paysanne fiancée. L'émotion qu'elle ressentait, provoquée par cette crainte que donne une première entrevue avec le public, rendait sa beauté étrangement avenante.
Je n'avais jamais rempli un rôle semblable à celui dont on me chargeait; je fis demander à mademoiselle Mars si elle voudrait bien m'en tendre répéter, afin que je pusse être guidée dans une route tout à fait inconnue. Pendant quinze jours elle eut la bonté
DE LA DrCIIESSE D'ABRANTÈS. 229
parfaite de venir le malin chez moi plusieurs fois pour me donner la plus excellente des leçons. Souvent j'oubliais, en l'écoutant, qu'il me fallait rediie après elle. J'étais là admirant à deux pas de dislance ce jeu des muscles de son charmant visage. Je voyais son sourire fin entr'ouvrir ses lèvres et laisser voir ses perles de dents, tandis que ses yeux expressifs, d'accord avec ce sourire, révélaient la pensée avant la parole. Celte répétition ne m'a rien montré, mais j'en ai d'autant n>ieux compris son admirable talent. MademoiseHe Mars me paraissait bien l'actrice la plus excellente que j'eusse vue, mais après l'avoir entendue dans une chainore, a meure de midi, sans aucun des prestiges delà scène, j'ai dit :
— Voilà la première actrice du monde, voilà le naturel, voilà comme il doit être si difficile déjouer, parce que cela ne paraît rien du tout.
Elle dut me trouver en revanche un esprit bien obtus. Cependant, comme je m'étais un peu frottée à son beau talent, je dis mon rôle juste et de bon sens, ce que mes camarades ne firent pas tous.
Ces représentations de la Malmaison étaient toujours fort imposantes. Je me rappelle que, lorsque nous y jouions à l'époque du consulat, nous avions déjà bien peur : que devait être cette représentation, maintenant que l'empire, son luxe et ses merveilles rendaient Paris et la cour impériale un séjour fantastique de magnifiques grandeurs ? Je me disais tout ce que je viens d'écrire, tandis que nous déjeunions avec l'impératrice dans la salle à manger en
stuc qui est au rez-de-chaussée de la Malmaison, avant le cabinet de Tempereur. Nous étions vingtcinq autour de la table présidée par l'impératrice avec une grâce charmante, et comme l'aurait pu faire la maîtresse de maison la plus simple. Elle avait à côté d'elle, à table, sa filleule, ma fille aînée, ma Joséphine, qu'elle m'avait ordonné de lui amener avec Constance, ma seconde fille. Je les avais fait venir avec leur gouvernante anglaise, et les chères créatures étaient bien sûrement, de tous ceux qui entouraient la table impériale, les plus tranquille» sur ce qui devait se passer dans cette journée.
La représentation se passa fort bien.
M. de Brigode, chambellan de l'empereur, remplissait le rôle de Lolo Dubourg, espèce d'imbécile en manière de Lovelace de province, avec un vrai talent, ayant unhabitdepékin rayé dont chaque bouton était d'acier poli de la largeur d'une pièce de cinq francs, des ailes de pigeon d'une immense grandeur, surmontées d'un chapeau à trois cornes ; un gilet rayé, une culotte jaune serin, des souliers à boucles d'argent et des bas chinés ; deux immenses cachets en fer-blanc, je crois, complétaient sa belle toilette.
Cette comédie, jouée le 19 mars 1807, occupa toute la cour impériale pendant l'hiver qui précéda, par les intrigues, les démarches pour en faire partie, les petites haines, les vengeances, les caquets ; car, hélas ! nous en avions. Mais n'estce pas là l'histoire de toutes les cours?
Nous sommes arrivés maintenant à une époque bien remarquable, non seulement dans la vie de l'empereur, mais dans la vie politique de la France. C'est dans ces deux années 4807 et 1808 que la forlune lui a donné ses dernières faveurs.
C'est pendant l'année 1807 que l'Espagne a vu commencer son malheur. Mais il est bien démontré que l'Espagne a été au-devant de la conduite de Napoléon,
Un soir l'archi-chancelier vint me voir; il paraissait soucieux :
— Je vous apporte une singulière nouvelle. L'empereur rétablit non seulement l'ancienne noblesse, mais les titres; et quel est le premier homme de l'armée qui en soit décoré? C'est! Devinez... Eh bien, c'est Lefebvre : je viens de voir sa femme!
— Mais, écoutez donc, il me semble que ce n'est pas encore si mal. La maréchale n'est pas une duchesse ou une princesse bien en harmonie avec sa dignité; mais elle est bonne femme, et puis vous savez que l'empereur nous compte pour rien dans ces sortes de calculs.
L'archi-chancelier, quelque mesuré qu'il fût, me regarda en souriant, et nous nous comprîmes sans nous parler.
Le maréchal Lefebvre avait l'estime de l'armée, celle des honnêtes gens, et pouvait mériter toutes les récompenses. Un seul inconvénient, c'était sa femme.
Elle fut remercier l'impératrice Joséphine de la grâce que l'empereur venait de lui faire. L'impéra-
trice était aux Tuileries, dans le grand salon jaune.
Arrive la maréchale Lefebvre; l'huissier, habitué à
l'appeler de ce nom, entre pour prendre les ordies
du chambellan de service, parce que la maréchale
n'avait pa-s demandé d'audience; il ressort, et lui
dit:
— Madame la maréchale peut entrer.
La maréchale le regarda de travers, mais ne souffla pas; elle entra dans le salon. L'impératrice, se levant du sofa où elle était ordinairement assise près de la cheminée, fit quelques pas au devant d'elle, en lui disant, avec cette grâce charmante qu'elle mettait à tout :
— Comment se porte madame la duchesse de Dantzick?
La maréchale, au lieu de lui répondre, fit un pclil signe d'intelligence; puis se tournant aussitôt vers l'huissier, qui était au moment de refermer la porte, elle lui dit ;
— Hein! mon fils! ça te la coupe!
Quelle est la gravité qui aurait résisté à une pareille altaque?
Quant à madame la maréchale Lefebvre ou madame la duchesse de Danlziek, comme vous voudrez l'appeler, elle se maintint' longtemps dans celle bonne attitude de singulière personne sous le harnais ducal ; mais ensuite elle se forma, et dès lors elle ne fut plus amusante.
Dans le temps où les cinq rois changeaient leur loque directoriale contre des pièces d'or, et quel-
DE LA DUCHESSE D'ABIîANTÈS. 233
quefois contre un horrible exil par delà les mers, il vint alors en tête de quelques-uns de ceux qui demeuraient de s'adjoindre un collègue dont l'esprit fût léger et la main pesante, pour défendre le Luxembourg s'il était attaqué. On écrivit donc à Lefebvre, qui était alors à l'armée de Sambre-et-Meuse, pour lui proposer la couronne directoriale. Le brave liomme consulta sa femme. Elle était parfois de bon conseil; elle le fit bien voir dans cette circonstance :
— Il faut leur répondre non, lui dit-elle. Que veuxtu aller faire au milieu de tout cela? fleste ici. 11 faut qu'ils soient bien malades là-bas, puisqu'ils veulent faire un roi d'un imbécile comme toi.
Une grande infortune avait frappé la famille de l'impératrice Joséphine. Le fils aîné de la reine Ilorlense venait de mourir du croup, en Hollande. Les lettres de madame de Brock annonçaient une douleur d'une telle violence, qu'elle pouvait détruire à jamais la santé de la reine. L'impératrice fut atteinte au cœur de cet événement. — Oh! quel malheur! répétait-elle en pleurant avec sanglots.
11 est impossible de bien peindre le jeune prince Louis. Cet enfant eût été, s'il eût vécu, un homme bien distingué. 11 ressemblait extraordinairement à son père, et conséquemment à l'empereur. Le jeune prince était un enfant charmant, d'une bonté, d'une fermeté de caractère qui lui donnait de la ressemblance morale avec son oncle. Un jour, on était à Saint-Cloud, et l'empereur racontait un fait plein
d'intérêt; et il le racontait avec cette puissance de voix et de regard que je n*ai connue qu'à lui. Le jeune prince était d'abord sur les genoux de l'impératrice, puis il se laissa couler tout doucement, et vint se placer en face de l'empereur en le fixant avec de grands yeux bleus animés par une expression admirablement belle; c'étaient des saphirs étinceians : sa petite poitrine se soulevait, et il était évident qu'il souffrait de son émotion.
Un autre jour, l'empereur allait ou venait de passer une revue; son épée et son chapeau, ce fameux chapeau, étaient sur un fauteuil du salon, le jeune prince, accoutumé à être gâté par l'empereur qui lui laissait toucher à tout chez lui, s'empara de l'épée, la passa autour de son cou, mit le chapeau sur sa tête, et se mit à marcher derrière l'empereur avec une grande gravité, en faisant à deux voix le ratàplan le mieux roulé. L'empereur se mit à rire, mais il était profondément touché. Gérard fit un charmant tableau de cette petite mascarade.
Junot aimait le prince Louis avec un grand attachement.
La reine de Hollande quitta ses marais et ses plaines aquatiques pour venir trouver un adoucissement à ce désespoir terrible qui la tuait ; elle fut dans les Pyrénées, à Cauterets. Elle fit ce voyage avec les deux guides Clément et Martin, les deux porteurs de chaise les plus habiles des Pyrénées.
La reine Hortense est, comme chacun sait, une sylphide dans sa taille, ses mouvements et la grâce
de sa tournure; leste et légère, elle bondissait dans les sauvages retraites des Pyrénées; et là, du moins, elle pouvait pleurer en liberté.
Elle était adorée dans ces montagnes, bonne, secourable, donnant à la fois des aumônes pour avoir du pain, et disant de ces paroles qui touchent au vîœur*. Elle rachetait des conscrits, mariait des jeunes filles, donnait noblement une existence assurée à ses deux guides fidèles.
La reine Hortense revint à Paris après la saison des eaux, cette même année 1807, et nous ramena toute cette aimable gaieté, ces soirées charmantes où les artistes les. plus distingués de la France venaient porter un tribut que la princesse savait d'autant mieux apprécier qu'elle-même était docte en toute savante matière. Que d'heures agréables on passait chez elle! C'est alors qu'elle composait : le Beau Dunois, le Bon Chevalier^ les Deux Colins, dont la grâce naïve peut appartenir au plus ravissant talent : En soupirant j'ai vu naître l'aurore, et mille autres que je pourrais citer.
Une autre fois, on se réunissait autour d'une table ronde; et là venaient Gérard avec son inimitable crayon ; Isabey, dont le talent peut être imité, mais jamais égalé; Garnerey, qui, après avoir longtemps travaillé à un joli dessin pour un album, finissait par faire la chambre dans laquelle nous étions, avep un tel charme de détail qu'on y retrouvait tous les bâtons des chaises qui étaient dans l'appartement, et pourtant rien n'était minutieux et tout était
charmant dans ces mêmes détails. Mais un talent remarquable, c'était la noble maîtresse du logis ; surtout lorsqu'elle faisait des portraits seulement au trait. Ils sont faits remarquablement bien, et puis ils ont le mérite fort rare d'une ressemblance extraordinairement juste. C'est ainsi que la reine Hortense possède une collection unique dans le monde, si dans ses courses aventureuses elle n'en a pas perdu.
En parlant de la reine Hortense, qui de vous ne se rappelle avec un sentiment tout à fait pénible cette jeune femme engloutie dans un abîme, à peine âgée de vingt-cinq ans, cette charmante madame de Brock? Je ne puis séparer la pensée qu'elle provoque, de celle de sa chute dans la cascade du Moulin à Aix en Savoie; si bonne, si douce, si charmante! Mourir là comme une fleur qu'un coup de vent aurait fait tomber dans le gouffre! Pauvre jeune femme !... Elle a eu, du moins, cela d'évité dans sa vie, c'est le spectacle de l'infortune de son amie; car, quoique reine, elle est amie, et elle a des amies, la reine Hortense.
Nous étions déjà arrivés au mois de mai 1807; la campagne continuait brillamment. L'empereur de sa personne s'était porté sur Guttstadt avec le maréchal Lannes et le maréchal Ney, et avait pris cette ville après une résistance terrible de la part de l'ennemi. Dans cette affaire, une balle frisa son oreille de si près, qu'il en sentit le sifflement. La chose n'était pas /are le moins du monde, car l'empereur s'exposait beaucoup.
Les combats se succédaient chaque jour en l'ologne. Le combat de Deppen suivit celui de GuUsladl; vint ensuite celui de Ileiisbeg, qui précéda seulement Je quelques jours ia fameuse bataille de Friedland.
Une remarque à faire, c'est que la bataille de Friedland a eu lieu le 14 juin, sept ans, jour pour jour, après la bataille de Marengo (14 juin 1800).
Pendant Faction, le jour de Friedland, l'empereur se tenait sur une hauteur à l'entrée d'une ferme. De là il plongeait sur les deux armées, et pouvait tout voir. La réussite de ses plans lui donna probablement une telle joie qu'il se mit à faire et à dire mille folies. Il avait faim, et demanda du pain, et du vin de Chambertin.
— Mais je veux du pain du pays! s'écria-t-il. Gomme la maison devant laquelle il était alors
était un moulin, il ordonna qu'on en demandât à Fheure même; et comme on hésitait, parce que le pain du paysan russe, fait avec de la mauvaise farine de seigle, est plein de longues pailles et détestable de tous points, il insista avec bonne humeur en disant*
— Les soldats en mangent bien!...
Et tout aussitôt il mordit, avec ses dents de perles, dans un morceau de pain noir, devant lequel nous aurions reculé. L'homme qui contribua le plus au succès de la journée de Friedland fut le maréchal Ney.
— Vous ne pouvez pas vousfaire une idée, écrivait Berthierà l'archi-chancelier, de la valeur brillante du
maréchal Ney. C'est fabuleux à raconter; c'est comme dans le temps de la chevalerie. C'est surtout à lui qu'on doit le succès de cette mémorable journée.
Ce fut en courant que nous atteignîmes le Niémen,
La conséquence de la victoire de Friedland fut la paix de Tilsitt, un mois après. La prise de Kœnigsberg, par le maréchal Soult, qui entra dans cette seconde capitale de la Prusse le surlendemain de Friedland, et dont le port contenait des bâtiments anglais, russes et prussiens chargés de munitions, d'armes, fut un fait important. C'était un dégringolage de villes.
Après la bataille qui décida du sort de l'armée russe et prussienne, on continua toujours d'en poursuive les débris jusqu'au Niémen. La garde impériale suivait à la trace la cavalerie ennemie, qui repassa le fleuve à Tilsitt. Murât atteignit les Russes, qui brûlèrent le pont, et demandèrent la paix avec instance, après avoir obtenu un armistice. Ce fut alors qu'eut lieu cette fameuse entrevue entre les deux empereurs; car le roi de Prusse fut tellement inaperçu dans toutes ces conférences, qu'on ne parla pas plus de lui que s'il eût été encore à Berlin.
L'empereur avait résolu de vaincre de toutes les manières dans cette campagne de Pologne. Il entrait dans ses plans politiques de conquérir l'empereur Alexandre, et il le fit avec une grâce qui était irrésistible; il avait, lorsqu'il le voulait, un charme auquel nul ne pouvait se dérober; ce n'était qu'un regard, un sourire; mais dans l'un était tout le feu du ciel, dans l'autre sa douceur.
La reine de Prusse joua un grand rôle pendant les conférences de Tilsitl. Il est impossible à une femme de montrer plus de courage que celte malheureuse reine n'en fit preuve pendant les jours qu'elle fut contrainte de passera Tilsilt. Elle était ferme et résolue dans ces vouloirs, digne et vraiment souveraine.
Un jour Napoléon prit une rose admirable dans un vase de porcelaine et la présenta à la reine de Prusse :
— Ah! lui dit-elle, avec Magdebourg! Puis à demivoix en le regardant; ce don serait sans prix pour moi, si vous vouliez y joindre ce que la justice doit vous faire rendre à un orphelin que vous dépouillez de son héritage.
— Mais ce qu'il fallait voir, me disait un des spectateurs, c'était le regard, l'œil voilé, le sourire. Napoléon sourit aussi, mais avec une singulière expression. II prit un air froid, quoique poli, et dit à la reine :
— Votre Majesté connaît mes intentions, je les ai communiquées à Teippereur de Russie pour qu'il se chargeât de les faire connaître au roi Guillaume, puisque Tempereur Alexandre a bien voulu être médiateur entre nous; elles sont irrévocables.
La reine de Prusse pâlit. Son sort était affreux: la moitié des États du roi de Prusse lui était enlevée. Napoléon remet la Saxe en possession de Varsovie; Daiùzick est rétabli comme ville libre. L'empereur Alexandre, ne pouvant rien refuser à son frère bien-aimé, car ce n'est qu'en se servant de cette formule qu'ils s'écri-
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valent alors, propose sa médiation auprès de l'AngleteiM^e. 11 reconnaît la confédération du Rhin, le royaume d'Italie, et, les trois frères de Napoléon comme rois de Naples, de Weslphalie et de Hollande; cl cette démarche de l'empereur Alexandre n'est pas môme l'œuvre des demanJes de Napoléon. Le czar est venu lui-même au-devant des souhaits de son nouvel allié.
Le retour de l'empereur à Paris fut aussi fêté par le peuple français que le fut celui de iMarengo. Les acclamations les plus vives l'accueillaient là où il se trouvait. Il voyait combien il était aimé.
Le retour de l'empereur eut lieu vers la fin de juillet 1807. Le 15 août, le soir de la Saint-Napoléon, le jardin des Tuileries resplendissait du feu d'un million de lampions; la terrasse du château, sur laquelle chacun pouvait alors se promener, était couverte de monde; la foule était tellement serrée qu'à peine pouvait-on passer, et cette foule n'écoutait ni le concert, ni les chansons patriotiques, et ne regardait aucune des iiiuminations du jardin. Non, tous les regards étaient dirigés vers deux fenêtres du rez-de-cliausséc, dans l'espoir de voir un moment leur empereur bienaimé.
L'empereur était sorti du palais ce même soir avec son ami fidèle, celui qui ne le quittait jamais, et qui encore craignait que la surveillance ne fût pas assez active, avec Duroc.
L'empereur était donc sorti du château pour voir la fêle. ■'
— Voire Majesté doit être bien heureuse, disait le grand maréchal à Napoléon.
Et dans le même moment cent mille voix lançaient au ciel de nouveaux cris de :
— Vive l'empereur 1
Une fenêtre entr'ouverte du rez-de-chaussée avait causé l'illusion. On avait cru le voir.
Le retour de l'empereur avait donné lieu à beauoup de fêtes. La ville de Paris voulut à son tour lui lémoigner la joie qu'elle éprouvait de le revoir. Il .iccepta, et il fut décidé que ce serait le 15 d'août que la fête aurait lieu. Les fêles de l'Hôtel de ville, étaient toujours fort belles. Le comte Frochot, qui alors était préfet de Paris, s'entendait à merveille à dirigertoutes ces féeries.
C'était Junot qui allait à la rencontre de l'empereur, mais l'impératrice était reçue par M. Frochot et moi, à la descente de sa voiture sur le grand perron de l'Hôtel de ville; j'étais à la tête de plusieurs femmes qui étaient là comme représentant le commerce et la banque de la capitale de l'empire. Ces dames étaient au nombre de vingt-quatre. Je soumettais la liste dès l'avant-veille au grand maître des cérémonies. La liste était toujours communiquée à l'empereur. Il fit un jour beaucoup de bruit sur cette liste, parce que deux noms, dont je ne me souviens plus à présent, rappelaient, par leurs maris, deux chambellans.
— Je vois assez souvent les femmes présentées aux Tuileries, nous dit-il; q-j'à l'Hôtel de ville il n'y ait
que des visages parisiens. C'est la ville de Paris que
je veux connaître, madame Junot.
Et comme l'une des dames qui étaient dans le salon de l'impératrice se moquait très haut de cette mauvaise locution employée par la femme d'un fabricant de draps, en répondant à l'empereur qui lui demandait : - Que fait votre mari? — Sire, il fait dans les draps ; l'empereur se retourna vers cette dame et lui dit fort sèchement :
— Madame, si les gens dont vous riez vous entendaient jargonner, comme j'ai souvent le malheur de vous entendre, ma foi, je crois que les rieurs ne seraient pas pour vous.
Et, reprenant son travail avec Frochot et M. de Ségur, il continua tout en grondant.
L'impératrice vint tard. Le bal fut ouvert par madame la grande-duchesse de Berg, la princesse Stéphanie, madame Lallemand, une dame du palais, une dame de la ville. La fête fut superbe, et surtout belle de l'enthousiasme que les habitants de Paris éprouvaient au retour si glorieux de l'empereur; et puis le commerce n'avait jamais autant gagné que depuis lescinqansqui venaient de s'écouler, et le bien-être se faisait sentir.
On parlait beaucoup du mariage du prince Jérôme avec une princesse allemande, lorsque l'empereur annonça que le prince allait, en eflèt, épouser la princesse Catherine de Wurtemberg, fille du roi régnant à cette époque.
Nous étions alors à la fin d'août. Il était neuf
heures, j'allais me coucher lorsque mon valet de chambre me dit qu'un valet de pied de l'empereur attendait Junotpour lui remettre une lettre du grand maréchal. Voici ce qu'elle disait:
« La princesse royale de Wurtemberg, mon cher f Junot, arrivera avec sa suite demain, à neuf heures € du matin au Raincy, pour y déjeuner et s'y repo- € ser jusqu'à sept heures du soir. Voilà ce que Sa « Majesté vient d'arrêter. Veux-tu avoir la complai-
< sance de donner des ordres pour que tout soit
< prêt? J'enverrai, soitpour service, soitpourcuisine, € ce que tu jugeras convenable que je fasse.
€ Je te renouvelle l'assurance de mon attachement.
c Ddivoc. >
^. — A six heures du soir.
Je répondis à Duroc que nous allions donner les ordres nécessaires pour la réception de Son Altesse Royale, et que Junot et moi remerciions l'empereur de nous procurer cette nouvelle occasion de lui prouver notre dévouement.
Je fis venir Réchaud. C'était un personnage très habile que Réchaud. Lui et son iirère avaient été élevés chez le prince de Condé. Ils étaient ensuite devenus tellement habiles, que leur renommée dans le monde gastronome devint des plus fameuses; M. de Sainte- Foix le reconnut en dînant chez moi un jour, en mangeant d'un brochet à la Chambord, plat dans lequel il paraît que les talents culinaires de Réchaud
étaient admirables. Je le fis venir. Je lui expliquai ce dont il s'agissait. Il me comprit à l'insiant.
— Madame peut partir pour le Raincy, me répondit-il avec un sang-1'roid digne de Vatel : tout sera prêt pour l'heure indiquée.
Je connaissais Piéchaud. Je montai en calèche, et je partis fort tranquille pour le Raincy à dix heures du soir. L'empereur ne voulait pas que la princesse royale de Wurtemberg fît une entrée dans Paris, ainsi qu'aurait pu le faire, jadis, madame la duchesse de Bourgogne. En conséquence, lorsqu'il apprit que la princesse arriverait en vue de la barrière à dix heures du malin, il décida qu'elle ne la passerait qu'à sept heures du soir, et qu'elle demeurerait, en attendant celte heure-là, dans quelque campagne de particulier.
— Eh parbleu ! Junot a le Raincy. Il faut que la princesse passe la journée au Raincy. Ecrivez à Junot que la princesse Catherine de Wurtemberg passera la journée de demain chez lui et chez sa femme, car il faut qu'elle y aille.
Ma princesse arriva au Raincy à neuf heures, comme elle l'avait annoncé.
Je la reçus à la descente de sa voiture sous le péristyle du château. J'étais en demi-toilette de cour, c'est-à-dire que je portais une robe de moire blanche à queue, et une loque blanche avec deux plumes.
La princesse de Wurtemberg avait à l'époque dont je parle de dix-neuf à vingt ans; l'expression de sa tigure était plutôt sérieuse et digne au'enjouée.
£)epuis l'avant-veille, la princesse était séparée, selon l'étiquette, de tout son service allemand.
L'empereur avait entouré sa future belle-sœur de personnes dont le choix, fait par lui-même, prouvait combien il mettait d'importance à cette alliance, la troisième contractée en Allemagne par sa famille. La princesse de Wurtemberg fut reçue, à son entrée sur les terres de France, par la maison d'honneur que l'empereur lui envoyait, et qui avait été prise en entier dans celle de l'impératrice. Le maréchal Bessières avait épousé la princesse au nom du prince.
Madame la comtesse de Luçay remplissait les fonctions de dame d'honneur.
L'autre dame du palais était madame Octave de Ségur. Elle était bien jolie à l'époque dont je parle, elle avait surtout des yeux de velours qui disaient tout ce qui lui plaisait avec un vrai charme.
M. de Villoutrec, écuyer de l'empereur, faisait cette fonction auprès de Son Altesse Royale.
Le baron Auguste de Talleyrand, chambellan de l'empereur, remplissait les mêmes fonctions auprès de la princesse de Wurtemberg.
Tout était prêt pour la réception de la princesse; un bain était à sa disposition dans la belle et élégante salle de bains du Raincy. Elle n'en voulut pas profiter, et parut désirer que le déjeuner fût servi de bonne heure. Son déjeuner pouvait lui être servi dans son appartement, si elle désirait manger seule. Elle me dit Qu'elle désirait que toutes les personnes
qui étaient chez moi déjeunassent avec elle, et qu'elle
me chargeait de les inviter en son nom.
On sortit de table à onze heures et demie. Je demandai à la princesse si elle aurait pour agréable do courre un cerf dans le parc. 11 y avait des chevaux de selle à sa disposition, ou bien une calèche. Elle choisit elle-même la calèche, et ayant fait amener deux de ces corbeilles dans lesquelles on courait la chasse à Fontainebleau et à Rambouillet, nous partîmes. On lança un jeune daim, qui fut presque aussitôt pris. La princesse, d'abord sérieuse et même triste, finit par s'égayer, et parut enfin contente. Comme la chaleur était accablante, nous rentrâmes comme trois heures sonnaient. Ce n'était d'ailleurs que le temps nécessaire pour que la princesse fît sa toilette. Quanta moi, je commençais déjà à trouver la journée fatigante. En rentrant dans ma chambre, je me déshabillai et me couchai sur une chaise longue. Je m'y reposais depuis un moment, lorsque l'une de mes femmes vint me dire :
— Ah! madame, comment va-t-on faire?... .La princesse n'a pas de chemise !
— La princesse n'a pas de chemise ! m'écriai-je en sautant sur mes deux pieds, la princesse n'a pas de chemise !
— La princesse n'a pas de chemise, me dit mademoiselle Reidler d'un air consterné.
Les fourgons de la princesse étaient repartis après que ses femmes eurent pris toute la toilette de leur royale maîtresse; la chemise avait été oubliée,
— Si la princesse n'a pas de chemises, prenez-en une demi-douzaine des miennes, c'est cinq fois plus qu'il ne lui en faut.
— Et par où voulez-vous qu'elle y entre, madame ? me dit Joséphine.
A cette époque, j'étais excessivement mince, et la princesse de Wurtemberg était énormément grasse, au contraire.
— Porte-leur toujours les chemises, lui dis-je, on fera ce qu'on pourra.
Mademoiselle Reidler porta une demi-douzaine de belles chemises de batiste brodée, avec les manches gaufrées et à poignet. La princesse entra dedans exactement comme dans un étui. Quant aux poignets, on les coupa.
Lorsqu'elle arriva dans le salon, une demi-heure avant le dîner, j'éprouvai une sorte de regret que personne n'eût le courage de lui dire de s'habiller autrement.
En vérité, elle avait une toilette qui n'avait pas d'excuse en 1807, lorsqu'on est princesse surtout.
Sa robe était en moire blanche, mais d'un blanc azuré qui avait l'inconvénient de faire ressortir une irès mauvaise broderie en argent qui garnissait le devant de la robe en manière de Mathilde, mode antique et tout à fait oubliée depuis quatre ans. Sa coiffure était à l'avenant et seyait mal à une figure non seulement dont tous les traits étaient agréables, mais d'une expression vraiment remarquable. La princesse de Wurtembers était d'une grande fraî-
cheur, ses cheveux blonds, ses yeux bleus, ses dents fort blanches, un tour de tête gracieux et en même temps rempli de dignité, lui donnaient un avantage qu'elle semblait dédaigner par la manière abandonnée avec laquelle elle laissait ordonner d'elle, aux personnes chargées des atours dans son service d'honneur. La princesse portait au cou deux rangs de très belles perles auxquelles était suspendu le portrait du prince, entouré de diamants.
Cette moire bleuâtre était un fourreau bien étroit avec une petite queue qui ressemblait exactement à la queue arrondie des castors; les manches bien étroites, bien plates, serrant le bras au-dessus du coude comme aurait pu le faire une ligature de saignée; et puis les souliers pointus de manière à les croire de ces souliers à la poulaine du temps du roi Jean. Son Altesse Royale entra dans le salon du Raincy avec le même air de majesté qu'elle avait, deux mois après, lorsqu'elle traversait la galerie de Saint-Cloud, ayant un grand habit brodé par Lenormand, et fait par Leroy, étant coiffée par Frédéric ou Charbonnier, et ayant autour du cou un collier admirablement monté par Foncier ou Nitot.
Un moment avant qu'on servît, je remarquai une vive agitation sur le visage de la princesse. Je m'aperçus qu'elle désirait quelque chose.
— Ne serait-il pas possible, me dit-elle, d'être préve nue quelques instants d'avance de l'arrivée du prince?
Elle devint très rouge en achevant ce peu de mots. Je fus dire à Junot ce que désirait la princesse ;
L'ordre fut donné à M. de Grandsaigne de se tenir à l'entrée de l'avenue et, tout aussitôt qu'il apercevrait sur la route les voitures du prince, de venir m'en prévenir. Je dis à la princesse que ses ordres étaient exécutés, et nous nous mîmes à table.
Le dîner fut triste. Je suivais de l'œil les mouvements de la princesse; ses joues étaient fortement colorées, et tout en elle décelait une agitation intérieure très forte, mais que déguisait la dignité.
Six heures et demie sonnaient comme nous sortions de table; on passa immédiatem.ent dans le grand salon.
On vint m'avertir et je prévins la princesse que dans cinq minutes le prince allait être auprès d'elle. Elle me remercia par un demi-sourire. Son visage était d'un pourpre foncé, et tout en elle était presque alarmant; mais cette agitation se calma extérieurement comme à commandement. Elle appela madame de Luçay, lui donna ses ordres pour que le départ suivît immédiatement l'entrevue, puis se plaça dans la pièce où elle devait avoir lieu.
On connaît la distribution du grand salon du Raincy : il est partagé en trois. Au bout est le salon de musique, à l'autre bout le billard, et au milieu le salon de réception. Le prince devait entrer par le salon de musique ; la princesse était dans celui du milieu, placée auprès de la cheminée, et ayant près d'elle un fauteuil destiné au prince. Nous étions toutes dans la salle de billard, pouvant voir tout ce qui se passait dans le salon du milieu.
De tous les frères de Napoléon, Jérôme est celui qui est le moins bien. Il a la tête enfoncée dans les épaules, défaut général chez tous les Bonaparte, c'està-dire les plus jeunes; l'empereur, le roi Joseph, la grande-duchesse de Toscane, Lucien, n'ont pas ce défaut, qui est éminent chez la reine de Naples et chez Jérôme, et qui l'est légèrement chez Louis. La princesse Borghèse en était exempte comme ses aînés.
Le prince était accompagné des officiers de sa maison, parmi lesquels je remarquai le cardinal Maury comme premier aumônier.
Le service d'honneur du prince demeura dans le salon de musique, comme nous étions dans la salle de billard.
La princesse en apercevant le prince, se leva, fit deux pas en avant, et salua avec beaucoup de grâce, quoique avec beaucoup de dignité. !l s'approcha de la princesse, qui me parut en ce moment avoir recouvré toute sa présence d'esprit et tout son calme. Après quelques paroles échangées, elle indiqua au prince le fauteuil placé près d'elle, et une conversation sur le voyage s'établit aussitôt, mais elle fut courte. Jérôme se leva en disant, avec galanterie:
— Mon frère nous attend. Je ne veux pas retarder plus longtemps le plaisir qu'il doit éprouver à connaître la nouvelle sœur que je vais lui donner.
La princesse sourit et reconduisit le prince jusqu'à l'entrée du salon du milieu. Aussitôt qu'elle eut perdu le prince de vue, cette rougeur qui lui couvrait
le visage augmenta si violemment que je craignis un coup de sang. Elle se trouva mal; mais on lui donna de l'air, de l'eau de Cologne, et en peu d'instants elle eut recouvré sa présence d'esprit; cetévanouissement, qui fut mis ensuite sur le compte de la fatigue et de la chaleur, ne fut produit que par l'extrême violence que la princesse se faisait depuis plusieurs heures.
Quoi qu'il en sou, elle se trouva prête à partir lorsque Junot vint l'avertir que ses voitures étaient avancées.
— Madame Junot, me dit la princesse au moment de partir et s'avançant vers moi avec un sourire gracieux, je n'oublierai jamais le Raincy, et la bonne hospitalité que j'y ai reçue. C'est un lieu qui me rappellera les plus doux moments de ma vie.
Elle partit, et Junot l'accompagna avec Bessières. J'ai su depuis que, lorsqu'elle arriva aux Tuileries, elle y trouva toute la famille assemblée. L'empereur vint au-devant d'elle jusques au haut du grand escalier. En l'apercevant, elle voulut se mettre à genoux, et lui baiser la main; mais l'empereur se baissa aussitôt et la contraignit de se relever; puis la conduisant dans la salle du trône, où toute la famille était rassemblée, il la leur présenta comme une fille et une nouvelle sœur. Elle fut aussitôt entourée, caressée, et de ce moment elle fut admise parmi les sœurs de l'empereur.
Les fêtes du mariage du roi de Westphalie se prolongeaient, et Fontainebleau voyait la cour, plus brillante^que ne l'avait été jamais celle de Louis XIV. La
magnificence, le luxe magique de tout ce qui entourait l'empereui, ces fêtes avec cette profusion de diamants, de joyaux et de fleurs; ces joies, ces intrigues, tout ceia réuni faisait de Fontainebleau un séjour fantastique et enivrant. Le matin, lorsqu'il faisait beau, on chassait dans la forêt, on y déjeunait; toutes les femmes avaient un uniforme; il était charmant en Casimir chamois, avec le collet et les paremens en drap vert, brodé en argent. Le chapeau était de velours noir avec un grand bouquet de plumes blanches. Les hommes avaient un fort bel uniforme de chasse : c'était un habit de drap vert avec des galons d'or et d'argent, posés en brandebourgs sur la poitrine et aux poches; les parements étaient en velours amaranthe.
On parlait beaucoup à Fontainebleau, mais on parlait très bas.
L'impératrice était profondément triste, malgré tous ses efforts pour paraître gaie. Les bruits de divorce prenaient une sorte de consistance; elle me fit l'honneur de me dire, un jour que j'avais été lui faire ma cour le matin :
— Madam.e Junot, ils ne seront contents que lorsqu'ils m'auront chassée du trône de France... Ils sont acharnés après moi.
Elle voulait parler de la famille de l'empereur. L'empereur ne disait rien, lui, mais son silence était plus effrayant pour l'impératrice que ne l'eût été peut-être une parole. La mort du jeune prince de Hollande avait évidemment bouleversé tous ses plans.
L'empereur eut longtemps saignante au cœur la mémoire de la conduite du cabinet de Lisbonne à l'époque d'Austerlitz.
C'est une bien singulière étude que celle de la cour de Lisbonne au moment dont je vais parler maintenant. L'Europe avait les yeux attachés sur elle, car on voyait que par ce malheureux prince du Brésil allait commencer cette guerre aux vieux rois, que Napoléon voulait faire à toutes les dynasties de l'Europe, la Russie exceptée.
Pauvre Portugal! De toutes ces puissances qui n'avaient plus qu'une force de tradition, elle était la plus faible. Jean VI était moins qu'un homme incapable.
Il était bien à plaindre! Il ne pouvait prendre un parti. Un jour, l'ambassadeur d'Angleterre lui apporta le Moniteur; le malheureux prince y lut :
€ La maison de Bragance a cessé de régner en Europe. »
Le prince se mit à pleurer comme un enfant. 11 courait çà et là comme un pauvre fou dans ce palais qu'on lui disait d'abandonner et qu'il n'avait jamais tant aimé.
Enfin il apprit que l'avant-garde de l'armée française avait couché à Abrantès le 22 au soir; malgré les assurances toutes pacifiques que M. Baretta lui rapporta de la part deJunot, il se décida enfin à partir, et le 27 novembre de l'an 1808, toute la famille de Bragance s'embarqua sur différents bâtiments. On craignait que le peuple ne s'opposât au départ. Il avait
appris que les vaisseaux contenaient tout l'argent munnoyé du Portugal, la plus grande partie de l'argenterie comme vaisselle, tous les diamants, non seulement de la couronne, mais les diamants que la ferme du commerce avait apportés dans le royaume. On emportait tout ; et que laissait-on au peuple? La guerre s'il la voulait faire ; la misère et la honte !
Les ordres secrets de Junot, écrits de la main même de l'empereur, portaient spécialement de tout faire pour s'emparer, non pas de la personne du prince du Brésil, mais de quelques-unes désignées, et notamment des forts et de la ville de Lisbonne.
Ce fut donc dans ce but qu'il agit au péril de sa vie. Le danger qu'il pouvait courir n'était rien pour lui, c'étaient les maux que devaient souffrir les troupes qui le rendaient vulnérable à la crainte, pendant cette longue suite de jours où il voyait les hommes qui lui étaient confiés pour les mener à la gloire, et qu'une fausse manière d'envisager cette même gloire conduisait à une morte ertaine.
Enfin cette route terrible s'acheva. Junot se vit au bord du Tage et du Zézère. Là il fallut encore payer de courage pour soutenir celui de ces soldats près de succomber sous le poids de leurs maux. Plusieurs d'entre eux tombèrent évanouis en arrivant sur la pldce d'Abrantès; d'autres périrent dans les torrents qui leur restaient à passer avant d'arriver à cette ville, point important qu'il fallait emporter pour s'emparer du fleuve et arriver facilement à Lisbonne.
Junot arriva à Abrantès plutôt en fugitif que
DE LA DUCHESSE D'ABRANTÈS. 2b5
comme un homme qui vient dire à tout un peuple :
— Je prends possession du pays !
Les fusils ne pouvaient pas servir; et cela sera compris lorsqu'on saura que depuis plusieurs jours les soldats ne passaient les torrents qu'en s'appuyant sur leurs fusils, comme on se sert d'un bâton ferré dans les montagnes. Ce fut à Abrantès que Junot ap-^^U que le prince du Brésil, quittant le Portugal eu Médée, avait donné l'ordre aux populations de s'insurger et d'opposer de la résistance à l'armée française.
J'ai gardé un souvenir très remarquable de ce que Junot m'a souvent raconté de tout ce qu'il eut à souffrir dans la nuit qu'il passa à Saccaven. Il avait annoncé son entrée pour le lendemain au point du jour dans Lisbonne, et avec lui il avait annoncé son armée 1
Et cette armée, où donc était-elle?
Les eaux toujours croissantes inondaient les chemins; l'artillerie, la cavalerie abîmées, égarées dans les déserts où des guides infidèles livraient les malheureux soldats au couteau du paysan, ou bien arrêtés par de nouvelles inondations qui empêchaient tout rapprochement. La pluie tombait par torrents. Vers une heure, un exprès arriva de Lisbonne. Les nouvelles étaient encore plus alarmantes; le peuple s'éveillait. La flotte anglaise était à la barre, et offrait son secours, il y avait dans Lisbonne treize à quatorze mille hommes de troupes de ligne, et une population de quatre cent mille âmes toute agitée.
grondant et prête à suivre le premier crucifix qui serait levé devant elle.
Ce n'est pas comme femme de Junot que j'écris ces pages; si je me le rappelle en ce moment, < est pour être fière de porter son nom, mais point pour mettre de fard à une position que son seul talent, sa véritable grandeur d'âme a su rendre une des plus remarquables de notre histoire. Elle n'est pas assez connue peut-être, et c'est un malheur pour la gloire commune.
— Quepouvais-je faire, me disait-il, avec quelques hommes dont le courage voulait déguiser la fatigue, mais dont la démarche chancelante, les traits altérés révélaient tout ce qu'ils souffraient ! Moi-même j'avais peine à me soutenir; et pourtant il fallait entrer dans Lisbonne ! Il le fallait ; j'y suis entré.
Avant le jour Junot partit de Saecaven. Il était entouré de quatorze cents hommes, seul reste de quatre bataillons composant l'avant-garde. Les malheureux avaient les pieds tellement déchirés par les pierres saillantes des torrents et par les épines, qu'ils pouvaient à peine marcher, même au son de la caisse, me disait Junot ! En sortant de Saecaven, le hasard lui fait rencontrer une troupe de cavalerie portugaise, composée d'une trentaine d'hommes.
— Suivez-moi! leur dit-il d'une voix impérieuse. Ces hommes étonnés le suivirent en effet sans oser répliquer, et il entra dans Lisbonne entouré de soldats portugais formant sa garde I
Cependant Junot se trouve bientôt à Lisbonne tout établi, avec une armée qu'il connaissait, exerçant une influence morale dans Lisbonne, et Napoléon le sait. Junotétaitlàcequ'ilfallaità l'empereur; il y devaitrester: les affaires d'Espagne prenaientune tournure qui avertissaitlaFranced'êtresur ses gardes. Pendant que nous dansions des boléros et des minuetos fandango, nous ne nous doutions pasque le morne Escurial avait failli revoir les scènes tragiques de Philippe II et de don Carlos.
Tandis que l'Espagne, agitée par de nouvelles discordes, était au moment de voir se rompre les digues qui contenaient encore la révolte, Paris était toujours le lieu où les plaisirs et les fêtes se renouvelaient à chaque heure. La grande-duchesse de Berg donna une mascarade où il y eut un quadrille remarquablement joli. Le costume choisi fui ppJui des paysannes du Tyrol.
La jupe était fort courte d'une étoffe de laine rouge, et pour bordure une large bande gros bleu sur laquelle étaient brodées des fleurs en laine de couleur et en or. Le corsage était formé de larges bretelles en étoffe pourpre comme la jupe, bordées d'une ganse en or et posées surun corsage de chemise en percale très fine et gaufrée. Sur la tête, nous avions un voile en mousseline de l'Inde extrêmement line, bordé d'une broderie en lames d'or. Du reste, aucun bijou. Ce costume était charmant; il était complété par des bas rouges à coin d'or.
La grande-duchesse ne voulut pas que le quadrille
se rassemblât chez elle à l'Elysée-Napoléon, où elle était alors.
J'étais chargée de rassembler tout le troupeau masqué, de le rallier et de prendre avec lui le chemin de l'Elysée.
11 était dix heures et demie. Le moment de nous rendre au palais approchait.
Nous allions mettre nos masques, lorsque M. Cavagnari vint me dire tout bas qu'il y avait dans la pièce voisine une dame du quadrille qui n'osait pas entrer si je n'allais la prendre. Je passai dans le salon qui précédait la galerie. Là, je vis dans le coin le plus reculé de la pièce, une femme dont la taille courte et ramassée me fit d'abord reculer de quelques pas. Qu'on se figure une personne d'une énorme grosseur, vêtue exactement comme moi et les autres femmes du quadrille. Lorsque je fus, près de la personne masquée, je fus étonnée du grotesque de sa tournure. Il y avait surtout une richesse d'appâts vraiment étonnante.
— A qui ai-je l'honneur de parler? dis-je en m"*vançant vers elle.
La grosse femme se saisit de ma main, m'attira à elle, et, relevant la barbe de son masque, voulut m'embrasser. Je poussai un cri perçant. J'avais senti une barbe rude et épaisse me frotter le menton. M Cavagnari rentra au même instant en éclatant de rire. Mais la grosse femme riait encore plus fort, et, pour dire la vérité, je riais aussi, quoique je fusse encore en colère, car j'avais devnni
moi la figure hétéroclite et démasquée de Son Altesse
le prince Camille Borghèse.
11 est difficile de donner une idée de celte tournure, de celte démarche surtout ; son masque ôlé, on pouvait voir sa barbe bleue, ses favoris noirs, ses cheveux crépus et charbonnés, dont quelques mèches rétives s'échappaient du voile de mousseline de l'Inde tourné autour de sa tête. Voir ce Sosie de nous toutes, qui nous renvoyait notre image si complètement en caricature, il y avait d'abord de quoi rire, et puis de quoi se fâcher. Quant au prince, il se croyait charmant; il papillonnait avec grâce.
Lorsque la première joie Tut apaisée, nous prîmes le chemin du palais; nous trouvâmes la grandeduchesse de Berg qui nous attendait dans son appartement intérieur. Là, ce furent de nouveaux éclats de rire à la vue de la paysanne tyrolienne que j'avais recrutée. Ce fut la grande-duchesse qui dit le mot, et il était fort joli en raison de la tournure grenadière de la paysanne.
Comme nous allions sortir de l'appartement intérieur pour rentrer dans la galerie, un petit masque bleu se précipita presque sur moi pour gagner un cabinet où l'on changeait de domino, mais d'une manière mystérieuse. Le petit masque bleu, qui ne s'attendait pas à rencontrer si nombreuse foule, laissa échapper une expression fort énergique, et ne iut pas arrêté par nos rangs féminins, car pour ma part, je fus poussée de côté avec assez de force pour
qu'à mon tour je fusse impatientée; mais le moyen de ïe dire au petit masque bleu! C'était l'empereur.
H voulait se divertir, comme il le disait, et, pour y parvenir, il se déguisait jusqu'aux dents, et puis i donnait sa ressemblance à quelqu'un qui s'en allait courant le bal pour lui. Ce jour-là ce fut Isabey qui fut chargé de remplir son rôle. Ce qui était embarrassant pour cacher entièrement Isabey, c'était ses mains énormes, et celles de l'empereur étaient charmantes. Pour déguiser cette dissemblance, Isabey eut une idée heureuse : ce fut de mettre sur ses mains de gros gants par-dessous des gants blancs ; au reste, Isabey contrefaisait l'empereur à ravir.
Le bal était fort animé et la soirée s'écoulait d'une manière si douce et si joyeuse, que l'esprit s'endormait comme bercé par un songe de fée. Nous errions dans ces vastes salles éclairées par mille bougies, échangeant une parole avec un personnage grotesque, ou bien attirées par une conversation attachante. L'hiver finissait.
Le 28 mai 1807, j'étais de service auprès de Madame aux Tuileries, et je l'accompagnais pour le dîner de famille qui avait Heu tous les dimanches.
— Vous êtes duchesse, me dit Rapp en venant à moi et me prenant les deux mains avec amitié, vous allez m'embrasser.
— Et de grand cœur, répondis-je en présentant ma joue à l'excellent homme, tout enchantée de sa franche et cordiale amitié.
— Et pour Junot? dit-il encore.
— Et pour Junot, je le veux bien.
— Et de plus, me dit Rapp, vous avez le plus joli ,iom de la troupe. Vous êtes duchesse d'Abrantès.
Nous descendîmes pour dîner dans le salon qui est au bas de l'escalier du pavillon de Flore. C'était là que nous dînions, comme Junot le disait un jour en plaisantant, à l'office. Notre table était présidée par la dame d'horwieur de l'impératrice, aloîs madame la comtesse de La Rochefoucauld, ou par la dame d'atours; ou bien, dans l'absence de toutes deux, par la dame du palais de service. Ce jour-là, madame de La Rochefoucauld était à son poste, hoflneur qu'elle nous faisait assez rarement, pour le dire en passant.
Je vis entrer la maréchale Lannes. Elle était toujours la bienvenue auprès de moi, mais ce jour-là surtout. Nous nous rapprochâmes aussitôt, et nous nous plaçâmes à table à côté l'une de l'autre.
— Eh bien! lui dis-je, voilà de grandes choses; mais je suis presque sûre qu'eUes ne vous touchent guère.
— Et vous avez bien raison de présumer que tout cela n'est rien pour moi. Mais ce n'est pas comme cela que pensent beaucoup de ceux qui entourent Tempereur. Tenez, regardez plutôt!
Je regardai un peu en face de moi, et je vis le due ae Rovigo, ou de Ravigote, comme l'appelaient nos domestiques. Je le vis rayonnant.
Madame Lannes sourit.
— Et quel nom portez-vous? dis-je après quelques moments de conversation.
— Un charmant : iMonlebelIo ! C'est avec le vôtre les deux plus agréables de la liste.
Nos soirées du dimanche se passaient autrement que les autres aux Tuileries. Nous remontions chez l'empereur; quelquefois, lorsque l'empereur était de bonne humeur et que les dames du palais et les dames pour accompagner lui plaisaient, il les faisait entrer. Ce fut ce qui arriva ce jour-là.
— Eh bien ! madame la duchesse-gouverneuse, me dit-il en m'apercevant, êtes-vous contente de votre nom? D'Abrantès ! Et qu'est-ce qu'on dit de cela dans vos salons du faubourg Saint-Germain? Ils doivent être un peu effarouchés de ce renfort que je leur donne ! Je n'ai rien fait encore qui soit plus dans le sens de la Révolution française que ce rétablissement des hautes dignités. Les Français n'ont jamais combattu que pour une chose : l'égalité devant la loi, et la possibilité d'atteindre à tout ce qui se fait dans le gouvernement. Ce qu'on appellera ma noblesse, c'est, voyez-vous, une de mes plus belles créations.
L'empereur voyait en effet cette addition à l'empire comme belle et utile pour compléter son œuvre.
Peu après l'empereur partit pour Bayonne.
On connaît tous les détails des différentes entrevues de tous les souverains de France et d'Espagne dans cette ville de Bayonne ; je dis les souverains.
car l'Espagne en comptait deux, Ferdinand VII ei Charles IV.
Charles IV comparaît, avec son fils, devant le tribunal suprême de Napoléon. Ferdinand lui rend sa couronne, et tout aussitôt le vieux monarque abdique en faveur de l'empereur des Français.
Deux jours après, l'empereur reçut une adresse de la junte suprême séante à Bayonne, dans laquelle celte sérénissime princesse demandait le roi Joseph, frère de l'empereur Napoléon, pour régner sur les Espagnes. Le conseil de Castille et la municipalité de Madrid exprimèrent le même vœu.
L'empereur, à Bayonne, faisait de la besogne de gouvernement en faveur de son frère Joseph. Murât fut déclaré roi de Naples. Napoléon crut affermir son autorité européenne en mettant ainsi sur chaque trône de l'Europe un prince de sa famille. L'expérience fut cruelle et lui démontra que chez les souverains comme dans la vie privée, les relations de parenté et les liens de famille sont de faibles barrières, pour retenir dans les bornes du devoir, lorsque l'intérêt personnel parle.
Murât partit pour Naples avec sa femme, qui était bien heureuse d'aller enfin s'asseoir sur un trône.
L'empereur revint à Paris dans les premiers jours de septembre. Il avait passé à Bayonne plus de temps qu'il ne l'avait voulu; mais la besogne de l'Espagne n'avait pas été aussi coulante qu'il l'avait cru d'abord.
Déjà depuis longtemps Junot était prévenu que le
Portugal était fortement travaillé par l'Ans-leterre et par les juntes provinciales de l'Espagne.
Un soir, Junot donnait une fête au palais du gouvernement; un officier de l'état-major du général Thomières arrive avec des dépêches pressées. Ces nouvelles étaient terribles. Elles annonçaient que les Anglais avaient effectué leur débarquement au nombre de douze mille hommes, avec un immense convoi de munitions et d'artillerie. Le général Thomières commandait le fort de Péniches; et ces nouvelles étaient positives. Junot ordonna à tous les officiers de son état-major de redoubler de gaieté auprès des danseuses, et d'animer le bal. Pendant ce temps, il se retira dans son cabinet, et donna des ordres pour que le général de Laborde allât au-devant de l'ennemi, voulant cacher en partie à la ville de Lisbonne une nouvelle qui ne lui parviendrait que trop tôt. L'effet de cette sécurité apparente fut grand pour quelques jours ; mais, malgré la nouvelle de la victoire de Rorissa remportée par le général Laborde sur les Anglais, celle d'une victoire également remportée en Espagne, l'annonce de vingt mille Français venant par Bragance, l'entrée de Joseph a Madrid, et les fêtes données à ce sujet, l'esprit d'insurrection fermentait dans Lisbonne, et n'était contenu que par la présence de Junot. Cependant il fallait marcher à l'ennemi. Et le 15 d'août, après la solennité de la fête de l'empereur, un grand dîner, un spectacle magnifique dans la grande salle de l'Opéra de Lisbonne, Junot rentre à minuit dans l'intérieur
de ses appartements, assemble dans son cabinet les ministres et le général Travot, leur dit qu'il va partir pour aller au-devant des Anglais, charge chacun de ce qu'il faut qu'il fasse, les exhorte tous à la plus grande union et sort du palais du gouvernement pour aller chercher la mort, car il doutait peu alors de revoir jamais sa patrie, sa femme et ses enfants.
Junotse porta au-devant de l'ennemi qui s'avançait sur Lisbonne par la route de Thomar, ayant en effectif quatre fois plus de troupes de ligne que nous, et une armée d'insurgés portugais et espagnols, forte de plus de soixante mille hommes, tout le pays pour eux, et toutes les chances d'avenir, tandis que Junot n'avait avec lui qu'une armée à peine forte de neuf mille deux cents hommes, et nulles ressources.
La bataille se donna le 21 d'août.
La conduite de toute l'armée fut admirable, chacun semblait vouloir contribuer pour quelque peu à maintenir la gloire de nos aigles.
Le général Kellermann, à la tête d'un régiment, chargea à la baïonnette comme s'il eût voulu gagner une étoile pour ses épaulettes. Le général de Laborde, ayant sa blessure encore ouverte, combattit comme s'il eût été sain et bien portant ; le colonel Prost et le colonel d'Aboville, commandant l'un l'artillerie de la première division, l'autre celle de la seconde, firent tous deux des prodiges de valeur. Le général en chef, voulant arrêter la retraite, et s'étant jeté au-devant des troupes avec trop d'impé-
tuosité, faillit être pris par un escadron anglais.
Malgré tant de valeur et de dévouement, la bataille fut perdue. Nous demeurâmes néanmoins maître» du champ de bataille, circonstance heureuse, en ce qu'elle permit de couvrir la retraite des blessés. Du reste, sur dix-huit cents hommes perdus dans celte journée, mille étaient tués, et dans les huit cents prisonniers, il n'y en avait pas cent cinquante sans blessure.
Après la bataille de Vimeiro, Junot demanda aux généraux Loison, de J.aborde, Kellermann et Thiébault, ce qu'ils jugeaient convenable de faire. Une retraite, même à marche forcée, était impossible au travers de l'Espagne. Les circonstances étaient presque désespérées.
Le résultat de la conférence provoquée par le due, fut d'envoyer le général Kellermann chargé de pleins pouvoirs au camp des Anglais, pour voir ce qu'on pourrait faire avec eux. L'armée anglaise avait pour chef sir Hew Dalrymple, et pour second sir Arthur Wellesley, depuis lord Wellington.
Le 22, à onze heures du matin, le général Kellermann se dirigea sur Vimeiro.
Ce ne fut qu'à trois heures que le général Kellermann se trouva en face des avant-postes anglais qui étaient aux mêmes lieux que la veille. Du reste, l'inquiétude des Anglais était telle, qu'à la vue d'un officier général et de son ordonnance, bien qu'il eût mis son mouchoir blanc au bout de son sabre, il eut à essuyer une trentaine de coups de fusil; enfin ii
/"ut reconnu parlementaire, et conduit à sir Hew Dalrymple, arrivé le matin, et qui venait remplacer lord Wellington pour signer la convention de Cintra, En vérité, ce n'était pas la peine.
Le général Kellermann sait l'anglais comme il sait le français; mais il ne le laissa pas voir. Dans la position de l'armée française, tout était permis et de bonne guerre. Aussi n'eut-il aucun scrupule à ne paraître rien comprendre. Cette ruse lui fut d'un grand secours ; car après avoir exposé les premières bases d'un arrangement, il vit les deux généraux anglais se retirer dans une embrasure de fenêtre et dire à demi-voix : « We are not in a very good situation; let-us hear him^. d
On annonça dans ce moment que le dîner était servi, et le général Kellermann, ayant été invité par sir Hew Dalrymple, se mit à table avec eux. Le dîner fut gai, mais extrêmement frugal; cela fit juger au général Kellermann que ce qu'on disait de la pénurie de vivres des Anglais était vrai. Tandis qu'on était à table, un officier qu'on avait envoyé à Figuera arriva ; comme jusque-là rien n'avait laissé croire que le duc de Valmy parlât l'anglais, sir Arthur Wellesley et sir Hew lui demandèrent avec empressement, mais en anglais, ce qu'il y avait de nouveau. L'officier répondit : «: Sir John Moor is not yet arrived at Figuera^. d
Or, ce John Moore était le sir John Moore qui fut