‹ La duchesse d'EtampesChapitre 3 sur 13 · KO · texte numérisé non relu

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de rire si stridents qu'on en eût été effrayé. Sans avoir le moins du monde l'air de s'étonner de ce qui lui arrivait, Clément Marot tira son épée, secoua Triboulet qui roula comme une houle sur le parquet, et lui administra une si violente volée de coups de revers que le ■pauvre fou oublia son rôle et sa marotte et demanda grâce.

— Ah ! fil notre poëte, nous allons donc causer sérieusement?

Triboulet cligna de l'œil, reprit sa marotte, fit entendre un sifflement de couleuvre et se mil à gambader à outrance en agitanl ses grelots.

Clément Marot s'assit et le regarda simplement.

Après quelques minutes de ces évolutions, Triboulet s'arrêta hors d'haleine et se mit à grogner.

— Triboulet, mon ami, vous avez une fille adorable...

— Moi! s'exclama le fou en palissant.

— Oui, une fille que l'on nomme Blanche et que vous cachez dans la rue des Tournelles, au fond d'un jardin, dans un pavillon que l'on croit inhabité...

— Vous mentez ! vous mentez ! s'écria le malheureux, tremblant de tous ses membres.

— Bon! fit Clément Marot d'un ton goguenard.

Et, tirant de son sein une petite lettre soigneusement pliée :

— Connaissez-vous cette écriture? demandat-il en la lui passant sous les yeux.

Triboulet poussa un rugissement de douleur, laissa échapper sa marotte de ses mains tremblantes et demeura, durant plusieurs minutes, immobile, les yeux hagardset pleinsde larmes, la bouche ouverte et la poitrine oppressée.

— Mon Dieu !... murmura-t-il après ce temps, d'une voix haletante.

— Ah ! ah! fit Clément Marot eu ricanant, il paraît que notre folie a des bornes, maître Triboulet...

Puis, après une pause :

— Vous êtes un espion ! reprit-il. Avec votre marotte et vos grelots, vous vous introduisez partout, vous surprenez tous les secrets, vous voyez tout, et le roi sait ainsi tout ce qui se passe autour de lui.

— Taisez-vous, taisez-vous! supplia Triboulet.

— Ah! vous êtes fou! Qui donc a suivi madame de Chartres depuis Mézières jusqu'à Paris, et qui a informé le roi de son arrivée dans cette ville?

— Taisez-vous!...

— Monstre que vous êtes... vous avez cru que la pauvre femme n'avait plus personne au monde pour la défendre, et que, quand vous l'auriez jetée dans les bras du roi, il ne s'élèverait pas une voix pour vous condamner et un bras pour vous punir?...

— Par pitié!... murmura Triboulet se laissant tomber à genoux.

— Eh bien! soit, dit Clément Marot, chan-

géant tout à coup de ton. Vous voilà désarmé, relevez -vous et nous parlerons raisonnablement. Êtes- vous fou, oui ou non?

— Je suis fou pour tous, excepté pour le roi.

— Avez-vous une fille, ou n'en avez -vous

pas

— J'ai une fille!

— Allons, bon! je prévois que nous allons nous entendre.

— Celte lettre... cotte lettre!... supplia encore Triboulet en tendant la main.

— Tiens, lis-la pour la punition.

Le malheureux releva la lettre que lui jetait Clément Marot, et dévora des yeux les lignes suivantes :

« Cher sire, l'arrivée imprévue de mon père m'a empêchée de me rendre hier soir à votre rendez-vous; quand Votre Majesté voudra me voir a l'avenir, il sera absolument nécessaire qu'elle veuille bien retenir mon père au Louvre » et s'assurer qu'il n'en puisse sortir de toute la

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nuit, parce que, s'il avait le moindre soupçon de ce qui se passe, il me tuerait infailliblement...

» Blanche. »

— Oh ! s'écria le fou avec un poignant accent de désespoir, ma fille! ma fille!

— Oui, maître fou, ricana Clément Marol en reprenant la lettre de Blanche des>mains de Triboulet, oui, ta fille est en train de devenir la maîtresse du roi, de celui à qui tu as sacrifié ta raison!... Es-tu assez puni, dis?

— Et moi qui la croyais si pure et si innocente, que j'aurais juré qu'elle ne connaissait que moi et la vierge Marie !

— Ah ! tu es fou pour tous, excepté pour le roi!

— Pour vous, poëte! pour vous!... Faites que je puisse me venger, s'écria Triboulet, et je n'aurai jamais été aussi fou pour personne que je le serai désormais pour mon maître !

— Je le tiens, pensa Clément Marot.

Puis, tout haut :

— Aide-moi donc, dit-il et je t'aiderai.

Triboulet fit un mouvement qui eût pu déceler une inquiétude vague pour tout observateurattentif, et il resta un moment indécis à s'interroger intérieurement; tout à coup, une lueur lui traversant l'esprit :

— Vous aider..., murmura-t-il. Vous avez donc à vous venger de quelqu'un aussi, vous?

— Qu'il te suffise de savoir, maître, que je veux protéger madame de Chartres.

— Que puis-je faire pour vous y aider, et que pouvez-vous faire pour moi?

— Vous serez fou pour tous, entendez-vous? et vous m'obéirez aveuglément.

— Et vous... et vous?

— Moi?... Puisque vous n'êtes plus fou, maître, vous souvient-il du jour où Sa Majesté avait signe un ordre d'écrou au Châtelet, en faveur de M. de Piennes?

— Oui... très-bien... C'était un mois environ avant l'entrevue du Champ du Drap -d'Or...

M. de Picnncs avait conspiré avec les envoyés du cardinal Wolsey... On a trouvé leurs plans : il s'agissait de jeter une année formidable dans Calais, de soulever la France contre le roi et d'escorter l'armée anglaise jusqu'à Paris... Oui, oui, je me souviens fort bien; c'était un plan absurde.

— Quand je vous disais que nous causerions raisonnablement, mon pauvre Triboulet!

— Hélas! lit le fou avec un profond soupir, I eui >e cependant juré que non, moi!

— 11 ne faut jurer de rien, maître... Or, pour en revenir à M. de Piennes, vous souvient-il aussi de ce qu'est devenu son ordre d'écrou, dites?

— Oui... en effet, je me souviens encore... J'étais présent quand le roi l'a déchiré de ses propres mains...

— Oui, vous étiez présent, affirma Clément Manu en appuyant sa main sur l'épaule du monstre; et qui donc encore?

— Vous... vous qui veniez d'obtenir la grâce

de M. de Piennes -en menaçant simplement le roi de le quitter s'il ne l'accordait, après que Sa Majesté l'avait refusée à la famille du gentilhomme, à la reine mère et à madame de Châteaubriant...

— Vous avez de la mémoire... Eh bien, en échange de ce que vous ferez pour moi et pour madame de Chartres, je dirai au roi...

— Oh!... s'écria Triboulet, qui ne devinait pas encore, mais espérait déjà.

— Je dirai au roi, en secret : Sire, j'aime mademoiselle Blanche, la fille de votre fou...

— Vous direz cela?...

— Et j'ajouterai en tombant à ses genoux : Sire, je vous en supplie, respectez-la !

— Et... s'il refusait?...

— S'il refusait ! Il ne vous souvient donc plus du sculpteur florentin Rustici, l'élève de Verrochio, que Sa Majesté avait appelé à Paris?

Rustici avait effectivement été appelé à Paris par François Ie* qui aimait les arts à la folie et les protégeait contre tous. 11 y avait à peine un

mois que le jeune homme était à la cour, lorsqu'il s'éprit d'une noble dame qui avait la réputation d'être aimée du roi. Rustici ouvrit son âme à son protecteur, et, le lendemain, la noble dame était disgraciée.

— Si, mon Dieu! si..., s'écria Triboulet.

— Eh bien ! maître, termina le poète en prenant la main du fou, je suis artiste aussi, moi : aide-moi et je t'aiderai.

Tant va la cruche à l'eau

Clément Marot venait de sortir de chez Lautrec lorsqu'une escouade de reîtres se présenta à l'hôtel du maréchal, se fit ouvrir et monta rapidement l'escalier, suivant son capitaine.

Arrivé sur le palier, celui-ci fit signe à ses hommes de s'arrêter, et il entra chez le maréchal qui se levait précisément pour aller rejoindre madame de Chartres.

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