I.e roi et sa seconde personne
— Encore ce misérable fou? se dit François 1er qui ne se doutait nullement que Triboulet eût une fille.
Cependant, à moins que la jeune fille n'eût été folle aussi, ce cri qu'elle avait jeté devait donner matière a réflexion.
ïriboulet ne laissa pas ce loisir à Sa Majesté.
— Ma fille! ma fille! s'écriait-il, ^'efforçant d'arracher Blanche des bras du roi.
Le roi, d'abord, le repoussa assez durement, en fixant sur lui un regard sévère.
— Mais c'est ma fille, sire ! dit le malheureux d'une voix suppliante, ma fille que j'ai élevée avec l'amour d'une mère, loin des bruits de la cour, dans une maison ignorée, dans le désert de la solitude!...
— Voilà, pardieu ! un nouveau genre de folie, dit le roi, repoussant une seconde fois, et plus durement encore que la première, le pauvre Triboulet.
— Ah! sire, je vous demande grâce!... Je vous ai trompé... je vous ai trahi... par amour pour elle... sur la foi d'une lettre que l'on m'a montrée... croyant que vous vouliez faire votre maîtresse de ma fille, entendez-vous !
Et Triboulet se jeta aux pieds du roi, lui baisa les pieds et les mains et se mit à éclater en sanglots désespérés.
— Ah!... fit le roi en se frappant le front d'une main, tandis que, de l'autre, il soutenait toujours la jeune fille; je crois comprendre enfin!
— Oh! sire, grâce!...
— Plus un mot, mon pauvre ami : je crois te comprendre, te dis-je, et je te vengerai.
— Tant de miséricorde!...
— Tais-loi, et tâche d'oublier que je suis le roi jusqu'à ce que je te permette de me rendre ce titre. Il ne faut point encore qu'elle sache qui je suis... Aide-moi d'abord à la transporter chez moi.
Triboulet , sans comprendre et presque sans voir, sans entendre même, tant il était stupéfait de l'indulgence du roi, prit sa fille dans ses'bras comme il eût fait d'un enfant, et, suivant son maître qui s'éloignait â grands pas, il la transporta dans les appartements de celui-ci.
— Plus un mot, répéta François Ier à voix basse en posant un doigt en travers de sa bouche, lâchez de redevenir fou pour un moment encore, et vous m'expliquerez ce soir votre conduite.
Triboulet baisa la main du roi en l'arrosant de larmes de reconnaissance, puis alla se coucher
sur ses tapis, laissant Blanche reprendre paisiblement ses sens.
— Monsieur Marot? appela François Ier en passant dans la pièce voisine.
Le poëte arriva aussitôt.
— Allez à la salle des gardes , ordonnez au capitaine des gardes, en mon nom, de m'envoyer M. de Montmorency et introduisez-le au plus tôt.
Voyant alors rentrer Marot père qui avait été transmettre l'ordre que le roi lui avait donné à voix basse :
— Eh bien? lui demanda-t-il sur le môme ton encore.
— Sire, le révérend me suit.
— Vous lui direz d'attendre ici que je l'appelle.
Il rentra.
Blanche avait complètement repris ses sens et regardait autour d'elle d'un air si effaré que l'on eût dit un faon entouré d'une meute bruyante et déchaînée.
— Monseigneur, dit-elle en se levant indignée, croyant qu'elle avait été victime d'un guet-apens, où suis-je ici?
— Chez le roi de France, mademoiselle, répondit François Ier pour la rassurer.
La jeune fille qui, dans la position où elle se trouvait, ne pouvait apercevoir son père, jeta un regard rapide autour d'elle et remarqua que, non-seulement les meubles, mais les tapisseries et les lambris de la cheminée étaient aux armes de France.
— Mais le roi, reprit-elle, se sentant le cœur faiblir; et mon père, et ma gouvernante?... eux qui m'accompagnaient tout à l'heure et qui me manquent tous maintenant...
— Monsieur le duc de Montmorency! annonça Clément Marot, s'effaçant pour laisser passer le nouveau venu.
Le roi fit trois pas vers la cheminée et s'y accouda tranquillement, dans une position à pouvoir suivre tous les mouvements des personnages en sc('no.
Montmorency, qui avait une vague crainte de ce qui allait lui arriver, entra timidement, l'oreille basse, comme on dit vulgairement, la figure visiblement décolorée, et d'un pas fort mal assuré.
— Ah! sire! s'écria Blanche en se précipitant vers lui, cette fois pour lui prendre les deux mains et l'obliger à le regarder en face, au lieu de lui tendre sa petite main elle-même et de cacher son front sur le sein du duc; que se passe-t-il donc ici?
Montmorency détourna la tête, esquiva le mouvement de Blanche, passa sans oser lever les yeux sur elle et alla mettre un genou en terre vis-à-vis du roi.
Blanche porta la main à son cœur, pâlit à son tour, chancela et eut toute la peine du monde d'arriver à une console sur laquelle elle se laissa presque tomber.
— Sire, dit Montmorency d'une voix larmoyante, j'ai abusé du nom de Votre Majestr, et je vous supplie a genoux de me pardonner ce crime!,..
— Relevez-vous, mon cher duc, répondit François Ier avec insouciance, on n'expie pas une pareille faute aussi facilement que vous semblez le croire.
Montmorency se releva , plus inquiet du ton bénin du roi que s'il se fût emporté violemment.
— Du reste, reprit celui-ci, quelle est cette faute?... Comment voulez-vous que je pardonne ou punisse, ne la connaissant pas?
— Je me suis fait aimer de cette jeune fille, sire, sous le nom de Votre Majesté, je l'ai attir rée au Louvre sous votre nom encore...
— Pendant que messire Triboulet, son père, me veillait, n'est-il pas vrai? Et pendant que toute la cour attribuait cette aventure à madame de Parthenay de Pons et la déshonorait...
— Hélas! sire... quelque ridicule que je puisse vous paraître, je l'aimais de toute la force de mon âme !
Blanche était immobile de stupeur et de honte; Triboulet ne savait où ni comment étouffer ses sanglots.
— Mais, foi de gentilhomme, je vous jure, mon cher duc, que vous ne me paraissez pas du tout ridicule. J'ai bien le droit, il me semble, de me montrer moins rigide que personne sur le chapitre des amours... A ce propos, où en étiez-vous donc?
— Oh ! à nous aimer saintement, sire, et sans crime.
— Eh bien ! je n'eusse jamais pensé que mon nom avait tant de prestige, et je vous saurai gré de m'apprendre s'il a suffi seul à attirer ici, à ma portée, une aussi belle fille que mademoiselle Blanche. Cela me servira dans l'avenir.
— J'avais fait... des serments, sire...
— Ah! il a fallu des serments?... Lesquels? dites : profitez de l'occasion, vous voyez que je suis de la plus charmante humeur.
— Je lui avais promis de l'épouser, sire...
— Comment! l'épouser... Mais il me semble que la promesse était un peu impudente... Ne sait-on pas en France que je suis marié, donc?
— Élevée dans une complMe solitude, sire.
et ignorante de tout ce qui se passait autour d'elle, je suis parvenu a faire croire à mademoiselle Blanche que madame la reine Claude n'était point l'épouse de Votre Majesté, mais seulement la reine de France.
— Pardieu ! la distinction est subtile... N'importe, mon cher duc, je vous pardonne volontiers cette petite trahison, mais à la condition que vous teniez en votre nom les promesses que vous avez faites au mien.
— Sire ! s'écria Montmorency, essayant de se dépêtrer du piège où il venait de tomber.
Et il ajouta tout bas :
— Une fille sans nom et sans fortune?
— Cette fille sans nom et sans fortune, monsieur, repartit François Ier sans aucune modération, sera digne, quand je l'aurai.dotée et que vous lui aurez donné le nom de Montmorency, de prendre place au premier rang de la noblesse de nia cour.
Puis, ayant frappé sur un timbre :
— Qu'on introduise mon chapelain, ajouta-
t-il sévèrement, s'adressant à Clément Marot. Le chapelain de Sa Majesté entra aussitôt revêtu de ses habits sacerdotaux.
— Sire! s'écria Blanche en se précipitant alors vers le roi, les mains jointes et la figure inondée de larmes, vous avez été grand, juste et magnanime... Oh! vous êtes bien ce roi superbe dont la réputation avait excité mon enthousiasme et mon admiration!... Mais vous avez fait justice, sire, et c'est à moi maintenant de vous supplier de vouloir bien ne pas faire le malheur de ma vie!...
— Parlez, mon enfant, dit le roi, prenant les mains de Blanche; vous avez aujourd'hui le droit d'exiger. ;.
— Vous vouliez me doter, sire... pour que je devinsse la duchesse de Montmorency, ajoutât-elle; faites plus : donnez-moi une dot de religieuse et ouvrez-moi les portes d'un couvent où je puisse aller prier pour vous !...
François Ier était ému au fond du cœur de cette noble résignation, et confondu de cet
LA DICIIESSE d'ÉTAIIPES, T. 5. 1)
amour enthousiaste dont cette belle jeune fille s'était éprise pour son nom et sa réputation.
Montmorency, enchanté lui-même, semblait regretter que Blanche ne voulût ni de son nom ni de sa main.
Le chapelain du roi attendait en silence, et Clément Marot ne perdait pas un mot de cette conversation.
— C'est à moi, ma fille, s'écria Triboulet en s'élançant à son tour, qu'il appartient de vous donner la dot que vous réclamez... Et je me joins à vous pour prier le roi de prendre votre demande en considération.
— Monsieur de Montmorency, dit François Ier, je ne vous retiens plus ; vous avez remis votre épée a mon capitaine des gardes, allez attendre chez vous que je veuille bien vous la renvoyer.
S'adressant alors à son chapelain :
— Veuillez, mon révérend, ajoula-t-il, prendre cette jeune fille sous votre garde et lui dire qu'elle n'a pas en vain compté sur ma protection et sur ma justice.
Au bout duquel uiadame la duchesse d'JÉtampes paye sa dette.
On sait que la dette de madame d'Étampes vis-à-vis du roi était son titre de duchesse.
On sait aussi que, le soir du jour où il avait si ingénieusement dénoué l'intrigue de Montmorency avec Blanche, Sa Majesté devait avoir l'explication de la conduite de messire Triboulet.
Cette explication, il l'avait eue.
Le lendemain, vers le soir, il se rendit chez la reine Claude pour laquelle il fut plus charmant encore qu'il ne l'avait jamais été, et obtint facilement qu'elle ne laisserait sortir madame la duchesse d'Alençon,sous aucun prétexte, avant minuit.
Cette disposition préliminaire étant prise, il alla donner ordre à son capitaine des gardes d'arrêter Clément Marot et de le garder à vue ; puis, François Ier se rendit au château de la Tuilerie, après avoir préalablement recommandé à Triboulct de l'attendre patiemment au Louvre.
Le roi se rendit directement chez madame la duchesse d'Etampes, qu'il n'avait point revue depuis le scandale dont nous avons gardé souvenir. ' *
Anne était en ce moment assise sur une chaise longue vis-à-vis du docteur Akakia qui était venu lui faire visite et causait familièrement avec lui.
— Vous n'êtes point aussi sans malice que
voudrait l'impliquer votre nom, mon cher Akakia, dit le roi au docteur après avoir salué gracieusement la duchesse et admiré les couleurs fraîches et animées de ses joues.
On sait que akakia, en grec, signifie sans malice; que Sans-Malice était le véritable nom du docteur, et qu'il l'avait changé en Akakia. pour ne point paraître trop simple aux yeux de ses élèves de l'Université de Paris.
L'un c'est l'autre, il est vrai; mais pour faire sans malice de akakia il faut traduire le grec, et cela donnait matière à réflexion.
— A propos de quoi Votre Majesté me faitelle celte observation, sire? demanda Akakia avec un étonnement naïf.
— Comment! vous, un grand médecin, répondit-il en le regardant fixement, déclarer la duchesse épileptique?... C'est par trop abuser de notre ignorance et de notre crédulité, docteur. Ah! vous m'avez fait une frayeur!... Et tenez, regardez donc ma noble amie : elle est belle comme tous les anges et plus fraîche que les roses.
La duchesse rougit davantage et essaya de sourire en baissant la tête.
— Diable! se dit Akakia, Sa Majesté en sait plus long qu'on ne croit...
— Docteur, reprit le roi, la reine mère désire vous voir; veuillez aller m'attendre chez elle...
— Hum ! fit le docteur en se levant.
Et il prit congé de madame la duchesse d'Étampes qui resta seule avec le roi.
Il se fit d'abord un silence de quelques instants.
Silence aussi embarrassant pour le roi que pour Anne, silence aussi contraint d'un côté que de l'autre.
— Sire, dit la duchesse, voyant que le roi ne 'pouvait trouver l'occasion d'entrer en matière, je vous croyais plus généreux et plus digne. . .
— Ah!... fit celui-ci en s'asseyant.
— Et bien que j'en eusse comme un sentiment vague, je n'aurais jamais osé m'avouer que vous aviez en vue de me faire payer du déshonneur mon titre de duchesse.
— Comment pouvez-vous me supposer de pareilles intentions, chère duchesse? demanda François Ier.
— Supposer?... mais il me semble que, lorsque les faits existent, la supposition devient inutile.
— Les faits?... Ah! j'y suis, pensa-t-il après réflexion; elle croit comme tout le monde...
— Oui, les faits, continua la duchesse. Ah ! je vous croyais au moins plus de dignité... User, comme vous l'avez fait, d'un breuvage criminel pour abuser de la faiblesse d'une femme !
— Moi ! se récria-t-il.
— N'est-ce pas vous qui m'avez plongée dans cette cruelle léthargie qui m'a livrée a Votre Majesté? répliqua Anne.
— Bien! pensa le roi, au lieu de répondre simplement par une négation et de donner des preuves à l'appui; bien! la brèche est faite : l'escalade sera facile.
— Ah! sire!... reprit la duchesse avec un profond soupir de désespoir.
Et la jeune femme s'accouda a la chaise, le iront dans sa main.
— Anne , dit le roi , en lui prenant l'autre main qu'elle ne songea pas à lui refuser, m'en voulez-vous donc bien de ce crime qui vous a donnée à moi sans retour et qui a comblé de bonheur le désir le plus ardent de ma vie?
Anne ne répondit pas.
— Il y a cependant bien longtemps déjà que vous savez combien je vous aime, Anne... Souvenez-vous. Vous aviez à peine seize ans lorsque je vous vis pour la première fois. C'était dans le petit parc de ce château, dans ce parc sur lequel donnent vos fenêtres... Et voyez si j'ai bonne mémoire : à ma vue vous jetâtes un grand cri de frayeur et laissâtes tomber votre éventail que je relevai moi-même, et vous rendis en mettant le chapeau à la main et un genou en terre, dans la position où je suis en ce moment, afin de pouvoir mieux vous admirer... Anne, souvenezvous!... Je demeurai plusieurs minutes en admiration devant votre beauté, jouissant de votre
trouble et de votre embarras... Plus tard je vous revis, et, vous ayant sans doute inspiré quelque confiance...
— Hélas ! interrompit Anne.
— Vous me confiâtes vos désirs et vos espérances, et vous allâtes même, sur mes pressantes instances, jusqu'à m'avouer que vous m'aimiez.
— Oui, sire, mais c'était de la franche amitié, une affection de sœur dévouée et bien aimante que je vous portais.
— De l'amitié!... Croyons-nous à l'amitié, nous autres rois, constamment entourés d'envieux et de jaloux, toujours haïs quand nous ne sommes pas méprisés!... Et puis, ne vous l'ai -je pas dit dès lors? Je vous aimais, moi, d'un amour ardent et passionné!... Plus tard, après quelques scènes d'expansion, plus tendres toujours les unes que les autres, vous vîntes, folle et rieuse, jeter vos bras à mon cou, et me laissâtes embrasser vos mains et vos cheveux... Je vous pressais sur mon cœur, je m'enivrais de votre souffle, mes lèvres effleuraient
votre joue... et vous me faisiez les confidences de votre amour pour M. de Chartres !
— Pauvre Guillaume !
— Alors, j'eus recours à la ruse. Après vous avoir été retrouver, moi-même , au Petit-Nesle où M. de Chartres vous avait mise sous la garde de madame de Châteaubriant, je fis revenir votre frère de l'armée et vous fis enlever par lui, pour qu'il allât vous cacher à tous les yeux au château d'Amboise, dans la crainte que ce singulier amour, si naïf, si enfantin, ne vous fût fatal... Le hasard voulut que la voiture qui vous emportait fût rencontrée par M. de Chartres, il vous ravit à votre frère et vint, lui-même, au Louvre, me demander votre main...
— Ah ! pourquoi, sire, dit Anne, la lui avezvous accordée?
— Il le fallait bien, vous aviez ma parole... Pourquoi insistiez-vous autant, vous, plutôt?...
— C'est à lui, pauvre innocent, que cet amour devait être fatal...
— Enfin, vous vouliez son nom et je vous
le donnai, espérant que c'était un calcul de votre tendresse pour m'accorder ce que vous m'aviez refusé jusqu'alors...
— Oh! sire, pouviez-vous croire...?
— Mon Dieu ! ne croit-on pas tout ce que l'on désire?... Je vous mariai donc l'un à l'autre, et, le soir de ce jour, pour vous enivrer de joie et de reconnaissance, je vous donnai un bal splendide...
— Et voulez-vous que j'achève, maintenant, sire? interrompit la duchesse. Ce soir-là, pendant ce bal, vous fîtes donner ordre à mon époux, à M. de Chartres, de partir pour l'armée, sous la garde de M. le duc d'Alençon, lequel avait ordre de procurer au pauvre enfant l'occasion de se distinguer à l'armée de Navarre. Pendant ce temps, moi, son épouse, je resterais, d'après vos calculs, au Louvre, et vous attendrais, à la fin du bal, dans une galerie obscure qui conduisait aux appartements de Votre Majesté...
François Ier fit un geste suppliant pour que la duchesse n'allât pas plus loin.