‹ La duchesse d'EtampesChapitre 13 sur 13 · UO · texte numérisé non relu

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— Me trompé-jc, sire? continua-t-elle, retirant sa main des mains du roi. Cependant, moi, jeune et innocente, aimant d'amour pour la première fois et me voyant arriver ce jour-là au comble de tous mes vœux; moi qui avais été élevée dans les principes de l'honneur et qui n'avais jamais entaché le nom de ma mère, je ne pouvais pas, sire, de gaieté de cœur, devenir votre maîtresse. C'eût été folie de le croire, de l'espérer... Or, je fus informée par madame de Chàteaubriant de vos desseins sur moi, et, pendant qu'elle se rendait à votre rendez-vous, je suivis, moi, sous la garde du maréchal Lautrec, qui m'aimait comme sa fille, mon époux à l'armée... Et puis... Ah! ne me forcez pas d'achever : j'en mourrais de douleur!

— Eh bien! tout cela n'était-il donc pas des preuves d'amour que je vous donnais? Et puis, dites-vous... Et puis, M. de Chartres, qui était brave et voulait se distinguer pour mériter la compagnie que je lui avais donnée, réclama, de M. le duc d'Alençon, l'honneur de commander

un corps de cavalerie qui avait une sortie à faire exécuter...

— Pardon, sire... M. de Chartres n'avait pas le droit de réclamer, et le duc le chargea du commandement dont vous parlez.

— Soit... Après, M. de Chartres partit et se fit tuer sur le champ de bataille...

— Oui, sur le champ des braves, à la plus grande gloire de la France et de Votre Majesté!... Ensuite, moi, sa veuve, au lieu de retourner chez ma mère et de chercher le calme à son foyer, je revins à Paris pour reprendre mon service de dame d'honneur de la reine mère... Et vous me fîtes rendre ma charge comme une faveur, à la condition que j'accepterais le titre de duchesse d'un époux de votre choix dont je n'ai plus eu de nouvelles!...

— C'était encore de l'amour, Anne! s'écria le roi en reprenant les mains de la belle duchesse. Je voulais que vous eussiez un grand nom et que vous fussiez riche : je vous ai faite duchesse et vous ai comblée de richesses... Et, enfin,

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puisque vous voulez rappeler tout le passé à notre mémoire, lors de votre refus j'eus recours à la ruse... et pour que vous fussiez à moi, je vous livrai au sommeil, à l'insensibilité, à un anéantissement, à une mort de quelques heures... Et tout cela, Anne, le crime môme, parce que je vous aimais avec passion, avec désespoir; parce que, enfin, me plaçant au-dessus des préjugés du monde, il me semblait que cet amour n'était point aussi condamnable que vous vous le figuriez dans la chasteté et la candeur de votre innocence!... Pour vous, continua le roi avec chaleur, en jetant ses bras sur les épaules de la duchesse, pour être aimé de vous, j'abandonnerais avec joie, me semble-t-il, tous les honneurs de ce monde; j'oublierais que je suis roi, je briserais mon sceptre et ma couronne; pour un de vos regards, je jouerais le salut de la France...

— Hé! c'est la passion, c'est le délire qui parle par votre bouche, dit la jeune femme en se défendant; et demain je subirai le sort qu'on réserve aux femmes sans honneur.

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— Mais a qui dois-je donc, sinon à cet amour insensé auquel vous ne voulez pas avoir foi, a qui dois-je donc la perte du Milanais?

La duchesse se souvint alors qu'en effet il avait été parlé officiellement de la déroute de Lautrec au cercle de la reine mère ; mais elle ne comprit pas, et pour cause, comment cette déroute et la perte du Milanais pouvaient avoir été causées par l'amour que le roi lui portait.

— Ah! vous ne savez pas? ajouta le roi avec des accents de plus en plus passionnés. Eh bien ! Je vais vous dire... Lorsque je vous vis, je n'aimai plus que vous, et je rompis avec mon passé en délaissant madame de Châteaubriant... Pour se venger de mon abandon, elle se ligua avec l'un des ambassadeurs de l'empereur Charles-Quint et se servit d'un plan d'expédition que j'avais signé dans un moment d'humeur, pour envoyer le duc de Lcsparre , son frère, organiser l'armée de Navarre ; elle livra les secrets de l'État à mes ennemis et me fit déclarer la guerre par les puissances les plus

considérables de l'Europe... puis elle s'est donnée à cet ambassadeur, elle s'est vendue ! pour qu'il allât empoisonner le pape Léon X, lequel aurait fini par se rallier à ma cause, — comme il avait empoisonné, jadis, M. de Chiùvres, le précepteur de Charles- Quint, un homme digne et en tous points respectable, qui avait assez d'autorité sur l'empereur pour insinuer dans tous ses actes une sage prudence qui aurait pu rendre entre nous la guerre impossible... Voilà donc ce que vous me coûtez, Anne, et vous doutez après cela de mon -amour?

. — Je n'en doute pas, balbutia-t-elle en tremblant, épouvantée d'apprendre qu'il était possible qu'elle fût la cause d'un pareil bouleversement; mais je le trouve criminel... je le trouve impie, je le trouve scandaleux...

— Anne !... par pitié ! dit François Ier, étreignanl la belle duchesse dans ses bras et la baisant au front, le ciel maintenant ne pourrait plus vous en défendre : vous êtes a moi, vous m'appartenez... Oh! oublions à nous deux le

monde entier, résignons-nous à la fatalité qui devait nous rapprocher et qui avait mis tant de crimes entre nous; dites-moi que vous m'aimez enfin, ô ma belle duchesse, et, dussions-nous le payer un jour du repos de nos âmes... la vie, la jeunesse et l'amour sont à nous ; laissons-nous entraîner par le délire qui nous transporte, vivons enfin, et volons un souvenir à ce monde pour pouvoir supporter la vie de l'autre !

— Oh! s'écria Anne, voilà des blasphèmes qui m'épouvantent... taisez- vous, sire, et laissez-moi!... n'attirez pas sur nos têtes la malédiction du ciel... Pitié! je vous en supplie... Vous savez bien, d'ailleurs, que je vous aime... que vous faut-il de plus?... Mon Dieu ! pardonnez-moi... je me meurs!

— Vous m'aimez! avez-vous dit... Oh! sachez-le, maintenant : je n'ai jamais abusé de votre faiblesse et vous ne m'apparteniez pas...

— Grâce!...

— Vous n'avez point de lâcheté à me reprocher, et, grandi par cet amour immense qui

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m'emplit le cœur et la pensée, j'aurai assez de courage et de volonté pour m'élancer au-devant de l'Europe entière et lui faire un rempart infranchissable du drapeau de la France!...

Ce que coûta à la France la victoire de Sa Majesté très-chrétienne.

Madame la duchesse d'Étampes avait quitté le service de la reine mère et avait été installée dans un hôtel magnifique , un véritable palais , qui devait prendre son nom quelques années plus tard.

Quatre mois s'étaient écoulés, avec la rapidité du temps, sur les amours du roi et n'y avaient laissé aucun nuage.

Le capitaine Parpaillasse , qui était grand guerroyeur de sa nature, ayant eu vent des affaires d'Italie, avait décidé le duc d'Élampes à renoncer au monde, à ses pompes et à ses œuvres, sous prétexte que la cuisine des couvents valait mieux que toutes les cuisines du monde, avait fait raser le chef de son homme, l'avait, de plus, enseveli dans un froc et s'en était allé sur le théâtre de la guerre, laissant le pauvre duc perdu dans un couvent d'Agen.

Arrivé en Italie, il avait demandé du service au maréchal Lautrec, lequel, pour le récompenser de sa participation au mariage de la veuve de son ami, s'était mis à taillader à grands coups d'épée le pourpoint de notre soudard et à lui labourer victorieusement les côtes.

Parpaillasse, très-sensible à ce procédé, s'était fait guérir à l'ambulance, d'où il avait eu le loisir d'observer le mouvement des armées, et, lorsqu'il s'était cru en état de supporter le cheval, il s'était remis en selle, avait laissé Lautrec et ses soldats au delà des Alpes, et était revenu

à Paris, ventre a terre, pour avoir le temps de rendre ses comptes au roi et de quitter définitivement la capitale avant le retour de son ennemi.

Il courut au Louvre à son débotté, alla rejoindre François Ier chez la reine Claude, où se trouvaient réunis la reine mère, Renée de France, les duchesses d'Alençon et de Soubise, madame de Pons, M. et madame Bonnivet, Semblançay, Clément Marot, Triboulet, enfin toute la compagnie ordinaire, et demanda une audience particulière à Sa Majesté.

Il y avait en outre, à cette réunion, madame la comtesse de Châteaubriant, avec qui le roi avait fait la paix par ambassadeur sur les instances de la duchesse d'Étampes. La noble délaissée s'était contentée de sa vengeance, et, effrayée enfin des conséquences qu'elle pouvait avoir, considérablement flattée aussi d'avoir fait rendre les armes à notre héros, elle avait consenti à ramener à la cour le parti hostile qui s'était grossi autour d'elle, et en souvenir de sa puissance passée, les courtisans du Louvre, les

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deux reines même, qui savaient ce dont cette femme était capable, lui avaient témoigné une grande amitié et beaucoup de prévenances.

Montmorency méditait à Vincennes sur les inconséquences de sa légèreté; il n'était plus question des aventures du roi avec la boiteuse, et Blanche, dotée par le roi, était entrée à ce môme couvent des Filles de la Vierge où, avec le concours d'un soudard, d'un idiot et d'un moine, on faisait si facilement des duchesses.

— Pourquoi une audience particulière? dit le roi, qui était las de voir remettre la question d'argent sur le tapis.

— Je viens apporter à Votre Majesté des nouvelles d'Italie, sire..., répondit Parpaillasse.

— D'Italie?.,, s'écria le roi. Eh bien! parlez : tous, autant que nous sommes ici, avons hâte de savoir à quoi nous en tenir sur les opérations de nos armées.

Le rapport du capitaine fut long, et bien des exclamations, des soupirs, des menaces même l'interrompirent : exclamations impuissantes, soupirs désespérés, menaces inutiles.

Voici ce qui s'était passé :

Dix mille Suisses, que l'on ne payait pas davantage à l'armée impériale qu'ils n'avaient été payés par Lautrec, apprenant que le maréchal avait reçu une petite somme d'argent, étaient allés lui demander du service, abandonnant ainsi les vainqueurs pour les vaincus.

Lautrec leur avait fait d'abord mauvaise mine; mais, se rappelant que ces brigands étaient toujours les meilleurs soldats qui fussent alors , il s'était hâté de les enrégimenter, de reformer son armée et de se mettre en campagne, comme il l'avait promis au roi, pour aller tenter sur Parme la chance d'une vigoureuse attaque.

Le moment était d'autant mieux choisi alors, l'occasion était d'autant plus favorable que la mort subite du pape venait de rompre l'union des confédérés et de suspendre leurs opérations.

Lautrec s'était donc hâté de faire volte-face, avait marché à grandes journées sur la capitale

du Milanais et ne s'était arrêté qu'à quelques milles de cette capitale, après avoir surpris ou emporté de vive force plusieurs places et positions stratégiques.

L'armée impériale n'était plus en état d'arrêter les progrès de la France; mais Moron, qui voulait faire rendre le Milanais à François Sforce pour lui faire oublier une trahison, Moron par ses artifices et les harangues populaires d'un moine fanatique qu'il traînait partout à sa suite, réussit à faire haïr tous les actes qui avaient été posés par le gouvernement du roi de France et à réveiller l'humeur belliqueuse et le courage intrépide des habitants de Milan. Il fit pousser leur enthousiasme si loin qu'ils se déterminèrent encore à fournir des subsides extraordinaires.

Malgré ces secours, cependant, le général Colonne n'eût pu tenir la position avantageuse qu'il s'était ménagée près de la Bicoque pour y maintenir son camp, si les Suisses de Lautrec ne lui étaient venus encore une fois en aide.

Ces messieurs avaient bien reçu, à la vérité, la petite somme d'argent que François Ier avait envoyée en Italie sous une escorte de cavalerie; mais cette somme suffisait à peine à payer leurs arriérés... Et puis, Moron leur faisait des offres si avantageuses pour qu'ils passassent sous les drapeaux de l'armée impériale !

Or, il y avait déjà plus de deux mois qu'ils faisaient campagne, et malgré les promesses de Lautrec, on ne voyait encore poindre à l'horizon aucun convoi français.

Les Suisses, officiers et soldats, sommèrent donc Lautrec d'une commune voix de les mener au combat dès le lendemain s'il ne voulait pas les voir encore une fois se tourner contre lui.

Et Lautrec eut beau leur représenter les dangers d'une attaque sur le camp ennemi que les ressources de la natnre et de l'art rendaient presque inaccessible, les Suisses, qui avaient l'espoir de conquérir de riches butins, ne prétendirent pas rompre d'une semelle dans leurs volontés.

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Lautrec s'était donc vu forcé de céder à leurs instances, et s'était mis en marche, dans l'espoir qu'un de ces incidents imprévus qui décident presque toujours du sort des batailles, lui viendrait en aide.

Maismalgré l'intrépidité de leur attaque, malgré la bravoure des Suisses et l'élan des soldats français qui se précipitèrent sur les retranchements au cri de : Dieu protège la France ! l'armée des assaillants fut reçue par une si violente décharge d'artillerie que le champ de bataille fut en un instant couvert de morts et de blessés et que les impériaux furent encore une fois vainqueurs sur tous les points.

Cette fois, les armées de Sa Majesté très-chrétienne furent décidément en déroute et le Milanais était bien définitivement conquis.

Et Lautrec était en fuite.

Et tous les Suisses valides s'étaient revendus au général Colonne.

Et l'armée impériale, excitée par les sollicitations de la faction des Adorni, les ennemis

héréditaires des Frégoses qui gouvernaient à Gênes sous la protection de la France, l'armée impériale avait levé l'étendard de la victoire et s'était mise en marche sur cette ville!...

Et, enfin, Adrien d'Utrecht était installé sur le trône pontifical.

Le capitaine Parpaillasse n'en savait pas davantage, — sinon que, d'après ses calculs, le roi lui restait débiteur de cinq mille écus pour les soins qu'il avait pris de M. le duc d'Étampes, et il trouva moyen de l'insinuer dans l'oreille de Sa Majesté.

— Allez m'attendre chez moi, lui répondit François Ier qui ne savait pas le moins du monde ce qu'était devenu le duc d'Étampes.

Et, allant ensuite s'asseoir entre sa mère et madame de Châteaubriant, il laissa échapper un profond soupir de désespoir et de douleur sans ajouter un mot.

Un silence morne régnait dans toute l'assemblée : on n'osait s'interroger que du regard, on ne se répondait que par des signes de désolation.

— Courage! François, dit la reine mère à son fils, de manière à n'être comprise que de lui seul, ce n'est pas le moment de vous laisser abattre... Souvenez- vous de Marignan... L'Italie est pour vous une terre de victoire et il appartient à vous, le roi, de reconquérir à la France ce qu'elle vient de perdre...

— Il faudra peut-être bien, hélas ! que je m'y résigne, ma mère, répondit-il, et que je vous fasse régente de France !

Louise de Savoie eut un tressaillement de triomphe qui faillit la suffoquer.

— Ètes-vous assez vengée, madame? demanda le roi à madame de Châteaubriant qui le regardait avec des yeux pleins de larmes.

— Trop, sire..., murmura-t-elle,s'il est possible qu'une mère le soit jamais du meurtre de son enfant.

Le roi se leva a ces mots et alla demander à Clément Marot s'il ne trouvait pas qu'il avait payé assezcher sa victoire sur lui et madame la duchesse d'Étampçs; puis il passa à Scmblan-

çay, lui donna ordre de créer de nouveaux offices et de les mettre en vente, d'aliéner tous les domaines royaux, et de faire enlever au tombeau de saint Martin une balustrade d'argent massif dont Louis XI, dans un de ses accès de dévotion, l'avait fait environner, — afin, ajouta-l-il, de créer des ressources , pour lever une armée et mettre au plus tôt toutes les villes frontières en état de défense.

Ensuite, donnant le signal de la retraite, il offrit son bras à la reine Claude et ramena un sourire forcé sur ses lèvres en disant :

— C'est une défaite, messieurs; mais nous tâcherons de soutenir la vieille réputation de la France en y répondant par une victoire!

Et il reconduisit la reine, presque mourante de frayeur, dans ses appartements, pendant que la reine mère disait à madame de La Mothe Vaudron, assez haut pour être entendue de tout le monde, qu'elle se verrait peut-être obligée d'accepter la régence du royaume.

— Je ne deviendrai pas ministre d'Etat,

pensa Clément Marot, mais madame de Chàteaubriant est sauvée, et c'est au moins un point sur lequel je triomphe. Il n'y a point de victoire sans défaite.

Armerstorff venait d'arriver à Paris et attendait madame de Châteaubriant chez elle.

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