‹ La duchesse d'EtampesChapitre 4 sur 13 · GO · texte numérisé non relu

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— Tiens! dit- il en voyant apparaître le capitaine, c'est mon brave Parpaillasse... Que diable venez-vous donc faire chez moi, et qui a pu déjà vous annoncer mon retour?... A propos, mais j'y pense, votre blessure serait-elle enfin fermée, et viendriez-vous me demander raison de mon incroyable estocade?

Pour toute réponse, le capitaine Parpaillasse lira de sa ceinture une lettre patente du roi et la présenta au maréchal.

— Sarpejeu! fit celui-ci, c'est encore un ordre d'arrestation qui vous ramène?

— Ce n'est pas encore, monsieur le maréchal; distinguons, s'il vous plaît. La première fois que j'ai eu l'honneur d'être chargé de vous arrêter...

— Je vous ai dépêché six pouces de fer dans les côtes, n'est-ce pas? et aujourd'hui je vous reçois les bras croisés.

— Ce n'est pas là tout à fait la distinction que je veux faire. Je voulais dire que, la première fois que j'ai eu l'honneur d'être chargé de vous

arrêter, j'étais tout bonnement envoyé par madame la reine mère en vertu d'un ordre verbal qui pouvait être, à tout prendre, légèrement illicite, tandis qu'aujourd'hui...

— C'est un ordre écrit de la main du roi et revêtu du sceau de l'État; je comprends la distinction que vous faites, mon cher capitaine; mais, entre nous, ce que je ne sais pas du tout, c'est la cause de mon arrestation.

— Ceci n'est pas mon affaire, M. le maréchal...

— C'est trop juste! Asseyez- vous donc un moment, mon brave, et trinquez avec moi au plaisir de notre rencontre.

Le capitaine se laissa séduire par l'amabilité du maréchal et s'assit sur un pliant qu'il lui avançait, vis-à-vis d'une table en palissandre incrusté d'ivoire.

— Nourrice! appela Lautrec.

Une vieille femme qui savait à peine encore marcher entra tout effarée et les yeux remplis de grosses larmes.

— Qu'est-ce donc? lui demanda notre ami, qui ne comprenait rien à cet effroi ni à ces larmes.

— Des hoquetons, répondit la vieille, qui sont là... l'épée à la main... sur l'escalier.

Le capitaine Parpaillasse affirma en hochant verticalement la tête.

— Hum! fitLautrec.

Mais, se remettant aussitôt :

— Ne crains rien, nourrice, dit-il, ce sont des gardes que Sa gracieuse Majesté veut bien mettre à ma disposition , pour aller faire une reconnaissance pendant la nuit ; essuie donc tes larmes, et donne-nous une de tes plus vieilles bouteilles de vin de Chypre pour célébrer, en compagnie de mon cher ami, le capitaine Parpaillasse, mon heureux retour de l'armée.

Lavieille sortit à peu près rassurée et rentra bientôt avec la bouteille demandée et deux coupes en cristal de Bohème, parfaitement ciselées.

— A votre santé, mon brave, dit le maréchal après avoir empli les coupes.

— A votre santé! répondit Parpaillasse.

— Vous disiez donc, mon brave, que la cause de mon arrestation n'était plus votre affaire, et je vous répondais : C'est trop juste, parce que c'est en effet mon avis ; cependant — entre nous toujours — vous n'êtes pas sans vous douter un peu...

— Un peu, maréchal ; et puisque vous voulez bien me permettre d'exprimer mon opinion...

— Comment donc! exprimez, exprimez toulours.

— Eh bien, franchement, je crois que vous wez bien mérité ce qui vous arrive.

— Ah ! ah !

— C'est mon avis, monsieur le maréchal. A >;otre prochaine délivrance !

— Diable! comme vous y allez! à ma prochaine délivrance, dites-vous; mais il me sem- )le, sarpejeu ! que je ne suis pas encore enfermé cependant.

— Oh ! c'est tout comme... Toutes les issues le votre hôtel sont gardées, et il me reste là, à

celte porte, dix hoquetons, l'épée à la main, qui n'attendent qu'un mot de ma bouche pour entrer.

— Et s'ils entraient?

— Mort ou vif, leur ai-je dit.

— Ah! ah! répéta Lautrec. A ma prochaine délivrance donc, mon brave!... Ainsi, vous croyez sérieusement que j'ai bien mérité ce qui m'arrive?

— Oui, très-sérieusement.

— On doit vous avoir abusé sur mon compte, cela est évident...

— Je crois pourtant, monsieur le maréchal, être bien renseigné.

— Voyons ! demanda Lautrec en se croisant les jambes et en se prélassant dans sor vaste fauteuil.

— Heu!... D'abord, la première fois quej'a vais été chargé de vous arrêter, vous avez tui trois de mes hommes et vous m'avez fort mal traité.

— Oui, mais l'ordre que vous exécutiez étai

Sgèrement illicite, vous venez de l'avouer vousnême.

— Moi! fit Parpaillasse avec inquiétude, :ommc s'il avait pensé que le maréchal aurait >u se servir de cet aveu pour lui nuire.

— Oui, oui, vous-même, tout à l'heure; or, :e premier grief n'est pas bien grave et pourrait mcore trouver rémission auprès de gens indulgents.

— Si vous estimez à si bas prix la vie de nos pauvres soldats, monsieur le maréchal, soit; mais à d'autres griefs.

— Oui, venons à d'autres.

— N'avez-vous rien à reprocher, par exemple, à votre conduite vis-à-vis de madame la reine mère ?

Bon! vous aussi, mon cher Parpaillasse?

Le diable m'emporte si je ne finis moi-même par le croire!

— On dit cependant...

— Bah! des horreurs.

— Mais enfin, n'avez-vous pas été arrêté un

soir, dans le petit parc de la Tuilerie, au moment où vous lui manquiez outrageusemem dJ respect?

— Oui, mais, à la suite de cette arrestation, a'ai-je point été mis immédiatement en liberté par le roi ?

— J'ai entendu dire que c'était l'effet d'une méprise.

— Peut-être bien, au fait; mais passons làdessus.

— C'est cela, parce que je craindrais que nous ne nous entendissions jamais.

— Est-ce tout?

— Patience, maréchal, patience!... Buvons un coup, si vous voulez bien.

— Comment donc! à votre santé, capitaine. Le capitaine Parpaillasse choqua sa coupe à

celle de Lautrec et la vida d'un seul trait.

— Et qu'avez-vous fait, reprit le soudard, après avoir été mis en liberté par Sa Majesté, à la suite d'une méprise?

— Ah! ah! fit le maréchal, il paraît qu'on vous a dit bien des choses.

— Oui, oui; vous comprenez que, lorsqu'il s'agit d'arrêter un aussi illustre personnage que votre seigneurie, on n'est pas fâché de savoir un peu pourquoi.

— Ce brave Parpaillasse !

— Or, voici ce que j'ai appris.

— Voyons ce que vous avez appris?

— D'abord que vous étiez allé au Petit-Nesle où madame de Chàteaubriant était prisonnière du roi et gardée par l'amiral Bonnivet.

— C'est parfaitement exact, je suis allé directement au Petit-Nesle; mais qu'est-ce que j'ai pu y faire?

— Ah ! voilà justement où est le nouveau grief... Il paraît que, à l'aide d'une fausse lettre, vous avez réussi à faire déserter le poste par l'amiral, vous vous êtes mis à sa place, toujours en vertu de votre fausse lettre, et vous avez changé la consigne du roi.

— Voyez-vous cela !

— Mais ce n'est pas tout...

— Continuer, je vous écoute.

— Il paraît aussi que, ayant eu vent de cette incartade, le roi a donné ordre de se mettre à vos trousses avec une escorte, et de vous arrêter mort ou vif.

— Ce détail ne manque pas encore d'une certaine exactitude ; continuez.

— Or, l'amiral est parti comme le vent et a fini par vous atteindre...

— Ce n'était pas difficile, interrompit le maréchal , mon pauvre cheval s'était cassé la jambe.

— Enfin, quoi qu'il en soit, vous avez été atteint.

— Oui, très-bien... — avec circonstances atténuantes.

— Eh bien ! dit le capitaine Parpaillasse en se croisant .les bras pour se donner une certaine importance, qu'avez-vous fait , alors, au lieu de vous laisser bel et bien arrêter?

— Ce que tout le monde eût fait à ma place, sans doute, vous tout le premier: jcme suis défendu.

— Et puis?

— J'ai désarmé mon valeureux ami, et, pendant qu'il cherchait son épée, comme son cheval était oisif à quelques pas de nous et que les reîtres, sur qui nous avions de l'avance, arrivaient au galop, l'arquebuse à l'épaule... dame, j'ai enfourché l'animal et lui ai fait prendre le mors auxdentsjusqu'à mon château de Meudon.

— Ce n'est point tout encore.

—Vous avez raison : je me suis enfermé dans mon château , j'ai fait enlever Bonnivet à la barbe de ses hommes et lui ai fait boire de si bons vins qu'il a fini par prendre son mal en patience jusqu'à ce que le roi eût accordé ma grâce.

— Et ce n'est pas un tour pendable, cela, maréchal?

— Sarpejeu! comme vous dites cela, mon brave; Sa Majesté aurait-elle manifesté, à votre connaissance, la volonté de m'envoyer à Montfaucon ?

— Non, pas encore...

— Vous me rassurez...

— Mais cela pourrait bien venir.

— Espérons plutôt que Sa gracieuse Majesté aura bien voulu oublier cette escapade...

— Celle-là, oui; mais ce n'est point votre dernière.

— Ah ! ah! répéta encore Lautrec.

— A quelle condition, s'il vous plaît, le roi vous a-t-il rappelé à la cour?

— A la condition que je partirais une heure après pour l'armée de Navarre.

— Eh bien?

— J'y suis allô, mon brave.

— Et qu'avez- vous fait?

— Dame... le roi m'avait promis un commandement, on ne me l'a pas donné ..

— Et pour vous venger du roi, vous avez entaillé le pourpoint de monseigneur le duc d'Alençon, avec aussi peu de ménagement que si vous aviez toujours eu affaire au mien, n'est-il pas vrai?

— Parbleu !

— Et puis?

— Vous voyez, je suis revenu à Paris...

— Tandis que la volonté de Sa Majesté était que vous restassiez à l'armée.

— Ah ! s'écria le maréchal, je comprends enfin : voilà pourquoi vous venez m'arrèter?

— Je le suppose.

— Bon! bon! si ce n'est que cela, conduisezmoi bien vite, que je puisse revenir plus tôt... Ce brave Parpaillasse ! que ne me le disiez-vous tout de suite : je serais déjà maintenant... — Où allons-nous, je vous prie?

— A Vincennes, maréchal.

— Sarpejeu ! l'endroit n'est pas sain.

— Je n'ai pas eu l'embarras du choix.

— Je vous crois volontiers !... Eh bien, nous partirons... Cependant, je voudrais faire quelques recommandations à mesgens..., ajouta-t-il en manifestant le désir dentier dans la pièce où se trouvait madame de Chartres.

— Impossible, maréchal, dit Parpaillu^» en se levant pour resserrer son ceinturon, le roi

m'a expressément défendu de vous laisser communiquer avec qui que ce soit.

— Diable ! fit Lautrec, visiblement contrarié; vous ne vous opposiez pourtant pas, tout à l'heure, à ce que je communiquasse avec ma nourrice.

— Parce que je savais que vous n'aviez autre chose à lui demander que du vin.

— Et si c'était pour en demander encore?

— Je m'y opposerais également, parce que le vin porte a la tète, et je pourrais m'en trouver mal.

Lautrec réfléchit un moment.

— Bah! se dit-il tout a coup, la reine mère ne tardera point, sans doute, a rappeler ma protégée à son service, et Clément Marot sera la pour veiller sur elle.

Puis, s'adressant au capitaine :

— Je suis a vos ordres, mon cher Parpaillasse, ajouta-t-il; voici mon épée.

Le capitaine reçut l'épée du maréchal, la remit a l'un de ses hommes après avoir ouvert

la porte qui donnait sur l'escalier, et enjoignit à son prisonnier de le suivre, ce que fit celui-ci sans trop murmurer.

On arriva bientôt à Vincennes.

— Mon brave ami, demanda Lautrec avec une certaine inquiétude, — vu que, durant la route, il n'avait pu lui arracher un mot, — ne pourriez-vous me dire si nous allons monter ou descendre?

— Monter, répondit laconiquement Parpaillasse.

Et comme le gouverneur arrivait pour recevoir son prisonnier, notre ami s'effaça en frisant sa moustache.

i — Veuillez me faire l'honneur de me suivre, monsieur le maréchal, dit le gouverneur en souriant.

Puis il se mit en devoir de monter le grand escalier du donjon pour montrer le chemin qu'il restait à faire.

— Ces façons courtoises me semblent louches..., pensa Lautrec, voyant le capitaine Par-

paillasse le suivre avec tous ses hommes qui n'avaient pas, le moins du monde, l'air de vouloir rengainer.

Arrivé sur le second palier, le gouverneur ouvrit lui-même une porte et invita le maréchal à passer.

— Sarpejeu! fit celui-ci en reculant, vous vous trompez assurément, monsieur le gouverneur...

En effet, il avait devant les yeux de quoi le supposer sincèrement. La porte qui venait de s'ouvrir donnait sur un appartement dont les murs et les dalles étaient recouverts de tentures magnifiques, le mobilier était en bois de rose et les meurtrières de la tour étaient toutes garnies de fleurs rares, et enveloppées dans un nuage de dentelles et de gaze.

— Vous vous trompez assurément, monsieur le gouverneur, répéta-t-il, ou je suis l'objet d'une mystification.

— Monsieur le maréchal, répondit le gouverneur en s'inclinant avec respect, j'exécute les ordres du roi.

— En me recevant comme prisonnier, bien ; mais en me fourrant dans un boudoir de femme galante... .

— C'est la volonté du roi.

Lautrec se retourna .et vit le capitaine Parpaillasse qui étouffait dans sa barbe un violent éclat de rire.

— Pardon, monsieur, dit-il au gouverneur en entrant brusquement.

Et, lorsqu'il eut entendu la porte se refermer derrière lui :

— Du diable! ajouta-t-il, si l'on peut aller ailleurs qu'a Monlfaucon en passant par ici : Sa Majesté me sème de fleurs le chemin du gibet...

Madame de la lUotbe-Yuitflron.

Cependant, de la pièce où se trouvait par hasard madame de Chartres, il était possible d'entendre tout ce qui se passait dans l'autre : si bien que la jeune femme n'avait pas perdu un mot, d'abord de l'entretien de Clément Marot avec Lautrec, ensuite de celui de ce dernier avec le capitaine Parpaillasse.

Au lieu de se livrer à un bel accès de déses-

poir, Anne, après que le capitaine eut emmené son prisonnier, se redressa de toute sa taille avec orgueil , et l'on eût pu voir un sourire lugubre errer sur ses lèvres.

— Duchesse d'Ëtampes!... se disait-elle.

Un moment après, redevenant soucieuse,

elle ajouta :

— Mais... la maîtresse du roi!

Elle alla s'asseoir sur un divan.

— Ah ! sire, continua-t-elle à penser, voilà donc où devait aboutir cet amour que vous me disiez si pur, si chaste, si innocent!... Votre maîtresse!... Mais attendez donc, mon Dieu! que la plaie saignante que la mort a faite à mon cœur soit cicatrisée, attendez au moins que j'aie pu dépouiller mes vêtements de deuil!... Sa maîtresse!... Oh! je comprends tout , cette fois, et la rigueur qu'il tient à madame de Chàteaubriant et l'arrestation de mon brave Lautrec... Mais à nous deux, maintenant, sire, ajouta-t-elle après une nouvelle pause en se levant; ah ! nous compterons à deux, je vous le jure.

Anne n'eût point probablement terminé là son monologue intime; mais l'arrivée inattendue d'une dame voilée qui se présenta, introduite par la nourrice du maréchal Lautrec, vint détourner son attention de ce sujet.

C'était madame de La Motlie-Vaudron, la lectrice ordinaire de la reine mère.

Madame de La Molhe -Yaudron était une femme de haute taille, d'une figure assez belle encore, quoiqu'elle atteignît déjà la cinquantaine, qui avait fait beaucoup parler d'elle à la cour par ses aventures et ses intrigues, et qui jouissait de toute la confiance de madame Louise de Savoie.

— Ah! c'est vous, chère enfant, dit-elle à la jeune femme, du ton le plus affectueux que l'on eût pu prendre.

Et elle s'efforça, malgré la répulsion visible d'Anne, de la serrer dans ses bras et de lui baiser le front.

— A quel excès d'honneur puis-je devoir la faveur extrême de votre visite, madame? lui demanda Anne.

— Mais..., répondit madame de La Molhe, comme si cette visite avait été la conséquence naturelle d'un acte posé par la jeune femme, mais... n'avez-vous point écrit à madame la reine?

— Si vraiment , madame , et j'attends même la réponse de Sa Majesté. Je vous avouerai cependant que je ne m'explique guère votre gracieuse visite et que je ne saisis pas le rapport, qu'il peut y avoir entre elle et ma lettre.

— Comment donc ! ce rapport n'est-il pas tout naturel?... Vous avez écrit à la reine, et je viens vous donner sa réponse.

— Ah ! fit Anne, vous m'apportez la réponse de madame la reine?... Ce ne serait donc pas être indiscrète de vous la demander, madame?

— Asseyons-nous d'abord, chère enfant, dit madame de La Mothe en attirant la jeune femme à côté d'elle, sur le divan où elle l'avait trouvée assise en entrant; car vous devez avoir bien des choses à me dire, n'est-ce pas?... A peine mariée et déjà veuve!... Pour vous, cela ne serait

rien encore; mais pour votre enfant... Songe./, donc, sans père, ce que pourra devenir votre enfant...

— Mais, madame..., interrompit Anne pu rougissant.

— Ah ! oui, vous allez me dire que vous avez assez d'amour pour lui tenir lieu de la mère qui lui reste et du père qu'il a perdu... Si c'était une fille, rien ne serait perdu, ce serait possible encore; mais si c'était un garçon, ma chère !

— Mais, madame, vos paroles m'humilient au dernier point, et je ne sais que vous répondre...

— Hé! mon Dieu, connaît-on l'humiliation entre femmes? répliqua madame de La Mothe. Vous avez été mariée quelques jours, or vous savez ce que c'est que le mariage, naturellement. Eh bien! n'est-il pas juste que vous preniez souci de ce qui pourra en résulter, voyons?... Si c'était un garçon, disais-je...

— Hé ! s'écria inconsidérément la jeune

femme, je ne sais pas seulement ce que c'est que le mariage dont vous parlez !

Et la pauvre enfant, au souvenir de M. de Chartres, se cacha la figure dans ses deux mains et se mit à fondre en larmes.

— Comment ! s'écria à son tour madame de La Mothe, sans plus songer à dissimuler sa joie que son étonnement, vous ne savez pas?... Mon Dieu ! ma chère, ce que vous dites là est d'une candeur si singulière que je n'y vois autre chose que de l'afféterie... Il serait possible?...

— Hélas! madame, je vous dis pourtant la vérité. •

— Vous me feriez vraiment supposer, s'il en était ainsi, que vous n'avez quitté la cour dans aucun autre but que de fuir M. de Chartres.

— C'était, au contraire, pour le suivre, madame, et, cependant, je vous ai dit la vérité.

— Comment serait-ce possible?

— Je ne sais; toujours est-il que mon front ne rougirait pas plus maintenant de la couronne

d'oranger, que le jour où vous l'y avez attachée vous-même pour monter à l'autel.

Madame de La Mothc fut prise d'un si violent édal de rire a ces paroles si candides de la jeune veuve, qu'elle dut, pour un moment, se cacher la figure dans les dentelles de son mouchoir, détourner la tête et se comprimer violemment la poitrine.

— Si ce pauvre duc d'Alençon n'est point fait connétable!... se disait-elle.

Mais elle n'acheva même pas sa pensée et reprit tout haut :

— Comment est-ce possible?

— Hélas! je suis partie de Paris dans la voiture du maréchal Lautrec, et j'ai à peine eu l'occasion d'embrasser Guillaume avant d'arriver a Méziêres... Nous avions tenté de fuir, mais monseigneur d'Alençon a cru que nos chevaux prenaient le mors aux dénis et nous a fait rejoindre.

— Bien, mais à Méziêres?

— A Méziêres! toute la ville était en armes,

- Sô -

et l'on soupçonnait de lâcheté tout officier ou gentilhomme du roi qui n'était" pas aux remparts... D'ailleurs, la volonté de Sa Majesté avait été que Guillaume se distinguât à ce siège pour mériter la faveur dont il avait été l'objet en recevant le commandement d'une compagnie, et monseigneur d'Alençon ne lui laissait ni trêve ni merci : il fallait qu'il fût partout, et toujours sous ses yeux, même la nuit, dans la crainte d'une attaque à laquelle on s'attendait à tout moment...

— Et vous?

— Moi! n'était-il pas de mon devoir de le suivre ou de l'accompagner?

— L'accompagner?

— Oui, ne pouvant l'appeler à moi, je suis allée à lui, déguisée en page; et, confiante en sa protection, je ne l'ai abandonné que pour le rendre à la terre !

— Mais c'est inconcevable !

— Une nuit que tout dormait, excepté les sentinelles, Guillaume m'éveilla, me prit par la

main et m'entraîna avec lui, sous prétexte d'aller visiter les postes. Nous étions seuls pour la première fois depuis le moment de notre mariage... — Vous savez, madame, que, immédiatement après cette cérémonie, nous fûmes présentés au roi, et qu'il fut si bon pour nous que nous ne pûmes le quitter avant le bal où nous entrâmes avec lui, et où Guillaume devait recevoir l'ordre de partir pour Mézières sans aucun retard...

— Oui, en effet, affirma perfidement madame de La Mothe, je crois me souvenir...

— Or, reprit Anne, pour la première fois nous nous trouvions seuls ensemble. La nuit était splendide, et l'on voyait au loin, comme une ligne d'étoiles fumeuses, la ligne des feux de l'ennemi qui campait devant la ville en attendant l'ordre de commencer le siège. Partout le silence, tout autour de nous la solitude... Oh! madame, pardonnez si je m'oublie à vous faire une pareille confidence; mais quelles que soient les destinées auxquelles Dieu peut vouloir m'appe-

1er, cette nuit sera toujours présente à mon souvenir comme le plus radieux de tous les instants de ma vie... Lui, madame, lui que j'aimais de toutes les ardeurs de mon âme et pour qui je me serais damnée avec une joie d'ange, il était là... près de moi... Je m'appuyais à son bras, je sentais son cœur battre sous ma main, j'aspirais le souffle de ses lèvres, je m'enivrais au feu de ses paroles...

— Eh bien ! interrompit madame de La Moitié, pour laisser à la jeune femme le temps de respirer, je conçois moins que jamais encore ce que vous me disiez tout à l'heure... Soyez confiante jusqu'au bout, et avouez-moi qu'il n'est point impossible que Je nom de M. de Chartres no se soit pas éteint avec lui...

— Hélas ! madame, Dieu ne voulait pas qu'il me restât seulement celte suprême consolation !

— Cependant...

— Oh! madame, c'était trop de bonheur, et j'étais trop orgueilleuse pour qu'il durât!... Tout à coup, un bruit étrange, dans lequel on

LA ULXlJEi^E DtTAUSi: , l. t. f,

eût deviné le sillonnement d'une broussaille par un serpent, vint frapper notre oreille... Nous nous arrêtâmes, la respiration suspendue, appuyés l'un à l'autre, moi timide et effarée, Guillaume fier et brave : fier d'avoir le droit de me défendre, brave pouf me rassurer. — « Alerte! alerte! entendîmes-nous bientôt, aux remparts! » En un instant toute la garnison fut sur pied, et, toujours dans mon costume de page, je suivis Guillaume qui, le premier, se mit en devoir de rassembler les soldats au fur et à mesure qu'ils reprenaient les armes...

— Qu'était-ce donc?

— Nous apprîmes plus tard qu'un bel accès de folie avait pris à Triboulet, le fou du roi, qu'il était allé le promener sur le rempart, et que nous ne devions qu'à lui le trouble du seul moment de vrai bonheur que nous ayons pu goûter ensemble!

— Pauvre enfant ! dit madame de La Mothe avec un hypocrite accent de commisération.

Anne avait appuyé son front dans sa main, et

laissait sa profonde douleur se fondre en larmes brûlantes qui roulaient, comme des diamants, sur le velours du divan dans lequel elle était assise.

— Eh bien, pensa la messagère de la reine mère, que Ton dise encore que les fous ne sont pas quelquefois sages!

— Vous disiez donc, madame, reprit Anne après un long et douloureux silence, vous disiez que vous veniez à moi de la part de madame la reine, pour me donner une réponse à la lettre que j'ai eu l'honneur de lui adresser?

— Oui, mon enfant, oui, répondit-elle en abandonnant subitement son rôle de confidente; Sa Majesté a bien voulu me charger de cette mission et je suis venue la remplir...

— Elle s'est bien fâchée contre moi, n'est-ce pas, madame, de ce que j'ai quitté son service sans en avoir obtenu la faveur?

— Ah ! je vous avouerai...

— Dites, je vous prie.

— Je vous avouerai que votre soumission n'a

pas complètement apaisé son ressentiment. La reine est bonne, mais vous savez que, avant tout, elle veut être respectée et prétend qu'on lui demande même ce qu'elle tient le plus à accorder.

— Je le sais, madame, murmura distraitement Anne en pensant au maréchal. Hélas! je sens combien je suis coupable; mais je sens aussi dans mon cœur tant d'excuses à donner à la raison qu'il faudrait que l'on fût de pierre pour ne pas me pardonner.

— On vous pardonnera, chère enfant, croyezle bien ; madame la reine, d'ailleurs, vous aime beaucoup et sera trop heureuse, j'en suis sûre, de vous en donner la preuve...

En prononçant ces paroles, madame de La Mothe regardait Anne pour suivre, dans le mouvement de sa physionomie, l'impression qu'elles produiraient.

Mais la jeune femme resta parfaitement impassible : on eût dit qu'elle n'avait point en-

It'îlllu.

Le fait est qu'elle avait senti, si l'on peut dire, le regard de madame de La Mothe, et qu'elle faisait des efforts prodigieux pour ne pas se troubler.

— Vous me rassurez , madame , dit-elle ; mais vous ne m'avez point encore communiqué la réponse de madame la reine à ma lettre.

— C'est vrai ! s'écria madame de La Mothe en se levant, comme après une longue distraction.

Et, offrant son bras à madame de Chartres : — Venez la chercher vous-même, mon enfant, ajouta-t-elle.

— Comment !... fil Anne, essuyant les traces de ses larmes.

— La reine vous attend, et elle a mis à ma disposition, pour vous conduire à elle, une voiture qui nous attend dans la rue.

Anne se remit bientôt de l'imprévu de ce dénoùment, et, passant devant une glace , elle rajusta de son mieux ses coiffes de veuve, appela la nourrice de Lautrec pour qu'elle les éclairât jusqu'au bas de l'escalier, et se mit a la disposition de madame de La Mothe.

La voiture roula pendant près d'une heure par des rues désertes et obscures et finit par s'arrêter devant la grille d'une maison de sombre apparence, dans laquelle la pauvre Anne eût vainement voulu reconnaître le château de la Tuilerie qui servait d'habitation ordinaire à la reine mère.

— Où sommes-nous donc? demanda-t-elle à sa compagne.

Une religieuse, qui se présenta à ce moment à la grille, se chargea de répondre à cette question par son apparition.

— Mais, madame, s'écria Anne, vous m'avez tendu un piège, et j'en appellerai à Sa Majesté...

La grille s'était ouverte, et la reine mère apparut à son tour suivant la religieuse.

— Madame de La Mothe a exécuté mes ordres, dit-elle sévèrement on menaçant la jeune femme du geste et du regard; il me convient que vous expiiez ici votre faute, et vous ne sortirez de cette retraite que par la volonté du roi...

Anne se soumit avec résignation, et, suivie de sa conductrice, passa comme une statue entre la religieuse et la reine mère pour aller se retirer dans la cellule qui lui était destinée.

— Puis-je au moins solliciter ma grâce du roi? demanda-t-elle à madame de La Mothe, lorsque celle-ci se disposa à la quitter.

— Oui, répondit-on en manière de confidence. Je vous l'ai dit, la reine ne demande pas mieux que de pardonner votre incartade, mais elle veut avoir une raison à se donner visii-vis d'elle-même : écrivez donc au roi, comptez sur toute l'indulgence de la reine mère et croyez bien qu'elle a pour vous une affection sincère...

— Qu'avez-vous appris? demanda vivement Louise de Savoie à sa confidente, dès que celleci l'eut rejointe.

— Des choses, ma bonne reine! oh! mais des choses que vous ne croirez pas, je vous le jure; montons vite en voiture et je vous répéterai mot à mol l'entretien que je viens d'avoir avec cette enfant.

Dana le* réglons de In politique.

La soirée de ce jour était fort belle, et, pendant que le capitaine Parpaillasse procédait a l'arrestation et à l'incarcération à Vincennesdu maréchal Lautrec, François I"r se promenait dans les jardins du Louvre en compagnie de deux lévriers magnifiques, auxquels il abandonnait gaiement ses gants, son mouchoir et son chapeau pour qu'ils se tirassent mutuelle-

ment les oreilles et s'excitassent dans leurs évolutions.

Il va sans dire que les gants, le mouchoir et le chapeau eurent à subir de cruelles transformations; mais c'était un spectacle charmant de voir les deux nobles animaux se mettre en arrêt, s'élancer l'un sur l'autre , ravager les quinconces, sauter à travers tout et revenir au moindre appel, soumis et respectueux, lécher la main du maître et lui rapporter les débris de sa toilette.

— Ah! c'est toi, Marot? dit tout à coup le roi apercevant le jeune homme qui venait a lui; foi de gentilhomme, mon ami, je ne t'attendais point.

— Pourquoi donc, sire, Votre Majesté ne m'attendait-elle pas? demanda Clément Marot en arrivant à pas comptés, le chapeau a la main .

— Parce que vous ne m'aimez plus, répondit François 1er. Autrefois, Marot, vous étiez pour moi affectueux et sincère, docile et prévenant...

— Ai-je manqué, sans le vouloir, a l'un de

ces devoirs que m'impose ma position vis-à-vis de Votre Majesté, sire?

— Viens t'asseoir à côté de moi, sur ce banc, et nous causerons..., dit-il en le précédant.

Et comme ses lévriers le suivaient en mordillant ses doigts et son pourpoint :

— Ces braves animaux ! ajouta-t-il, ils me seront toujours bien fidèles, eux, n'est-ce pas, Endymion? n'est-ce pas, Phébus?

Clément Marot ne voulut point comprendre ce reproche indirect, et il attendit patiemment que le roi détournât son attention de ses chiens pour la ramener sur lui.

— Assieds-toi, mon ami, voyons, et tâche d'oublier pour un moment que je suis le roi, reprit François I"r eu prenant place lui-même sur le banc qu'il avait désigné.

Clément Marot s'assit et attendit.

— Tu me demandais si tu avais manqué, sans le vouloir, à l'un de tes devoirs vis-à-vis de moi... Mon Dieu! tes devoirs sont si faciles!... Mais tu me parlais de ton affection et de ta sincérité...

— Oui, sire.

— Eh bien! soit, parlons-en... Te rappellestu, ce soir, mon ami, où j'ai donné un bal aux ambassadeurs qui étaient venus me déclarer la guerre?

— Parfaitement, sire, oui, et la France en a comme moi gardé le souvenir : vous lui avez là donné un de ces spectacles qu'elle est fière d'admirer...

— Il n'est pas question de la France, mais de toi... Regarde-moi, je te prie.

Clément Marot leva la tète avec inquiétude et regarda le roi.

— Te souvient-il aussi, ce soir-la, de l'humiliation que tu as voulu me faire subir?

— Moi, sire? fît-il en rougissant.

— Tu te troubles trop, mon ami, pour garder plus longtemps la prétention de pouvoir nier... Je sais, du reste, à quoi m'en tenir, et toutes les protestations du monde ne détruiraient pas ma conviction... Quel intérêt avais-tu, dis-moi, à venir m'annoncer la voiture de madame de Chàteaubriant?

— Sire..., balbutia le pauvre garçon, je savais que l'on mystifiait Votre Majesté...

— Et, au lieu de me laisser mystifier par une autre, tu as préféré me mystifier toi-même, n'est-il pas vrai?

— Sire...

— Allons, avoue que ce n'est pas cela... Dismoi plutôt que tu as fait une belle et bonne scène de jalousie... que tu étais amoureux de ma maîtresse...

Clément Marot se troubla davantage encore et ne répondit plus.

— Foi de gentilhomme! dit François Ie'1 en se levant, faites des heureux et vous ne trouverez que des ingrats!

— Sire , répéta le poëte avec une grande volubilité, j'étais venu à Votre Majesté pour lui communiquer une importante nouvelle... croyant pouvoir vous prouver que j'étais digne de la faveur de votre amitié...

— Ah!... voyons.

— Je venais vous dire ce qui se passe au

congrès de Calais, sire, et mettre Votre Majesté en garde contre les manœuvres des ennemis de la France.

— Ce qui se passe à Calais! fit le roi singulièrementintrigué, et fixant sur son interlocuteur un regard attentif; depuis quand t'occupes-tu de relations diplomatiques , toi?

— Depuis que vous avez fait de moi un heureux, sire, répondit perfidement le poëte.

— Ceci, répliqua le roi en se rasseyant, ceci implique nécessairement que je n'ai pas fait un ingrat...

Clément Marot, qui s'était attendu à cette réplique, crut pouvoir affirmer humblement par un signe de tête.

— Soit, dit François Ier.

Et, partant tout à coup d'un grand éclat de

rire :

— Mais, pour Dieu!... mon pauvre ami, que

peux-tu, raisonnablement, savoir des négociations entamées à Calais par nos ambassadeurs?

— Tout, sire.

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— Foi de gentilhomme! la prétention est plaisante !

— Pour vous prouver que je pourrais bien être exactement informé, s'il plaît a Votre Majesté que je lui dise ce qu'elle en sait de ces négociations, — c'est-à-dire ce que vous croyez seul connaître avec le roi Henri VIII, l'empereur Charles-Quint et leurs ambassadeurs, — je suis à vos ordres, sire.

François Ier regarda son poëte plus attentivement encore.

— Mais pour que lu pusses me répéter cela, repartit-il, il faudrait que tu eusses fait un pacte avec le diable...

— Oh ! ne vous en déplaise, sire, le diable est quelquefois fort bon prince, et il ne dédaigne pas toujours d'entrer en relation avec les gens de ce monde.

— Ça, mais perds-tu la tête, mon pauvre Marot?

— Jugez-en, sire. D'abord, Votre Majesté n'a demandé qu'une chose équitable et généreuse:

la restitution de la Navarre à son prince légitime; puis, le rappel des troupes impériales du siège de Tournay...

— Comment sais-tu cela?... demanda le roi avec une nuance d'inquiétude.

— De son côté, l'empereur Charles -Quint demandait la restitution du duché de Bourgogne...

— Oui, en effet, pour avoir une entrée tout ouverte par le centre de la France... sous prétexte que le roi Louis XI aurait usurpé ce territoire sur la maison d'Autriche.

— Ensuite, continua Clément Marot, il prétendait être dispensé de l'hommage dû à la couronne de France pour les comtés de Flandre et d'Artois.

— Cela est exact ! s'écria François Ier en se levant avec une certaine agitation ; il veut être dispensé de cet hommage, auquel tous ses ancêtres se sont soumis sans engagement, malgré que lui, l'empereur, se soit engagé à le renouveler par une des clauses du traité de Noyon... Mais comment sais-tu cela? te démandé-je.

— Vous avez dit que j'avais fait pacte avec le diable, sire...

— Ouais !

— Si le roi Henri VIII avait pu se charger de mener lui-même toutes les négociations, sire, il est présumable que les différends eussent pu se terminer à l'amiable...

— Eh bien, eh bien ! quel autre donc que le roi Henri?...

— Son ministre, sire.

— Wolsey?mais, mon ami, je suis en fort bonnes relations avec le digne prélat : lors de l'entrevue du champ du Drap d'Or, il m'a fait toutes les protestations possibles de dévouement et de fidélité.

— Votre Majesté oublie, sire, que, depuis cette entrevue, d'amie et alliée du pape qu'elle était, la France est devenue son ennemie...

— Qu'importe ! et en quoi mes relations avec la cour de Home peuvent-elles changer les sentiments du ministre vis-à-vis de nous?

— Sire, Wolseyest ambitieux, répondit Clément Marot avec une intention marquée.

— Qu'importe encore?

— Il importe en ce sens qu'il veut obtenir la tiare, voilà tout.

— Je n'en sais pas davantage.

— Ne voulez-vous pas comprendre, sire, que l'empereur d'Allemagne est l'ennemi-né de ta France, et qu'on ne peut rendre de plus grand service à Charles-Quint qu'en excitant l'animosité des deux partis au lieu de les calmer?

— Si vraiment; mon frère Charles est l'ennemi déclaré de la France depuis le jour où je me suis déclaré son compétiteur à l'empire; il a sur la cœur la rude concurrence que je lui ai fait faire par mes ambassadeurs auprès de la diète germanique, et il ne me la pardonnera jamais.

— Eh bien, sire, l'empereur Charles-Quint ne devient-il pas, dès lors, par ses relations et sa puissance, l'ami et l'allié naturel du ministre anglais?

— En effet..., murmura François Ier en se frappant le front; quel diable a (Jonc pu te souffler cela?

— Si l'on était parvenu à éliminer de la discussion la question de déterminer lequel des deux, de Votre Majesté ou de l'empereur, avait commencé les hostilités, croyez-vous que la médiation n'eût pas tourné les choses en votre faveur?

— Oui, puisque, en établissant que c'est moi qui ai commencé ces hostilités, l'Angleterre, par la conséquence des traités, a le droit de s'armer contre la France...

— Ne vous a-t-on pas dit, sire, que Wolsey avait affecté constamment de représenter cet article comme le point principal?

Cettcfois,Françoisler regarda Clément Marot avec une sérieuse attention et une inquiétude visible.

— Et, partant de là, ne peut-on pas excuser tous les traités que le roi Henri pourra faire avec l'empereur contre Votre Majesté !

François l" était si stupéfait de cette logique établie par un poëte, qu'il se rassit une seconde fois tout à fait interloqué.

— Mais pardon, sire, reprit Clément Ma rot, si je me laisse égarer par les écarts de la conversation... Je ne dis là à Votre Majesté que des choses que tout le monde sait, tandis que j'étais venu pour vous communiquer des nouvelles que vous devez ignorer vous-même.

— Ah! oui, voyons ces nouvelles.

— Sire, a-t-il été porté à la connaissance de Votre Majesté que monseigneur Wolsey est en ce moment à Bruges, où, pour flatter sa vanité, l'empereur l'a reçu avec le même appareil et les mêmes égards que s'il eût été le roi d'Angleterre lui-même?

— Non, répondit le roi d'un ton de plus en plus inquiet.

— Voilà ce que je comptais vous apprendre, sire...

— Mais... m'apprendrez-vous aussi ce qu'il peut être allô faire à Bruges, monseigneur Wolsey?

— 11 est allé, au nom de son maître, conclure une ligue contre la France. .

— Une ligue?

— Oui, sire. Et, pour justifier l'honneur que Votre Majesté m'a fait en me supposant en relation avec le diable, je suis en mesure de vous faire connaître la teneur des articles de ce nouveau et important traite.

— Ah! ah !..., voyons cela.

— L'empereur s'engage à attaquer la France du côté de l'Espagne, et le roi Henry du côté de la Picardie, chacun avec unearméede quarante mille hommes; et, pour cimenter l'union des de\ix souverains, l'empereur épousera la princesse Marie, fdle unique du roi et unique héritière présomptive de ses États.

— Cela est impossible! s'écria François Ier presque épouvanté ; le roi Henry ne peut, raisonnablement, expliquer cette rupture ouverte.

— Pardon, sire; mais il compte l'expliquer à Votre Majesté par un article du traité de Londres qui lui permet de prendre les armes contre vous, et par l'injure qu'il prétend que vous lui avez faite en souffrant que le duc d'Albany,

chef d'un parti eu Ecosse opposé à ses intérêts, retournât dans ce royaume.

— Vive Dieu! voilà une combinaison à laquelle je ne me fusse certes point attendu ; mais je ne puis encore me résigner à croire que le roi Henry VIII sacrifierasi bénévolement son caractère de médiateur.

— On prétend, sire, — le diable, puisque vous le voulez! — on prétend que l'honneur qui reviendrait au roi Henry restant simplement arbitre entre deux grands principes rivaux, lui paraît bien peu de chose en comparaison do la gloire que gagneront Votre Majesté et l'empereur à commander des armées et à conquérir des provinces...

— Conquérir des provinces... à la France? — Monseigneur Wolsey a insinué habilement

que l'Angleterre ne pouvait établir de prétention sur aucune partie des États allemands, situés de manière qu'elle ne puisse guère les attaquer sans beaucoup de difficultés et de dés^ avantages, tandis que la plupart des provinces

maritimes de France sont absolument à sa portée; l'Angleterre, d'ailleurs, est toujours maîtresse de Calais, et, si une attaque imprudente pouvait lui devenir funeste, il lui resterait toujours une retraite certaine...

— Hé! hé ! nous reparlerons de cela, s'écria François Ier en se mettant à se promener, la tête dans les deux mains, avec une grande agitation. Phébus! Phébus! mon chapeau... apporte, apporte ! . . .

Endymion courut sus à Phébus, saisit une des cornes du chapeau, tira a belles dents de son côté en s'arc-boutant sur ses longues et fines pattes, et bientôt le feutre fut rapporté au roi en deux parties égales.

— Eh bien ! se disait Clément Marot en suivant les gracieux ébats des deux chiens, les conseils de monseigneur Armerstorff porteront d'excellents fruits... Me voila tout d'un coup devenu si important que le roi ne se défiera plus de moi, qu'il me rendra toute sa confiance, et que, si j'ai un jour de l'ambition, il ne me sera

pas absolument impossible de devenir homme d'État... Dame! je serais parti de moins basque Wolsey! ... Mais je suisplus modeste vraiment! .. . mon ambition à moi, c'est de me rendre digne de l'amour de ma noble maîtresse, de lui rendre l'estime du roi... et puis, ma foi! de me soumettre gaiement à la loi commune, c'est-à-dire d'aller voir dans l'autre monde ce que l'on pense de celui-ci!

Tout à coup, il se fit un grand bruit à la porte du petit jardin qui communiquait avec le palais.

— Place! place! criait- on d'une voix chétive et strangulée, je veux passer, moi !

Et bientôt, les chiens du roi ayant flairé l'homme et ayant couru à sa rencontre, on vit arriver Triboulet agitant ses grelots et administrant de terribles coups de sa marotte sur le museau délicat de Phébus.

— J'imagine que le malheureux a reçu ordre de passer cette nuit au Louvre, se dit Clément

Marot, et que le repos du roi sera bien gardé. Puis, laissant François Ier en tete-à-tète avec s»on fou et ses inquiétudes, il s'esquiva furtivement par une allée obscure et rentra au palais.

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